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Le taux de l'épargne nationale en France est-il suffisamment élevé ?

Temps de lecture  13 minutes

Par : La Rédaction

Le taux d'épargne des ménages français est au plus haut. Avec plus de 18% en 2025, il est nettement au-dessus de sa moyenne depuis 1950. Mais l'épargne des ménages n'est qu'une partie de l'épargne nationale. Quel est le taux d'épargne nationale globale ? Et a-t-on finalement suffisamment d'épargne en France ?

Qu'est-ce que l'épargne nationale ?

L'épargne, c'est-à-dire la part de revenu qui n'est pas consommée, est un facteur indispensable au développement économique. Tous les agents économiques, les ménages, les entreprises et l'État (et ses administrations) peuvent épargner. Ensemble, ils constituent l'épargne nationale. Lorsqu'elle est rapportée au produit national brut, on obtient le taux d'épargne nationale globale. 

Il faut distinguer de cette épargne celle de la Nation dans son ensemble. Elle se lit dans la balance des paiements courants. Si elle est excédentaire, dans ce cas, le pays produit davantage qu'il ne consomme et investit, il dégage ainsi un épargne qu'il peut placer à l'étranger. À l'inverse, si la balance des paiements courants est déficitaire, le pays vit au-dessus de ses moyens et c'est l'étranger qui est prêteur net vis-à-vis du pays pendant l'année écoulée.

Une épargne des ménages de plus en plus abondante…

L'épargne des ménages français a augmenté ces dernières années. Au premier trimestre 2025, leur patrimoine financier s'établit à 6 596 milliards d'euros. C'est environ 40% du patrimoine total des Français, le reste est principalement constitué de l'immobilier. 

Depuis la crise du Covid-19, les ménages français épargnent davantage. Leur taux d'épargne est de 18,4% au troisième trimestre 2025 selon l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) – plus de 3 points de pourcentage de plus qu'avant le Covid-19. La hausse concerne surtout l'épargne réglementée et l'assurance-vie. Si les ménages français épargnent plus que la moyenne de la zone euro (18% contre entre 15% en 2025), la hausse du taux d'épargne s'observe également dans d'autres pays européens.

 

Les Français privilégient deux critères : la sécurité et la liquidité (livrets réglementés et assurance-vie en fonds euro). Ils adoptent une répartition équilibrée entre :

  • un tiers en dépôts bancaires (2 127 milliards d'euros) ;
  • un tiers de produits d'assurance (2 245 milliards d'euros) ;
  • un tiers de détention d'entreprises (2 167 milliards d'euros).

L'épargne des ménages est donc au service des besoins de financement des ménages eux-mêmes (crédits), des entreprises (prêts bancaires, obligations, achat d'actions...) et de l'État (achat de la dette publique). Sa rentabilité, conséquence de la nette préférence des Français pour des placements surs et liquides, est assez faible.

… qui contraste avec celle des entreprises et de l'État

La manne d'épargne du côté des ménages ne trouve pas son équivalent ni du côté des entreprises, ni de l'État : 

  • le taux d'épargne des sociétés non financières recule et leur profitabilité est en retard ;
  • la situation financière de l'État se dégrade depuis les années 1960, le solde budgétaire est déficitaire en continu depuis 1975.

À la différence des ménages, les entreprises ont structurellement un besoin de financement : l'épargne qu'elles dégagent ne suffit pas à satisfaire leurs dépenses d'investissement. Leur épargne provient de leur bénéfice : il correspond à la part du bénéfice non distribuée aux actionnaires ou propriétaires. Cette partie, nommée autofinancement, est passé depuis 1998 de 121% à 86% en 2025 chez les entreprises françaises.

Si certaines entreprises françaises sont très rentables, notamment celles tournées vers l'international, ce n'est pas le cas de la majorité : en moyenne, le taux d'épargne des sociétés non financières baisse et elles enregistrent un retard de rentabilité 

  • sur l'année 2025, le taux d'épargne des sociétés non financières recule à 18,7% de la valeur ajoutée (et même 17,3 au dernier trimestre 2025) contre 20-22% sur la décennie 2013-2023. Selon l'Insee, les mesures de hausse d'impôts affectant les entreprises contribuent à cette baisse. Un autre facteur est le versement important de dividendes ;
  • la trésorerie des entreprises s'érode progressivement depuis la crise du Covid-19 ;
  • la part des profits bruts (en pourcentage de la valeur ajoutée brute) des sociétés non financières, à 31%, est inférieur à la moyenne des pays de la zone euro (39% au troisième trimestre 2025).

Quant à l'État, il n'arrive plus à dégager des excédents significatifs. Le dernier excédent supérieur à 1% du PIB date de 1961. Depuis, le budget de l'État se dégrade et des déficits (au sens de Maastricht) sont devenus la norme, avec des points bas de plus en plus importants : -2,9% en 1975, -6,4% en 1993, -7,2% en 2009, -9% en 2022. L'État est alors obligé de s'endetter massivement : depuis 2020, la dette publique dépasse le PIB (au troisième trimestre 2025, elle s'établit à 117,4% du PIB). Pour 2026, la charge budgétaire de cette dette est prévue à près de 60 milliards d'euros (environ 2% du PIB).

 

Cette dégradation concerne aussi les comptes sociaux : le budget agrégé des régimes obligatoires de sécurité sociale est en déficit depuis vingt ans (entre 15 et 20 milliards d'euros chaque année). Ni pour l'État, ni pour es comptes sociaux, la situation ne s'est améliorée récemment : en 2025, le déficit public est pour la troisième année consécutive supérieur à 5%, le déficit des comptes sociaux a doublé entre 2023 et 2025.

Au deuxième trimestre 2025, la dette publique s'établit à 3 416,3 milliards d'euros. L'épargne des ménages est estimée à 6 600 milliards d'euros (deuxième trimestre 2025) : c'est presque exactement le double de la dette publique.

La France a-t-elle un taux d'épargne nationale élevé ?

Les économies des ménages, des entreprises, de l'État et ses administrations forment ensemble l'épargne nationale. Le taux d'épargne nationale varie considérablement entre les pays et selon le contexte économique. L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) publie annuellement le taux d'épargne nationale nette (l'épargne brute est diminuée des amortissements, c'est-à-dire des sommes destinées à renouveler les équipements existants).

 

En 2024, au sein des pays-membres de l'OCDE, ce taux varie entre 21,8% pour le Chili et -2,2% pour la Grèce. La France a un taux d'épargne national plutôt faible (3,1%, une baisse de 50% sur 20 ans), contre 7% en Allemagne ou même 17,5% au Danemark. Dans des pays comme l'Allemagne, il est porté non seulement par un taux d'épargne des ménages encore plus élevé qu'en France, mais surtout par des excédents commerciaux.

La hausse du taux d'épargne des ménages en France a donc été insuffisante pour compenser les performances des entreprises et de celles l'État. Cette situation ne devrait pas s'améliorer dans un avenir proche. L'État est loin de dégager des excédents et les facteurs qui ont contribué à la hausse récente du taux d'épargne des ménages (hausse des revenus financiers, inflation) devraient s'atténuer à court et moyen terme. Un recul du taux d'épargne des ménages est donc possible à court terme, sauf s'il est compensé par le motif "d'épargne de précaution" : en février 2026, la Cour des comptes a réitéré ses interrogations quant à la soutenabilité des finances publiques.

Cette baisse du taux d'épargne des ménages est en cours : au quatrième trimestre 2025, il n'est plus de 17,9%, contre 18,7 au deuxième trimestre. Si le taux d'épargne recule et si les ménages consomment davantage, cela pourrait redynamiser les recettes de la TVA. Ce sera une bonne nouvelle pour les finances publiques, car depuis 2023 les recettes issues de la TVA, principale ressource financière de l'État, sont plus faibles que prévues au regard de la croissance et du taux d'inflation.

La France est-elle en excédent ou en manque d'épargne ?

Pour savoir si un pays manque ou pas d'épargne, il faut regarder la situation financière de la Nation dans son ensemble. L'analyse de la balance des paiements permet de donner une réponse. 

Cette balance mesure les transactions (banques, entreprises, ménages, administrations publiques) entre les résidents et les non-résidents. Elle se divise en transactions courantes (notamment échanges de biens) et transactions financières. Le solde des dernières (il s'agit d'un flux et non pas d'un stock) représente la contrepartie des transactions courantes. Les transactions financières (investissements directs, investissements de portefeuille, instruments financiers dérivés, avoirs de réserve...) résultent des opérations financières des acteurs économiques résidents avec l'étranger. "Le solde des transactions courantes indique l’aptitude de notre économie à équilibrer ses échanges avec les autres pays" comme le rappelle la Banque de France

La position extérieure nette, quant à elle, représente, "le patrimoine ou l'endettement net des Français (des résidents) vis-à-vis du reste du monde". À la différence du solde la balance des paiements, il s'agit d'un stock : le stock d'actifs financiers et non financiers détenus par les résidents d'un pays à l'étranger, moins les passifs (ce qui est détenu par les non-résidents dans le pays). 

"Lorsque la position extérieure est négative, cela signifie que les Français ont reçu davantage de capitaux de l'étranger (sous forme d'endettement ou d'investissements en capital principalement) qu'ils n'y ont investi." poursuit la Banque de France. La position extérieur nette donne donc un aperçu de la richesse ou de l'endettement net d'un pays vis-à-vis de l'extérieur et permet d'avoir une idée si un pays manque ou pas d'épargne.

Un solde des transactions courantes qui s'améliore

En 2024, le solde du compte des transactions courantes de la France s'est établi à +2,7 milliards d'euros. Ce chiffre marque un retour à l'excédent après plusieurs années de déficit. L'amélioration s'explique notamment par la réduction du déficit commercial (grâce à la baisse de la facture énergétique et au redressement des échanges de biens industriels) et par la progression de l'excédent des services, en particulier dans les secteurs des services aux entreprises et des assurances. 

Mais cet excédent est faible, il est de 0,1% du PIB, insuffisant pour compenser les déficits des années précédentes. L'Allemagne, excédentaire depuis 2000, a enregistré en 2024 un excédent de 5,8% du PIB. L'année 2025 marque le retour du déficit en France : en décembre 2025, en cumul sur 12 mois, le solde des transactions courantes s'établit à -12,5 milliards d'euros (environ -0,4% du PIB).

 


Une position extérieure nette négative qui a doublé sur dix ans

La position extérieure nette (PEN) de la France, quant à elle, est débitrice depuis 2003. La France dépend donc de plus en plus de l'épargne apportée par les non-résidents. En 2024, la PEN s'accumule à -670 milliards d'euros selon les données de la Banque de France, ce qui correspond à -22,9% du PIB. Cela signifie que les engagements financiers de la France (son passif) vis-à-vis du reste du monde dépassent les actifs détenus par les résidents français à l'étranger de 670 milliards d'euros. La France est donc endettée après du reste du monde. 

Cette PEN négative résulte aussi de la structure des engagements et des créances de la France : 

  • les engagements viennent surtout de l'importante détention de dette publique française par des investisseurs étrangers : les investissements de portefeuille enregistrent en 2024 un déficit de -1 073 milliards d'euros (après -1 281 milliards d'euros en 2023) ;
  • les créances représentent majoritairement des investissements de multinationales françaises à l'étranger, son stock est positif : 568 milliards d'euros en 2024 (+3,5% par rapport à 2023). "Les entreprises multinationales françaises ont plus investi à l'étranger que les multinationales étrangères en France." note le Centre d'études prospectives et d'informations internationales (CEPII).

De cette structure découle un avantage pour la France, car les engagements en actions étrangères et en particulier en investissement direct étranger, IDE (détenus par les résidents) sont plus rémunérateurs que les titres de dette publique détenus par les étrangers : "En 2024, le rendement apparent des IDE français était en moyenne de 6% contre seulement 2,4% pour les investissements de portefeuille", selon le CEPII qui poursuit : "Malgré sa position débitrice, la France continue de percevoir plus de revenus d'investissement qu'elle n'en verse, grâce à la structure particulière de ses actifs et passifs, notamment la détention de sa dette publique par des investisseurs étrangers."

 

La Banque de France rappelle que la PEN est sensible aux évolutions boursières et de celles du taux de change. La France a certes réduit sa PEN en 2024 (-22,9% du PIB) par rapport à celle de 2023 (-31,9%), mais "cette amélioration s'explique principalement par des effets de valorisation favorables, qui résultent presque intégralement de la hausse des prix d'actifs et plus marginalement de la dépréciation de l'euro, lesquels ont davantage bénéficié aux avoirs détenus par les résidents qu'aux engagements envers les non-résidents." 

Tout ralentissement, voire baisse de la valorisation des marchés financiers mondiaux, combiné au maintien prévisible de besoins importants pour financier déficits et dette publics, risque ainsi d'alourdir la position débitrice de la France vis-à-vis du reste du monde. Pour 2025, avec un solde négatif de la balance des paiements courants, la PEN continue à se dégrader (-827 milliards d'euros au troisième trimestre de 2025).