De Francfort à Washington, en passant par Londres, les grandes banques redéfinissent cette semaine leur politique monétaire. Les turbulences géopolitiques au Moyen-Orient et la nouvelle crise pétrolière planent sur leurs décisions. La Banque centrale européenne (BCE), réunie le 19 mars 2026 à Francfort, a décidé de maintenir à 2% son taux principal, celui du taux de dépôt, qui rémunère les sommes placées par les banques et les autres établissements auprès d'elle.
Éviter le spectre de 2022 avec son choc inflationniste
C'est pour la sixième fois consécutive depuis juin 2025 que la BCE maintient son taux à 2%. Ce taux est toujours jugé suffisamment neutre pour l'économie, c'est-à-dire qu'il ne freine ni ne stimule l'activité économique. Dans sa conférence de presse, la présidente de la BCE a réaffirmé décider "en fonction des données", "réunion après réunion".
L'évolution de l'inflation semble toutefois prendre un autre tournant. En février 2026, le taux d'inflation en zone euro est légèrement remonté à 1,9% après 1,7% en janvier 2026, son niveau le plus faible depuis quatre ans. En France, il est passé de 0,4% à 1,1% en février. C'est toujours faible, mais les anticipations d'inflation remontent. La raison principale provient de la forte hausse des cours du pétrole depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient : en quelques jours ceux-ci ont bondi de plus de 50%.
Un scénario semblable avait conduit en 2022, dans le sillage du début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, à un choc inflationniste historique (10,6% sur un an atteint en octobre 2022) que la BCE avait qualifié au début de "transitoire".
Comment le prix du pétrole influence-t-il l'inflation ?
La corrélation entre les cours du pétrole et le taux d'inflation est depuis longtemps étroite. Encore en 2018, la Banque de France estimait qu'"une hausse de 10 euros du prix du pétrole augmente les prix à la consommation de 0,4% en zone euro et en France".
Ce lien s'est néanmoins affaibli, principalement pour trois raisons :
- le processus de production utilise moins de pétrole ;
- le passage progressif de la production manufacturière au secteur des services (ces derniers dépendent moins du pétrole) ;
- l'évolution du marché énergétique avec l'essor des énergies renouvelables.
Mais l'influence du prix du pétrole sur l'inflation est loin d'avoir disparue : elle se manifeste d'abord dans les coûts de transport, puis dans les produits fabriqués à partir de la pétrochimie, en particulier les plastiques, mais aussi les engrais et donc au final sur les produits alimentaires.
Une hausse des prix du pétrole est donc toujours inflationniste et pèse sur les performances économiques. Une étude de la Banque de France du 29 avril 2025, portant sur la période 2000-2019, montre qu'une hausse des prix du pétrole réduit la productivité et fait augmenter la probabilité de défaut des entreprises.
- Une production moins gourmande en pétrole ;
- Une croissance du secteur tertiaire, moins dépendant du pétrole ;
- Un essor des énergies renouvelables.
Comment la BCE peut-elle réagir ?
Dans une vidéo publiée le 16 mars 2026, la Banque des règlements internationaux (BRI) qui conseille les banques centrales du monde entier, a souligné l'importance pour les banquiers centraux de communiquer avec clarté et sans précipitation dans un environnement de plus en plus incertain, tout en se préservant toutes les options d'action.
Pour que la BCE agisse par une hausse de ses taux pour contrer l'inflation, trois conditions doivent être réunies :
- l'inflation s'enracine ;
- les effets de seconds tours, notamment les revendications salariales, se dessinent ou sont avérées ;
- les prix des biens augmentent durablement.
Pour l'instant, la BCE manque encore de recul pour voir dans ses projections s'exprimer l'ampleur de la forte hausse des prix de l'énergie. Tout dépendra de la durée du conflit entre l'Iran, les États-Unis et Israël et aussi de la manière avec laquelle les bateaux (chargés de pétrole, de gaz, de souffre...) pourront ou non emprunter le détroit d'Ormuz.
Mais force est de constater qu'outre un certain retournement de l'inflation :
- les taux d'intérêt, notamment ceux à long terme, ont déjà commencé à remonter, y compris pour les Trésor français, ce qui va alourdir la charge de la dette ;
- l'euro a commencé à s'affaiblir à nouveau face au dollar qui retrouve sa valeur de refuge, un affaiblissement de l'euro rendant les importations plus chères.
La BCE a donc revu à la hausse son scénario d'inflation de décembre 2025 qui prévoyait pour 2026 et 2027 un léger passage de l'inflation au-dessous de 2%.
En même temps, la situation n'est pas identique à celle de 2022 : l'économie de 2026 est loin d'être dans la dynamique post-pandémique qui, à elle seule, était un facteur d'inflation. Les perturbations géopolitiques peuvent donc cette fois-ci davantage se faire ressentir sur la croissance que sur l'inflation, notamment si le conflit pèse sur les chaînes d'approvisionnement mondiales et sur des secteurs tels que le tourisme.