Interview de Mme Isabelle Rome, ministre chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l'Égalité des chances à Radio J le 27 juillet 2022 sur la lutte contre les violences faites aux femmes.

Intervenant(s) :

  • Isabelle Rome - Ministre déléguée, chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l'Egalité des chances
  • Christophe Barbier - Journaliste

Prononcé le

Texte intégral

CHRISTOPHE BARBIER
Isabelle ROME, bonjour.

ISABELLE ROME
Bonjour.

CHRISTOPHE BARBIER
Et bienvenue. Vous êtes donc ministre chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes. Vous êtes à ce poste depuis six mois. Le temps passe vite dans un ministère. Est-ce que vous vous sentez plus utile comme ministre que vous ne l’étiez justement comme haute-fonctionnaire ou magistrate ?

ISABELLE ROME
Je pense qu’il y a un fil rouge, en fait, pour moi, qui est peut-être, c’est la boussole finalement du respect de la dignité humaine. Je résumerai en disant trente ans de magistrature ; six mois de ministre et une vie d’engagement. Et pour moi, être ministre, c’est aller plus loin peut-être encore dans cet engagement qui était le mien, comme magistrate, comme juge d’application des peines. J’ai beaucoup travaillé sur la réinsertion. J’ai travaillé aussi beaucoup avec des jeunes de la banlieue, sur la dignité aussi des personnes hospitalisées en psychiatrie ; et bien sûr aussi comme présidente de cours d’assise, j’ai eu à juger des féminicides, des viols. Et j’ai compris les effets dévastateurs, le désastre que constituaient les violences faites aux femmes. Et j'allais dire, ce combat que je mène aujourd'hui comme ministre, je le dédie vraiment à toutes ces femmes.

CHRISTOPHE BARBIER
Est-ce que vous êtes entravé dans votre action par l'absence de majorité à l'Assemblée nationale ? Ou est-ce que, finalement, ça se joue ailleurs ces enjeux ? Dans le petit détail concret, on n'a pas besoin de grands textes de loi.

ISABELLE ROME
Là, je pense que sur ces sujets que je porte, et de l'égalité entre les femmes et les hommes, de la lutte contre les violences faites aux femmes, mais aussi de l'égalité des chances, de la diversité.

CHRISTOPHE BARBIER
De l’égalité salariale aussi.

ISABELLE ROME
Voilà, de tous les sujets de l'égalité finalement doivent être transpartisans. Ce sont des causes sociétales et qui doivent nous réunir. Et c'est vraiment dans cet esprit-là, que je les porte de manière universaliste, humaniste. Donc pour moi, on doit tous se réunir autour de ça.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, cette cause de la lutte contre les violences faites aux femmes, c'était la grande cause nationale décrétée par Emmanuel MACRON en début de son premier quinquennat. Il voulait même en faire une cause mondiale. Est-ce que de ce côté-là, ce n'est pas un peu une utopie aujourd'hui ?

ISABELLE ROME
Il faut vivre avec les utopies. Et comme le disait JAURES : « il faut rêver l'idéal et puis ensuite, aller vers le réel ». Et je pense qu’une grande cause du quinquennat, pour la deuxième fois en France, nous pourrons y revenir avec des avancées réelles. Et puis aussi, bien sûr, il faut porter le sujet dans les instances européennes. C'est ce que nous faisons notamment au Conseil de l'Union européenne où j'ai eu la chance de présider la séance, qui a notamment adopté cette directive Women on Boards sur la plus grande représentation des femmes dans le Conseil d'administration des grandes entreprises. Et puis aussi au niveau mondial, j'étais par exemple samedi au Forum mondial pour la Paix avec, par exemple, la Présidente de la Géorgie. Oui, il faut porter ce sujet au niveau international. Parce que les droits des femmes sont toujours fragiles. On voit bien qu'ils peuvent être attaqués. Donc les droits des femmes doivent être portés sur le plan international.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors vendredi prochain, le 25 novembre, ce sera la journée nationale et mondiale de mobilisation contre les violences faites aux femmes. Quel est l'enjeu cette année ? Est-ce qu’il y a un sujet particulier ?

ISABELLE ROME
En fait, il est difficile de donner un sujet particulier. Ce qui est sûr c'est qu'il faut toujours aller plus loin. Il faut aller toujours plus loin dans la protection des victimes. C'est vraiment dans ce sens-là que nous travaillons avec la Première ministre, avec l'ensemble des autres ministres.

CHRISTOPHE BARBIER
Tous les ministères jouent le jeu alors ?

ISABELLE ROME
Oui. Et juste dans cette optique d'avoir un système de protection intégrale de la victime. Et on voit très bien que plein de ministères peuvent être impliqués : le ministère du Logement - Olivier KLEIN - avec les hébergements d'urgence. On a eu plus 80% de places d'hébergement d'urgence en plus sur le dernier quinquennat. On en aura encore 11 000 d'ici fin 2023. On a aussi, bien sûr, le ministre de l'Intérieur avec 160 000 policiers et gendarmes formés ; le nombre d'enquêteurs spécialisés qui va doubler. Le ministre de la Justice, bien entendu, avec les dispositifs de protection comme le téléphone grave danger, les bracelets anti-rapprochement, aussi le suivi des auteurs. Je pourrais aussi citer bien sûr l'Education nationale. Et là, je me réjouis d'ailleurs que Pap NDIAYE, le ministre de l'Education, se soit emparé aussi de ce sujet, de l'éducation à la culture de l'égalité. Parce qu’on ne parviendra pas à faire baisser sensiblement les violences faites aux femmes, si on ne travaille pas non plus en amont en matière de prévention et aussi en matière d'éducation.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors dans une interview en septembre, vous souhaitiez qu'une branche de la Justice soit spécialisée sur les violences faites aux femmes. Où en est ce chantier ?

ISABELLE ROME
Alors, la Première ministre donc a confié une mission à deux parlementaires : une députée - Emilie CHANDLER - et une sénatrice - Dominique VERIEN, pour justement effectuer un état des lieux, du traitement judiciaire de ces violences, en leur demandant donc d'effectuer aussi des préconisations pour rendre une Justice encore plus réactive, plus lisible, plus performante qui puisse allier spécificité et proximité. Et effectivement, je suis très attachée à la spécificité de traitement de ces violences. Parce que je ne cesserais de le rappeler : ces violences ne sont pas comme les autres. J'ai trop vu justement des femmes victimes lorsque j'étais dans les tribunaux, lorsque j'étais à la cour d'assises. Quand elles sont complètement broyées, dévalorisées, humiliées, menacées pendant des années ; oui, on est complètement prisonnière. Elles se sentent comme des serpillières. Et si on n‘a pas, si on ne connaît pas ce processus, justement dans lequel le conjoint les enferme, on passe à côté et on les laisse en situation de danger. Donc, il faut être bien formé.

CHRISTOPHE BARBIER
Elles sont aussi souvent les premières victimes des crimes de guerre. Est-ce qu'on peut penser à une justice internationale qui prête encore plus d'attention à cet aspect-là ?

ISABELLE ROME
Personnellement, je trouve que ce serait très souhaitable. Le crime de guerre a été ; enfin, le viol a été reconnu comme crime de guerre. Pour l'instant, il n'y a pas de condamnation sur ce fait-là, sur le plan international. J'ai rencontré, il y a quelques semaines, le docteur MUKWEGE. Comme vous le savez dans Prix Nobel de la paix, l'homme qui répare les femmes. Et je suis resté en contact avec lui. J'ai aussi des relations bien sûr très, comment dire, très proches avec Catherine COLONNA, la ministre des Affaires étrangères. Et voilà, je pense que c'est un sujet pour le coup qui pourrait être intéressant de porter sur la scène internationale.

CHRISTOPHE BARBIER
Est-ce que vous souhaitez qu'à l'occasion de la Coupe du monde au Qatar, un coup de projecteur soit mis sur la situation des femmes qui, dans cette société-là, ne sont pas évidemment au premier rang ?

ISABELLE ROME
Oui on voit bien d'ailleurs que c'est un peu ce qui se passe. Que justement, finalement, l'occasion de cette Coupe du monde, c'est aussi une occasion de sensibiliser la population sur l'égalité entre les femmes et les hommes ; aussi sur les droits des personnes LGBT+. Et donc finalement, c'est une ouverture au monde qui ne peut être que bénéfique, justement, pour les femmes, pour les personnes LGBT. Et je précise d'ailleurs, comme vous avez pu peut-être l'entendre, qu’un Ambassadeur aux droits des personnes LGBT a été nommé par la ministre des Affaires étrangères pour porter justement sur la scène internationale les droits des personnes LGBT ; et aussi pour porter sur le plan international, la dépénalisation de l'homosexualité.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, l'Assemblée nationale a augmenté le montant de l'amende qui frappe ceux qui sont coupables de harcèlement de rue. Ça peut être dissuasif ? Ça peut marcher ?

ISABELLE ROME
De toute façon, je pense que quand on augmente les peines, forcément, on a un effet dissuasif. Dès que les peines augmentent, en tout cas, dans leur quantum, oui l'effet est dissuasif. Je pense que c'est important mais il faut aussi que tout cela s'accompagne toujours et encore de sensibilisation.

CHRISTOPHE BARBIER
D’éducation.

ISABELLE ROME
Voilà. Et d'ailleurs, dans le cadre de la semaine qui vient, que je vais vraiment passer en compagnie de plein de collègues ministres, notamment je vais aller avec Clément BEAUNE dans le métro et j'allais dire, symboliquement aussi pour porter cette sensibilisation.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, est-ce qu’Adrien QUATENNENS peut revenir siéger à l'Assemblée, selon vous, deux mois après une mise en retrait parce qu'il avait reconnu avoir giflé sa femme ?

ISABELLE ROME
Ecoutez, je répondrai comme me semble-t-il conformément à la loi. C'est-à-dire qu’en l'état…

CHRISTOPHE BARBIER
Rien ne l'empêche.

ISABELLE ROME
Voilà.

CHRISTOPHE BARBIER
Une conscience personnelle et de discipline du groupe.

ISABELLE ROME
C'est sa propre conscience et effectivement la propre discipline du groupe. Et de manière légale, rien ne l'empêche de revenir.

CHRISTOPHE BARBIER
Et vous ne souhaitez pas qu'on durcisse soit la loi, soit les règlements de l'Assemblée nationale, pour traiter ce genre de cas ? Il faut laisser la conscience libre ?

ISABELLE ROME
Je pense qu'il y a une réflexion certainement qui doit s'engager au sein des différentes organisations sur tous ces sujets. Je pense que nous aborderons, d'ailleurs, ces questions dans le cadre du futur Comité interministériel que présidera la Première ministre et que je piloterai sur l'égalité entre les familles et les hommes. Puisque tous les ministres seront mis autour de la table, justement, pour construire un plan gouvernemental de l'égalité entre les femmes et les hommes sur les quatre ans à venir. Oui, bien sûr, ce sera des sujets qu'il faudra travailler.

CHRISTOPHE BARBIER
Alors, monseigneur GRALLET après Monseigneur RICARD ; les aveux des religieux catholiques pour des actes déplacés, c'est souvent prescrit. Est-ce que c'est utile ou est-ce que c'est trop tard ?

ISABELLE ROME
Je pense que c'est toujours utile même si les faits sont prescrits pour avoir … J'ai connu de nombreux procès ; enfin, jugé de nombreux faits de viol donc non prescrits mais parfois révélés très tard ; il est important que la réalité puisse être dénoncée pour les victimes, mais aussi pour les auteurs. Je pense que la vérité doit toujours jaillir un jour ou l'autre.

CHRISTOPHE BARBIER
La semaine prochaine sera débattue la constitutionnalisation de l'interruption volontaire de grossesse. Qu'apporterait cette mention dans notre loi fondamentale ?

ISABELLE ROME
Bien sûr, comme la Première ministre l’a indiqué : « nous soutiendrons ». Et moi, je soutiendrai aussi de toutes mes forces cette constitutionnalisation. Parce qu’elle est nécessaire. C'est un verrou que nous devons apporter à ce droit. Souvent je dis que ce qu'une loi peut faire ; une autre loi peut le défaire. Nous voyons qu’il y a des menaces un peu partout dans le monde.

CHRISTOPHE BARBIER
Oui, mais en France, aucun parti ne réclame la notion d’IVG.

ISABELLE ROME
Il y a trois ans, les Américaines ne le pensaient pas non plus qu'on allait revenir sur ce droit.

CHRISTOPHE BARBIER
Donc il faut le verrouiller ?

ISABELLE ROME
Voilà. Et en le verrouillant, nous le faisons passer comme droit fondamental. Eh oui, justement, ces droits sexuels sont, pour les femmes, des droits fondamentaux. Et je pense que c'est très important qu'ils puissent être inscrits dans le marbre de la Constitution.

CHRISTOPHE BARBIER
Le transgenre est un fait de société aujourd'hui. On voit de plus en plus d'enfants mal le vivre et parfois se retourner contre leurs parents pour des changements de sexes que les parents auraient incité à faire ou n'auraient pas su freiner. Est-ce que ça vous inquiète cette tendance de la société ?

ISABELLE ROME
Je pense qu'il faut toujours être dans un regard bienveillant à l'autre. C'est vraiment ma conception des choses. Et il faut toujours regarder aussi où il y a de la souffrance. Et d'ailleurs, j'allais dire, lorsque que je vous ai décrit mon parcours tout à l'heure, je pense que partout où il y avait de la souffrance, je me suis trouvée là. Et je pense que partout où il y a de la souffrance, il faut accompagner, voilà. Ne pas juger, accompagner, faire en sorte que les choses se passent le mieux possible.

CHRISTOPHE BARBIER
Et pour prévenir, peut-être, en amont de l'importance que ça a de changer de sexe dans une vie sociale.

ISABELLE ROME
Je pense qu'il faut accompagner surtout.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 21 novembre 2022