L’avenir du pétrole, entre impératif économique et urgence écologique

L'exploitation intensive des ressources pétrolières pourrait être remise en cause par la diminution progressive des gisements conventionnels et par la prise de conscience du réchauffement climatique. Le déclin du pétrole est-il possible ?

Depuis le début du XXe siècle, les utilisations du pétrole se sont multipliées. La Première Guerre mondiale a montré la nécessité pour les États de disposer de réserves de pétrole stratégiques pour assurer le mouvement de leurs matériels militaires. L'approvisionnement facile en pétrole a permis le développement des transports, la pétrochimie a fabriqué des produits dérivés du pétrole de plus en plus nombreux. Le pétrole, carburant des échanges mondialisés, est devenu indispensable. Les chocs pétroliers des années 1970 ont mis en lumière la dépendance des économies au pétrole et la sécurité des approvisionnements est devenue une priorité pour de nombreux États. Qu'en est-il aujourd'hui ? Existe-t-il un risque sur les approvisionnements en pétrole ?

Les réserves de pétrole, un risque de pénurie ?

Les "réserves prouvées" de pétrole atteignent plus de 200 milliards de tonnes équivalent pétrole (TEP) en 2018 dans le monde, selon les experts de British Petroleum (qui dressent un état des lieux de la ressource depuis 1980). Ces réserves pourraient couvrir 50,2 ans de consommation annuelle au rythme de l'année 2017. Ces chiffres sont confirmés par le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) et par l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Ils ne comptabilisent ni les sables bitumineux du Canada, ni les réserves du Venezuela, ni les réserves considérées difficiles à capter avec les techniques actuelles. Les réserves pourraient donc être plus importantes que les estimations ne le laissent apparaître.

Réserves prouvées, réserves probables

L’Insee définit les réserves prouvées (1P) comme les réserves qui ont une forte probabilité (90%) d’être récupérées. Elles se distinguent des réserves prouvées et probables (2P) dont les chances diminuent à 50% et des réserves dites 3P (prouvées probables et possibles) dont la probabilité chute à 10%. Cette classification est distincte du type de pétrole. Un pétrole non conventionnel peut constituer une réserve prouvée. C’est le cas d’une partie des réserves vénézuéliennes.

En 1980, les réserves prouvées étaient déjà évaluées à 50 années avec une fin prévue en 2030. L'absence d'évolution apparente s’explique principalement par les améliorations techniques et la découverte de gisements, qui ont permis de compenser la consommation par de nouvelles réserves. Encore récemment, de nouveaux gisements ont été découverts, notamment en Chine (1,5 milliard de barils), au Ghana (0,5 milliard) ou aux Émirats arabes unis (7 milliards). 

Un flou subsiste toutefois sur l'état réel des réserves du fait de l’absence d’instance indépendante internationale chargée de contrôler les estimations des compagnies. Chaque producteur bénéficie d’une certaine marge de liberté dans la déclaration de ses réserves. Ainsi, les réserves des pays de l’organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), qui fournissent près de 80% du pétrole conventionnel mondial, sont évaluées par les États membres eux-mêmes, via leurs compagnies nationales. Par exemple, en Arabie Saoudite, c’est la société Saudi Aramco qui recense les réserves disponibles sur le territoire. Elle est seule habilitée à mener des investigations. 

Malgré une apparente profusion, les réserves pourraient être moins importantes. La part des pétroles dits "conventionnels", dont l’extraction est peu coûteuse (comme au Moyen-Orient), est en diminution. L'AIE affirmait dans son rapport annuel de 2010 que le pic des pétroles conventionnels venait de se produire.

Le rapport World energy outlook (WEO) publié par l’AIE ajoute que les découvertes de pétroles conventionnels se raréfient : "Ces trois dernières années, le nombre moyen de nouveaux projets approuvés de production de pétrole conventionnel ne représente que la moitié du volume nécessaire pour équilibrer le marché jusqu'en 2025 […] Il est peu probable que le pétrole de schiste prenne le relais à lui seul. Nos projections prévoient déjà un doublement de l’offre de pétrole de schiste américain d’ici 2025, mais celle-ci devrait plus que tripler pour compenser le manque persistant de nouveaux projets classiques". L’agence américaine de l’énergie prévoit un pic de production global à l’horizon 2030.

Le pic pétrolier

Le pic pétrolier (oil peak en anglais) marque le moment où la production de pétrole commence à décroître. Il peut s'appliquer à une région ou à un type de pétrole. Par exemple, aux États-Unis, le phénomène s'est produit autour des années 1970 pour le pétrole conventionnel, avant que l'exploitation des pétroles de schistes ne relance la production vers 2010. Le pic pétrolier à l'échelle mondiale est redouté par les analystes du secteur, car il annoncerait le déclin de la production et des conséquences économiques importantes liées notamment à la hausse des cours du baril.

La révolution des pétroles non-conventionnels

La diminution des réserves conventionnelles est actuellement compensée par l’extraction de pétroles non-conventionnels, dans les sables bitumineux (au Canada) et les schistes bitumineux (aux États-Unis). Près de 70% de la progression de la production mondiale repose sur la production américaine. Les États-Unis sont devenus le premier producteur mondial de pétrole avec une production journalière de près de 11 millions de barils, devant l’Arabie Saoudite et la Russie. L’exploitation intensive du pétrole de schiste aux États-Unis devrait durer, tant les quantités à extraire semblent importantes. L’AIE prévoit que la production atteindra 17 millions de barils par jour en 2025.

La rentabilité des pétroles non-conventionnels est bien plus dépendante des cours du baril que ne l’est la production des pétroles conventionnels

L’AIE s’inquiète aussi des difficultés financières que rencontrent les producteurs de pétrole américains. Une grande partie des entreprises américaines qui extraient le pétrole de schiste seraient actuellement déficitaires. La rentabilité des pétroles non-conventionnels est bien plus dépendante des cours du baril que ne l’est la production des pétroles conventionnels. Le coût de l’extraction est très supérieur à celui du pétrole conventionnel. Il semble qu’un pétrole situé entre 60 et 80 dollars le baril suffise à peine à combler l’investissement, comme le souligne la représentation permanente de la France auprès de l'organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

L’industrie des pétroles de schistes alimente le marché, favorisant ainsi la baisse du cours du baril sous l’effet de l’abondance de l’offre, ce qui ne lui permet pas d’être rentable. Toutefois, la reprise de la demande de pétrole constatée depuis 2021, à la suite des levées des restrictions de déplacements donne un nouveau souffle au pétrole de schiste. Le nombre des faillites de producteurs américains a diminué dès le premier semestre. Malgré les intentions de l’administration Biden de limiter son utilisation, le pétrole de schiste constitue une solution pour irriguer le marché mondial dans un délai raccourci.

Climat, émissions de CO2... Comment sortir du tout-pétrole ?

Nécessaire au bon fonctionnement actuel de l'économie, le pétrole est aussi un facteur majeur d'émission de gaz à effet de serre (GES). Il représente aujourd'hui 32% du mix énergétique mondial (selon le Commissariat général au développement durable). Pour respecter les engagements environnementaux de l'Accord de Paris et réduire de 45% les émissions de GES à l'horizon 2030, l'utilisation du pétrole devrait être progressivement réduite au bénéfice des énergies décarbonées.

En France, la loi sur la transition énergétique de 2015 vise à préparer l'après-pétrole et à mettre en place un modèle énergétique durable, respectueux de l'environnement. Pour cela, elle fixe comme objectif la diversification du mix énergétique. Les énergies fossiles devraient être réduites de 30% à l'horizon 2030. Plus de cinq milliards d'euros sont investis par l'État dans les énergies renouvelables chaque année.

Depuis 1990, la consommation de pétrole a baissé de 17%. La consommation d'énergie primaire s'élève en 2019 à 245 Mtep et le pétrole représente 29% du total. La programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) 2019-2028 fixe pour objectif une baisse de 20% de la consommation primaire d'énergies fossiles en 2023 et de 35% en 2028 par rapport à 2012. L'objectif est d'atteindre la neutralité carbone en 2050. En outre, la loi Énergie climat de novembre 2019 prévoit l'adoption, avant le 1er juillet 2023, d'une loi de programmation sur l'énergie et le climat qui doit fixer les grands objectifs de la PPE et de la stratégies nationale bas-carbone (SNBC).

Pour atteindre l'objectif global de limitation du réchauffement climatique, des mesures sont prises pour réduire la consommation (fiscalité écologique notamment, stratégie de réduction des rejets de CO2 du secteur automobile, etc.)

D'autres mesures visent à agir sur la production et la France a adopté une législation afin de mettre fin à l'exploitation des hydrocarbures :

  • la loi du 13 juillet 2011 interdit l'exploration et l'exploitation des mines d'hydrocarbures liquides ou gazeux (pétroles non conventionnels) par fracturation hydraulique ;
  • la loi du 30 décembre 2017 met fin à la recherche et à l'exploitation d'hydrocarbures en France à l'horizon 2040. Avec cette loi, la France est le premier pays à interdire l'octroi de nouveaux permis de recherche d'hydrocarbures.

Plus largement, ce sont de nouveaux modes de production et de consommation qui sont promus afin de limiter l'empreinte carbone : interdiction du plastique à usage unique, économie circulaire, etc.

Les émissions européennes de dioxyde de carbone ont diminué de 2,5% en 2018 par rapport à 2017 et le CO2 représente près de 80% de l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre. En Europe, le bilan global de la lutte contre le réchauffement climatique laisse apparaître des avancées par rapport à d'autres continents. Ces dernières années, la consommation de pétrole en Europe est stable malgré l'augmentation de la population et une relative croissance économique.

Avant et après la crise sanitaire, quelle consommation mondiale de pétrole ?

L'Agence internationale de l'énergie, dont la France est un pays membre, actualise chaque année ses prévisions sur la consommation d'énergie dans le monde.

Dans le scénario politiques actuelles présenté dans le dernier rapport WEO, la demande d’énergie augmente de 1,3% par an jusqu'en 2040. Le rapport précise : "la dynamique derrière l'énergie propre est insuffisante pour compenser les effets d'une économie mondiale en expansion et d'une population croissante. L'augmentation des émissions ralentit mais ne culmine pas avant 2040". Autrement dit, et contrairement aux préconisations du GIEC, non seulement les émissions ne diminuent pas, mais elles augmentent de près de 30%.

Dans un autre scénario, qui s’appuie sur la mise en œuvre de politiques de réduction des gaz à effet de serre, la consommation de pétrole passerait de 4191 Mtep en 2025 à 4481 Mtep en 2040. La demande d’énergie serait en partie seulement compensée par le développement de l’efficacité énergétique (c’est-à-dire une moindre consommation pour un service rendu identique) et le développement d’énergies alternatives.

Les gouvernements ont la responsabilité la plus claire d'agir et ont la plus grande marge de manœuvre pour façonner l'avenir, AIE

Un nouveau scénario, intitulé développement durable, est présenté dans le rapport 2019. Il prend en compte les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat (une augmentation de la température limitée à 2 degrés). Le rapport note : "Pour que cela se produise, nous avons besoin d'un leadership fort de la part des décideurs, car les gouvernements ont la responsabilité la plus claire d'agir et ont la plus grande marge de manœuvre pour façonner l'avenir.”

Une reprise de la demande de pétrole en 2021

Au cours de la crise sanitaire, la demande mondiale en énergies fossiles a sensiblement décru. Cette chute de la demande - liée aux restrictions de déplacements ou aux fermetures de frontières en vue de lutter contre la propagation du Covid-19 - a eu pour conséquences de faire baisser le prix du baril de pétrole aux alentours de 20 dollars. Cette tendance s'inverse en 2021. La reprise économique mondiale, notamment portée par les réouvertures des frontières et à la reprise des vols aériens, augmente le niveau de la demande en pétrole. Cette demande a quasiment retrouvé son niveau d’avant crise. Si bien que le prix du baril du Brent est remonté à près de 80 euros en novembre 2021. 

Le rapport Net Zero by 2050 de l’AIE publié en juin 2021 met l’accent sur la nécessité de contrôler cette croissance de la demande dans l’objectif de maîtriser les émissions de gaz à effet de serre. Le rapport propose des mesures concrètes pour limiter le réchauffement climatique entre 1,5 et 2 degrés à l’horizon 2100. Ces mesures sont fondées sur l’instauration d’un nouveau modèle énergétique fondé sur les énergies renouvelables et le nucléaire.

L’AIE reconnaît que des politiques énergétiques ambitieuses en termes de réduction des gaz à effet de serre ont été mises en place dans un certain nombre de pays. L’ensemble de ces pays représente 70% de la production de gaz à effet de serre. Cependant pour l’AIE, même si les objectifs étaient respectés, ils conduiraient à un réchauffement de la température du globe de l’ordre de 2,1 degrés en 2100, ce qui est insuffisant pour l’Agence. En outre, les politiques mises en place ne sont pas encore appliquées pleinement.

En France par exemple, les objectifs fixés pour 2030 sont ambitieux mais pourraient ne pas être atteints compte tenu de l’état actuel des dispositions légales en vigueur. L’AIE a remis à la ministre de la transition écologique un rapport spécifiquement consacré à la politique énergétique de la France le 29 novembre 2021. Ce rapport propose d’augmenter la part des énergies solaires et éoliennes dans le mix énergétique français dès les années 2020-2030 ainsi que l’énergie nucléaire afin de répondre à la demande en électricité.