Déclarations de Mme Catherine Vautrin, ministre des armées et des anciens combattants, M. Jean-Noël Barrot, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, M. Roland Lescure,ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique et de Mme Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, ministre déléguée chargée de l'énergie, sur la situation au Proche et Moyen-Orient, à l'Assemblée nationale le 25 mars 2026.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Catherine Vautrin - Ministre des armées et des anciens combattants ;
  • Jean-Noël Barrot - Ministre de l'Europe et des affaires étrangères ;
  • Roland Lescure - Ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique ;
  • Maud Bregeon - Porte-parole du gouvernement, ministre déléguée chargée de l'énergie

Circonstance : Déclaration à l'Assemblée nationale du gouvernement, suivie d'un débat, sur la situation au Proche et Moyen-Orient

Texte intégral

Mme la présidente
L'ordre du jour appelle la déclaration du gouvernement sur la situation au Proche et Moyen-Orient, suivie d'un débat, en application de l'article 50-1 de la Constitution.

(…)

La parole est à Mme la ministre des armées et des anciens combattants.

Mme Catherine Vautrin, ministre des armées et des anciens combattants
Je voudrais revenir sur certains des points que vous avez évoqués.

Le premier, c'est le respect des accords que nous avons signés avec les Émirats arabes unis, le Qatar et le Koweït. Très concrètement, il s'agit d'accompagner ces pays lorsqu'ils sont attaqués afin qu'ils puissent se défendre. Notre mission y est strictement défensive, j'y insiste : c'est une mission d'accompagnement. C'est une clause d'assistance mutuelle que nous avons signée. Nombre d'entre vous l'ont dit : quand la France signe des accords, elle y est fidèle et, le jour où elle doit les appliquer, elle les applique.

M. Jean-Paul Lecoq
Et au Liban ?

Mme Catherine Vautrin, ministre
J'en profite pour revenir sur l'engagement de nos militaires, un sujet que vous avez tous évoqué. J'étais à leurs côtés hier et avant-hier et je peux témoigner de l'engagement, aussi bien des pilotes des Rafale que de celui des marins, qu'ils soient en Méditerranée orientale au sein du groupe aéronaval, sur le Charles de Gaulle, ou en mer Rouge, dans le cadre de l'opération Aspides –? où nous avons désormais non plus une, mais deux frégates, ce qui montre que la France joue son rôle en accomplissant une mission strictement défensive, d'accompagnement, en mer Rouge.
Je veux aussi avoir un mot pour l'armée de terre. Vous avez insisté à juste titre sur la nécessité de protéger nos emprises. Le président de la République l'a dit dès le 4 mars : nous avons comme objectif la protection de nos 400 000 ressortissants, mais aussi la protection de nos emprises. Or ce sont les militaires du génie du 5e régiment de cuirassiers qui, très rapidement, ont été en mesure de venir renforcer le Camp de la paix aux Émirats arabes unis, comme la base aérienne, de façon à protéger nos soldats. Vous le voyez : l'ensemble de nos armées sont mobilisées dans des missions qui consistent à défendre, non seulement nos alliés, mais aussi nos propres forces.

J'en viens au deuxième point, que vous avez tous évoqué : la nécessaire actualisation de la loi de programmation militaire, à laquelle avait travaillé mon prédécesseur, notre premier ministre. Il vous a lui-même présenté le calendrier : dès que le projet de loi aura été présenté en conseil des ministres, le 8 avril, nous pourrons commencer à y travailler avec la commission de la défense nationale. Ce texte, vous le savez, aborde tous les sujets. Vous nous avez interpellés au sujet des câbles, c'est-à-dire des fonds sous-marins, et j'ose dire que nous devrons effectivement aller des fonds marins jusque dans l'espace, où les satellites, qui permettent la communication et l'information, sont tout aussi stratégiques.

Vous avez beaucoup insisté sur les munitions. Sur ce sujet, nous devons faire plus vite, plus fort. Nous devons bien sûr produire plus et travailler sur notre industrie de défense –? c'est le sens d'une réunion que nous aurons demain avec le premier ministre. Il nous faut également tirer les leçons, non seulement de la guerre en Ukraine, mais aussi de ce qui se passe au Proche et au Moyen-Orient. Il importe d'adapter notre matériel, de développer la lutte antidrone, de produire des effecteurs et de prendre en compte le coût des missiles.

Tout cela montre qu'il est essentiel d'investir dans la recherche et le développement. Nous avons des start-up très engagées et nous allons continuer à travailler sur ces sujets. Nous aurons aussi à travailler sur nos avions de chasse car, même si leur efficacité est souvent soulignée, il est nécessaire de continuer de les faire évoluer –? je pense par exemple au standard F5 du Rafale.

En aucun cas nous n'oublions l'Ukraine. Le président Zelensky était à Paris il y a une quinzaine de jours et la France, vis-à-vis de l'Ukraine, accomplit aussi une mission d'accompagnement et de partenariat. La fiabilité de l'engagement français est réelle là encore et celui-ci se décline sur plusieurs plans : fourniture de munitions, formation et concrétisation de la coalition des volontaires –? grâce à l'action du président de la République.

Monsieur Thiériot, vous avez évoqué les acquisitions de munitions dites sur étagère –? la fameuse liste des besoins priorisés de l'Ukraine (Purl). Vous avez raison : c'est une préoccupation majeure, quand on voit la consommation de munitions que font actuellement les Américains.

J'imagine que mon collègue Jean-Noël Barrot reviendra sur la question du détroit d'Ormuz. Là encore, la mission qui nous est fixée par le président de la République est claire : la diplomatie doit jouer son rôle et nous devons proposer un accompagnement qui ne relève que de la vigilance ; l n'est pas question pour la France de s'engager dans une démarche militaire. Bien évidemment, il convient de privilégier la diplomatie avant, dans un deuxième temps –? peut-être, un jour –, d'envisager une escorte de navires de commerce. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, DR et Dem.)

Mme la présidente
Nous en venons à présent aux questions pour les groupes politiques qui ont choisi d'en poser. Je vous rappelle que leur durée ainsi que celle des réponses est limitée à deux minutes, avec droit de réplique et de contre-réplique.
La parole est à Mme Nathalie Coggia.

Mme Nathalie Coggia (EPR)
Monsieur le ministre de l'Europe et des affaires étrangères, depuis plusieurs semaines, la situation au Moyen-Orient continue de se dégrader. Elle menace la stabilité régionale et elle atteint désormais très concrètement nos propres intérêts européens. Ce conflit a non seulement des conséquences sur la sécurité de nos ressortissants et sur notre liberté de circulation, mais il en a aussi sur nos approvisionnements énergétiques, notre pouvoir d'achat, notre industrie, notre agriculture et notre économie en général.

Le 19 mars dernier, le Conseil européen a appelé à la désescalade et au respect du droit international, à la protection des civils et à la sécurisation des routes maritimes. En parallèle, le G7 a réaffirmé le 21 mars la nécessité de préserver les approvisionnements et la circulation dans le détroit d'Ormuz.

Dans ce cadre, la France défend une ligne de fermeté, de désescalade et de coordination avec ses partenaires. Toutefois, chacun le constate, l'Europe peine encore trop souvent à parler d'une seule voix au sujet du Moyen-Orient. Les divergences diplomatiques, les différences d'exposition stratégique et des appréciations parfois opposées des priorités rendent notre parole collective insuffisamment lisible. Or, dans une crise de cette nature, lorsque l'Europe hésite, elle s'affaiblit et laisse d'autres puissances imposer leur rythme et leurs intérêts, alors qu'elle est le premier bailleur de fond en aide non militaire au Moyen-Orient.

Comment le gouvernement entend-il participer à la convergence des positions européennes, afin que l'Union s'exprime d'une voix plus claire, plus cohérente et surtout plus influente –? le tout sans renoncer à certains principes essentiels promus par la France en matière de désescalade, de sécurité régionale et de protection de ses intérêts stratégiques ? Quels leviers concrets notre pays propose-t-il dès à présent pour transformer cette coordination encore fragile en une véritable politique étrangère européenne ?

Mme la présidente
La parole est à M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

M. Jean-Noël Barrot, ministre de l'Europe et des affaires étrangères
Je ne suis pas de ceux qui critiquent systématiquement l'Europe pour ses faiblesses, bien que celles-ci soient réelles : je tente de mettre en valeur ce qui la distingue des autres régions du monde. Très clairement, ce qu'elle a fait dans le contexte de la crise, de l'escalade militaire à laquelle nous n'avons pas pris part, de cette guerre qui n'est pas la nôtre, est tout à fait cohérent avec ce qu'elle doit être et faire. Nous avons protégé nos ressortissants, nombreux à vivre dans cette zone ou à s'y trouver de passage ; nous avons collectivement, la France en tête, apporté secours et renfort à nos partenaires dans la région.

C'est exactement là l'image que nous voulons renvoyer de l'Europe : une coalition, une union de nations démocratiques qui ne se laisse pas entraîner dans les guerres des autres, qui protège les siens et ses alliés.

S'il existe parfois encore, vis-à-vis d'opérations militaires comme celle-ci, parfois quelques différences d'appréciation ou écarts de perspectives, ces dernières ne tiennent pas à notre attachement au droit international, aux grands principes du multilatéralisme ; quand on est européen, on ne sait faire autrement que de les défendre, puisque c'est grâce aux principes du droit international que l'Union est née et a pu se débarrasser de la guerre ou du moins l'écarter durablement du continent.

Ce à quoi tiennent ces différences entre nous, c'est au fait que nous ne sommes pas exposés de la même manière aux convulsions du monde. Afin de réduire ces différences, il faut appliquer l'agenda promu depuis une dizaine d'années par le président de la République, par la France, celui de l'autonomie stratégique, et nous libérer de ces servitudes. L'Europe pourra ainsi défendre le cœur de son message : l'équilibre, la paix, le dialogue, la démocratie.

Mme la présidente
La parole est à M. Stéphane Travert.

M. Stéphane Travert (EPR)
La situation au Moyen-Orient connaît une escalade majeure : les attaques de l'Iran contre les infrastructures énergétiques dans le Golfe, condamnées par la France et plusieurs de ses partenaires, font peser une menace directe sur la sécurité du détroit d'Ormuz, point de passage stratégique pour une part essentielle des approvisionnements en pétrole, en gaz. Nous ne faisons plus face à une simple tension géopolitique mais à une désorganisation durable des marchés mondiaux de l'énergie ; des dizaines de sites énergétiques majeurs de la région ont été touchés, leur production, notamment s'agissant du gaz liquéfié, est parfois intégralement mise à l'arrêt pour une durée incertaine.

Les conséquences sont déjà visibles : les prix du gaz ont explosé, avec une hausse de plus de 35 % suivant l'attaque d'un site au Qatar. La ministre de l'énergie elle-même a reconnu que plus de 8 millions de Français pourraient voir le montant de leur facture s'envoler dans les prochains mois. Au-delà des ménages, nos entreprises sont en première ligne : partout l'explosion des coûts énergétiques fragilise notre tissu économique dans des secteurs essentiels –? chimie, métallurgie, agroalimentaire, transport. L'énergie est au cœur de la production ; la hausse brutale de son prix peut d'ores et déjà conduire à des ralentissements voire des arrêts d'activité.

À cela s'ajoute un risque majeur : le décrochage de compétitivité de nos entreprises face à des concurrents mieux sécurisés sur le plan énergétique.

Augmentation des prix de l'électricité, indexés sur ceux du gaz, renchérissement des transports, pression inflationniste sur l'ensemble des chaînes de valeur, les effets de cette crise menacent toute notre économie.

Face au fait que les coûts énergétiques explosent de façon durable et au risque de décrochage industriel, comment le gouvernement entend-il protéger nos entreprises ? Quelle stratégie la France promeut-elle au niveau européen pour sécuriser nos approvisionnements dans la durée et éviter que notre économie soit de nouveau exposée à de tels chocs géopolitiques ?

Mme la présidente
La parole est à M. le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique.

M. Roland Lescure, ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique
Merci de votre question, monsieur le président. Vous avez bien résumé l'enjeu économique majeur de cette crise, qui depuis quelques jours est entrée dans une nouvelle phase : même si le conflit venait à s'interrompre plus tôt que prévu, elle aurait, du fait des dommages désormais subis par les infrastructures énergétiques, des conséquences durables, notamment pour les entreprises qui consomment beaucoup d'énergie, en particulier des énergies fossiles.

Nous pouvons apporter trois réponses. Tout d'abord, à long terme, il nous faut continuer de décarboner, d'électrifier notre industrie. Dans les années 1970, nous dépendions à 90% des hydrocarbures ; aujourd'hui, à 60%. Dans le cadre de la programmation pluriannuelle de l'énergie, nous voulons passer à 40%, entre autres grâce à l'électrification des usages dans les petites, moyennes et grandes entreprises. De l'artisan boulanger à l'aciériste de Dunkerque, nous devons électrifier : nous serons ainsi plus souverains, plus décarbonés, mieux protégés des chocs.

À très court terme, la réponse réside dans la solidarité entre filières. Nous avons instauré des réunions régulières avec toutes les filières. France Industrie réalise un travail exceptionnel pour faire en sorte que les filières industrielles clientes les unes des autres, comme la chimie et la plasturgie, communiquent entre elles. Nous avons engagé une démarche proactive du Médiateur des entreprises, afin de faciliter le règlement des enjeux de trésorerie. L'État a aussi commencé à agir dans les secteurs les plus exposés, avec des mesures de trésorerie, là encore, et une réflexion destinée à se poursuivre.

Dernier point –? je vois qu'il me reste vingt secondes de parole –, la souveraineté européenne : l'indépendance de la capacité de production française et européenne, le choisir européen, l'accélérateur industriel annoncé. Il faut faire en sorte que l'on préfère l'Europe dans les marchés publics, dans l'ensemble de nos chaînes d'approvisionnement. La préférence européenne s'est enfin fait jour dans les mots ; elle doit passer dans les actes.

Mme la présidente
La parole est à Mme Sandrine Lalanne.

Mme Sandrine Lalanne (EPR)
Monsieur le ministre des affaires étrangères, c'est de la situation au Liban que je souhaite parler. Nous en sommes à la quatrième semaine d'une guerre dont il faut dire avec force qu'elle n'est pas celle des Libanais, qu'ils ne l'ont pas voulue, qu'ils la subissent.

Le Hezbollah, proxy de l'Iran, continue d'entraîner le Liban dans un conflit qui n'est pas le sien et qui a déjà fait plus d'un millier de morts, 3 000 blessés, plus d'1 million de déplacés, soit le quart de la population. Face à cette tragédie, les autorités légitimes, le gouvernement libanais, ont fait preuve d'un courage remarquable. Le président Joseph Aoun a déclaré illégales les actions du Hezbollah et s'est engagé à désarmer cette milice, ce à quoi Israël, malgré ses offensives répétées depuis des années, ne parvient pas ; il a également proposé des négociations directes avec Israël en vue de trouver enfin une solution politique durable.

Par la voix du président de la République, la France a répondu présent : aide humanitaire, véhicules de l'avant blindés (VAB), soutien opérationnel et logistique aux forces armées libanaises. Nous saluons cet engagement.

Désarmer le Hezbollah constitue un impératif ; le Liban doit pouvoir exercer pleinement sa souveraineté, notamment dans ses territoires du sud, démontrant ainsi qu'il peut être maître de son destin. Ma première question est donc simple : le gouvernement envisage-t-il de renforcer son soutien opérationnel afin de permettre à l'armée libanaise d'assumer cette mission de désarmement du Hezbollah ?

Sur le plan diplomatique, le président de la République a proposé d'accueillir à Paris des négociations directes ; Joseph Aoun y est prêt. Concrètement, quelle est la stratégie du gouvernement visant à convaincre Israël de s'asseoir à la table des négociations plutôt que de poursuivre des attaques disproportionnées dont seuls les peuples paient le prix ?

Comme le disait le général de Gaulle, les Libanais ont été " à travers les siècles […] le seul peuple dont jamais le cœur n'a cessé de battre au rythme du cœur de la France ". Ce peuple frère, épuisé, veut se reconstruire dans la sérénité et non subir des conflits qu'il n'a jamais voulus. Nous lui devons bien plus que des mots.

Mme la présidente
La parole est à M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Nous lui devons bien plus que des mots : c'est pourquoi, depuis le début de cette nouvelle escalade militaire, la France se tient aux côtés des Libanaises, des Libanais. Vous avez parfaitement décrit la situation et posé deux questions précises.

La première concerne le soutien opérationnel aux forces libanaises, qui doivent pouvoir disposer du monopole des armes, être en mesure de protéger l'ensemble des communautés au sein du pays et d'assurer la coexistence pacifique de celui-ci avec ses voisins, en particulier Israël et la Syrie.

Le 5 mars, nous nous apprêtions, vous vous en souvenez, à accueillir à Paris une conférence internationale destinée à mobiliser des financements au profit des forces armées libanaises. En guise de contribution, nous envisagions de fournir des VAB ; nous n'avons pas attendu pour le faire que la conférence soit reprogrammée. (M. Arnaud Le Gall s'exclame.) Nous travaillons avec les autorités libanaises à tous les moyens d'apporter à cette armée un soutien accru, à la fois de manière générale et dans la perspective de la fin, dans les mois qui viennent, du mandat de la Finul.

Votre seconde question avait trait à la manière dont nous pouvons faciliter le dialogue au plus haut niveau proposé par le président libanais à Israël. Cette discussion permettrait de traiter d'une fin de l'escalade, d'un cessez-le-feu, d'un désarmement coordonné du Hezbollah –? objectif, au fond, des autorités libanaises comme israéliennes –, d'une coexistence pacifique des deux pays, en état de guerre théorique depuis 1949, et qui pourraient tenter de surmonter leur différend. C'est l'une des raisons pour lesquelles je me suis rendu à la fois à Beyrouth et à Jérusalem, afin d'encourager les deux parties à saisir cette occasion historique.

Mme la présidente
La parole est à Mme Constance Le Grip.

Mme Constance Le Grip (EPR)
Je pourrais vous parler de la répression exercée par la république islamique d'Iran, depuis 1979, à l'encontre de son peuple, tout particulièrement des sanglants massacres de janvier 2026, qui ont tué l'espérance de tant de jeunes Iraniennes et de jeunes Iraniens. Je pourrais vous parler de la conflictualité qui est en train de déstabiliser le Proche-Orient, et des perspectives géostratégiques qui s'offrent à nous ou que nous pouvons espérer.

Je parlerai toutefois, moi aussi, du Liban : je voulais rappeler –? il est important de le redire encore une fois –que c'est le Hezbollah et le Hezbollah seul qui par sa décision inadmissible, inacceptable, (Murmures sur les bancs du groupe LFI-NFP) de frapper les civils israéliens, a entraîné le malheureux peuple libanais, une fois encore, dans ce drame. (Mme Mathilde Feld et M. Arnaud Le Gall s'exclament.)

Le bilan humain des ripostes israéliennes aux missiles lancés contre Israël par le Hezbollah est lourd, très lourd ; nous avons entendu les chiffres –? on compte 1 million de personnes déplacées. La France s'est immédiatement portée aux côtés des autorités et du peuple libanais ; le 19 mars, M. le ministre se rendait à Beyrouth. Il y a eu quelque 60 tonnes d'aide humanitaire et une contribution de 17 millions d'euros. Je le répète, nous sommes aux côtés du peuple libanais, des autorités libanaises, qui ont très courageusement dit les choses –? mis des mots sur les maux, enfin, serais-je tentée de dire.

Je souhaitais vous demander très précisément –? mais vous avez déjà en partie répondu – comment de façon opérationnelle, concrète, nous allons accompagner les forces armées et les forces de sécurité intérieure libanaises. La conférence prévue le 5 mars a été, je crois, reportée au mois d'avril : il s'agit véritablement, au-delà des incantations, des déclarations d'intention, d'aboutir au désarmement du Hezbollah, qui constitue un objectif très fort. Pour les forces libanaises, passer aux actes sera difficile ; je le répète, nous devons les accompagner concrètement et aller vite.

Mme la présidente
Merci de conclure, madame Le Grip.

Mme Constance Le Grip
La souveraineté, l'intégrité territoriale du Liban, le bonheur du peuple libanais sont en jeu.

Une députée du groupe LFI-NFP
Plutôt sa survie que son bonheur !

Mme la présidente
La parole est à M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Je m'exprime sous le regard et le contrôle de la ministre des armées, avec qui nous préparions activement cette conférence. Quelques semaines avant le début de l'embrasement régional, nous avions échangé avec le président Aoun, commandant en chef des forces armées libanaises. Ces forces armées, à l'occasion de la conférence, devaient présenter leur plan de charge, lequel intégrait plusieurs composantes.

Premièrement, il intégrait le plan de désarmement du Hezbollah, compte tenu de la décision historique prise le 5 août dernier par le gouvernement libanais.

Deuxièmement, était prévue la bascule d'un certain nombre de missions des forces armées libanaises vers d'autres services ou ministères responsables par exemple des forces de sécurité intérieure ou de l'action sociale. Vous le savez, les forces armées libanaises portent sur leurs épaules non seulement la protection des frontières, par exemple, mais bien d'autres tâches qui ne devraient pas être confiées à une armée, vouée à s'occuper de la défense.

Il s'agissait également de préparer l'après-Finul, mission dont le mandat est régi par la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies. Il a été décidé, lors de son dernier renouvellement, qu'il prendrait fin en décembre 2026. Tous ces éléments devaient être intégrés à ce plan. Il s'agissait de faire correspondre à ce plan les besoins capacitaires de l'armée auxquels la communauté internationale aurait pu répondre, soit par voie financière, soit en nature avec la fourniture d'équipements comme nous nous apprêtions à le faire avec les véhicules de l'avant blindés.

Le sujet et les contraintes restent les mêmes. Il s'agit simplement de constater que nous sommes au milieu d'une escalade militaire qui doit cesser pour que ce travail puisse reprendre. C'est l'intérêt du Liban, mais c'est aussi celui d'Israël.

Mme la présidente
La parole est à Mme Mathilde Panot.

Mme Mathilde Panot (LFI-NFP)
La vie d'un Palestinien, d'un Libanais ou d'un Iranien vaut-elle moins à vos yeux que celle d'un Ukrainien ? Si vous pensez, comme nous, que toutes les vies se valent, toutes sans exception, pourquoi laissez-vous le droit international se faire enterrer à Gaza ? (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.) En deux ans et demi de génocide, vous avez interdit les manifestations de soutien à la Palestine, poursuivi pour apologie du terrorisme toutes les voix s'élevant pour la paix et refusé tout embargo sur les armes.

Monsieur le ministre, à quoi bon avoir reconnu l'État de Palestine si c'est pour laisser le criminel de guerre Netanyahou massacrer le peuple palestinien ? (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) L'humanité s'effondre à Gaza quand les survivants du premier génocide filmé de notre histoire comptent toujours leurs morts. L'humanité s'effondre en Cisjordanie quand, en une nuit, neuf villages palestiniens ont été simultanément attaqués, pillés et incendiés par des colons israéliens. En une année, 36 000 Palestiniens ont été chassés, 1 071 ont été tués, et vous n'avez rien fait.

Paris exhorte, Paris condamne, mais Paris ne sanctionne jamais.

En ne faisant rien, vous avez cautionné la fuite en avant de Netanyahou et de Trump. Désormais, ils bombardent le peuple iranien comme le peuple libanais. Netanyahou assume vouloir annexer le Sud-Liban pour en faire un nouveau Gaza.

Monsieur le ministre, vous abaissez la France lorsque vous affirmez que la stabilité au Moyen-Orient passe par la mise en œuvre du plan colonial de Trump pour Gaza. Vous abaissez la France quand, depuis la terre de l'agresseur, vous validez un plan qui prévoit de construire une Riviera et des data centers sur le cimetière des Palestiniens –? un plan qui vise à discréditer définitivement l'ONU.

Cette semaine encore, un rapport de Francesca Albanese dénonce l'usage systématique de la torture à une échelle sans précédent comme punition collective contre les Palestiniens.

La vie d'un Palestinien, d'un Libanais ou d'un Iranien vaut-elle moins à vos yeux que celle d'un Ukrainien ? Si la réponse est non, alors pourquoi y a-t-il eu dix-neuf trains de sanctions contre Poutine pour ses violations du droit international en Ukraine, et toujours aucune contre Netanyahou et son gouvernement ? (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)

Quel niveau de crime faut-il atteindre pour que la voix de la France s'élève enfin pour dire non au génocide, non à la guerre illégale et non au suprématisme israélo-états-unien ? (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP, dont certains députés se lèvent et applaudissent.)

Mme la présidente
La parole est à M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Ce ne sont pas les flottilles qui ont permis l'arrêt de la guerre à Gaza, c'est la pression internationale que nous avons exercée, notamment l'Union européenne. Un certain nombre de forces politiques s'étaient ralliées à l'idée de remettre en cause l'accord d'association entre Israël et l'Union européenne ;…

M. Jean-Paul Lecoq
Ça a été long !

M. Jean-Noël Barrot, ministre
…la Commission européenne l'a fait sous la pression de certains États membres, en particulier lorsque l'Allemagne a rejoint la position de la France.

Deuxièmement, nous dénonçons, comme vous, toutes les violations du droit international, qu'elles se produisent à Gaza, en Cisjordanie, en Israël, au Liban ou en Iran. Nous n'avons aucune difficulté, lorsque c'est le cas, à dénoncer les violations du droit international par le gouvernement israélien.

Mme Mathilde Panot
Et les sanctions ?

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Mais nous n'avons aucune difficulté à dénoncer en même temps…

Mme Mathilde Feld
Où sont les sanctions ?

M. Jean-Noël Barrot, ministre
…le Hezbollah lorsqu'il viole ce même droit, ou le régime iranien lorsqu'il bafoue, à d'innombrables reprises, ses obligations internationales.

M. Arnaud Le Gall
Il ne s'agit pas de parler, il est question d'agir !

M. Jean-Noël Barrot, ministre
J'aimerais que nous n'ayons pas ce débat, mais je suis obligé de constater que vous ne le faites jamais : si certains responsables politiques pratiquent ici le double standard, c'est plutôt vous et non ce gouvernement, lequel dénonce les violations du droit international d'où qu'elles viennent.

Mme Mathilde Feld
Et les sanctions, où sont-elles ?

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Enfin, le plan de paix pour Gaza a été endossé par le Conseil de sécurité des Nations unies dans sa résolution 2803. La France l'a soutenu, considérant qu'il respectait l'essentiel des principes que nous défendons. (Exclamations sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Je vous invite donc à clarifier votre position : le groupe La France insoumise rejette-t-il la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies ? Si c'est le cas, dites-le clairement et nous pourrons en discuter. (Applaudissements sur quelques bancs des groupes EPR et Dem. –? Protestations sur les bancs du groupe LFI-NFP.)

Mme Mathilde Panot
Et les sanctions ?

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Mais si vous êtes en phase avec cette résolution, alors souffrez qu'elle nous serve de référence pour sortir de ce conflit et pour avancer vers l'horizon politique d'une solution à deux États.

Mme Mathilde Panot
Donc la France ne défend plus le droit à l'autodétermination ?

Mme la présidente
La parole est à M. Arnaud Le Gall.

M. Arnaud Le Gall (LFI-NFP)
Au prétexte de lutter contre le Hezbollah, Israël mène une guerre illégale contre tout le Liban et son peuple (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP) : bombardements massifs jour et nuit, y compris au cœur de la capitale, Beyrouth ; usage de phosphore blanc ; ciblage des forces de l'ONU. Les ministres suprémacistes de Netanyahou menacent désormais de faire subir au Liban le sort de Gaza et, hier, Israël a annoncé l'invasion du Sud-Liban.

Plus de mille personnes ont été tuées depuis la fin du mois de février, parmi lesquelles des secouristes et de nombreux enfants. Un curé maronite a été ciblé et tué alors qu'il tentait de venir en aide à une famille sous les bombes.

Le Liban compte un million de civils déplacés de force, soit un sixième de sa population. Ce bilan s'ajoute aux milliers de morts recensés depuis le début de la guerre à l'automne 2024, guerre qui ne s'est jamais arrêtée puisque Israël a violé plus de 15 000 fois le cessez-le-feu entre novembre 2024 et février 2026, alors que la partie libanaise le respectait pour l'essentiel. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)

Et que faites-vous ? Rien, ou presque, hormis une aide humanitaire minimale et quelques déclarations exhortant Israël à s'abstenir d'envahir le territoire libanais.

Il est demandé, à juste titre, aux autorités libanaises de désarmer les milices sur son territoire, notamment le Hezbollah. Mais dans le même temps, en raison du veto israélo-états-unien, vous ne faites rien pour que l'armée libanaise ait les moyens d'assurer la souveraineté sur son territoire et à ses frontières.

Au Liban comme à Gaza, vous laissez agir le gouvernement de Benyamin Netanyahou –? pourtant sous mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale – sans jamais recourir au moindre rapport de force, sans jamais œuvrer, par exemple, à la suspension de l'accord d'association entre l'Union européenne et Israël ou au boycott des armements. (Mêmes mouvements.)

Pourtant, les engagements internationaux de la France, l'histoire de ses relations avec le Liban, pays et peuple amis, et la présence de centaines de soldats français dans les forces de l'ONU sur place vous obligent.

Or exhorter le gouvernement israélien sans jamais recourir au rapport de force et aux sanctions, c'est être complice de sa politique. (Mêmes mouvements.)

Quand allez-vous agir réellement pour œuvrer à un cessez-le-feu immédiat et pour le retrait sans délai de l'armée israélienne du Liban ? Quand agirez-vous pour que l'aide humanitaire internationale soit à la hauteur des besoins ? Quand déciderez-vous de soutenir efficacement l'armée libanaise, de sorte qu'elle dispose enfin des moyens de remplir ses missions essentielles : défendre la souveraineté du Liban sur son territoire et à ses frontières contre les agressions extérieures ? (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP dont plusieurs membres se lèvent pour applaudir.)

Mme la présidente
La parole est à M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Vous avez dit, après avoir dénoncé les violations par Israël de l'accord de cessez-le-feu obtenu par la France et les États-Unis en novembre 2024, que la partie libanaise avait, quant à elle, respecté cet accord. Est-ce ainsi que vous appelez le Hezbollah, monsieur Le Gall ? La " partie libanaise " ?

M. Arnaud Le Gall
Non ! Je parle du gouvernement libanais !

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Mais le gouvernement libanais n'était pas visé par cet accord. Il y a une différence entre le Hezbollah et le gouvernement libanais. (Vives protestations sur les bancs du groupe LFI-NFP.)

M. Frédéric Petit
Il n'était pas signataire !

M. Arnaud Le Gall
Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit ! Je parlais du gouvernement que vous abandonnez ! Vous racontez n'importe quoi !

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Monsieur le député, il y a quelques jours encore, j'étais dans des abris avec des personnes déplacées, avec des familles qui se retrouvent dans les mêmes abris qu'au moment de l'escalade de l'automne 2024. Et à ma grande surprise, si je puis dire, c'est avant tout au Hezbollah qu'elles reprochent la situation dans laquelle elles se trouvent ! (Vives protestations sur les bancs du groupe LFI-NFP.)

M. Arnaud Le Gall
Vous êtes lamentable ! Je n'écouterai pas la suite de votre réponse !

Mme la présidente
Cher collègue, vous n'avez pas la parole.

M. Arnaud Le Gall
Je rencontre toutes les parties ! Je vous rappelle que je suis président du groupe d'amitié France-Liban !

M. Emmanuel Mandon
Pas de cinéma !

M. Arnaud Le Gall
Monsieur le ministre, vous êtes un menteur ! (M. Arnaud Le Gall quitte l'hémicycle.)

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Vous avez affirmé qu'il était demandé aux autorités libanaises de désarmer le Hezbollah.

Mme Mathilde Panot
Vous êtes un incendiaire ! (Mme Mathilde Panot quitte à son tour l'hémicycle, suivie de plusieurs de ses collègues.)

Mme Karen Erodi
Il faut écouter les questions qu'on vous pose, monsieur le ministre !

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Mais ce n'est pas la communauté internationale qui le demande : c'est le gouvernement libanais qui a pris la décision de désarmer le Hezbollah et qui a ordonné à l'armée libanaise de le faire ! (Applaudissements sur les bancs du groupe Dem. –? Mme Constance Le Grip applaudit également.)

Il faut être à l'écoute des aspirations profondes du peuple libanais. Bien sûr, ce peuple a le droit de voir son intégrité territoriale et sa souveraineté respectées. Aucun pays, qu'il soit à sa frontière sud ou à sa frontière orientale, n'a le droit –? et ne l'aura jamais – d'envahir ou d'occuper le Liban. Mais il faut aussi comprendre que l'aspiration profonde des Libanais, c'est de se libérer de l'emprise du Hezbollah qui a entraîné le pays dans des guerres qu'il n'avait pas choisies, qui l'a appauvri et l'a fragilisé. Aujourd'hui, c'est un autre avenir que les Libanais veulent pour eux-mêmes et pour leurs enfants. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et Dem. –? Mme Constance Le Grip applaudit également. )

M. Pascal Lecamp
Très bien !

Mme la présidente
La parole est à Mme Ayda Hadizadeh.

Mme Ayda Hadizadeh (SOC)
Pendant que le monde a les yeux rivés sur cette guerre illégale et injuste puisqu'elle a coûté la vie à des milliers d'innocents, je voudrais rappeler une autre guerre : celle que le gouvernement iranien mène contre son propre peuple depuis de nombreuses années, et qui s'est intensifiée ces derniers mois.

Peut-être le savez-vous, mais l'on célèbre en ce moment le nouvel an iranien, Norouz. C'est précisément cette période que le gouvernement iranien a choisie pour exécuter quatre jeunes hommes. Je cite leurs noms : Saleh Mohammadi, Saeed Davoudi, Mehdi Ghasemi et Kourosh Kheivani. Aux yeux du gouvernement iranien, ces quatre jeunes hommes avaient commis un crime : celui d'aller manifester dans la rue. Leur seul crime était de demander la liberté, la fin de l'oppression et la fin de la dictature. Ils ont été accusés d'espionnage et de crime envers Dieu. Des Saleh Mohammadi, des Saeed Davoudi, des Mehdi Ghasemi et des Kourosh Kheivani, il y en a des milliers dans les geôles iraniennes.

Le président Trump avait déclaré qu'il n'y aurait aucune exécution ; je pense qu'il a déjà oublié cette parole en l'air. Nous le savons, et les yeux du monde entier sont désormais ouverts : le président Trump comme le premier ministre Netanyahou n'ont que faire de la destinée des peuples.

Or s'il y a un pays, s'il y a un groupe de pays qui doivent toujours garder en tête le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et, plus encore, le droit de vivre libre, c'est bien la France, c'est bien l'Europe.

Ma question est simple : que faisons-nous pour ne pas oublier ces milliers de manifestants qui sont dans les geôles, passibles d'exécution, au moment où l'on conclura peut-être des accords sur des enjeux mercantiles ? Nous ne pouvons pas nous contenter d'une campagne de tweets ou de relayer des indignations. Il faut agir. Il faut des sanctions contre le gouvernement iranien, mais il faut aussi obliger les Israéliens et les Américains à tenir compte de cet enjeu et à ne jamais oublier le peuple iranien. Que fait la France pour eux ? (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC, EcoS, Dem. – Mme Constance Le Grip applaudit également.)

Mme la présidente
La parole est à M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Je vous remercie de rappeler que les premières victimes de cet embrasement régional sont les femmes et les hommes qui vivent en Iran, au Liban et en Israël, dans la crainte permanente des bombardements, parfois éloignés de leurs familles, parfois détenus dans des prisons où ils purgent des peines pour avoir simplement manifesté, lors d'une révolte pacifique, leur aspiration à la liberté.

Vous avez été nombreux à solliciter de la part du gouvernement de la fermeté à l'encontre des responsables de la répression sanglante qui s'est abattue aveuglément sur les manifestants au mois de janvier dernier.

Au niveau européen, nous avons adopté une première salve de sanctions visant vingt et un individus et entités responsables de ces massacres. Nous avons également soutenu l'inscription du corps des gardiens de la révolution sur la liste européenne des organisations terroristes. Plus récemment, il y a moins de dix jours, nous avons pris une nouvelle série de sanctions européennes à l'encontre de seize individus et trois entités également responsables de la répression, des exécutions et des coupures des communications et d'internet qui visaient à dissimuler l'ampleur de la répression.

Par ailleurs, nos efforts diplomatiques, quand bien même il s'agit d'une guerre qui n'est pas la nôtre et que nous n'avons pas choisie, même si nous en subissons les répercussions –? plusieurs d'entre vous l'ont souligné à la tribune –, consistent à faire en sorte que la solution politique qui émergera devra permettre à l'Iran –? au grand peuple iranien, comme vous le dites parfois, madame la députée – de construire librement son avenir dans un contexte de coexistence pacifique avec son environnement régional. Et aucune place ne devra être laissée à l'impunité des crimes commis pendant les répressions du mois de janvier.

Mme la présidente
La parole est à Mme Anna Pic.

Mme Anna Pic (SOC)
Après la guerre des Douze Jours en juin 2025, Israël et les États-Unis ont lancé le 28 février une nouvelle attaque contre l'Iran, sans mandat international, hors de tout cadre légal et sans consultation des Européens ; une attaque sans buts de guerre clairs, mais aux conséquences prévisibles : un resserrement du régime sur sa population, des répliques régionales qui font craindre l'embrasement, menacent la sécurité énergétique mondiale et mettent en danger des millions de civils.

Soyons clairs, nous condamnons le régime iranien, sa nature autoritaire, sa répression et ses violations des droits fondamentaux ; mais aucune évolution politique durable ne peut résulter de frappes aériennes menées en dehors de tout cadre international. Alors que l'attention de la communauté internationale se concentre sur le conflit en Iran et la communication trumpienne, Israël poursuit, à l'abri de cette séquence, ses violations du droit international dans son environnement proche : bombardements massifs au Liban, occupation du plateau du Golan syrien, colonisation accélérée et violence en Cisjordanie, violations quasi quotidiennes du cessez-le-feu à Gaza, et nouvelles restrictions d'accès à l'aide humanitaire, devenue vitale après que la plupart des terres agricoles ont été rendues inexploitables –? ces faits sont documentés, constants et condamnés par les juridictions internationales comme par les résolutions des Nations unies.

Monsieur le ministre, le droit international n'est pas à géométrie variable. On ne peut pas dénoncer certaines violations et en taire d'autres selon les circonstances ou les alliances, sanctionner à juste raison l'agression russe et continuer de solliciter une reprise du dialogue avec le gouvernement israélien, sans même suspendre les accords qui nous lient en attendant. Ce qui se joue aujourd'hui, ce n'est rien de moins que la crédibilité de l'ordre international. Alors que d'éminents membres du gouvernement israélien expriment leur volonté d'annexer purement et simplement le Liban, comme la Cisjordanie, que fait la France pour rendre effectives les garanties qu'elle a offertes au Liban dans l'accord de cessez-le-feu et exiger sous l'égide de l'ONU un cadre de désescalade immédiat et contraignant ? Si nous restons impuissants au Liban, comment parviendrons-nous à garantir les accords entre Damas et les Kurdes du Rojava, par exemple ? (Applaudissements sur les bancs du groupe SOC.)

Mme la présidente
La parole est à M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Merci pour votre mobilisation aux côtés des Kurdes de Syrie, madame la députée.

Mme Anna Pic
Entre autres !

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Avez-vous vraiment le sentiment que le droit international a permis de rendre justice à l'Ukraine ? Ce n'est pas mon impression. Ne nous laissons pas entraîner dans une forme de confusion, qui reviendrait à penser que le droit international serait rigoureusement appliqué en Ukraine –? il ne l'est pas, la Russie, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité, appliquerait un veto à toute décision consistant à faire respecter le droit international qui a été bafoué un nombre incalculable de fois en Ukraine –, alors qu'il ne l'est pas au Proche-Orient.

Le droit international n'est plus respecté. Est-ce que ses principes sont dépassés ? Non. Les principes d'intangibilité des frontières, d'autodétermination des peuples et de non-recours à la force ne sont pas nés il y a quatre-vingts ans ; ils sont le fruit de siècles d'histoire, notamment européenne. Nous avons d'ailleurs partagé ces principes, qui ont permis d'aboutir à une forme de stabilité sur notre continent, avec la communauté internationale. Ils n'ont pas évité tous les conflits, mais ils les ont largement limités. Le problème ne réside pas dans la nature de ces principes, mais dans les institutions qui en sont les gardiennes, qui sont aujourd'hui bloquées.

M. Emmanuel Mandon
Hélas !

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Il est très difficile d'activer le Conseil de sécurité des Nations unies dans le cadre des grandes crises, en Ukraine, au Proche-Orient ou en Afrique, au Soudan ou dans la région des Grands Lacs. Notre responsabilité –? je crois que nous sommes un peu les seuls à nous en occuper, j'en suis bien triste, mais c'est ainsi –, c'est de réformer ces institutions pour les rendre plus efficaces et plus légitimes : plus efficaces, en proposant, comme la France l'a fait il y a dix ans à la suite des atrocités commises en Syrie, de retirer le droit de veto aux membres permanents du Conseil de sécurité dans les cas d'atrocités de masse, pour qu'on ne puisse plus s'opposer à ce que les Nations unies interviennent lorsque de telles atrocités sont constatées ; plus légitimes, en faisant en sorte que des grands pays du Sud, comme l'Inde et le Brésil, mais aussi le Japon ou l'Allemagne, fassent leur entrée au Conseil de sécurité.

M. Jean-Paul Lecoq
Et l'Afrique !

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Et deux sièges de membre permanent au Conseil de sécurité pour l'Afrique –? merci pour ce rappel, monsieur le député.

M. Jean-Paul Lecoq
L'Assemblée a publié un très bon rapport sur le sujet !

Mme la présidente
La parole est à M. Jérémie Iordanoff.

M. Jérémie Iordanoff (EcoS)
La France et l'Europe assistent impuissantes à une aventure hasardeuse, et, à ce stade, désastreuse, des États-Unis –? et d'Israël – en Iran. Non seulement Trump agit sans objectif stratégique et hors cadre international, mais ses déclarations incohérentes mettent en péril toutes les instances internationales. Pour ne parler que du détroit d'Ormuz, un jour, M. Trump appelle la France, la Chine, le Japon, la Corée du Sud et le Royaume-Uni, à envoyer des navires de guerre, pour déclarer le lendemain qu'il n'a besoin de personne, et finalement envisager purement et simplement de se retirer sans que rien ne se passe. Tout est à l'avenant, tout est dans le désordre, rien n'est concerté, et les conséquences, tout le monde les paie.

Tant que le régime des mollahs n'est pas renversé, ce sont d'abord les Iraniennes et les Iraniens qui en paient le prix fort et qui souffrent plus que jamais. Aujourd'hui, le conflit s'étend au Liban, et parce que 3 200 navires et 20 000 marins sont bloqués dans la région, le prix du baril flambe et l'économie mondiale est déstabilisée. La France, mise devant le fait accompli, a refusé de se laisser entraîner activement dans les opérations militaires en cours –? cela est à saluer. Toutefois, la position de spectateur, d'observateur impuissant, dans laquelle nous mettent nos soi-disant partenaires américains n'est pas tolérable. Le président de la République a évoqué un futur cadre onusien, qui concernerait une mission d'escorte des navires civils, une fois la phase la plus intense du conflit passée. Cela n'est absolument pas suffisant.

Monsieur le ministre, quel cadre multilatéral, quelle alliance de défense internationale, et quelle défense européenne la France entend-elle construire, dans un monde de plus en plus instable où les États-Unis agissent seuls, sans considération du droit international, des Européens et des intérêts français ? Nous devons agir vite et construire un cadre de défense fort, dans un contexte plus large. Quel est le chemin ? (Mme Catherine Hervieu applaudit.)

Mme la présidente
La parole est à M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Non, nous ne sommes pas spectateurs, mais nous ne sommes pas non plus acteurs de ce conflit qui n'est pas le nôtre –? de ces opérations militaires que nous n'avons pas approuvées et auxquelles nous n'avons pas participé. Nous ne sommes pas spectateurs car nous avons déployé des moyens considérables pour assurer la sécurité de nos ressortissants. Imaginez-vous que le centre de crise et de soutien du ministère des affaires étrangères a été armé jour et nuit de cinquante répondants pour que nos compatriotes, dans la quinzaine de pays qui ont été entraînés dans cette guerre qu'eux non plus n'avaient pas choisie, puissent avoir quelqu'un au téléphone. Je précise que ces cinquante personnes ont exercé ces missions à titre bénévole –? je les en remercie une nouvelle fois.

Nous avons déployé des moyens dans les postes diplomatiques et consulaires, et aux frontières, pour faciliter les passages et pour permettre les rapatriements. Nous avons également déployé nos capacités militaires dans la zone, pour assurer la sécurité de nos ressortissants si nécessaire, mais aussi pour apporter renfort et soutien à nos partenaires européens –? Chypre – et golfiques –? pour les pays frappés par l'Iran en représailles aux frappes israéliennes et américaines. Nous n'avons jamais vu un tel déploiement de forces militaires françaises en Méditerranée orientale dans notre histoire récente. On ne peut pas dire que nous ayons été spectateurs : les services de l'État ont été très mobilisés, y compris au niveau national, avec le renforcement de l'opération Sentinelle –? le ministre de l'intérieur pourra en parler.

Ensuite, je vous rejoins sur le fait que dans le monde dans lequel nous vivons, le défi principal, c'est la rivalité croissante entre deux superpuissances, la Chine et les États-Unis, qui créera de plus en plus d'instabilité. La seule chose qui devrait nous occuper, c'est de renforcer l'Europe et de nous défaire de toutes les dépendances qui créent des réverbérations de ce type de conflit en Europe et en France, pour que nous ne nous retrouvions jamais dans la situation d'avoir à choisir un camp ou d'être entraînés dans des guerres lorsque nous ne les avons pas choisies et qu'elles sont contraires à nos intérêts comme à nos valeurs.

Mme la présidente
La parole est à M. Frédéric Petit.

M. Frédéric Petit (Dem)
Il y a un an et demi, dans le cadre de vos fonctions, vous aviez organisé à Paris une rencontre assez extraordinaire d'ONG israélo-palestiniennes. Vous avez, en lien avec le ministère de l'intérieur, assoupli les règles applicables aux réfugiés syriens afin que certains cadres de la société civile puissent faire des allers-retours en Syrie –? Marielle de Sarnez le demandait souvent.

Nous connaissons tous des Iraniens en France. Monsieur le ministre, la diplomatie française se décloisonne-t-elle, dans l'esprit de ce que vous avez fait il y a un an et demi après le 7 octobre ? Y a-t-il une géopolitique des diasporas à l'échelle régionale ? Vous savez que je tiens beaucoup à ce que nous décloisonnions aussi nos postes diplomatiques entre les différents pays et que nous ayons une stratégie régionale, y compris dans ce que j'appelle la diplomatie des sociétés civiles. Le travail de votre ministère prend-il cette direction, afin que nous menions un travail avec les diasporas de ces régions dont nous sommes très proches, qui sont l'avenir de ces pays ? Je voudrais savoir dans quelle direction nous allons.

Mme la présidente
La parole est à M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Vous avez tellement raison ! On ne peut pas imaginer construire la paix sur la base de traités agréés par les seuls gouvernements ; sans la participation active des sociétés civiles, il est illusoire d'espérer créer les conditions de la sécurité dans des régions traversées par tant de conflits. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, le 13 juin dernier, nous avons accueilli à Paris le camp de la paix : les représentants des sociétés civiles israéliennes et palestiniennes –? ils sont minoritaires aujourd'hui – qui entendent défendre une solution pacifique ou en tout cas une solution à deux États, avec deux États reconnus et respectés dans leurs droits, vivants côte à côte, en paix et en sécurité.

Dans le dialogue entre ces deux sociétés civiles, nous avons fait émerger des propositions sur lesquelles nous nous sommes appuyés ensuite pour faire aboutir la déclaration de New York. Ce texte, qui a été adopté à l'écrasante majorité des nations du monde le 12 septembre dernier, est sans doute, s'agissant du conflit israélo-palestinien, le plus ambitieux depuis les accords d'Oslo. Cela n'aurait pas été possible sans la société civile. Nous travaillons actuellement –? je ne peux pas vous le confirmer car il s'agit de travaux préliminaires – à réunir une nouvelle fois les sociétés civiles israélienne et palestinienne pour faire vivre cet espoir que nous avons créé ensemble et avancer sur le chemin qui mène à l'horizon politique de la solution à deux États.

La question se posera de la même manière –? peut-être pas aujourd'hui, puisque nous sommes au pic des hostilités – pour la société civile iranienne et les diasporas, qui auront à reconstruire un pays durement éprouvé par un régime qui a réprimé son propre peuple et par une guerre qui aura provoqué des dommages considérables –? d'une manière ou d'une autre, elles seront appelées à contribuer.

Cette diplomatie des diasporas est aussi celle que nous allons mettre à l'honneur lors du sommet Afrique-France qui se tiendra les 11 et 12 mai à Nairobi. Nous allons préparer activement ce sommet en invitant les figures des diasporas africaines en France, qui sont des ambassadeurs des deux rives, à s'impliquer avec nous pour bâtir une nouvelle relation entre la France et le continent africain.

Mme la présidente
La parole est à M. Pascal Lecamp.

M. Pascal Lecamp (Dem)
À sa demande, je me permets de poser la question de notre collègue Sabine Thillaye, retenue par un autre engagement.

La crise qui secoue le Moyen-Orient nous rappelle que la sécurité de l'Europe ne se limite pas aux enjeux à l'Est et à la menace russe. Elle se joue aussi aux portes de la Méditerranée orientale, dans le détroit d'Ormuz, au large de Chypre, comme au Sud-Liban.

Face à cette crise, la France n'est pas restée inactive. Le président de la République s'est rendu à Chypre pour affirmer notre solidarité avec ce partenaire européen. La frégate Languedoc, des moyens de défense antiaérienne et le groupe aéronaval du Charles de Gaulle, positionné en Méditerranée orientale, ont été déployés.

La question de Mme Thillaye porte sur la doctrine européenne face à cette crise et sur les fractures que celle-ci a révélées au sein même de l'Union. L'Europe s'est divisée sur la sécurisation du détroit d'Ormuz, où des navires commerciaux ont été attaqués.

Le mandat de l'opération Aspides ne s'étend pas au détroit. La France a donc pris l'initiative de préparer une nouvelle mission d'escorte, purement défensive, ouverte à nos partenaires, mais l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne et l'Estonie ont refusé d'y participer. Cette division est préoccupante pour la crédibilité de l'Europe comme acteur de sécurité. Le théâtre des combats n'est pas européen, mais cette crise met en jeu nos intérêts, notre sécurité économique et la vie de nos ressortissants. Pour y faire face, l'Europe ne dispose pas encore d'une doctrine claire.

Nous savons comment répondre collectivement quand un État membre est attaqué. Nous avons appris laborieusement à soutenir l'Ukraine. Mais comment l'Europe répond-elle quand c'est son voisinage qui brûle, quand ce sont ses voies d'approvisionnement qui sont coupées, quand ce sont ses alliés régionaux qui sont frappés ?

La France agit –? elle propose et entraîne – mais elle ne peut pas assumer seule cette réponse. Comment comptez-vous, dans les prochaines semaines, transformer cette mobilisation française en véritable doctrine européenne de gestion de crise dans notre voisinage méridional ?

Mme la présidente
La parole est à Mme la ministre des armées et des anciens combattants.

Mme Catherine Vautrin, ministre
La France agit sur les piliers de la recherche de la paix : la diplomatie d'un côté et la politique de défense de l'autre. La défense est une compétence souveraine des États membres. La stratégie européenne de défense se traduit donc par des accords de coopération –? par exemple sur l'acquisition de matériel, avec la réserve de la compétence propre des États. Elle dépend également de la capacité des différents pays à travailler entre eux. L'opération Aspides, fruit d'une volonté commune de sécuriser la mer Rouge afin d'y garantir la liberté de navigation en est un exemple. Il s'agit d'un enjeu majeur et c'est tout le sens de l'engagement du président de la République. Nous cherchons à rétablir la liberté de navigation également dans le détroit d'Ormuz, car celle-ci est la condition sine qua non du commerce international.

À l'échelle européenne, de nombreuses initiatives ont été prises. Je salue le travail mené par la ministre déléguée Alice Rufo lorsqu'elle dirigeait la direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS). Je pense à ce que nous avons fait en matière d'équipement avec les programmes Elsa –? approche européenne de frappe à longue portée – et Edip –? programme européen pour l'industrie de la défense –, qui sont des exemples de coopération européenne.

Sur la situation au Proche et Moyen-Orient, les ministres des cinq plus grands pays européens en population –? Pologne, Allemagne, Royaume-Uni, Italie et France – se sont réunis. Les pays riverains de la Méditerranée n'ont pas toujours la même lecture de la situation que ceux situés plus à l'est. Nous poursuivons ce travail par des réunions avec différents partenaires. C'est l'engagement du président de la République.

Mme la présidente
La parole est à M. Philippe Bolo.

M. Philippe Bolo (Dem)
Le Proche et le Moyen-Orient sont le théâtre d'un conflit majeur qui a déclenché une crise énergétique mondiale. Les pays touchés par le conflit comptent parmi les principaux producteurs d'hydrocarbures et le blocage du détroit d'Ormuz, par lequel transite près de 20% du pétrole mondial, conjugué à la baisse de la production, ont profondément déstabilisé les marchés pétrolier et gazier.

Les conséquences de ce conflit se sont immédiatement traduites par des augmentations très importantes des cours du pétrole et du gaz. Les Françaises et les Français l'ont d'ailleurs rapidement constaté avec des prix à la pompe à la hausse, dans un contexte de pouvoir d'achat déjà très contraint. Au-delà des ménages, de nombreux secteurs essentiels –? agriculture, pêche, transports et industrie – se retrouvent en première ligne en raison de leur dépendance aux hydrocarbures.

Au-delà de l'augmentation des prix, nous devons nous prémunir contre des risques plus larges et plus systémiques : inflation durable, fragilisation de nos entreprises, affaiblissement de notre compétitivité. Un enlisement du conflit verrait une réaction en chaîne d'effets progressifs et cumulatifs sur les ménages, les entreprises et les collectivités locales. Certes, la France dispose d'atouts –? un mix énergétique diversifié et une dépendance limitée aux importations du Golfe – mais nos marges de manœuvre budgétaire sont contraintes. Cette crise nous rappelle une évidence : notre dépendance aux énergies fossiles nous coûte cher et nous place dans une position de vulnérabilité contraire à nos ambitions de souveraineté.

Quelle stratégie le gouvernement entend-il mettre en œuvre, à court, à moyen et à long terme, pour protéger les Français, soutenir nos filières économiques et accélérer notre sortie de cette dépendance ?

L'actualité laisse penser que la réouverture du détroit d'Ormuz détendra le marché. Comment comptez-vous assurer que cette baisse des cours mondiaux soit intégralement et rapidement répercutée sur le prix payé par les consommateurs français ?

Mme la présidente
La parole est à Mme la porte-parole du gouvernement, ministre déléguée chargée de l'énergie.

Mme Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, ministre déléguée chargée de l'énergie
Vous abordez la question de la bonne manière. Nous devons effectivement apporter des réponses à court terme à l'échelle internationale pour contribuer, autant que possible, à circonscrire le conflit et à libérer le détroit d'Ormuz. C'est le sens de l'engagement du président de la République.

Nous travaillons également à l'échelle nationale pour protéger les secteurs économiques faisant face à des difficultés de trésorerie. Des plans filières ont ainsi été présentés cette semaine et nous travaillons pour libérer des stocks. Nous avons demandé aux raffineries d'augmenter leurs capacités de production afin de pallier tout risque de rupture d'approvisionnement et de hausse trop importante des coûts. Personne ne peut prévoir l'évolution du conflit dans les semaines à venir. Mon engagement devant vous sera donc simple et assez pragmatique : nous serons aux côtés des secteurs économiques, des entreprises, des TPE, des PME autant qu'il le faudra.

La question demande aussi une approche de long terme. Au fond, nous payons le prix de notre dépendance. Cela fait déjà plusieurs années qu'on travaille dans cet hémicycle pour accélérer la production d'énergie décarbonée et l'électrification de nos usages. On a vu le prix de notre dépendance lors de la reprise post-covid et de la guerre en Ukraine. On le voit encore aujourd'hui. On aurait déjà dû subir cet électrochoc. Je remercie les parlementaires qui ont travaillé pour accélérer le déploiement des énergies renouvelables et du nucléaire. On va continuer à le faire. La troisième programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE 3) présentée par le premier ministre va en ce sens. Dans les semaines à venir, nous présenterons un plan d'électrification qui doit permettre d'accélérer la mise en adéquation de la production d'énergie décarbonée avec la demande. C'est comme ça qu'on y arrivera auprès des particuliers, des entreprises et des grandes industries.

Il est nécessaire de prendre conscience de la nécessité de sortir des énergies fossiles. Quand on parle de souveraineté, ce n'est pas qu'un slogan. Notre dépendance hier au gaz russe et aujourd'hui au gaz algérien, au gaz naturel liquéfié (GNL) américain et au pétrole du Moyen-Orient –? dont la France dépend en 60 % et le monde à 80% – a des conséquences très concrètes sur la vie de la nation quand on doit faire face à ce type de crise.

Mme la présidente
La parole est à M. Jean-Paul Lecoq.

M. Jean-Paul Lecoq (GDR)
Créée en 1978, la Force intérimaire des Nations unies au Liban, la Finul, a pour mission de contrôler la cessation des hostilités au Sud-Liban et d'assurer un accès humanitaire aux civils. La France est le cinquième contributeur de personnel civil et militaire en janvier 2026 avec 635 Français. Cette force est régulièrement la cible d'attaques. Que fait la France pour protéger ces militaires déployés au Liban sous drapeau onusien ? Quelles sanctions ont été prises à l'encontre de toutes les parties qui ont visé ces forces ?

Comme dans de nombreuses guerres, les premières victimes sont les civils pris en étau entre deux camps, ici Israël et les États-Unis, d'un côté, le Hezbollah et l'Iran de l'autre. Les habitants du Sud-Liban ne veulent pas partir. Ils savent qu'Israël veut s'étendre. Les ministres israéliens de la défense et des finances ont déclaré cette semaine que la frontière israélienne devait être avancée jusqu'au fleuve Litani. Les volontés expansionnistes d'Israël sont bien connues. Israël et les États-Unis violent régulièrement la souveraineté d'États tiers car ils savent que vous ne ferez rien.

Cet été, le Conseil de sécurité des Nations unies a décidé de mettre fin au mandat de la Finul à la fin de l'année 2026, grâce à la France, alors que les États-Unis et Israël faisaient pression pour une fin immédiate. La durée de son mandat doit non seulement être prolongée, mais son périmètre d'action doit également être étendu. La Finul doit devenir une force d'interposition garantissant au Liban le respect de l'intégrité de son territoire.

Le groupe de la Gauche démocrate et républicaine souhaite rappeler son soutien aux populations civiles de la région et son attachement à l'autodétermination des peuples, à l'intégrité territoriale, au respect des minorités dans tous les pays ainsi qu'au respect du droit à la justice et du droit international.

La France doit cesser sa diplomatie du deux poids, deux mesures. Qu'est-ce qu'on entend par " deux poids, deux mesures " ? Monsieur le ministre, les mots comptent et à chaque fois que je vous entends dire " on ne soutient pas ", ce n'est pas la même chose que de dire " on dénonce ", " on condamne " ou " on sanctionne ". Ce qu'on attend de vous, ce qu'on attend de la France, c'est qu'elle se positionne et qu'elle sanctionne les crimes.

Mme la présidente
La parole est à M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Je reviens d'abord sur les déclarations des ministres du gouvernement israélien sur le Liban. Nous avons condamné avec la plus grande fermeté celles du ministre des finances Smotrich, qui a appelé de ses vœux l'extension de la frontière nord d'Israël jusqu'à la rivière Litani, ce qui est une atteinte manifeste et grave à la souveraineté et à l'intégrité territoriale du Liban. En ce qui concerne les autres ministres, en particulier le ministre des armées, nous avons appelé les autorités israéliennes à s'abstenir de toute incursion terrestre au Liban. Tout en reconnaissant le droit d'Israël à se défendre, nous avons rappelé qu'il devait l'exercer dans le respect du droit international et du droit international humanitaire.

Je vous remercie d'avoir rappelé que la France s'est beaucoup mobilisée pour éviter la fin trop rapide du mandat de la Finul. Dans le moment que nous vivons, où le Liban a tant besoin de renfort, le retrait de la Finul signifierait la disparition d'une grande partie de l'ossature sécuritaire du pays.
Je note avec intérêt que vous soutenez l'idée qu'une force prenne la suite de la Finul pour soutenir les efforts de l'armée libanaise pour désarmer le Hezbollah et disposer ainsi du monopole des armes sur son territoire.

Mme la présidente
La parole est à M. Julien Brugerolles.

M. Julien Brugerolles (GDR)
Face à la menace que fait peser la crise au Moyen-Orient sur la sécurité énergétique globale, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) a tiré lundi dernier la sonnette d'alarme en soulignant que le monde pourrait connaître sa pire crise de l'énergie depuis des décennies. Pour beaucoup d'observateurs, le conflit a atteint un point de non-retour pour le marché de l'énergie, avec des conséquences qui seront durables.

La relance de la production prendra du temps, notamment sur les sites du Golfe qui ont été visés par des frappes. L'AIE a consulté plusieurs gouvernements d'Asie et d'Europe sur d'éventuelles nouvelles libérations de stocks stratégiques après la libération, il y a quelques jours, de 400 millions de barils, soit le tiers des réserves stratégiques des pays membres.

L'agence a aussi invité les États à prendre des mesures pour alléger la pression que la guerre fait peser sur les prix et les stocks d'hydrocarbures. Elle invite notamment les gouvernements à favoriser des mesures de baisse de consommation, comme l'utilisation des transports en commun, le recours au télétravail ou la diminution de la vitesse sur les routes. Votre gouvernement continue de refuser toute mesure directe d'intervention sur les prix des carburants, ou même la mise en place d'un chèque carburant pour les particuliers qui ne peuvent se passer de leur véhicule. Il demeure aussi silencieux sur les préconisations de l'AIE.

Au regard des lourdes atteintes aux infrastructures énergétiques des pays du Golfe et du blocage durable du détroit d'Ormuz, entendez-vous enfin prendre des mesures de soutien aux Français qui ne peuvent se passer de leur véhicule pour se déplacer et aller au travail ? Vous engagez-vous sur des soutiens en faveur du recours aux transports en commun, comme le demande l'AIE ? Le premier ministre a évoqué un plan d'électrification. Vous engagez-vous à renforcer les soutiens à l'acquisition du véhicule électrique ou le leasing électrique ? Vous engagez-vous aussi à soutenir la réduction des déplacements contraints, notamment par le recours au télétravail, afin de protéger durablement notre économie et le pouvoir d'achat des Français ?

Mme la présidente
La parole est à Mme la porte-parole du gouvernement, ministre déléguée chargée de l'énergie.

Mme Maud Bregeon, ministre déléguée
Tout d'abord, nous procédons actuellement à la libération progressive des stocks que nous nous sommes engagés à mobiliser à la suite de la déclaration de l'AIE. Il convient toutefois de rester prudent quant à la portée de cette mesure : ces stocks n'ont pas vocation, en principe, à répondre à des tensions sur les prix, mais bien à d'éventuelles tensions sur l'approvisionnement. Si de telles tensions devaient survenir –? ce que nous ne souhaitons évidemment pas –, les stocks encore disponibles devraient nous permettre d'y faire face. En la matière, une fois encore, le pragmatisme doit guider notre action.

Il importe par ailleurs de bien différencier deux sujets : d'une part, la question de la baisse de la consommation et de la sobriété ; d'autre part, celle des aides. Nous travaillons à encourager les démarches de sobriété et nous continuerons à avancer dans cette direction dans les jours à venir, notamment si le conflit venait à durer.

J'appelle néanmoins à la prudence : lorsqu'on explique à des Français qui n'ont pas d'autre choix que de prendre leur voiture pour aller travailler –? c'est le cas dans de nombreux territoires –, qu'ils devraient utiliser les transports en commun, ou lorsqu'on dit à d'autres, qui ont du mal à se chauffer, qu'ils devraient éteindre la lumière, ces messages sont évidemment très mal perçus –? et cela est légitime. Prenons donc garde aux discours que nous pouvons tenir.

S'agissant des aides, nous avons présenté de premiers plans de filière, mais ils ne valent pas pour solde de tout compte. Le premier ministre l'a rappelé aujourd'hui au Sénat, lors de la séance de questions au gouvernement : nous irons plus loin si la situation l'exige. Mais nous devons aussi faire preuve d'humilité quant à l'évolution de la situation dans les jours et les semaines à venir.

Je le répète : lors de crises très difficiles –? covid, Ukraine –, nous avons su être aux côtés des Français et des entreprises. Notre action est sans doute perfectible, mais nous avons toujours fait en sorte d'être présents, et nous continuerons de l'être, malgré la contrainte du déficit qui s'impose à nous tous.

Mme la présidente
La parole est à Mme Sabrina Sebaihi.

Mme Sabrina Sebaihi (EcoS)
Depuis des mois, la communauté internationale assiste impuissante ou silencieuse à une escalade militaire et à une remise en cause systématique du droit international au Proche et au Moyen-Orient. À Gaza, des dizaines de milliers de civils ont été tués. En Cisjordanie, la colonisation et les violences se poursuivent. Au Liban, des enquêtes indépendantes documentent l'usage de phosphore blanc, une arme dont l'utilisation contre les populations civiles est interdite par le droit international humanitaire. Nous assistons au déplacement forcé de près de 1 million de personnes et, bientôt, à l'occupation durable du sud du Liban.

Désormais, les frappes croisées s'étendent au mépris de toute stabilité régionale. Face à ce constat, que fait la France ? Vous nous l'avez rappelé : elle agit en défense de ses partenaires. À cet égard, je souhaite rendre hommage à l'adjudant-chef Arnaud Frion, mort pour la France sur le sol irakien.

La France refuse par ailleurs de s'engager dans l'offensive auprès des Américains et des Israéliens, et je m'en réjouis. Le premier ministre a indiqué qu'il refusait d'entrer dans le commentaire. Mais que fait concrètement le gouvernement pour stopper les violations du droit international ? Pas de sanction, pas de suspension de coopération, pas même une parole à la hauteur de la gravité des faits.

Pire encore, nous assistons à une offensive inédite contre les institutions de la justice internationale. Des pressions sont exercées contre la Cour pénale internationale ; des tentatives de blocage, y compris technologique et financier, visent à empêcher l'action des juges. La France, qui devrait être en première ligne pour défendre le droit international, reste spectatrice.

Monsieur le ministre, à quel moment la France décidera-t-elle enfin de tirer les conséquences de ces violations répétées ? À quel moment passerez-vous des déclarations aux actes ? Car enfin, que faut-il de plus ? Des milliers de morts, c'est déjà le cas ; des crimes de guerre, aussi ; l'utilisation d'armes prohibées est désormais documentée ; une déstabilisation régionale majeure est en cours.

Ma question est simple : quand la France prendra-t-elle ses responsabilités et prononcera-t-elle des sanctions concrètes contre le gouvernement israélien pour faire respecter le droit international ?

Mme la présidente
La parole est à M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

M. Jean-Noël Barrot, ministre
Je le rappelais en réponse à une question précédente : lorsque nous avons pris des sanctions, par exemple à l'encontre de colons extrémistes et violents, ou lorsque nous avons brandi la menace d'une remise en cause de l'accord d'association avec Israël, nous l'avons fait à l'échelle européenne, car ces mesures ont évidemment beaucoup plus de poids à ce niveau, comme c'est le cas, d'ailleurs, sur de nombreux autres sujets.

Comme je l'ai également indiqué, si nous voulons que le droit international soit respecté dans de telles circonstances, il faut réformer de toute urgence les institutions qui en sont les gardiennes. À défaut, nous pourrons toujours multiplier les mesures à l'échelle nationale, mais vous serez déçue par les résultats obtenus.

Là où je vous rejoins –? et je vous remercie de l'avoir rappelé, car il s'agit de la dernière question de ce débat –, c'est que non seulement les institutions gardiennes du droit sont fragilisées, parfois même attaquées, mais que ce sont désormais les juridictions internationales elles-mêmes qui sont directement visées : je pense à la Cour pénale internationale et à la Cour internationale de justice, même si cette dernière est un peu moins exposée en raison de son inscription au cœur de la Charte des Nations unies.

Si ces juridictions sont prises pour cible, c'est aussi parce que, le Conseil de sécurité des Nations unies étant paralysé, certains sujets sont désormais portés devant elles. Vous savez d'ailleurs que le juge français à la Cour pénale internationale fait l'objet de sanctions américaines, que la France a dénoncées. Le président de la République a écrit à son homologue américain pour lui demander de lever ces sanctions.

Parallèlement, nous travaillons avec la Cour pénale internationale pour qu'elle puisse réduire sa dépendance à certains services américains dont elle dépend encore. Les autorités françaises ont également plaidé pour que, dans ce contexte, l'Union européenne puisse activer le règlement de blocage, qui immunise les entreprises européennes contre les sanctions secondaires dont elles pourraient être victimes si elles continuaient de servir les institutions frappées par les sanctions américaines.

Il est impératif de protéger ces institutions qui, comme la Cour pénale internationale, sont établies en Europe. À défaut, le droit international serait considérablement fragilisé.

Mme la présidente
Le débat est clos.


Source https://www.assemblee-nationale.fr, le 27 mars 2026