Déclaration de Mme Rima Abdul-Malak, ministre de la culture, en clôture de la 7ème édition de "Think Culture", organisée par News Tank Culture le 6 septembre 2022.

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Circonstance : Clôture de la 7ème édition de "Think Culture", organisée par News Tank Culture le 6 septembre 2022

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Texte intégral

Bonjour, et bravo à News Tank, merci d'avoir pris les devants et d’avoir organisé cette journée entièrement dédiée à un sujet majeur pour l'avenir.

Un grand merci aussi au Centre Pompidou. C'est finalement assez naturel de tenir cette journée d'échanges ici puisque ce lieu a toujours été aussi une chambre d'écho de tous les enjeux de société, et a toujours su s’en emparer avec les artistes, avec le débat d'idées, avec les étudiants qui viennent à la BPI, dans cette pluridisciplinarité et cette transversalité qui fait l'ADN de ce Centre Pompidou. Merci à Laurent LE BON et à toutes les équipes du centre pour votre accueil. Bon anniversaire à News Tank, 10 ans tout de même.

J’en profite aussi pour remercier et saluer tous les agents du ministère de la Culture qui ne m’ont pas attendue à la tête du ministère pour engager aussi un travail de fond et une réflexion structurelle sur ces sujets et l’ensemble des établissements publics, l’ensemble des opérateurs et des structures dites labellisées du ministère de la Culture. Ce sont des débats aujourd’hui assez mûrs parce que vous les avez pris à bras le corps assez tôt.

Moi, quand je suis arrivée, merci de l’avoir rappelé, dès mon discours de prise de fonction, le 20 mai dernier, j’ai indiqué que la transition écologique était une des plus grandes priorités pour notre ministère. Cela s’est traduit aussi dans la composition de mon équipe, j'insiste là-dessus parce ce que c'est inédit, ça n’avait jamais été le cas dans les cabinets précédents, avec un poste dédié au suivi de cet enjeu de la transition écologique, et pas des moindres, puisque c'est ma directrice de cabinet adjointe, Karine DUQUESNOY, qui est là, et qui va être chargée de ce grand chantier. Merci.

Nous avons devant nous plusieurs défis, à la fois de court terme, de moyen terme et de long terme. C'est compliqué de tout mener de front, parce que nous sommes tous aussi débordés par tant d'autres priorités, mais tout est lié, et je sais que cela a fait l’objet de toutes vos discussions aujourd'hui. Je m’aperçois que le préalable de tout ça, c’est que nous avons besoin de données et que nous n’en avons pas tant que ça. C’est ce que j’ai essayé de voir depuis que je suis arrivée au ministère. Tous les établissements n’ont pas fait des bilans carbone, certains en ont fait, mais ils datent de 2015, 2016, 2017, et doivent être réactualisés.

Nous avons lancé, voyant venir les urgences de l'automne et de l'hiver, un questionnaire qui a été diffusé dans l'été à un grand nombre de structures culturelles, mais aussi aux structures dépendantes des collectivités pour essayer de remonter des propositions et des suggestions sur la gestion du sujet de la crise énergétique de cet hiver, et la réduction de la consommation d'énergie à l’aune aussi d’une inflation qui est importante, même si en France, nous avons l'inflation la plus faible des pays de l'Union européenne. Nous sommes à 6,8 % quand l’Allemagne est 8,5, quand l’Italie est à 8,5, quand l’Espagne est à plus de 10, voire 11, ou quand la Grande-Bretagne est à plus de 10.

Nous sommes quand même mieux lotis qu'ailleurs, mais nous allons devoir faire face à cette augmentation du coût de l’énergie et à cet impératif de sobriété énergétique, dont un certain nombre d'entre vous et d'acteurs culturels qui ne sont pas dans cette salle, se sont déjà saisis. Nous essayons de collecter toutes ces propositions pour en tirer à la mi-octobre un vade-mecum. Ce ne sera pas des directives puisque chaque lieu a ses spécificités mais des conseils émanant de toutes ces bonnes pratiques et de toutes ces expérimentations déjà faites pour réduire la consommation d'énergie.

Vous savez, par ailleurs, que l’objectif qui nous a été fixé, transversalement, pour tout le gouvernement et pour tous les secteurs dont nous avons la charge, au-delà de la Culture, est de réduire de 10 % notre niveau de consommation énergétique à l'horizon 2024. Certains d'entre vous, Universcience, le Palais de Tokyo ou d’autres ont été déjà pionniers en la matière et ont même fixé des objectifs plus ambitieux à horizon 2030 ou 2050, avec une planification très volontariste et je salue ces efforts-là.

Il faut qu’on se mette tous en tête ce chiffre de moins 10 % à horizon 2024, et réfléchir à comment, dès cet automne, dès cet hiver, certaines décisions seront mises en œuvre. Elles ne vont pas être ponctuelles pour cet automne mais vont durer pour tous les autres automnes et tous les autres hivers, puis, en été, évidemment sur les enjeux de climatisation. Il y a pour l'instant une doctrine qui a été annoncée pour tout le monde, et qui semble atteignable car elle est plutôt raisonnable : c'est en termes de chauffage : pas plus de 19 degrés l’hiver, et en termes de climatisation, pas moins de 26 degrés l'été. Donc nous avons déjà ces repères.

Mais cela ne suffit pas, pour nous dans le secteur culturel. Et il y a des réalités très différentes, qu’on soit un théâtre, un grand établissement, dont le bâtiment lui-même est structurellement énergivore, comme la BNF ou qu’on soit un musée ou une école d’architecture ou un conservatoire. Nous devons modéliser le plus possible, ce sera fait avec les Centres dramatiques nationaux (CDN), par exemple. Nous n’allons pas demander un bilan carbone à tous les CDN de France. Nous allons faire un échantillon de CDN représentatif de ce que c'est la consommation énergétique dans un CDN et établir un référent carbone de cet échantillon-là.

Nous allons donc essayer de rationaliser. Voilà ce qui en est très concrètement de cette remontée de données qui est le préalable pour pouvoir ensuite établir une politique des priorités, et trouver les moyens de les mettre en œuvre.

Nous aurons besoin aussi d'une coordination internationale pour divers sujets comme, par exemple, la climatisation dans les musées pour la conservation des œuvres, qu'est-ce qui va se décider en Allemagne ? qu’est-ce qui va se décider ailleurs en Europe ? ailleurs dans le monde ? Nous devrons nous concerter, et ce sont déjà des questions que j'ai soulevées avec mes homologues des pays voisins, à chaque fois que j’ai pu les rencontrer, parce que ce sont des questions qu'ils se posent aussi de manière assez prioritaire dans leur pays.

Je n’ai pas encore les réponses, en ce début du mois de septembre, mais je vous dis dans quelle direction nous travaillons, et j'espère qu'on aura d'autres occasions de se retrouver pour en tirer les conclusions. Pour entamer ce travail de fond, qui va, à plus long terme, nous guider dans cette transition écologique, on a fixé cinq axes, cinq thèmes de travail, sur lesquels nous avons engagé l'ensemble des équipes du ministère depuis l'été, et sur lesquels vous serez tous, à un moment ou à un autre, associés.

Le premier, nous l’avons intitulé : « Créer autrement. Des nouvelles pratiques durables ». Créer autrement, ça peut être, par exemple, : encourager la recyclerie de décors, ça peut être tout ce qui est en train de se développer en matière d’éco-conception des expositions… Réfléchir à comment, en amont d’un processus de création, que ce soit d'un artiste ou d'une institution, créer autrement en tenant compte, dès l'amont, de l'enjeu de la transition écologique et de la réduction de l’empreinte carbone.

Le deuxième axe, c'est de développer un numérique culturel sobre. Il s’agit de comprendre où est-ce qu'on peut agir pour réduire l'empreinte numérique culturelle, alors même qu’on veut aussi faire exister la France, vous avez parlé de ce défi de la souveraineté culturelle, que j’ai mentionné dans mes priorités, on veut aussi être présent dans le monde virtuel, on veut aussi être présents dans les Métavers, on veut aussi que la voix de la France soit forte. Comment le faire en tenant compte aussi de ces enjeux d'empreinte carbone du numérique. Nous n’avons pas encore les solutions, mais on y travaille.

Le troisième axe, puisque nous sommes aussi le ministère du patrimoine, des paysages, de l'architecture, nous l’avons nommé : « Inventer les territoires et les paysages de demain ». Cet axe est très important pour moi, puisque je pense que le ministère de la culture peut être force de proposition pour qu’on arrive à concilier développement des énergies renouvelables et protection du patrimoine. Un de nos chantiers notamment va être sur le photovoltaïque : comment intégrer les panneaux solaires de manière intelligente ? On ne va pas se braquer et dire non à tous les panneaux solaires partout où il y a un monument historique dans un horizon de x mètres. Il s’agit de définir comment travailler avec les collectivités, avec les industriels qui les conçoivent, car il y a de plus en plus de technologies adaptées à la protection du patrimoine en terme de poids, d'esthétique, de matières. C'est un exemple mais il y en a beaucoup d'autres.

Le quatrième axe, c’est : « Préserver et conserver pour demain ». J'ai cité, tout à l'heure, l'exemple du degré de climatisation pour conserver les œuvres d'art, c'est un exemple, mais il y en aura d'autres. Le ministère étant aussi un ministère des archives, un ministère de conservation d'œuvres, un ministère de préservation du patrimoine bâti et du patrimoine immatériel, la question de la conservation de l'ensemble de cette richesse patrimoniale dans une logique de transition écologique va beaucoup se poser.

Le cinquième et dernier axe, c’est la question de la mobilité. Nous l’avons nommé : « Repenser la mobilité pour une culture toujours accessible ». Il nous faut aussi concilier le défi d'aller chercher de nouveaux publics, de toucher la jeunesse, de continuer à renouveler les publics, de les accueillir du mieux possible tout en réduisant l'empreinte carbone de leur mobilité, qui est une des premières sources d'empreinte carbone de la culture. Il y a des initiatives de covoiturage, comment nous pouvons les encourager ? est-ce que cela suffit ?

Toutes ces questions seront, là, aussi, posées. Je pense qu’il n’y a pas de tabou à parler, par exemple, de tarifs différenciés : est-ce qu’un touriste qui vient de Chine paiera le même tarif à l'entrée du Louvre qu’un parisien qui vient à vélo ? Je caricature, mais nous serons amenés à nous poser ce genre de questions. Nous n’avons pas encore les réponses, mais il faut faire ce travail avec l'ensemble des structures culturelles et regarder aussi comment les pays européens se positionnent sur ces questions. Toutes ces questions pour repenser la mobilité et l'empreinte carbone de la mobilité seront au cœur de nos échanges.

Voici donc les cinq axes d'action qui auront chacun du court terme, du moyen terme, du long terme, et sur lesquelles nous engageons l'ensemble des équipes du ministère.

On a d'ores et déjà quelques leviers sur un plan économique et financier, puisque c'est le nerf de tout pour pouvoir avancer. On l’a eu dans le cadre du plan de relance, qui se déroule encore sur l’année 2022. Le plan de relance qui, par exemple, avait prévu un plan de filière pour la presse avec un montant assez significatif de soutien pour la transition écologique de la presse et tous les enjeux auxquelles la presse est confrontée - les encres, le papier, le plastique d'emballage – .

Le plan de relance a permis aussi, via le programme Investissements d'avenir, le PIA numéro 4, de lancer un appel à projets que nous avons appelé Alternatives vertes, avec dix millions d'euros. Sur ces dix millions d'euros, on a pu soutenir un certain nombre d’initiatives, comme Opéra de Lyon-Opéra de Paris, deux institutions qui ont travaillé ensemble sur le recyclage de décors. Je pourrais citer énormément d'exemples dans tous les domaines, il y a eu une vingtaine de projets lauréats de cet appel à candidatures.

Nous avions déjà des leviers dans le plan de relance, nous aurons aussi des leviers dans le cadre du plan France 2030. Il faudra voir comment bien articuler les dispositifs de ce plan France 2030 avec les cinq axes que j’ai identifiés, et tout ce qui va nous remonter du terrain de nos échanges. Nous sommes en train d'y travailler.

C’est donc un menu assez costaud mais grâce à vous tous et à votre engagement, je suis persuadée qu'on peut y arriver, avec des phases assez structurantes dans les mois qui viennent, sans trop attendre, et qu’on peut y arriver sans perdre de vue notre objectif de toucher les publics les plus divers et les plus larges, parce qu’il ne faut pas que ce soit au détriment des publics. Il ne faut pas non plus que ce soit au détriment de la place de la France dans le monde, de la place de notre voix culturelle sur le numérique, comme à l'extérieur de nos frontières, par les tournées. Ce sont tous ces enjeux-là, qui sont compliqués, parce qu’il faut concilier plusieurs objectifs, plusieurs priorités, et nous avons conscience que ce n'est pas toujours évident.

Moi, je serai preneuse, avec vous, de remontées de bonnes pratiques d'expériences qui permettent de penser cette sobriété énergétique de manière joyeuse. Parce que j'entends beaucoup, avec ces termes de sobriété et de fin de l'abondance, une vision quelque peu tragique. Je pense que nous, acteurs culturels, avec la créativité des artistes, et leur énergie, leur enthousiasme, on peut en faire un défi positif, et on peut en faire une aventure positive pour l'ensemble des citoyens.

Donc sobriété, oui, mais sobriété joyeuse. D'ailleurs, je vois que le centre Pompidou pour son bilan carbone 2019 a choisi une magnifique œuvre de Robert DELAUNAY, Soleil, forme circulaire. C'est déjà des couleurs, de la joie, du soleil et de la circularité.

Essayons donc d'aborder ce sujet, non pas avec le poids du tragique mais sous l’angle le plus créatif et heureux possible. Je sais que ce n'est pas toujours simple, mais je pense qu'avec l'imagination des artistes, avec l'imagination des acteurs de terrain que vous êtes, avec les collectivités que nous accompagnons et qui nous accompagnent, nous pouvons inventer localement des histoires, des projets, des expériences qui vont, après, faire école, et à plus grande échelle, se développer.

Je pense que nous devons vraiment faire ce travail à double sens, à la fois du haut vers le bas, faire redescendre des conseils,  des normes qui seront discutées au niveau européen, et du bas vers le haut, faire remonter des expériences inspirantes, qui viennent du terrain. Je compte sur vous aussi pour ça.

Merci beaucoup.


Source https://www.culture.gouv.fr, le 15 septembre 2022