Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, à BFM Business le 20 janvier 2023, sur la réforme des retraites, la politique industrielle de l'Union européenne, la crise énergétique et le partage de la valeur.

Texte intégral

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Nous sommes en direct avec Bruno LE MAIRE en direct du sommet mondial de Davos ; évidemment on va parler de l'inflation - est-elle maîtrisée ? - la Chine est-elle plus dangereuse ou moins dangereuse que les Etats-Unis ? La crise de l’énergie est-elle terminée ? Mais on commence, Bruno LE MAIRE, bonjour et merci d'être avec nous, bien évidemment par cette forte mobilisation hier…

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Christophe JAKUBYSZYN….

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Bonjour, et je suis avec Laure CLOSIER, pour cette forte mobilisation bien évidemment : 1,2 million quand même de manifestants selon le ministère de l’Intérieur, 2 millions selon les syndicats : est-ce que vous êtes surpris par la force de cette mobilisation et est-ce que du coup, ça ne vous fait pas plier… fléchir… Mais hésiter ?

BRUNO LE MAIRE
Non je ne suis pas surpris ; cette mobilisation est compréhensible ; elle est légitime. Nous sommes une grande démocratie où chacun a le droit d'exprimer son opposition à un projet du Gouvernement. Nous savions avec le président de la République, avec la Première ministre Elisabeth BORNE, que nous proposions une réforme qui est difficile pour beaucoup de nos compatriotes ; on demande à tous les Français de travailler plus longtemps. Il est évident que ce n'est pas très populaire mais c'est ce qui va sauver le régime de retraite par répartition. C'est ce qui va garantir l'équilibre financier d'ici 2030. Donc il faut continuer à expliquer, continuer à convaincre, continuer à défendre cette réforme dont j'estime qu'elle est juste, qu'elle est équilibrée et qu'elle est efficace pour le rétablissement des comptes de ce système de retraite par répartition.

LAURE CLOSIER
On connaît déjà Bruno LE MAIRE, la date de la prochaine mobilisation : ça sera le mardi 31 janvier. Est-ce qu'il y a des marges de manoeuvre ? Est-ce qu'il y a des choses encore à négocier ?

BRUNO LE MAIRE
Je vous dirai que maintenant, c'est le temps du Parlement. Le Gouvernement a fait une proposition qui me paraît juste, équilibrée et qui je le redis, a un énorme avantage : elle garantit l'équilibre financier d'ici 2030. Maintenant, c'est le Parlement qui va prendre la main ; donc il peut toujours y avoir dans le cadre du Parlement des discussions, des améliorations du texte que nous avons proposé ; moi je ne fixe qu'une seule limite à ces améliorations : c’est l'équilibre financier en 2030. L'un des éléments clés de cette réforme, c'est de pouvoir garantir aux générations qui viennent qu’en 2030, nous aurons retrouvé l'équilibre, que nous n’allons pas accumuler les déficits, que nous n'allons pas nous mettre en difficulté financière. Donc je le redis, toutes les ouvertures, toutes les discussions sont intéressantes, toutes les propositions sont utiles mais elles doivent s'inscrire dans un cadre financier qui garantit le retour à l'équilibre en 2030. Pour moi, c'est un point absolument fondamental de cette réforme.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Dernière question justement sur la réforme des retraites : est-ce que cet équilibre dont vous parlez et dont vous êtes le gardien, passe forcément par 64 ans, l'âge de départ ; 43 ans, nombre d'années de cotisation ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, je crois que ça, ce sont des piliers essentiels de la réforme et si on veut qu'une réforme tienne bon, il faut que les piliers fondamentaux soient préservés : les 43 ans de durée de cotisation, l'âge légal à 64 ans, ce sont des piliers qui garantissent cet équilibre financier en 2030. Donc il ne faut pas affaiblir les piliers d'une réforme. Je rappelle par ailleurs que ces propositions représentent déjà une avancée, une concession par rapport à ce que le président de la République avait proposé pendant la campagne présidentielle : nous avions proposé 65 ans et cela a été validé au premier tour de l'élection présidentielle par 28% des Français, puis au second tour de l'élection présidentielle. Nous avons entendu, discuté, la Première ministre a passé beaucoup de temps à discuter avec les organisations syndicales, avec les partis politiques pour essayer de trouver le meilleur équilibre possible qui nous amène à un âge légal de départ à la retraite à 64 ans. Je crois qu'il faut préserver les éléments fondamentaux de cette réforme, laisser au Parlement la possibilité d'améliorer notre copie parce qu'on peut toujours l'améliorer mais je le redis, avec une exigence : l'équilibre financier en 2030.

LAURE CLOSIER
Bruno LE MAIRE, Christine LAGARDE, la patronne de la BCE, était hier à Davos ; elle fait l'analyse que pour 2023, l'année ne sera pas brillante mais ça ne sera pas une catastrophe. L'inflation reste toujours très importante pour elle, elle continuera à augmenter les taux. Pour vous, est-ce que c'est la bonne voie de continuer cette hausse des taux ?

BRUNO LE MAIRE
C’est à la Banque centrale européenne de définir la politique monétaire mais ce que je veux dire, c'est que depuis des semaines, le gouvernement explique que nous n'aurons pas de récession ; et quand les Cassandre nous annonçaient en décembre qu’il allait y avoir une multiplication de faillites, la récession pour la France, que les nuages s'accumulaient, nous, nous avons continué à expliquer que l'économie française résistait. Et aujourd'hui, le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne confirment qu’effectivement, l'économie française résiste. Donc je crois que face à ces vents de pessimisme où à chaque fois, on voit les choses trop en noir par rapport à la réalité de la situation française, je veux dire que je ne mésestime pas les difficultés de notre économie mais notre économie a des fondamentaux qui sont solides ; elle résiste. L'Europe devrait échapper à la récession pour la plus grande partie de ses États membres ; la France devrait aussi échapper à la récession et avoir une croissance positive en 2023. Elle a fait de bons chiffres en 2023 ; elle a un des niveaux d'inflation les plus faibles de la zone euro ; l'investissement continue à se porter bien, l'investissement industriel en particulier et je peux vous dire qu’ici, avec tous les chefs d'entreprise étrangers que je rencontre, il y a un endroit où il faut investir en Europe, un pays qui est le plus attractif grâce aux réformes qui ont été engagées par le président de la République Emmanuel MACRON : c'est la France ! Tous les investisseurs que je vois ici, tous les investisseurs étrangers disent : il y a un endroit où il faut être, c'est la France !

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Alors justement Bruno LE MAIRE, vous dites : l'Europe résiste ; la France résiste, mais on a un nouveau concurrent face à nous, c'est l'Amérique qui avec l'inflation reduction act, subventionne massivement son industrie. On sait que vous voulez une réponse européenne à ce plan américain, sauf qu'on a entendu Ursula von der LEYEN, la présidente de la Commission, à Davos il y a deux jours expliquer que le vrai danger, ce n'était pas les Américains, c'étaient les Chinois et qu'il fallait choisir ses combats.

BRUNO LE MAIRE
Il n’est pas question de combat ; moi je rejoins Ursula Von Der LEYEN quand elle dit qu'il faut qu'on change notre politique industrielle. Quelle est la bonne réponse à l’inflation reduction act ? Pour nous, il y en a deux : la première, c'est de demander à nos partenaires américains, des concessions, des exemptions ; c'est ce que nous allons faire avec mon homologue allemand Robert HABECK ; nous allons nous rendre à Washington dans les prochains jours et demander à nos alliés américains à la suite de la visite d'Etat d'Emmanuel MACRON à Washington : nous voulons des concessions, nous voulons des exemptions pour certains secteurs industriels européens. Et puis la deuxième réponse, c’est aussi celle que nous avons proposée en Franco-allemands avec Robert HABECK, qui a été soutenue hier par nos amis espagnols, dont nous allons rediscuter dimanche au sommet franco-allemand, c'est une nouvelle politique industrielle européenne avec des investissements dans quelques secteurs limités mais absolument stratégiques comme les semi-conducteurs, l'hydrogène, les panneaux solaires, les batteries électriques avec des décaissements plus rapides, avec des dispositifs plus simples, avec une préférence européenne pour les biens qui sont produits, réalisés, fabriqués en Europe, de façon à ce que nous ayons une industrie verte indépendante, souveraine, puissante. Voilà les deux réponses que nous proposons ; elles sont à la hauteur des enjeux et elles doivent permettre à l'Europe de compter au XXIème siècle face à la Chine et face aux Unis.

LAURE CLOSIER
Mais est-ce qu'en dehors du couple franco-allemand, vous arrivez à convaincre de l'importance de ce plan massif d'investissement en Europe ou est-ce qu'il n’y a finalement que ce couple qui est convaincu ?

BRUNO LE MAIRE
Non je pense qu'il y a d'autres partenaires qui sont convaincus. Hier, j'étais à Barcelone avec le président de la République ; je crois que ce qui sort de ce moment très important d'amitié franco-espagnole, avec le président SANCHEZ, avec le président MACRON, c'est justement - lisez bien les déclarations qui ont été faites par les deux chefs de l'Etat - la nécessité d'investir davantage dans l'industrie verte, d'investir davantage dans l'industrie décarbonée, dans les énergies vertes. C’est un très bon résultat de ce sommet franco-espagnol. Donc l'Espagne et la France, sur la politique industrielle, partagent la même vue. Je regarde ce qui se passe en Italie ; je vois nos partenaires italiens réclamer eux aussi une politique industrielle plus volontariste. Donc je pense que ces idées que nous défendons avec Emmanuel MACRON depuis maintenant des années, qui sont des idées de souveraineté, d'indépendance sont en train de gagner. Eh bien tant mieux pour la France, tant mieux pour l'Europe !

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Enfin ça va quand même être compliqué de faire adopter ça par tous nos partenaires, de trouver de l'argent public européen pour financer ça ; on a beaucoup d'industriels qu'on reçoit sur ce plateau, qui nous disent qu'ils sont en train de revoir à la baisse leur plan d'investissement en Europe, qui préfèrent peut-être aller aux Etats-Unis où ils vont être aidés massivement par l’administration BIDEN…

BRUNO LE MAIRE
C’est bien pour cela, Christophe JAKUBYSZYN, qu'il faut répondre – les choses ne sont jamais simples, je ne vais pas vous dire le contraire - mais il faut être lucide : si nous voulons au XXIème siècle garder une industrie européenne puissante et même profiter du changement climatique pour réindustrialiser l'Europe et réindustrialiser la France, c'est maintenant que ça se joue. Il n’y a pas une seconde à perdre pour mettre les investissements sur la table ; ça peut être des investissements publics, ça peut aussi être des investissements privés et il est essentiel de mobiliser aussi des investissements privés. De ce point de vue, réaliser l'union des marchés de capitaux, c'est-à-dire un marché unique des capitaux européens, devient maintenant une urgence absolue parce que c'est la seule façon de lever des fonds suffisants pour que les investisseurs industriels se disent : l'Europe nous donne les fonds dont nous avons besoin, les modalités de financement dont nous avons besoin pour réaliser nos investissements sur le territoire européen.

LAURE CLOSIER
Un mot Bruno LE MAIRE, sur la crise de l'énergie, cette épine quand même dans le pied des industriels et de l'ensemble du tissu économique européen ; on a vu le prix du gaz et de l'électricité largement redescendre, désormais on est à des niveaux bien avant la guerre en Ukraine. Est-ce que la crise énergétique est derrière nous en Europe ?

BRUNO LE MAIRE
Je serai prudent parce que le conflit en Ukraine n'est pas terminé, que les marchés de l'énergie restent très volatiles et qu’il faut continuer à soutenir à la fois les ménages et les entreprises face à la flambée des prix de l'énergie. Je pense aux très petites entreprises ; nous avons garanti un prix à 280 euros le mégawattheure en moyenne pour les très petites entreprises. Je verrai les fournisseurs d'énergie à nouveau en début de semaine pour les rappeler à leurs obligations que sur la facture d'énergie doit bien figurer les 280 euros le mégawattheure en moyenne pour toutes les très petites entreprises. Je me félicite que certains fournisseurs d'énergie comme Total par exemple aient déjà indiqué qu'ils étaient prêts à aider les PME ; nous l'avions demandé aussi - certaines PME ont négocié des contrats à des prix qui sont exorbitants : elles doivent être aidées et elles doivent pouvoir renégocier leur contrat - et donc une fois encore je me félicite que des fournisseurs d'énergie aillent dans cette direction. Mais je reste très prudent sur ces marchés de l'énergie ; ils sont très volatiles ; les prix sont à la baisse aujourd'hui et nous ne devons pas baisser la garde. Et sur le long terme, je redis que la seule solution tient dans la sobriété, l'investissement dans les énergies renouvelables et évidemment l'investissement dans le nucléaire.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Et la décarbonation. Vous avez entendu, j'imagine, le secrétaire général de l'ONU qui a expliqué que les pétroliers étaient responsables du réchauffement climatique puisqu'ils savaient depuis 40 ans qu'ils contribuaient au réchauffement de la planète et donc la destruction de notre planète. Vous avez aussi entendu aussi la réponse de Patrick POUYANNE sur notre antenne qui a dit qu’un, il ne savait pas et que deux, il n’était pas le seul responsable, il fallait aussi incriminer les compagnies aériennes, les constructeurs de voitures et les Etats qui subventionnent comme aujourd’hui les énergies fossiles ? Est-ce qu’il n’y a pas un paradoxe ? Est-ce qu’on ne marche pas un peu sur la tête en ce moment ?

BRUNO LE MAIRE
Je pense que le blame game n’est jamais très utile ; se tourner vers le passé pour dire untel est responsable, untel est responsable, très franchement ça ne m'intéresse pas beaucoup. Ce qui m'intéresse, c'est de regarder pour l'avenir comment est-ce qu’on décarbone le plus rapidement possible l'économie française ; ça, c'est un enjeu majeur. Et le projet de réindustrialisation ouverte que nous portons avec un certain nombre de parlementaires, avec d'autres ministres, doit permettre à la France de passer un cap historique : passer d'une économie qui a été une économique brune, carboné, à une économie la plus décarbonée en Europe. Nous avons des atouts pour cela, notamment l'énergie nucléaire ; nos industriels qui sont très engagés dans l'hydrogène, des technologies de pointe ; il faut simplifier les choses ; il faut mieux les financer ; il faut associer évidemment les collectivités locales ; il faut former et créer de nouvelles qualifications. Donc il y a des enjeux absolument considérables mais tournons-nous vers l'avenir plutôt que de regarder vers le passé - qui est responsable de quoi - regardons comment accélérer la décarbonation de l'économie française ; avec le président de la République, avec la Première ministre Elisabeth BORNE, nous sommes totalement déterminés à faire de cette loi pour l'industrie verte une des grandes lois de 2023.

LAURE CLOSIER
Un dernier mot, Bruno LE MAIRE, sur un sujet qui a aussi agité Davos, c'est le partage de la valeur. En France, on a une idée : c'est le dividende salarié ; le MEDEF est complètement contre ; est-ce que vous le soutenez toujours ? Est-ce qu’on a un calendrier ? Est-ce que ça avance sur ce dossier ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, je le soutiens plus que jamais, je veux être très clair : le dividende salarié a été proposé par le président de la République et il sera mis en oeuvre. C'est une question de justice. Quand une entreprise est capable de verser des dividendes à ses actionnaires, elle doit être capable de verser une meilleure rémunération à ses salariés. Et on voit bien à l'occasion de ces manifestations - je reviens à vos questions sur les retraites - que derrière, il y a une interrogation plus profonde sur le travail, sur la valorisation de chacun, sur la juste rémunération de chaque salarié. Eh bien nous voulons y répondre, notre réponse, c’est le partage de la valeur, c’est le dividende salarié. Vous savez que je suis en général très transparent et très direct : nous mettrons en place ce dividende salarié et nous progresserons dans le partage de la valeur.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ça ne va pas faire plaisir aux patrons qui vous le savez, disent qu’il y a déjà l'intéressement, la participation et qu'il ne faut pas mélanger les mots…

BRUNO LE MAIRE
Oui mais j'entends parfaitement les arguments des uns et des autres et nous allons discuter mais un des éléments cardinaux de la politique que nous menons avec le président de la République depuis maintenant six ans, c'est le travail ; on ne peut pas demander aux Français de travailler plus longtemps et ne pas leur garantir en même temps une plus juste rémunération de leur travail. C'est absolument fondamental de bien comprendre les principes politiques qui sont au coeur de notre action avec le président de la République : nous voulons plus de travail mais nous voulons aussi un travail mieux rémunéré. Les deux vont ensemble. Quand on demande un effort aux Français en leur demandant de travailler deux ans de plus, il faut dans le même temps et c'est exactement ce que je porte avec beaucoup de détermination, garantir à tous les Français quels qu'ils soient, quel que soit leur métier : qu'ils soient ouvriers, qu'ils soient aides-soignants, qu'ils soient ingénieurs, qu'ils soient techniciens de maintenance, qu'ils seront mieux payés et qu'il y aura effectivement une juste répartition de la valeur. L'un ne peut pas aller sans l'autre.

LAURE CLOSIER
Merci beaucoup Bruno LE MAIRE d’avoir été avec nous en direct depuis Davos.

BRUNO LE MAIRE
Merci à vous.


Source : Service d’information du Gouvernement, le 23 janvier 2023