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© Serge Ottavia - CC-BY-SA

Le nucléaire civil : quelle part dans l'énergie de demain ?

Temps de lecture  12 minutes

Par : La Rédaction

En 2025, 68% de l'électricité produite en France est d'origine nucléaire. Elle repose cependant en grande partie sur des centrales vieillissantes. La transition énergétique est engagée pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Dans ce cadre, faut-il relancer la construction de nouveaux réacteurs ? La réponse fait débat.

Depuis 1945, année de création du commissariat à l’énergie atomique (CEA), le nucléaire s’est progressivement imposé en France comme le premier mode de production d’électricité. Le parc de centrales nucléaires s‘est étendu et s’est renouvelé notamment à partir de 1973 avec la construction de centrales de deuxième génération.

Panorama du nucléaire civil

Le parc nucléaire

La filière nucléaire représente aujourd’hui 220 000 emplois en France répartis dans 2 500 entreprises, constituant la troisième filière industrielle derrière l’aéronautique et l’automobile.

Le parc actuel est constitué de 57 réacteurs en service répartis sur 18 centrales. Ils sont tous de deuxième génération (technologie REP), excepté le réacteur de troisième génération dit "EPR" (European pressurized Reactor) de Flamanville (Manche). Deux réacteurs situés à Fessenheim (Alsace) sont à l’arrêt depuis 2020.

Les réacteurs en activité sont classés selon leur puissance en mégawatts (MW) et leur évolution technologique :

  • 32 réacteurs d'environ 900 MW ;
  • 20 réacteurs d'environ 1 300 MW ;
  • 4 réacteurs d'environ 1 450 MW ;
  • 1 réacteur d'environ 1 650 MW.

L'EPR de Flamanville doit offrir un niveau de sécurité et un rendement de production électrique accrus. Initialement prévue pour 2012, sa mise en service, régulièrement repoussée en raison de difficultés techniques, a été autorisée en 2024.
Son coût de construction, évalué à 3,3 milliards d’euros au lancement du projet, est estimé à 23,7 milliards d'euros par la Cour des comptes dans un rapport publié en 2025.

En 2024, la production nationale d’électricité de source nucléaire s’élevait à 364,39 TWh, situant la France au troisième rang mondial derrière les États-Unis avec 781,95 TWh et la Chine avec 417,52 TWh (source : Agence internationale de l'énergie atomique - AIEA). 

En 2025, la filière nucléaire a produit 68,1% de la production totale d'électricité en France, ce qui représente la part la plus élevée dans le monde.

Les acteurs de la filière nucléaire française

Les principaux acteurs de la filière nucléaire civile se répartissent entre trois secteurs :

  • les fournisseurs : Orano (ex Areva) et Framatome pour le combustible uranium et la construction des centrales, Bouygues et Vinci pour les matériaux non nucléaires et GE (ex Alstom Power) pour la conception et la construction des équipements assurant la transformation de la vapeur en électricité ("îlots conventionnels") ;
  • les exploitants : EDF, société à capitaux publics détenue à 80% par l'État, et le commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) pour la recherche et le développement ;
  • les organismes de contrôle : l’autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) organisme indépendant et EDF pour la maintenance et l’examen régulier des centrales.

Un niveau de contrôle supplémentaire est effectué par l'Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) placée sous l’égide de l’ONU et chargée d'"assurer un usage sûr et pacifique des technologies et des sciences liées au nucléaire".

Quel approvisionnement en uranium ?

La dernière mine d'uranium exploitée en France a fermé en 2001. Orano exploite le minerai d'uranium au Canada, au Kazakhstan, en Mongolie et en Namibie (Orano a été exproprié de ses mines au Niger en 2025).

La consommation d’EDF pour le parc français représente environ 8 000 tonnes d’uranium naturel par an, soit environ 13% de la consommation mondiale qui s’élève à environ 59 000 tonnes. Pour renforcer sa sécurité d’approvisionnement, EDF dispose de stocks importants d’uranium. Ces stocks permettent d'assurer un fonctionnement des réacteurs nucléaires sur plusieurs années et limitent les risques de rupture d'approvisionnement.

Le coût du nucléaire

L'évaluation du coût du nucléaire diffère selon les éléments pris en compte et les méthodes de calcul. Le coût réel de production doit intégrer plusieurs paramètres :

  • le coût du démantèlement des centrales en fin de vie (bien qu’il soit intégré dans la budgétisation des centrales depuis 2015) ;
  • le coût de la gestion des déchets radioactifs qui inclut la création de nouveaux sites de stockage pour faire face à la saturation des sites existants ;
  • le coût du maintien en activité des centrales de deuxième génération dont l'âge moyen est supérieur à 30 ans.

Dans la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) 2019-2028, le coût du nucléaire est estimé en moyenne à 32-33 euros par MWh en tenant compte du programme du Grand Carénage. Ce coût n'intègre pas les coûts de démantèlement et de gestion des déchets. Ces coûts sont réputés couverts par des actifs dédiés déjà constitués par les exploitants nucléaires.

Qu'est-ce le programme Grand Carénage ?

Conduit par EDF depuis 2014, le programme Grand Carénage vise à améliorer la sûreté et à poursuivre le fonctionnement des réacteurs du parc nucléaire au-delà de 40 ans. Estimé en 2015 à 55 milliards d'euros, il a été optimisé et il a été réévalué à 49,4 milliards d'euros courants en octobre 2020. 

Une rapport de la Cour des comptes évalue le coût complet du parc nucléaire sur la période 2011-2025 à 61,6 €/MWh, en intégrant l'ensemble des dépenses de fonctionnement et de fin de vie des réacteurs ainsi que l'investissement initial amorti et rémunéré sur l'ensemble de la durée de vie du parc.

La commission de régulation de l’énergie (CRE), qui fixe les tarifs régulés de l’électricité, retient un coût complet du nucléaire de 60,3 €/MWh pour la période 2026-2028 et l'évalue à 63,4 €/MWh pour la période 2029-2031 dans son rapport sur l'évaluation des coûts de production de l'électricité des centrales nucléaires.

Quel avenir pour le nucléaire français ?

Depuis les années 70, le choix du nucléaire comme source d’énergie électrique suscite des controverses liées aux risques que comporte l'exploitation de l'énergie nucléaire. L'exposition à la radioactivité peut avoir des conséquences graves sur les populations et sur l'environnement.

Les accidents de Tchernobyl et de Fukushima ont amené certains pays à revoir leur politique en matière énergétique et à renoncer au nucléaire.

En France, la loi du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte (LTECV) a instauré un plafond de la puissance installée (63,2 GW), conditionnant la mise en service de nouveaux réacteurs à l'arrêt préalable de réacteurs plus anciens. La loi fixe également un objectif de réduction de la part du nucléaire dans la production d'électricité (50%). 

Si l'énergie nucléaire est une énergie décarbonée, elle n'est pas renouvelable car elle utilise l'uranium comme combustible. La PPE 2019-2028, qui visait une part de 50% d’électricité nucléaire dans le mix électrique, prévoyait la fermeture de 14 réacteurs nucléaires. La PPE 2026-2035 supprime l’objectif de fermeture de réacteurs nucléaires avant leur fin de vie et compte poursuivre l’exploitation des réacteurs existants pour leur permettre de fonctionner après cinquante ou soixante ans d’exploitation.

Au-delà du débat sur le recours ou non à l’atome pour la production d'électricité, trois grandes problématiques émergent sur l’état actuel du nucléaire :

  • le maintien en fonctionnement des réacteurs mis en service depuis plus de 40 ans. Si, selon la Société française d'énergie nucléaire (SFEN), il n’y a pas d’obstacle théorique au maintien en fonctionnement d’une centrale au-delà de 40 ans, l’option du prolongement de la vie d’un réacteur induit un niveau de sécurité supplémentaire. C’est l'ASNR qui autorise ou non son prolongement. En décembre 2024, la moyenne d’âge des réacteurs est de :
    • 42 ans pour les 32 réacteurs de 900 MW ;
    • 37 ans pour les 20 de 1300 MW ;
    • 27 ans pour les 4 de 1450 MW. 
  • le démantèlement des réacteurs qui ne sont plus exploités. Selon le rapport annuel 2025 de l'ASNR, à la fin de l’année 2024, 36 installations nucléaires (soit environ un quart des installation nucléaires de base - INB) sont définitivement arrêtées ou en cours de démantèlement. Ces installations sont très variées (réacteurs électronucléaires, réacteurs et laboratoires de recherche, usines...) et les enjeux du démantèlement diffèrent d’une installation à l’autre.
    Depuis la loi LTECV, toute installation à l’arrêt depuis au moins deux ans (cinq ans dans certains cas d’exception) doit cesser définitivement son activité et être démantelée. La décision de démantèlement fait alors l’objet d’un décret public de l’ASNR fixant les différentes étapes et la date d’achèvement du démantèlement. Cette étape doit être intégrée dès la conception des installations et son coût provisionné par l’exploitant.
    Le démantèlement des centrales de première génération est toujours en cours. Prévue initialement à l’horizon 2036, la fin du démantèlement de ces centrales devrait être reportée en raison de difficultés notifiées dans un rapport sur le démantèlement des installations nucléaires publié en mars 2020 (sécurisation du personnel travaillant au démantèlement, difficulté de garantir un assainissement total des sites après démantèlement...).
  • la saturation des sites de stockage pour les déchets radioactifs.

Quelle part pour le nucléaire dans le nouveau mix énergétique ?

 

 

Pour lutter contre le changement climatique, la PPE vise une baisse des consommations d’énergie et une augmentation de la production des énergies bas-carbone. L’objectif est de passer d’un mix énergétique constitué d’environ 60% d’énergies fossiles importées en 2023 à un mix énergétique constitué d’environ 60% d’énergies bas carbone en 2030.

Pour atteindre les objectifs de neutralité carbone à l’horizon 2050 et réduire le recours aux énergies fossiles, le recours à l’énergie électrique va forcément s’accroitre, qu’elle soit produite par les énergies renouvelables ou d’origine nucléaire.

Six scénarios de transition énergétique ont été élaborés par le Réseau de transport d’électricité (RTE) dans une étude intitulée "Futurs énergétiques 2050".
Certains scénarios, comme le recours exclusif à des énergies renouvelables ou la prolongation au-delà de 60 ans des réacteurs, sont jugés trop "lourds technologiquement" pour permettre d’atteindre les objectifs de neutralité carbone en 2050. Pour RTE, il est impossible d'atteindre la neutralité carbone sans un développement significatif des énergies renouvelables. Dans le même temps, se passer de nouveaux réacteurs nucléaires impliquerait des rythmes de développement des énergies renouvelables plus rapides que ceux des pays européens les plus dynamiques. 

La relance de la filière nucléaire

À plusieurs reprises, le président de la République s'est déclaré favorable à la conservation d'une filière nucléaire et à la construction de nouveaux réacteurs. La France a milité, auprès de la Commission européenne, afin que l'énergie nucléaire soit classée comme une énergie durable dans la taxonomie verte européenne. Dans son discours du 9 novembre 2021, Emmanuel Macron a annoncé la construction de nouveaux réacteurs nucléaires.

Dans le Plan France 2030 et dans la PPE, le gouvernement s’est positionné en faveur du développement de réacteurs nucléaires de petite taille (Small modular reactor ou SMR). Ces réacteurs se caractérisent par leur faible puissance et par leur construction modulaire standardisée en usine. Leur production électrique, plus flexible que celle des grands réacteurs, pourrait s'insérer dans un système électrique contraint par l'intermittence des énergies renouvelables. La technologie n'est cependant pas prête. La PPE prévoit la réalisation d'études pour évaluer le potentiel de ces technologies et de développer les compétences.

La PPE 2026-2035 acte la relance importante du nucléaire avec la poursuite d’exploitation des réacteurs existants jusqu’à 60 ans voire au-delà et la construction de nouveaux réacteurs EPR2.

Dans un rapport consacré à la filière EPR, la Cour des comptes juge cependant nécessaire de confirmer les gains techniques et financiers de cette technologie avant de décider la construction de nouveaux réacteurs.

La PPE annonce l'engagement du programme de travaux visant à augmenter la puissance disponible et la production annuelle des réacteurs existants (grâce, par exemple, à l’optimisation ou au remplacement de certaines pièces).
Elle confirme le programme de construction de six réacteurs nucléaires de type EPR2 et vise le lancement d’au moins un prototype de petit réacteur nucléaire innovant à l’horizon de l’année 2030. Elle confirme la stratégie française de traitement et de valorisation des combustibles nucléaires usés.