Addictions, drogues et santé publique : les données récentes

A l’occasion de la publication du rapport 2019 de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), panorama sur la consommation des drogues licites et illicites, les pratiques addictives et les politiques publiques les concernant.

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Selon l'OFDT, le terme de « drogue » recouvre l’ensemble des produits psychoactifs (substances licites comme le tabac ou l’alcool ou substances illicites comme le cannabis, la cocaïne) dont la consommation perturbe le système nerveux central en modifiant les états de conscience. Les drogues agissent sur le circuit de récompense du cerveau et sur d’autres circuits dont dépend la gestion des émotions, de l’humeur, de la motivation et des apprentissages. Les drogues provoquent souvent, dans un premier temps, des sensations de plaisir qui engendrent le désir de renouveler l’expérience et conduisent certains à ne plus pouvoir contrôler leur consommation. D’autres comportements, tels que la pratique des jeux d’argent, ont une action similaire sur le cerveau. Tous ces comportements sont identifiés sous le terme d’addiction.

Consommation de drogues et addictions : état des lieux

Selon les derniers chiffres publiés dans le rapport 2019 de l'OFDT, l’alcool et le tabac, substances licites, demeurent les produits les plus consommés. Le tabac est moins consommé que l’alcool mais son usage est plus quotidien. 27% des adultes fument tous les jours (14 millions de personnes de 11 à 75 ans) et 10% boivent quotidiennement de l’alcool (5 millions de personnes).

Même si la France reste à un niveau très élevé de prévalence du tabagisme comparé aux autres pays européens (33% de fumeurs quotidiens parmi les 15 ans et plus, 24% en moyenne au niveau européen, en 2017), on constate une baisse sensible de la consommation de tabac chez les jeunes depuis 2014 et chez les adultes depuis 2016. En 2000, 78% des adolescents avaient expérimenté le tabac, ils sont 59% en 2017. Pour autant, 25% des jeunes de 17 ans fument quotidiennement.

Les ventes annuelles d’alcool ont régulièrement baissé depuis 50 ans, en raison essentiellement de la diminution de la consommation de vin. Les comportements d’alcoolisation ponctuelle importante (API) très présents chez les plus jeunes - connus également sous le terme de « binge drinking », intoxication alcoolique aiguë ou alcoolisation massive – baissent sensiblement. 22% de jeunes de moins de 17 ans déclaraient avoir vécu une situation de 3 API au moins au cours du mois en 2014, ils sont 16% en 2017.

Concernant les médicaments psychotropes, un Français sur 10 a utilisé des anxiolytiques au cours de l’année et leur utilisation est deux fois plus fréquente chez les femmes. En dix ans, la consommation d’antalgique opioïdes a augmenté et, parallèlement, ses mésusages (intoxications et décès). On compte 72 000 décès par overdoses d’antalgiques opioïdes en 2017. La situation n’est cependant pas comparable à la crise sanitaire observée aux Etats-Unis.

Parmi les substances illicites, le cannabis reste de très loin la substance la plus consommée avec 1,4 million de consommateurs réguliers (17 millions d’expérimentateurs). Au niveau européen, la France se distingue par le haut niveau de consommation chez les jeunes (équivalent à celui observé aux Etats-Unis et au Canada). Chez les 15-16 ans, 17% sont des consommateurs de cannabis, la moyenne est de 7% en Europe. Cependant, on observe un ralentissement de l’expérimentation chez les jeunes : 4 adolescents de 17 ans sur 10 se disent expérimentateurs, ils étaient 50% à se déclarer comme tels en 2002. Inversement, l’usage du cannabis augmente chez les adultes, ceci étant lié au vieillissement des générations l’ayant expérimenté dans leur jeunesse.

La cocaïne est le deuxième produit illicite le plus consommé avec 450 000 usagers dans l’année (2,2 millions d’expérimentateurs). Elle est suivie de près par l’ecstasy (méthylènedioxyméthamphétamine ou MDMA) qui compte 400  000 usagers et 1,7 million d’expérimentateurs. En 2017, la MDMA, jusque-là cantonnée aux usagers des scènes festives alternatives, est devenue la drogue la plus consommée chez les 18-25 ans après le cannabis et devant la cocaïne.

Les consommateurs de substances illicites n’appartiennent pas à un groupe clairement identifié, ils peuvent être des usagers socialement insérés tout comme des usagers précarisés, marginalisés, leurs modes de consommation sont variés et l’éventail des drogues consommées est large. Substances licites ou illicites, les hommes sont plus consommateurs que les femmes. Tout comme pour les adultes, les trois produits principalement consommés par les adolescents sont l’alcool, le tabac et le cannabis. A 17 ans, sur 10 jeunes, 9 ont bu de l’alcool, 6 ont fumé du tabac, quatre ont expérimenté le cannabis.

Les addictions peuvent avoir des objets divers, dont la liste s’étend sans cesse. Aux dépendances classiques et reconnues (drogues, alcool, tabac, jeu d’argent et de hasard) viennent s’ajouter les dépendances à internet, aux achats, au sport, au sexe, au travail. Encore peu quantifiées, on estime que ces addictions touchent 5% de la population. En juin 2018, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a reconnu comme maladie de l’addiction le trouble du jeu vidéo (gaming disorder).

Les conduites addictives ont des conséquences sanitaires et sociales multiples (maladies, handicaps, suicides, violence, isolement, précarité, etc.). Le tabac est à l’origine de 73  000 décès par an. On peut noter une baisse de la mortalité attribuable à l’alcool passant de 49  000 à 41 000 décès par an entre 2009 et 2015. Le contentieux lié à l’alcool au volant représente 45% des condamnations pour délits routiers. 113 000 condamnations ont été prononcées en 2015 pour conduite en état d’ivresse, 23 000 pour conduite sous influence de stupéfiants.

Les politiques des pouvoirs publics en matière de toxicomanie

Le traitement individuel a peu à peu fait place à une approche plus systémique, cherchant à comprendre l’ensemble du problème de la toxicomanie.
L’action législative et préventive a longtemps été ciblée sur les produits : alcool à partir des années 50, drogues dans les années 70, tabac à partir des années 80, avec des approches différentes selon les produits, licites ou illicites.

L’épidémie du sida, dans les années 90, a fait évoluer la prévention. On commence alors à parler de réduction des risques (RDR) induits chez les toxicomanes en privilégiant une approche sanitaire (distribution des seringues, élargissement des traitements substitutifs à la méthadone) au lieu de se limiter à l’interdiction. Si la RDR signifie implicitement l’acceptation de l’usage, elle est aussi la solution du moindre mal pour lutter contre l’extension du sida.

Dès lors, la RDR est inscrite dans les différents plans gouvernementaux de santé publique. De sa prise en compte découlent les réflexions sur l’ouverture de salles de consommation à moindre risque (SCMR), appelées familièrement "salles de shoot". Ces salles offrent aux toxicomanes un cadre sécurisé leur permettant de consommer dans des conditions d’hygiène évitant les risques infectieux. La première salle de shoot ouvre à Paris en octobre 2016 pour une expérimentation de six ans. Une deuxième salle ouvre en novembre 2016 à Strasbourg. Deux autres salles, une à Marseille, l’autre à Bordeaux, devraient voir le jour courant 2019/2020.

La loi du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique introduit une approche transversale, qui s’appuie sur les principes de protection des jeunes et de précocité de l’intervention. Elle inclut parmi ses orientations prioritaires "les comportements à risque et les pratiques addictives", et intègre officiellement la réduction des risques.

Le plan 2007-2011 de prise en charge et de prévention des addictions marque une nouvelle évolution de la politique sanitaire dans ce domaine en s’intéressant plus aux comportements qu’aux substances psychoactives elles-mêmes. Toute dépendance à des produits qu’ils soient en vente libre ou illicites et toute activité, même banale, dès lors qu’elle est pratiquée de façon compulsive, au détriment d’autres activités sociales et qu’elle risque d’entraîner des dommages graves pour l’individu et la société, doit entrer dans le champ de la prévention.

La loi de modernisation de notre système de santé du 26 janvier 2016  tend à renforcer la prévention :

  •  prévention contre l’alcool en obligeant toute personne qui délivre une boisson alcoolisée à exiger du jeune client l’établissement de la preuve de sa majorité (jusque-là, cette vérification était une simple faculté laissée à la discrétion du débitant de boissons). Il est également interdit d’offrir à un mineur tout objet incitant directement à la consommation excessive d’alcool (ces objets sont listés par un décret du 6 octobre 2016. Il s’agit de « jeux, vêtements, accessoires de mode, éléments décoratifs, ustensiles et accessoires pour appareils électroniques dont la présentation, le logo, la dénomination ou le slogan incite directement à la consommation excessive d’alcool par un mineur ») ;
  • prévention contre le tabac, en interdisant de fumer dans un véhicule en présence d’un mineur et de "vapoter" (utiliser une cigarette électronique) dans les lieux où il est interdit de fumer.

Le nouveau plan national de mobilisation contre les addictions 2018-2022 souhaite poursuivre et intensifier la politique de lutte contre les addictions en ciblant tout particulièrement les jeunes. Le plan s’articule autour de six grands axes :

  • protéger dès le plus jeune âge ;
  • mieux répondre aux conséquences des addictions pour les citoyens et la société ;
  • améliorer l’efficacité de la lutte contre le trafic ;
  • renforcer les connaissances et favoriser leur diffusion ;
  • renforcer la coopération internationale ;
  • créer les conditions de l’efficacité de l’action publique sur l’ensemble du territoire.

La politique publique de lutte contre la drogue et la toxicomanie se caractérise par sa nature interministérielle affirmée. La responsabilité de coordination et d’animation de cette politique publique est confiée à la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca).

L’Observatoire français des drogues et des toxicomanies rassemble via son dispositif permanent d’observation et d’enquête les informations nécessaires pour éclairer les pouvoirs publics, les professionnels de santé et le grand public sur le phénomène des drogues et des addictions. Il évalue le coût social de l’alcool et du tabac à 120 milliards d’euros par an chacun, 8,8 milliards pour les drogues illicites. Le coût social se compose d’un coût externe (valeurs des vies humaines perdues, perte de qualité de vie, pertes de production des entreprises et des administrations) et du coût pour les finances publiques (différence entre les dépenses de prévention, de répression et de soins, et les recettes des taxes sur l’alcool et le tabac ainsi que les pensions de retraite non versées).

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