Interview de Mme Charlotte Caubel, secrétaire d'Etat auprès de la Première ministre, chargée de l'Enfance, à RFI le 2 août 2022, sur le renforcement de l'attractivité des métiers de la protection de l'enfance, les enfants victimes de violences sexuelles et la lutte contre les addictions.

Texte intégral

NATHANAEL VITTRANT
08h20 ici à Paris, l'Invité du matin, Frédéric RIVIERE, vous recevez Charlotte CAUBEL, secrétaire d'Etat auprès de la Première ministre, chargée de l'Enfance.

FREDERIC RIVIERE
Bonjour Charlotte CAUBEL.

CHARLOTTE CAUBEL
Bonjour.

FREDERIC RIVIERE
Lors de sa campagne présidentielle, Emmanuel MACRON avait souhaité que la protection de l'enfance soit une priorité du prochain quinquennat. C'est donc pour conduire cette mission que vous avez été nommée au Gouvernement, auprès d'Elisabeth BORNE. Vous devrez être une sorte de vigie en quelque sorte, qui veillera à la prise en compte des intérêts des enfants, dans toutes les politiques publiques. Avez-vous reçu des assurances sur la volonté du président de la République de faire de l'enfance une grande cause de son quinquennat, et sur les moyens qui vous seront donnés pour y parvenir ?

CHARLOTTE CAUBEL
Alors, incontestablement, dans sa campagne présidentielle, le président de la République a rappelé son souhait de faire de la protection de l'enfance, de l'enfance de manière générale, un sujet prioritaire. Alors, ce n'est pas une grande cause, ça doit être la cause de tout le monde, c'est un peu le sens de ma nomination auprès de la Première ministre, c'est de faire en sorte que tous les ministères engagés sur les sujets de l’enfance, il y en a de nombreux, le ministère de la Santé, le ministère de l'Education nationale, le ministère de la Justice, le ministère de l'Intérieur, prennent en compte l'intérêt de l'enfant, les sujets de l'enfance, dans leur feuille de route personnelle.

FREDERIC RIVIERE
Parmi les missions que vous a confiées la cheffe du Gouvernement, il y a le renforcement de l'attractivité des métiers de la protection de l'enfance, afin de lutter contre la pénurie de professionnels que connaît le secteur. Comment s'explique cette pénurie ?

CHARLOTTE CAUBEL
Alors, plusieurs secteurs sont en pénurie, en particulier le secteur du travail social, et au sein du travail social, le secteur de l'enfance, que ce soit dans les crèches, que ce soit dans les établissements de la protection de l'enfance. On a eu un effet, on a plusieurs effets, le plein-emploi contribue évidemment à mettre en tension un certain nombre de métiers, tous les métiers de l'accompagnement sont des métiers difficiles, donc qui sont parfois…

FREDERIC RIVIERE
On n’est pas au plein-emploi en France.

CHARLOTTE CAUBEL
Non, mais c'est vrai que la diminution nette du chômage, la crise sanitaire, tous ces éléments extérieurs ont complexifié le recrutement…

FREDERIC RIVIERE
Mais ce sont des métiers qui n'attirent plus aussi, parce qu’ils sont durs, parce qu'ils ne sont pas suffisamment payés, pas suffisamment reconnus ?

CHARLOTTE CAUBEL
Alors, vous évoquez toutes les situations. Ce sont des métiers qui sont compliqués, des enfants qui sont confiés dans les écoles et dans les établissements qui suivent des enfants en difficulté, sont des métiers qui ne sont pas simples. On a effectivement un sujet de revalorisation. Vous avez parlé de la revalorisation salariale, un certain nombre de dispositions ont déjà été prises, c'est le cas des dispositions du Ségur social, mais on a aussi un sujet de revalorisation des métiers, de l'image de ces métiers. Souvent on fait état des crises, il y a eu des graves, des scandales dans un certain nombre d'établissements. Moi je tiens aussi à dire que la grande majorité de ces professionnels sont engagés auprès de nos enfants, et qu'il n’y a pas plus beau métier que de s'occuper des enfants, et notamment des enfants les plus fragiles. Nous allons travailler aussi pour aller chercher des élèves, des étudiants, sur ces métiers-là, pour améliorer cette filière de recrutement. Il y a beaucoup de choses à faire, mais la première des choses à dire, c’est : venez sur ces métiers, c'est tellement essentiel d’accompagner nos enfants.

FREDERIC RIVIERE
Vous souhaitez provoquer un MeToo des enfants, c'est l'expression que vous avez employée, en tout cas qui vous a été prêtée.

CHARLOTTE CAUBEL
Voilà. Alors…

FREDERIC RIVIERE
Je ne sais pas si vous la revendiquez.

CHARLOTTE CAUBEL
Alors, je ne suis pas tout à fait sur un MeToo, je vous dis et je le redis, et je veux sensibiliser nos concitoyens, il y a un angle mort dans ce pays, c'est les violences commises sur les enfants. Si je vous dis qu’un enfant meurt dans son contexte familial tous les 5 jours en France, j'imagine que vous êtes un peu stupéfait par ces chiffres.

FREDERIC RIVIERE
Oui…

CHARLOTTE CAUBEL
Si je vous dis que nous évaluons à peu près à 160 000 victimes par an, d'enfants victimes d'infractions sexuelles, c'est aussi un chiffre qui doit nous interpeler. Donc, mon objectif, c’est d’abord…

FREDERIC RIVIERE
Mais vous appelez donc, cette expression de MeToo qui encore une fois vous a été prêtée, c'est l'idée d'une libération de la parole.

CHARLOTTE CAUBEL
Alors, je pense qu'il faut faire attention, parce que déjà on a vu comme il était complexe de libérer la parole des femmes, comment peut-on faire un rapprochement avec les enfants, c'est compliqué. Un bébé secoué…

FREDERIC RIVIERE
Mais on sait aussi que la parole des enfants doit être entendue avec beaucoup de discernement.

CHARLOTTE CAUBEL
Voilà. On a un sujet, d'abord tous les enfants ne peuvent pas parler, un bébé secoué, on ne peut pas dire le MeToo du bébé secoué. Donc moi je souhaite surtout libérer la parole des adultes autour des enfants. Il faut signaler, dès qu'on a un doute, or aujourd'hui on voit bien que les adultes qui entourent les enfants, que ce soit dans les familles, dans les écoles, dans le périscolaire, ont une certaine réticence, parce qu'ils partent du principe que les parents et que l'environnement est toujours favorable. Il faut libérer la parole des adultes, donc ce n’est pas plutôt un MeToo, c'est levons ce voile sur la réalité. Aujourd'hui en France, il y a plus d'enfants qui meurent dans le contexte familial, que de femmes, il faut en avoir conscience. Le silence est parfois aussi une violence, levons la parole des adultes. Il y a des numéros qui sont finalement assez peu utilisés, alors même qu'ils existent, je vous parle notamment du 119, Enfance en danger, on voit bien que les adultes ont du mal à s'en saisir. Si vous entendez quelque chose, si vous avez un doute, n'hésitez pas à appeler le 119.

FREDERIC RIVIERE
Parmi vos missions, il y aura ou il y a, la lutte contre les addictions, notamment les addictions numériques, je passe sur celles des drogues, de l'alcool, du tabac, etc.

CHARLOTTE CAUBEL
Bien sûr.

FREDERIC RIVIERE
Mais il y a des addictions au numérique, les jeux vidéo, et peut-être plus encore les réseaux sociaux, qui sont un espace où toutes les dérives existent, le harcèlement, la pornographie, ça c'est un travail assez titanesque, comment allez-vous vous y prendre, par où allez-vous commencer ?

CHARLOTTE CAUBEL
Alors, j’ai trois choses différentes sur le numérique. D'abord, le temps et l'addiction aux écrans. Aujourd'hui, on a une vraie difficulté, on a des enfants qui sont trop devant les écrans…

FREDERIC RIVIERE
On a des enfants qui sont devant des téléphones portables dès l'âge d'un an et demi.

CHARLOTTE CAUBEL
Très très petits, un taux d'utilisation des écrans trop important. Là je crois qu'il va falloir avoir un message très très clair, diffusé partout, dans les carnets de santé, dans les carnets scolaires, un peu partout : en dessous de 3 ans, pas d'écran, en dessous de 10 ans, peu d'écran, donc déjà une prévention sur le temps d'écran. Mais au-delà de ça, on a deux autres sujets. D'abord, le numérique peut être un lieu d'agression. Il y a du cyber-harcèlement, on peut être une proie, donc il faut impérativement travailler avec l'ensemble des plateformes et avec les parents, pour prévenir et répondre au cyberharcèlement. Dernier axe très important, l'accès des enfants aux contenus violents. On estime à peu près à 10 ans, l'âge moyen de vision par les enfants d'images pornographiques. Voilà quelque chose qui doit interpeller les parents, et voilà quelque chose que nous devons travailler avec les plateformes. Vous le savez peut-être, il y a quelques semaines l'Europe a adopté un texte très important, le Digital Services Act, qui va nous permettre de travailler avec les plateformes numériques, sur ces sujets d'accès aux contenus violents, pour les enfants.

FREDERIC RIVIERE
Il nous reste assez peu de temps, mais à la Première ministre souhaite que vous suiviez de près la situation des mineurs qui sont victimes des crises internationales, j'aimerais qu'on s'arrête un instant sur les mineurs revenus de Syrie…

CHARLOTTE CAUBEL
Tout à fait.

FREDERIC RIVIERE
… dont d'ailleurs la Première ministre je vous demande de suivre au plus près l'évolution. Combien d'enfants ont été rapatriés ?

CHARLOTTE CAUBEL
Aujourd'hui, on a un peu plus de 200 enfants qui sont en France sur notre territoire, et qui sont revenus des territoires de combat de Syrie.

FREDERIC RIVIERE
Dont un certain nombre tout récemment.

CHARLOTTE CAUBEL
Dont un certain nombre tout récemment, mais en fait les retours ont été…

FREDERIC RIVIERE
Dans quelles tranches d’âges sont-ils, ces enfants ?

CHARLOTTE CAUBEL
La grande majorité, plus de la moitié, ont moins de 10 ans. Donc on est surtout sur des petits enfants. Je voulais réaffirmer ça, pour rappeler ça à nos concitoyens, on parle d'enfants, on parle d'enfants français, qui n'ont pas choisi la radicalité, qui n'ont pas choisi les crimes et les délits commis par leurs parents, et que nous devons protéger. Et je suis d'autant plus à l'aise à vous dire ça que les associations de victimes de terrorismes, et notamment Life for Paris, appellent à ce que l'on considère ces enfants comme des victimes, nous devons les protéger. Nous les protégeons, quand ils arrivent en France, sous l'autorité du Parquet national antiterroriste, l'ensemble des acteurs, l'école, la santé, les forces de sécurité intérieure, évidemment, mais aussi la protection judiciaire de la jeunesse, accompagnent ces enfants au quotidien, pour qu'ils retrouvent leur place dans notre pays.

FREDERIC RIVIERE
Aujourd'hui, en la matière, pour ce qui est des enfants en Syrie, est-ce que la politique de la France est toujours le cas par cas ?

CHARLOTTE CAUBEL
Je pense effectivement que la politique de la France est de conduire des opérations qui sont extrêmement complexes sur le territoire, donc il faut d'abord identifier, repérer et puis après procéder à des rapatriements. Vous imaginez bien, en territoire de guerre, tout ça n'est pas simple, ça relève évidemment du Conseil de défense et pas de ma compétence, mais, et de continuer à rapatrier ces enfants, effectivement au cas par cas ou en tout cas opération par opération.

FRÉDÉRIC RIVIERE
Merci Charlotte CAUBEL.

CHARLOTTE CAUBEL
Merci beaucoup.

FREDERIC RIVIERE
Bonne journée.

NATHANAEL VITTRANT
Charlotte CAUBEL, secrétaire d'Etat auprès de la Première ministre, chargée de l'Enfance.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 3 août 2022