Entretien de Mme Laurence Boone, secrétaire d'État chargée de l'Europe, à RFI le 23 novembre 2022, sur le Parlement européen, la Hongrie, la doctrine militaire allemande et les prix de l'énergie au sein de l'Union européenne.

Texte intégral

Q - Bonjour, Laurence Boone.

R - Bonjour.

Q - Le Parlement européen a fêté hier ses 70 ans, vous étiez sur place pour l'occasion, aux côtés de la Première ministre Elisabeth Borne. Quel est, pour vous, ce que l'Union européenne nous a apporté de meilleur ?

R - Je crois que, outre la prospérité économique, le meilleur, c'est quand même ce que représente le Parlement, c'est la démocratie. Et c'est un socle, c'est vraiment un cadre sur lequel on peut s'appuyer pour préserver à la fois effectivement nos valeurs, ce que l'on appelle l'Etat de droit, donc un ensemble de choses qui font que nous vivons dans une démocratie, avec une justice indépendance, une presse libre - vous en êtes la preuve - et pluraliste, des processus pour nous protéger contre la corruption ; et puis aussi des processus qui font qu'on puisse voter en toute tranquillité et en toute transparence.

Q - Est-ce qu'il faudrait donner plus de pouvoir au Parlement européen ?

R - C'est effectivement la volonté, notamment de plusieurs Etats, et le Président de la République lui-même a parlé de droit d'initiative du Parlement européen. C'est vrai que c'est un parlement qui est un peu bizarre, il n'est pas non plus un parlement national, mais quand vous voyez tous les progrès que l'on a faits sur 70 ans, et le Parlement européen, pour... Et la présidente du Parlement, hier, Roberta Metsola, montrait tous ces progrès avec un petit film. C'est impressionnant. On est passé d'un organe consultatif, à quelque chose qui fait le budget, qui détermine combien on donne aux agriculteurs, et qui représente vraiment 27 Etats membres, avec toujours une image phare, celle de Simone Veil.

Q - On voit, dans de nombreux pays d'Europe, une très forte progression de partis politiques qui ont des rapports, on peut dire, assez rugueux, avec l'Union européenne. Est-ce que ça ne signifie pas que l'Union, précisément, a du mal à convaincre les citoyens de ses bienfaits ?

R - Je ne crois pas. Je crois qu'il y a, quand vous parlez de rapports rugueux avec le Parlement, vous voulez dire, ou...?

Q - Avec l'Union européenne, avec la Commission.

R - Oui, d'abord, je crois qu'on a tous un problème de communication : on n'en parle pas assez, on n'explique pas assez, et donc je vous remercie de votre invitation ce matin.

Q - Vous voyez bien qu'il y a des partis qui sont eurosceptiques, voire parfois euro-hostiles, qui progressent, dans l'Union européenne ?

R - Il y a tous les partis qui sont représentés, oui, dans l'Union européenne, on l'a vu au Parlement, hier. Vous voyez, il y a cinq présidents de groupe qui ont parlé. Il y en a un qui s'est exprimé contre l'Union européenne, un seul sur quatre. Et puis, pour préserver cet espace démocratique qui est le nôtre, nous avons aussi des mécanismes, des garde-fous. On est en train de les utiliser, aujourd'hui, comme vous le savez, avec la Pologne ou avec la Hongrie. Donc, c'est plutôt un espace où on est à la fois solidaires, on se construit une solidité ensemble, parce que le monde n'est pas facile, et on préserve ces valeurs qui sont vraiment uniques à l'histoire européenne.

Q - Est-ce que la Hongrie va perdre prochainement une partie des fonds européens dont elle bénéficie ?

R - Je crois qu'il faut revenir un petit peu sur ce qui est en train de se passer avec la Hongrie. Tous les ans, nous examinons, la Commission examine, pour tous les 27, l'Etat de droit ; j'en ai parlé, la justice, les médias etc. Il se trouve qu'en Hongrie il y a des doutes sur l'indépendance de la justice, il n'y a pas de "check and balances", comme on dit, de cadre, qui permet de la préserver. La même chose, des doutes sur la pluralité des médias, c'est embêtant quand vous avez toujours la même voix dans les journaux ou à la télévision. Il y a des doutes sur la façon dont est distribué l'argent public et s'il atteint bien les cibles ; ça fait beaucoup. Donc, on a déclenché ce qui s'appelle un mécanisme de conditionnalité. En pratique, c'est quoi ? En pratique, on lui demande de rectifier ou de solidifier ses institutions, d'une part, et on gèle une partie des fonds européens, d'autre part.

Q - C'est plus de 10 milliards d'euros, là, qui sont en jeu, non ?

R - Alors, il y a à la fois 7 milliards qui sont ce qu'on appelle les fonds de cohésion, et donc, c'est la solidarité entre les Etats membres. Et puis, on a le plan de relance, dont tous les pays bénéficient, comme la France.

Q - Donc, pour l'instant, la question est à l'étude et sera tranchée rapidement.

R - Oui, la Commission européenne fait une évaluation des progrès ou des mesures qui ont été mises en œuvre, la semaine prochaine. Nous, nous avons, et moi avec mes collègues qui sont chargés de l'Europe, nous avons discuté et auditionné la Hongrie, vendredi dernier. C'est vrai qu'il y a des progrès, il y a des lois qui sont en train d'être écrites. Après, il y a une question de mise en œuvre. Et plusieurs ont à nouveau relancé sur la préservation du droit de grève, sur la liberté académique, ce qui est enseigné à l'école, mais aussi sur les mécanismes qui permettaient vraiment de conforter cette indépendance de la justice et la pluralité des médias.

Q - Vous serez vendredi à Berlin avec la chef du Gouvernement, Elisabeth Borne. L'Allemagne aura-t-elle, dans un avenir finalement assez proche, une armée plus puissante que la France ? C'est en tout cas l'objectif aujourd'hui clairement affiché par le chancelier allemand.

R - Je ne crois pas que nous sommes dans un exercice de concurrence entre armées...

Q - Je vais vous citer ce qu'a dit Olaf Scholz, c'était le 16 septembre : "Notre armée doit devenir le pilier de la défense conventionnelle en Europe, la force la mieux équipée d'Europe".

R - Je crois qu'il y a un vrai changement de doctrine en Allemagne. Comme vous le savez, pendant très longtemps, et suite à la Seconde guerre mondiale, il y a une vraie réticence allemande à avoir une armée. D'ailleurs, quand on faisait des opérations extérieures, l'Allemagne aidait avec des hôpitaux, des médecins, mais pas de...

Q - De la logistique, essentiellement.

R - Exactement. Aujourd'hui, qu'est ce qui se passe ? L'invasion de l'Ukraine par la Russie, c'est à nos portes. Je vais juste vous donner un exemple pour qu'on se rende compte à quel point c'est vraiment réel, au-delà des conséquences que ça a sur les prix de l'énergie. Je discutais avec ma collègue roumaine, vendredi, à Bruxelles, justement. Elle me dit que quand son mari va pêcher sur le Danube, il entend les bombes russes tomber en Ukraine, puisqu'il y a une île, qui s'appelle l'Île des Serpents, à côté. Donc, c'est une vraie réalité pour tout le monde. Cela incite évidemment à changer l'optique européenne sur les sujets de défense. Pendant très longtemps, on a parlé d'Europe de la Défense, on disait que c'était impossible... On le fait.

Q - Oui, mais l'Allemagne qui serait la première puissance militaire d'Europe, ça serait aussi un changement géopolitique considérable.

R - Je crois qu'en fait, ce qu'on est en train de voir, c'est à la fois un changement de doctrine allemande sur la défense, et aussi la construction d'une Europe solide, avec des capacités. Il faut qu'on ait des équipements, aujourd'hui, et c'est ce à quoi on s'engage. D'ailleurs, vous avez vu qu'il y a un accord politique pour faire cet avion de la Défense qu'on appelle le SCAF, entre l'Allemagne et la France, qui est à nouveau un bel exemple de solidité, mais aussi de solidarité européenne.

Q - Oui, c'est un projet qui patinait un peu, mais qui semble en effet redémarrer...

R - Absolument.

Q - Quel est aujourd'hui l'état de la relation entre la France et l'Allemagne, le fameux couple franco-allemand ? On a l'impression que l'Allemagne veut jouer un peu une partition solitaire. On l'a vu notamment avec ce voyage du chancelier en Chine, qui n'a pas été du goût de tout le monde.

R - Non, je ne crois pas du tout que l'Allemagne veuille jouer une partition solitaire, je crois au contraire qu'on est en train de rentrer dans une nouvelle phase des relations franco-allemandes, puisque qu'est-ce qu'on voit aujourd'hui : on a vu une relance, en fait, une préparation de l'anniversaire, du 60ème anniversaire du Traité de l'Elysée, entre deux pays qui pendant trois ans ne vont pas avoir d'élections. Ce qui permet d'avoir une feuille de route sur ce qu'on veut faire ensemble, dans de nombreux domaines : vous avez parlé de la Défense, enfin, nous avons parlé de la Défense ; il y a l'énergie, il y a l'espace, il y a l'hydrogène de demain, il y a des projets culturels, il y a des projets d'enseignement, il y a vraiment un champ à travailler. Et c'est la première fois depuis très, très, longtemps que nous avons trois ans en commun, sans élection, et sur lesquels on peut renforcer cette relation.

Q - Il nous reste à peu près une minute. Les Européens vont se retrouver demain : Conseil des ministres de l'énergie européens, pour notamment évoquer la question du prix du gaz. Il n'est pas sûr qu'un accord soit trouvé. Vous êtes optimiste sur cette question ?

R - De quoi vont-ils...

Q - Plafonner le prix du gaz, limiter le prix ?

R - Je suis optimiste sur le fait qu'on ait un mécanisme pour essayer de plafonner le prix du gaz...

Q - Il faut qu'il soit validé par tout le monde.

R - ...Je ne suis pas sûre que ce mécanisme soit suffisant pour faire baisser le prix du gaz. Ce que la France demande et ce qu'elle a toujours demandé, c'est qu'on fasse baisser les prix de l'énergie. Donc s'il faut aller plus loin, le président Macron l'avait demandé pendant le Conseil européen du mois d'octobre, la ministre de l'énergie Agnès Pannier-Runacher le demandera aussi demain.

Q - Est-ce que la France pourrait sortir du marché européen de l'énergie, comme l'a fait l'Espagne ?

R - Je ne crois pas que ce soit le sujet. Le sujet, c'est : on a un marché unique de l'énergie. Ça sert à quoi ? Ça veut dire que quand on baisse les prix, dans un pays, ça a des répercussions pour tout le monde, et ça veut aussi dire qu'en cas de difficultés d'approvisionnement, nous avons un mécanisme de solidarité qui fait que si l'Allemagne n'a pas assez de gaz, nous allons lui en exporter, mais si nous n'avons pas assez d'électricité, et c'est un peu le cas aujourd'hui, elle nous en exporte. Donc il est important de préserver ce marché unique. Après, on veut découpler le prix de l'électricité de celui du gaz.

Q - Merci, Laurence Boone, merci et bonne journée.

R – Merci.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 novembre 2022