Interview de Mme Carole Grandjean, chargée de l’Enseignement et de la Formation professionnels, à Sud Radio le 14 septembre 2022, sur la réforme du lycée professionnel, les difficultés de recrutement des entreprises et la formation professionnelle.

Texte intégral

PATRICK ROGER
Bonjour Carole GRANDJEAN.

CAROLE GRANDJEAN
Bonjour.

PATRICK ROGER
Des entreprises qui ne trouvent personne pour travailler, pourquoi la pénurie, où en est-on de la formation professionnelle, c’est ce que nous allons voir avec vous alors qu’il y a une grande réforme qui s’annonce, des autres aussi grandes questions de l’actualité du moment, la fin de vie, la crise de l’énergie et puis les choix politiques. Commençons donc par cette formation professionnelle, hier vous étiez en compagnie d’Emmanuel MACRON et de Pap NDIAYE, le ministre de l’Education, aux Sables-d’Olonne, dans un lycée professionnel, vous devez mener une réforme, ça passe par quoi alors cette réforme ?

CAROLE GRANDJEAN
Au fond déjà de quoi parle-t-on. On parle d’un tiers des jeunes lycéens qui passent par la voie professionnelle, donc ils choisissent plus tôt, que d’autres de leurs camarades, une orientation professionnelle et donc une insertion professionnelle à terme, et ce qu’on constate c’est que moins d’un lycéen sur deux, enfin un lycéen sur deux, qui obtient son bac pro, s’insère professionnellement, et moins d’un sur deux qui poursuit ses études réussit effectivement le BTS qu’il vise. Et donc nous avons une responsabilité d’accompagner mieux ces élèves-là vers une réussite, vers une insertion professionnelle, de mieux préparer les compétences de demain, et c’est là le sens finalement de la réforme que nous poursuivons, c’est qu’au moins à ce que, évidemment nous répondons aussi aux métiers en tension qu’on peut évoquer beaucoup en ce moment, mais surtout nous préparons les compétences de demain parce que les jeunes d’aujourd'hui seront ceux qui seront sur le marché du travail pendant 40 ans, 45 ans, et donc au fond l’enjeu pour nous il est comment est-ce que ces jeunes-là réussissent dans leur insertion professionnelle à court terme et à long terme.

PATRICK ROGER
Avant de voir ce qui se fait une fois qu’on est engagé dans une formation professionnelle, est-ce que le lycée pro est encore aujourd'hui considéré comme une voie de garage, parce que souvent les enseignants, et puis même les parents aussi se disent « holà là, tu ne réussis pas pour l’enseignement général, bon eh bien va en lycée pro et on verra ce que ça donne quoi », non ?

CAROLE GRANDJEAN
Vous savez, moi quand je vais sur le terrain, qu’est-ce que j’observe ? J’observe des enseignants formidables, qui sont hyper engagés dans leur métier, j’observe des élèves incroyables qui ont évidemment…

PATRICK ROGER
Dans les lycées pro.

CAROLE GRANDJEAN
Dans les lycées pro, qui ont des trésors de motivation, de centres d’intérêt, et qui sont prêts finalement à faire quelque chose de leur vie, mais au fond c’est le cadre qui aujourd'hui est dysfonctionnant, il nous faut accompagner mieux vers des filières qui demain ont de l’avenir. Et on a des lycées professionnels qui sont déjà dans cette dynamique, on a été en voir un hier, et l’idée c’est évidemment d’appuyer ces lycées qui sont déjà dans un taux d’insertion intéressant et un partenariat avec le monde économique qui est fort, mais d’accompagner aussi les autres lycées.

PATRICK ROGER
Mais alors, très concrètement Carole GRANDJEAN, ça va passer par quoi justement cette réforme, être plus en contact avec le monde de l’entreprise, c’est ça ?

CAROLE GRANDJEAN
On va rapprocher l’école de l’entreprise, on va accompagner aussi ces jeunes vers une meilleure acculturation au monde de l’entreprise, et notamment par le biais de stages qui vont être augmentés…

PATRICK ROGER
A partir de quel âge ?

CAROLE GRANDJEAN
A partir de la rentrée prochaine et pour les lycéens professionnels…

PATRICK ROGER
Pour les lycéens professionnels, non mais ce n’est pas la découverte, parce que Jean-Luc MELENCHON, vous vous souvenez, avait parlé à un moment donné d’envoyer les enfants, qu’Emmanuel MACRON voulait envoyer les enfants en entreprise à 12 ans, c’était un peu des stages, mais…

CAROLE GRANDJEAN
Alors, nous organiserons une découverte des métiers dès la 5e, dès cette rentrée-là 2022, sur la base des établissements volontaires pour cela, il s’agit d’une découverte des métiers, c'est-à-dire je découvre la famille des métiers de l’énergie, du numérique, de la culture, etc., et ensuite évidemment, le jour où j’aurai une orientation à prendre, j’aurais vu plein de choses dans l’entreprise et ailleurs…

PATRICK ROGER
Donc à 12 ans on va quand même envoyer des enfants dans les entreprises, pour la découverte.

CAROLE GRANDJEAN
Ah, ils vont visiter des entreprises oui, ils vont écouter des personnes qui partagent leur retour d'expérience sur leur métier, j’appelle ça de la découverte des métiers et absolument pas de l'orientation à ce stade.

PATRICK ROGER
C’est quoi, c'est une journée, plusieurs jours ?

CAROLE GRANDJEAN
C’est sur la base, en gros, d'une demi-journée par semaine, mais qui pourra être organisée différemment, on va surtout organiser au fond une méthode permettant aux jeunes de découvrir des métiers qu'aujourd'hui ils ne découvrent souvent pas parce que l'environnement familial qui est le leur n’est pas dans ce secteur d’activité.

PATRICK ROGER
Est-ce que les syndicats vont être associés à cette réforme ?

CAROLE GRANDJEAN
Absolument.

PATRICK ROGER
Parce qu’ils disent que, ils craignent une forme de sacrifice de l'enseignement général.

CAROLE GRANDJEAN
Alors, dès juillet je les ai rencontrés, avec une méthodologie qui était claire, qui est celle de la concertation, je concerte dès l'automne l'ensemble des acteurs, évidemment les partenaires sociaux, mais les acteurs économiques, les enseignants, les chefs d'établissement, toutes les familles, les élèves, donc chacun sera concerté de manière à pouvoir entendre aussi les freins que les uns et les autres rencontrent, les partenaires sociaux ont été, je crois, rassurés dès le mois de juillet sur mon intention très ferme de maintenir un niveau de savoirs fondamentaux, au moins égal à aujourd'hui, et puis les accompagner mieux cette capacité des jeunes à s'insérer professionnellement, à avoir les codes de l'entreprise, et c'est aussi par le biais des stages que ces jeunes-là pourront mieux découvrir l'entreprise.

PATRICK ROGER
Parce qu’il y a certains syndicats qui sont inquiets, ou alors des partis politiques, je pense à LFI, LFI qui dit avec cette réforme on veut remplacer les profs par des entreprises finalement, qu'est-ce que vous leur répondez ?

CAROLE GRANDJEAN
Ecoutez, en réaffirmant très fort, hier encore par le président de la République, notre attachement aux savoirs fondamentaux, en réaffirmant le fait que les entreprises souhaitent avoir des collaborateurs qui soient aussi des citoyens, qui sont aussi des collaborateurs éclairés, capables de participer à la réflexion et au développement des entreprises, je pense que nous sommes très clairs dans le fait que apprendre un métier ce n'est pas désapprendre les maths, le français et tous les savoirs fondamentaux qui font la personne et le citoyen de demain.

PATRICK ROGER
Est-ce que vous allez revoir aussi les filières, est-ce qu'il y a des filières plus que d'autres qui doivent être développées, d'autres peut-être un petit peu moins développées, moins exploitées ?

CAROLE GRANDJEAN
Se rapprocher finalement du monde économique c'est aussi ça, c'est aussi accompagner une transition vers des filières d'activités qui sont porteuses demain, qui sont aussi porteuses d'emplois et d'insertion professionnelle, aujourd'hui on a 60 % de lycées qui sont dans le secteur tertiaire, qui ont un taux d'insertion qui est un peu moins bon, évidemment avec des disparités, donc tout ça est une moyenne, une généralité mais…

PATRICK ROGER
Oui, c'est-à-dire ils vont dans le commercial, dans la comptabilité et puis après ils ne savent pas où aller.

CAROLE GRANDJEAN
On a un vrai sujet pour accompagner effectivement des filières qui sont porteuses d'avenir, je pense à la transition énergétique, je pense au numérique, sur lesquels on a besoin de préparer les compétences de demain, quand je dis de demain c'est de demain et d'après-demain, et donc c'est là l'enjeu qui est le nôtre, c'est de préparer les compétences de la nation, de manière solide, parce que je ne les prépare pas pour dans un an ou deux ans, je les prépare pour que ces jeunes-là puissent s'adapter au monde du travail pendant les années qui suivent.

PATRICK ROGER
Carole GRANDJEAN, est-ce que cette réforme peut se calquer un petit peu sur ce qui a été fait sur l'apprentissage, où là il y a eu, ces dernières années, un boom de l'apprentissage alors qu'on était très très en retard ?

CAROLE GRANDJEAN
Clairement l'apprentissage a pris un essor assez extraordinaire puisqu'on a presque triplé le nombre d'apprentis en cinq ans, au fond ce qu'on souhaite pouvoir porter c'est le même élan pour la voie professionnelle, ils le méritent, aussi bien les enseignants que les élèves, les familles attendent de nous une action forte pour aider leurs enfants à s'insérer et à mieux réussir, et donc c'est effectivement sur cette même envie, sur cette même dynamique, que nous allons porter l'insertion et la réforme du lycée professionnel.

PATRICK ROGER
Est-ce qu’aussi cette réforme de la formation professionnelle va concerner les adultes, pour la formation en continu également ?

CAROLE GRANDJEAN
Le lycée professionnel a essentiellement des élèves qui sont d'ailleurs de plus en plus jeunes, puisqu'on redouble moins, on a une obligation de 16-18 ans, donc les élèves sont de plus en plus jeunes, il y a des apprentis dans les lycées professionnels, et donc ils concerneront bien sûr tous les élèves qui seront dans les lycées professionnels, mais on a de plus en plus de lycées professionnels qui s'ouvrent à la formation continue même si ça reste pour l'instant des prémices, mais c'est tout à fait une possibilité. L’idée pour moi c'est vraiment de donner de l'autonomie aux lycées professionnels et de voir selon leur bassin d'emploi et leurs relations avec le monde économique, ainsi que les filières sur lesquelles ils sont, quelles sont les meilleures opportunités pour développer la réussite de chacun.

PATRICK ROGER
Vous êtes donc ministre déléguée en charge de l'Enseignement et de la formation professionnels, il y a, vous le savez, des réformes qui sont prévues par le gouvernement, réforme des retraites et de l'Assurance chômage, est-ce que c'est incontournable aujourd'hui ?

CAROLE GRANDJEAN
Vous voyez cette volonté réformatrice qui est la nôtre elle est, j’ai envie de dire d’un bout à l'autre du parcours professionnel, elle est aussi bien pour les jeunes, on a évidemment cette réforme de la voie professionnelle, mais plus globalement cet engagement très fort pour l'insertion des jeunes sur le marché de l'emploi, mais il faut aussi qu'on discute de cette fin de parcours et de la retraite et des conditions aussi de la séniorité dans l'emploi, parce qu’aujourd'hui le taux d'emploi des seniors est un des plus faibles d'Europe, en France, et donc c'est un vrai sujet de discussion que nous avons mis avec Monsieur le ministre olivier DUSSOPT…

PATRICK ROGER
Mais ça passe par quoi justement, ça passe par de la formation, ça passe par quoi, parce que c’est vrai qu’on veut retarder l’âge de départ à la retraite, sauf qu’on s'aperçoit qu'après 55 ans on a un taux d'inactivité des seniors parmi, vous l’avez dit, les plus forts d’Europe, donc là ça ne va pas !

CAROLE GRANDJEAN
Nous allons effectivement ouvrir des concertations avec les différents acteurs, partenaires sociaux notamment, mais le monde des entreprises plus généralement, parce que c'est un engagement collectif qui doit se faire jour, avec un emploi des seniors qui doit évoluer favorablement pour que, effectivement, chacun trouve une place, sa juste place, de ses compétences, avec l'investissement formation qui doit pouvoir être fait et le compte personnel de formation, et la mobilisation des moyens en matière de formation, et là évidemment pour accompagner l'employabilité des seniors, mais c'est important que de manière sociétale nous discutions de la retraite, mais aussi de la séniorité finalement dans le parcours professionnel, qui doit être aussi un atout pour les entreprises.

PATRICK ROGER
Carole GRANDJEAN, deux questions encore dans l'actualité, il va y avoir une conférence de presse d'Elisabeth BORNE, la Première ministre, sur l’énergie, parce que les factures risquent d'augmenter, est-ce qu'il va y avoir des consignes, vous à votre niveau, qui vont être passées dans les établissements scolaires pour baisser le chauffage aussi cet hiver ?

CAROLE GRANDJEAN
Vous savez, c'est un engagement de tous, mais l'Etat s'engage depuis plusieurs années sur la rénovation énergétique des bâtiments, et notamment celles des écoles, avec une dotation qu'elle fait aux collectivités, qui portent des projets pour rénover leurs bâtiments, et à titre individuel, en tant qu'ancienne députée j'ai accompagné énormément de projets de ce type, et je peux vous assurer que l'Etat, au travers de France Relance, a largement déjà subventionné énormément de rénovations énergétiques des bâtiments, mais il faut aller plus loin…

PATRICK ROGER
Oui, il faut aller plus loin.

CAROLE GRANDJEAN
Il faut aller plus loin parce que le plan de sobriété doit nous engager chacun, que nous soyons, j’ai envie de dire secteur public ou secteur privé, à plus de sobriété, c'est une responsabilité que nous avons, collective…

PATRICK ROGER
Donc on va baisser aussi le chauffage, vous vous seriez favorable à ce qu'on baisse un peu le chauffage cet hiver dans les établissements, les lycées pro par exemple ?

CAROLE GRANDJEAN
Non, mais je n’ai pas de position de principe comme ça unilatérale sur l'ensemble des établissements de France, ce que je dis c'est qu’effectivement…

PATRICK ROGER
A Paris, par exemple, Anne HIDALGO elle dit on va baisser de 19 à 18 degrés dans les bureaux, les bâtiments municipaux.

CAROLE GRANDJEAN
Surtout ce que je veux essayer de vous faire comprendre c'est que l'engagement il est sur la transition énergétique, sur l'opération d'isolation des bâtiments, on va aussi mettre un bouclier pour protéger les Français contre cette hausse de tarifs, en 2021 +400 % de tarif de gaz, donc la facture aurait augmenté de 120 à 180 euros de gaz, ou d’électricité, enfin d’électricité ou de gaz pour chaque Français en moyenne si ce bouclier n'avait pas été fait, donc évidemment qu'on va protéger les Français, mais évidemment qu'il nous faut une responsabilité partagée pour être plus sobre en utilisation énergétique, c’est évident.

PATRICK ROGER
Carole GRANDJEAN, le débat sur la fin de vie, personnellement quelle est votre position ?

CAROLE GRANDJEAN
Je suis pour cette concertation, il me semble que c'est important que nous ayons ce débat-là, de manière équilibrée, c'est-à-dire que les curseurs doivent être discutés, j'ai envie de dire en respectant aussi le geste que chacun aura à faire, et qui n'est pas si évident, mais je suis très favorable à cette ouverture du débat…

PATRICK ROGER
Au choix pour les Français donc.

CAROLE GRANDJEAN
Au choix pour les Français, et surtout à cette ouverture de débat sur le comment, comment, si nous y allons, comment fait-on, et ça c'est important parce que ce n’est pas qu'une question de finalité et de décision, c'est une question aussi de chemin, et comment est-ce que nous engageons les différents acteurs.

PATRICK ROGER
Certains disent aussi il faudrait quand même des établissements un peu partout sur tout le territoire pour les soins palliatifs, parce qu’on en manque, ce serait déjà un premier pas.

CAROLE GRANDJEAN
Alors les soins palliatifs c’est effectivement un vrai sujet sur les territoires et un vrai besoin de mieux travailler l'accompagnement et les soins palliatifs, ça c’est évident.

PATRICK ROGER
Merci Carole GRANDJEAN…

CAROLE GRANDJEAN
Merci de votre invitation.

PATRICK ROGER
Ministre déléguée en charge de l'Enseignement et de la formation professionnels qui était l'invitée ce matin de Sud Radio.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 15 septembre 2022