Entretien de Mme Laurence Boone, secrétaire d'État chargée de l'Europe, à LCI le 27 novembre 2022, sur la politique de l'énergie au sein de l'Union européenne, les relations commerciales euro-américaines, le système de combat aérien du futur, la défense européenne, le conflit en Ukraine et la politique d'immigration.

Texte intégral

Q - Laurence Boone, bonsoir.

R - Bonsoir François Langlet.

Q - Vous êtes secrétaire d'Etat chargée des questions européennes. Vous avez fait une carrière d'économiste éminente, vous avez été responsable de la recherche économique dans des grandes banques et assurances - institutions financières dirons-nous. Vous avez été l'une des principales collaboratrices de François Hollande lorsqu'il était à l'Elysée. Vous avez été aussi l'économiste principale de l'OCDE, organisme international bien connu. Vous êtes aujourd'hui à la manoeuvre, en charge des questions européennes à un moment où ça tangue beaucoup. L'une des questions qui agite beaucoup l'Europe, c'est bien sûr l'énergie, le prix de l'énergie : voilà plusieurs semaines, peut-être même plusieurs mois, que les pays européens cherchent, au moins certains d'entre eux, à plafonner le prix du gaz, ce qui permettrait d'alléger un peu la pression sur les entreprises qui, aujourd'hui, sont un peu étranglées par les factures. Les ménages sont pour partie protégés, au moins chez nous, par le bouclier tarifaire. Et puis on n'arrive pas à se mettre d'accord : pour quand peut-on espérer que l'Europe se mette d'accord sur un plafonnement du prix du gaz ?

R - En fait, surtout, ce qu'on essaye de faire, ou ce que l'Europe essaye de faire, c'est de faire baisser les prix du gaz, plus que de plafonner les prix du gaz. Et donc pour faire baisser les prix du gaz, en fait l'Europe a déjà fait beaucoup. D'abord en reconstituant les stocks : vous vous rappelez qu'on s'était mis d'accord à l'été 2022 pour avoir un remplissage minimal de stocks ; il a été atteint partout, il est même dépassé dans certains pays comme le nôtre. Ensuite en réduisant la consommation. Donc ça, c'est dès le début de l'été, on a déjà fait des choses. Et puis après en utilisant le pouvoir que donne le fait d'être une Europe à 500 millions de consommateurs : donc on va avoir une plateforme d'achats communs pour pouvoir mieux négocier les prix, notamment avec les pays fiables comme la Norvège ou les Etats-Unis. Et puis ensuite, effectivement, on va aussi demander, on a demandé, le Président de la République lui-même, au dernier Conseil européen, à la Commission, d'aller plus loin pour faire baisser les prix du gaz. Ce que vous, vous appelez "plafonnement", en fait c'est un mécanisme sur les marchés pour éviter que les prix s'envolent de façon bizarre.

Q - C'est ça.

R - Mais ça, c'est juste un mécanisme contre la spéculation. Ce qu'il faut bien comprendre...

Q - Mais on ne l'a pas !

R - ... ce qu'on veut faire - si, celui-là est en train de se faire - mais surtout ce qu'on veut faire, c'est baisser le prix du gaz, c'est ça qui est important.

Q - Non, ce que j'entends, c'est que, quand même, la spéculation, on en a souffert pas mal, les mois derniers. Les prix sont montés à des niveaux complètement déraisonnables, et effectivement déconnectés de la réalité physique du marché. Alors j'entends bien qu'il y a toute une opération pour faire baisser les prix mais, parallèlement, l'idée même d'un plafond, elle n'est pas saugrenue ?

R - Non l'idée qu'on veut... en fait, ce que vous avez, c'est différents sujets. D'une part, il faut assurer la quantité de gaz. Alors, pour cet hiver, dans des conditions normales de météo, ça devrait tenir. Ensuite, pour l'hiver prochain effectivement, il y a à la fois la question du prix et la question des quantités. Donc ce qu'on essaye de faire, c'est de faire converger les pays pour qu'on ait assez de gaz, et à un prix raisonnable. Et ça, ça va avancer, aussi en partie parce qu'on est solidaires les uns des autres, et que quand un pays n'en a pas assez, les autres vont lui en passer, et réciproquement.

Q - Vous dites que ça va marcher ?

R - Vous savez par exemple, la Première ministre qui était à Berlin...

Q - Il y a deux jours.

R - Exactement, et que j'accompagnais, vient de signer un accord de solidarité avec le chancelier, et donc avec l'Allemagne, pour que nous nous engagions à leur donner le gaz dont ils ont besoin, puisque nous en avons ; et que eux en retour nous donnent l'électricité dont on a besoin, puisque nous n'en avons pas assez. Donc ces mécanismes, en fait quand on y pense, en six mois, donc en un temps record, on a assuré d'avoir du gaz, de l'électricité, des prix qui sont en baisse, des boucliers tarifaires, un système pour redistribuer les rentes ou les profits... Vous voyez qu'on a quand même fait énormément de choses.

Q - Est-ce que ça va assez vite ? Quand on entend les industriels, ils vous disent : "on ne sait pas si on pourra passer l'hiver", surtout ceux qui ont vu l'échéance de leur contrat arriver, et qui du coup subissent de face l'augmentation des prix, c'est quelques fois multiplié par trois, par quatre, par cinq, et pour le gaz, et pour l'électricité. Il y a une course de vitesse là, est-ce que vous ne prenez pas le risque de voir un certain nombre d'entreprises européennes faire faillite à cause de la montée brutale de cette énergie dont on a si besoin ?

R - Effectivement, les prix de l'énergie ont augmenté, et c'est bien pour ça que l'Union européenne comme tous les gouvernements agissent. Les boucliers tarifaires en France, ils ont commencé à être mis en place en janvier de l'année dernière...

Q - Ça, c'est pour les ménages.

R - Oui, et depuis, il y a eu le système pour les entreprises et pour les collectivités locales. Il faut savoir qu'on payait par exemple cet été le gaz, deux à trois fois moins cher en France qu'en Allemagne. Les prix de l'électricité sont deux à trois fois moins chers en France qu'en Italie ou en Allemagne.

Q - Ça dépend. Il y a eu des pics où le prix était beaucoup plus élevé en France, justement à cause de la panne de nos réacteurs et de l'indisponibilité de l'outil de production.

R - Mais vous voyez, c'est exactement pour ça qu'on a ce contrat de solidarité. D'ailleurs on n'a pas attendu qu'il soit signé pour le mettre en place : nous avons de l'électricité qui vient d'Allemagne depuis cet été.

Q - C'est-à-dire, c'est de l'électricité produite donc avec du charbon.

R - Ou avec du gaz.

Q - Donc en tout cas carbonée alors que la nôtre en principe ne l'était pas.

R - C'est pour ça qu'il faut qu'on avance avec la maintenance de l'électricité nucléaire, absolument.

Q - L'autre sujet, sensible, bien sûr, à la veille du départ d'Emmanuel Macron pour les Etats-Unis : c'est le paquet législatif passé par le Président Joe Biden le mois dernier, c'était début octobre, qui s'appelle IRA - Inflation Reduction Act, la législation pour réduire l'inflation, subvention faite aux industries américaines à hauteur de 370 milliards de dollars, c'est-à-dire à peu près autant d'euros. Et puis, une disposition très controversé, c'est le bonus écologique, qui est versé aux acheteurs de véhicules électriques, qui ne fonctionnera que si les acheteurs se portent sur un véhicule fabriqué aux Etats-Unis. Du protectionnisme ou du bon sens ?

R - Alors, il y a deux choses. La première chose, c'est qu'on peut se réjouir que les Etats-Unis, enfin, fassent des choses pour le climat. Donc c'est déjà pas mal.

Q - Si ce n'est que là, c'est quand même à notre détriment.

R - Alors, c'est pour ça que je dis qu'il y a deux choses. Première chose, vous parlez des subventions pour l'achat d'un véhicule électrique : nous subventionnons aussi l'achat des véhicules électriques...

Q - Y compris des véhicules chinois, ce que ne font pas les Américains.

R - C'est donc la deuxième chose, et je vous remercie de le souligner, qui est qu'effectivement, sur ces 367 milliards, pour être précis, que mettent les Américains dans cet Inflation Reduction Act, il y en a à peu près 200 qui ne sont pas en ligne avec les règles commerciales.

Q - C'est-à-dire les règles de l'OMC.

R - Oui, exactement.

Q - Qui interdisent la concurrence déloyale, au fond, enfin la subvention qui modifierait la concurrence.

R - Tout à fait. Donc, qu'est-ce qu'on fait ? D'abord le Président de la République, comme vous le savez, va aux Etats-Unis avec le ministre des finances, et ils vont discuter avec les Américains des libertés ou des marges de manœuvre qu'il y a dans la loi américaine. L'idée étant évidemment d'aligner les conditions d'affaires et de concurrences des entreprises européennes sur les américaines. Maintenant si ça ne marche pas, l'Union européenne a un outil, qui d'ailleurs a été créé pendant la présidence française de l'Union européenne - donc il y a quelques mois - anti-subvention. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que si une entreprise se délocalise d'Europe vers les Etats-Unis et vendre des produits aux Européens, on augmentera les droits de douane quand cette entreprise essayera de vendre en Europe. Donc vous voyez qu'on n'est pas du tout démunis, au contraire on va maîtriser ça, garder les industries et les emplois. Et puis la deuxième chose, c'est que ça justifie aussi toute cette stratégie de politique industrielle accélérée que le Président a inventée depuis longtemps. Quand on parle d'autonomie stratégique, que le Chancelier Olaf Scholz lui-même a promu au parlement allemand cette semaine, et qui est d'investir dans la recherche innovante, avec des projets européens - on les appelle les PIIECs, c'est un nom barbare, je vous l'accorde -, on peut en faire plus, plus vite, mais il y en a pour les batteries, pour l'hydrogène. Et puis également de développer des filières, où quand on met des sous européens, c'est pour acheter du matériel européen. Et on fait ça déjà dans la défense, comme vous le savez.

Q - Je me permets de lire une phrase, justement, d'Emmanuel Macron ; c'était dans une interview qu'il a donné aux Echos, il y a une quinzaine de jours, justement à propos de cette compétition, de cette tension avec les Etats-Unis : "Nous devons nous réveiller, ni les Américains, ni les Chinois ne nous feront de tels cadeaux ! Il faut que l'Europe prépare une réponse forte et aille très vite." Est-ce que ça ne veut pas dire qu'on est en droit, dans un monde assez conflictuel au plan commercial, où on est face à des Etats-Unis qui se protègent, où on est face à une Chine qui se protège tout autant - vous connaissez ces dispositions par coeur, mais aujourd'hui, une voiture électrique ne peut pas être vendue en Chine si elle n'est pas équipée d'une batterie chinoise ; nous n'avons rien de tel en Europe. L'Europe reste la zone la plus ouverte. N'est-il pas temps de remédier à cela et d'utiliser des outils qu'on peut appeler protectionnistes, qu'on peut aussi appeler, j'allais dire, de bon sens ?

R - Vous pouvez appeler ça protectionnisme, moi, je vais dire que c'est stratégique. On est effectivement dans un monde où certains prennent des libertés avec certaines règles. Donc l'Union européenne, à qui ça n'a pas échappé, depuis plusieurs mois et plusieurs années, a effectivement une politique qui est volontariste sur le sujet. Quand vous entendez parler de souveraineté européenne ou d'autonomie stratégique, c'est exactement de ça dont il s'agit.

Q - Mais on en parle, mais on ne fait pas encore grand-chose !

R - Mais on le fait. Mais bien sûr, on le fait. Je viens de vous parler des instruments anti-subvention au cas où une entreprise délocalise aux Etats-Unis pour vendre ici. Avec la Chine, je vous rappelle qu'on était en train de négocier un contrat avec des clauses d'investissement pour qu'ils investissent chez nous, par exemple jusqu'à 5% de part de marché dans les véhicules électriques, et que nous, on aille investir chez eux dans des domaines similaires ; cet accord, il n'est pas signé et ne sera pas signé tant que les Chinois auront du travail forcé. C'est clair, c'est net...

Q - Alors, ça pour le coup c'est encore un autre paramètre, bien sûr, c'est les droits de l'Homme. Mais du point de vue commercial, on parle - alors, à peu près depuis que je suis journaliste économique, donc ça fait quand même quelques décennies - en France, du moins, de la mise en place du fameux Buy European Act, sur le modèle de la disposition américaine. De quoi s'agit-il ? Des marchés publics, qui représentent plusieurs milliers de milliards d'euros en Europe, c'est considérable, c'est toutes les dépenses que font les Etats, les collectivités locales. Aux Etats-Unis, il y a une loi qui impose à la collectivité locale concernée de s'approvisionner d'abord aux Etats-Unis. Si elle ne trouve pas, elle a le recours d'aller en Chine ou en Patagonie. Rien de tel en Europe où on prend le mieux-disant. Alors, on aménage pour les petits marchés avec un certain nombre de critères, mais au total, nous n'avons pas de législation aussi dure que celle qui existe aux Etats-Unis, et bien sûr en Chine.

R - Alors, je crois que vous sous-estimez et votre influence et ce que fait l'Union européenne, puisque nous avons des outils de ce type. Il n'est pas possible, par exemple, de répondre à un appel d'offre sur un marché public en Europe, si l'entreprise vient d'un pays qui n'a pas ouvert ses marchés publics à l'Europe. Il n'est pas possible de vendre en Europe des produits qui ne satisfont pas aux conditions sanitaires, environnementales, sécuritaires de l'Europe. Quand on met en commun de l'argent du contribuable européen pour financer des achats d'équipements militaires, on doit acheter des équipements militaires européens. Tout cela existe.

Q - Le militaire, c'est autre chose. Pour le coup, ce sont des dispositions très spécifiques.

R - On ne va pas l'appeler Buy European Act, mais cela existe...

Q - C'est le président Macron lui-même qui, il y a quelques jours, a dit : il faut un Buy European Act. Je ne l'invente pas ! Cela veut dire qu'il n'existe pas et que ce terme lui agrée !

R - Il y a beaucoup de mesures qui vont dans ce sens. Et nous devons effectivement aller plus loin. Mais il y en a déjà beaucoup. Ce que j'essaye de vous dire, c'est qu'il ne faut surtout pas croire, et ce serait absolument faux, qu'il n'y a pas de telles mesures. Il y en a. On peut les regrouper sous un chapeau, on peut les étendre. Mais pour une bonne partie, que ce soit pour nos voitures, que ce soit pour nos investissements, que ce soit pour nos marchés publics, il y a beaucoup d'instruments européens, qui datent, pour certains de la présidence française, c'est le cas de l'instrument anti-subvention, pour d'autres, qui sont plus vieux.

Q - On a l'impression que sur ces questions-là, les pays européens ne parlent pas toujours de la même voix, et notamment la France et l'Allemagne n'ont pas la même approche, pour des raisons d'ailleurs très compréhensibles. Au fond, l'Allemagne profite davantage du commerce international et de l'ouverture des marchés, que la France. La part de son PIB qui est exportée est beaucoup plus importante. Et pourtant, on a vu, là, une interview de M. Habeck, vice-chancelier, donnée au Handelsblatt et à une série de journaux européens, où l'Allemagne semble évoluer. Cela veut dire que, enfin, j'allais dire, "la viande est attendrie" et on va pouvoir travailler de près avec l'Allemagne sur ces questions ?

R - On travaille depuis très longtemps de près avec l'Allemagne, et sur tout un tas de questions, je dirais. Airbus ne date pas d'aujourd'hui. Le premier projet franco-allemand date, si ma mémoire est bonne, de 1967, et il était sur l'énergie atomique. Donc, vous voyez. Et puis il y avait la communauté européenne du charbon et de l'acier. Donc on travaille avec eux. Et oui, je crois, et d'ailleurs le Chancelier Scholz l'a dit, cette semaine, au Bundestag : il faut une Europe géopolitique et stratégique forte, effectivement, parce que, comme vous le disiez, le monde n'est pas peuplé que de gens qui respectent toutes les règles, et que par ailleurs on voit bien qu'il y a des utilisations ou tentatives d'utilisation de géopolitique dans les instruments commerciaux. L'Europe s'adapte et elle s'adapte très vite.

Q - Il y a un autre sujet franco-allemand, c'est le fameux SCAF, le système de combat aérien du futur. Il s'agit du remplaçant, à terme, de l'avion Rafale, mais associé à lui, tout un tas de dispositifs, des drones, des missiles, un système de contrôle intégré ; c'est vraiment l'armement du futur, horizon 2040-2050. Mais on est dans la phase préparatoire des études. Les gouvernements français, allemand, - l'espagnol est aussi dans l'affaire -, mais en France et en Allemagne, on a publié des communiqués, il y a quelques jours, pour dire, "ça y est, on est d'accord". Le contrat n'est pas signé. Et quand on écoute Dassault qui est le maître d'œuvre, ils ont l'air de redouter que, justement, avec la partie allemande, ça soit plus difficile, et en tout cas, ils tiennent à conserver la maîtrise d'œuvre de ce secteur qu'ils connaissent mieux que quiconque. Où on en est exactement ? Vous avez bon espoir que le contrat finisse par être signé ?

R - Absolument. Les premières discussions sur ce contrat, comme vous le savez, datent de 2017. Effectivement, il nous faut tout ce système aérien, que vous avez admirablement décrit, sur le futur. Et oui, il y a bien un accord politique. Il n'y a pas que Dassault, il y a Airbus, il y a Thalès, il y a des entreprises... il y a l'Espagne, comme vous l'avez noté. Bien évidemment, les Etats ont un rôle à jouer, quand il s'agit d'un système de défense qui va être la colonne vertébrale de la défense européenne dans les années qui viennent ; un peu plus tôt que ce que vous dites, j'espère.

Q - Vous l'attendez pour quand, ce contrat ?

R - Incessamment.

Q - C'est-à-dire, dans les jours qui viennent ? Cela s'évalue en jours, ou en semaines ?

R - On espère dans les jours qui viennent. Peut-être ce sera des semaines, mais c'est incessamment.

Q - La défense européenne, ça fait très longtemps qu'on en parle, on sait bien que c'est compliqué, parce que cela mêle des considérations à la fois politiques, industrielles... Cela va être l'occasion de faire un pas dans ce domaine, ce fameux SCAF ?

R - Dans le domaine de la défense, absolument, oui. Il y a déjà quand même beaucoup de choses. Et beaucoup de choses, à nouveau, qui se sont accélérées, sur la dernière année, et depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie. On a mis en place des fonds, à la fois pour acheter des équipements militaires communs. Au Sommet de Versailles, au printemps, cette année, il y a eu la boussole stratégique, qui en fait définit la stratégie de défense européenne, en complémentarité avec l'OTAN. On envoie des troupes dans différents Etats. On forme des soldats ukrainiens dans différents pays de l'Union européenne. Donc, petit à petit, brique par brique, effectivement, cette défense européenne, dont on a dit pendant des décennies qu'elle ne se ferait jamais, là, depuis un an, elle est en phase accélérée de construction.

Q - C'est tout de même les Etats-Unis qui jouent un rôle essentiel dans la guerre d'Ukraine.

R - Non, pas plus que... Absolument pas. Je ne suis pas d'accord avec vous.

Q - En matière de matériels envoyés...

R - L'Europe a été unie

Q - C'est vrai. Ça, c'est incontestable.

R - L'Europe envoie du matériel militaire, humanitaire, fait des sanctions autant. Au contraire, l'Europe a montré de quoi elle était capable, quand une menace, quand la guerre se répand à ses frontières. Vous savez, nous, on voit cela de France. Mais je discutais avec ma collègue roumaine, la semaine dernière : ma collègue roumaine, quand son mari est sur les bords du Danube, en train de pêcher - une activité que je ne sais pas si vous la partagez- mais en tout cas normale...

Q - Je ne la pratique pas, mais paisible en tout cas, oui.

R - ... ils entendent les bombes tomber sur l'île des Serpents qui est à côté de chez eux. Ça donne un sens quand même des choses qui est très différent et qui participe en fait à cette urgence, qui fait qu'on accélère effectivement sur l'Europe de la Défense.

Q - On a beaucoup parlé des bisbilles franco-allemandes, il y a quelques semaines, là encore, quand on a un peu de bouteille, on se souvient qu'on en a parlé à plusieurs reprises, qu'on a souvent sonné la fin du couple franco-allemand et que ça n'est jamais arrivé. Au-delà de ça, sans se lancer, justement, dans des prédictions pessimistes, qu'est-ce qui explique les difficultés du moment ? L'arrivée d'un nouveau chancelier ? Le fait qu'il faut qu'il se règle à la mécanique institutionnelle et j'allais dire presque politique, affective, du couple franco-allemand ? Comment interprétez-vous ces difficultés ?

R - Je ne vois pas ça comme cela. On a trois ans devant nous, où il ne va y avoir aucune élection nationale, ni en Allemagne, ni en France. Et la perspective des 60 ans du Traité de l'Elysée, comme vous le savez, ce traité de coopération franco-allemande. C'est l'occasion unique de mettre en place une feuille de route stratégique sur tous les sujets que vous venez d'évoquer, que ce soit la défense, l'énergie, le spatial, mais aussi l'éducation, et tout un tas de sujets. L'idée est de construire toute cette feuille de route dans les semaines qui viennent pour, effectivement, pouvoir s'engager pendant trois ans. C'est inouï et une chance incroyable de pouvoir faire cela. Donc on a eu cette semaine une vraie semaine franco-allemande. Lundi, c'est la ministre Catherine Colonna qui recevait son homologue allemande. Ensuite, nous avons vu Christian Lindner reçu par Bruno Le Maire, Robert Habeck reçu par Bruno Le Maire. Et Elisabeth Borne, la Première ministre, à Berlin, reçue par le Chancelier Scholz et le vice-chancelier Habeck.

On est en train, petit à petit, de mettre ces jalons, de façon à pouvoir avancer, et faire avancer l'Europe beaucoup plus vite. Dans l'histoire européenne, le couple franco-allemand ennuie parfois, mais c'est un moteur nécessaire pour faire avancer les choses.

Q - Bien sûr. La crise des migrants semble repartir sous une forme larvée. Elle ne s'était jamais véritablement interrompue. Mais là, on a l'impression d'une accélération, quand même, des tentatives de passages. Vous redoutez une amplification des flux, des difficultés et des problèmes comme celui qui s'est posé, tout récemment, avec l'Italie et la nouvelle Présidente du Conseil qui refuse d'accueillir ce bateau ?

R - Je pense qu'il y a deux choses. Il y a ce qui se passe en Méditerranée, et puis les flux de migrants, plus généralement. Dans les deux cas, il faut allier, et c'est bien ce qu'essaye de faire l'Europe, responsabilité avec solidarité et humanité. C'est vraiment essentiel, et c'est le cadre qui a servi de socle pour le pacte asile et migration, qui est le pacte européen qui effectivement organise à la fois l'arrivée des personnes et comment on peut, dans toute l'Europe, en prendre soin ou les traiter, parfois les soigner. C'est un problème qui concerne tous les pays européens, parce qu'on parle de la Méditerranée, mais il y a aussi la route des Balkans. Donc, c'est quelque chose qu'on ne pourra résoudre qu'en européen, surtout si l'on veut préserver cette liberté, que l'on a, vous et moi, et tout le monde, de traverser des frontières sans montrer son passeport. Il y a eu un Conseil extraordinaire des ministres de l'Intérieur de l'Union européenne, la semaine dernière, vendredi, qui s'est attaché à cela et qui s'est attaché au bateau. Ce qu'on aura maintenant, pour que cette histoire de bateau ne se reproduise pas, c'est un groupe de contact dans les pays concernés, qui va impliquer les ONG, de façon à pouvoir mieux gérer, avec humanité et avec solidarité, ces migrants.

Q - Dernière question, Laurence Boone : quel est le meilleur livre que vous avez lu récemment ?

R - Je peux en parler de plus qu'un ?

Q - On peut aller jusqu'à deux, mais pas plus et brièvement, s'il vous plaît, car nous arrivons au terme de l'émission.

R - Puisqu'on a beaucoup parlé de la guerre et de toutes ces régions de l'Est de l'Europe, je recommanderais Timothy Snyder, "Terres de sang", qui permet d'apprendre et de comprendre la souffrance, l'histoire et la culture des pays à l'Est de l'Europe.

Q - Merci à vous, merci d'être venue jusqu'ici et d'avoir éclairé ces enjeux européens qui sont très présents, cette semaine.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 29 novembre 2022