"Le champ des règles est un champ de ruines" : fin du traité New Start entre Russie et États-Unis qui endiguait la prolifération nucléaire, appétits impérialistes, loi du plus fort réaffirmée… Face à ce constat, Emmanuel Macron a présenté, dans un discours prononcé le 2 mars 2026 à l'île Longue, une "évolution majeure" de la doctrine nucléaire française.
Il y a encore quelques mois, la doctrine nucléaire française, théorisée dans le Livre blanc de 1994 autour de la notion d'autonomie stratégique, se pensait en doctrine exclusivement nationale, même si le président de la République a de nombreuses fois appelé de ses vœux une autonomie stratégique européenne, pensée à 27.
Dissuasion avancée et intérêt des alliés
L'évolution de la doctrine nucléaire française en dissuasion avancée se pense désormais dans la profondeur du continent européen, puisque "nos intérêts, s'ils couvrent le territoire hexagonal et ultramarin, ne peuvent se confondre avec le seul tracé de nos frontières nationales".
Huit pays européens ont accepté un partenariat dans le cadre de la dissuasion nucléaire française : la Grande-Bretagne, l'Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark.
Des discussions sont en cours avec d'autres pays. Cette convergence stratégique vise à "donner une réelle profondeur à la défense de notre pays".
Une déclaration franco-allemande
Dans une déclaration conjointe du Président Macron et du Chancelier Merz du 2 mars 2026, la France et l'Allemagne annoncent la mise en place d'un groupe de pilotage nucléaire de haut niveau. L'Allemagne participera aux exercices nucléaires français dès 2026. "La France et l’Allemagne renforceront également leur capacité, en tant qu’Européens, à gérer l’escalade sous le seuil nucléaire, en particulier dans les domaines de l’alerte avancée, de la défense aérienne et des frappes de précision en profondeur."
La dissuasion avancée s'inscrit dans une logique d'épaulement stratégique. Par épaulement stratégique, il faut entendre :
- alerte avancée pour détecter les menaces ;
- défense aérienne pour s'en prémunir ;
- frappe dans la profondeur pour contrer et agir sur le plan offensif.
Les capacités conventionnelles d'épaulement sont le second pilier de la défense française. Emmanuel Macron souligne toutefois "le manque criant de capacités d'épaulement en Europe". Les nouveaux partenariats dans la doctrine nucléaire française visent à s'appuyer sur un épaulement conventionnel européen.
Les partenaires pourront participer aux exercices de dissuasion, notamment dans le cadre de leurs capacités d'épaulement :
- signalement, y compris au-delà des frontières strictes de la France ;
- participation conventionnelle de forces alliées aux activités nucléaires ;
- déploiement de forces stratégiques chez les alliés.
Cette dispersion sur le territoire européen, à la manière d'un archipel de forces, compliquera le calcul des adversaires et donnera à cette dissuasion avancée beaucoup de valeur.
Le président de la République insiste sur le fait que la France conservera dans le cadre de cette dissuasion avancée son entière souveraineté en matière de nucléaire : "La chaîne de commandement est d'une clarté totale et la décision ultime revient au seul président de la République […]. Il n'y aura aucun partage de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre. En vertu de notre Constitution, elle appartient au seul président de la République comptable devant le peuple français."
La dissuasion avancée est un effort distinct mais complémentaire de l'effort nucléaire de l'OTAN.
Dissuasion avancée et augmentation du nombre de têtes nucléaires
Depuis les années 1980, la France a abandonné tout concept d'emploi tactique des armes nucléaires pour se concentrer sur un arsenal stratégique : "Pour être libre, il faut être craint, et, pour être craint, il faut être puissant." La dissuasion nucléaire "est et doit demeurer un intangible français".
Mais la dissuasion doit évoluer : sur le plan du partenariat européen, mais aussi, dans cette période de rupture, via un "durcissement du modèle".
Emmanuel Macron a donc décidé d'augmenter le nombre de têtes nucléaires. Mais, contrairement à ce qui a pu être fait par le passé, la France n'en communiquera plus le nombre.
L'essentiel n'est pas de se lancer dans une course aux armements ou de "prétendre entrer dans une coûteuse surenchère", selon le président de la République. Tout adversaire ou groupe d'adversaires ne peut entrevoir la possibilité d'une quelconque frappe à l'encontre de la France sans la certitude de se voir infliger des dommages dont ils ne pourraient se relever.
Si les textes sur la prolifération nucléaire ont pris fin, le président rappelle que les Européens doivent reconstruire un corpus de règles, mais à partir de leurs intérêts de sécurité et de ceux du continent européen.