L’Europe face aux images et aux mécanismes des migrations

Depuis 2015, l’Union européenne a été confrontée à un afflux de migrants sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Quel a été l'effet des images des migrants auprès des Européens ? Que fait l'Union pour lutter contre les réseaux de passeurs ? Comment s'organisent les migrants une fois arrivés en Europe ? Eléments de réponse.

Par  Christophe Bertossi - chercheur (HDR) et directeur du Centre migrations et citoyennetés de l'Ifri

9 minutes

Pourquoi les images récentes de migrants tentant de gagner l’Europe ont-elles autant frappé les esprits ?

Vous avez raison de souligner l’importance des images tant la migration est avant tout une question qui mobilise les impressions et les émotions. Les images des clôtures forcées dans les enclave espagnoles de Ceuta et Melilla comme celles des longues cohortes d’hommes, de femmes et d’enfants remontant de Grèce vers la Hongrie par la route des Balkans, ou encore celle d’Alan Kurdi, cet enfant de trois ans échoué sur une plage turque, ont suscité de vifs débats. 

Chacune de ces images a frappé les esprits, avec des émotions contradictoires, que ce soit pour appeler à renforcer l’efficacité des barrières ou pour prendre conscience que les frontières sont meurtrières aussi pour des familles et pour des enfants. Ces images sont fortes, ce sont elles qui nourrissent l’essentiel du débat médiatique et de la réflexion politique. 
 

Les perceptions ne correspondraient alors pas à la réalité ?

Lorsque l’on commence la discussion sur les mécanismes qui structurent les migrations, on se retrouve à devoir expliquer des éléments qui ne correspondent que très partiellement, voire pas du tout, à ce que ces images nous donnent à voir. Comment expliquer par exemple que, malgré ces images de migrants à nos frontières, l’augmentation des migrations dans le monde est assez relative, même si les routes se sont internationalisées et que les directions des flux ont changé ?

Parfois, fermer la frontière crée un « appel d’air », en précipitant des candidats au passage avant qu’il ne devienne impossible de passer.

Les images de migrants escaladant en masse les grillages à Ceuta et Melilla ne constituent pas le prélude d’une remontée massive de migrants africains vers l’Europe comme cela a été souvent affirmé. Le problème est ancien. En 2005, déjà, des images tout à fait identiques avaient frappé les esprits. Or, à l’époque, cela ne tenait pas à une vague migratoire massive remontant vers l’Europe. Le déclencheur conjoncturel avait été l’annonce par les autorités espagnoles que la clôture serait rehaussée, annonce qui avait poussé les migrants subsahariens en attente d’un passage vers l’Europe à tenter le tout pour le tout. Voilà d’ailleurs un élément contre-intuitif : parfois, fermer la frontière crée un « appel d’air », en précipitant des candidats au passage avant qu’il ne devienne impossible de passer. 

Un autre élément important à rappeler est que les migrations ne se résument pas, loin s’en faut, à une mobilité des pays du Sud vers les pays du Nord, mais elles sont aussi, pour un peu moins de la moitié, une mobilité du Sud vers le Sud. L’Afrique est un cas exemplaire de cette géographie Sud-Sud des migrations : les Africains sont en effet moins concernés par les migrations internationales que les ressortissants d’autres continents. En revanche, il est vrai qu’ils sont davantage représentés dans les déplacements forcés.

Quelle est l’efficacité des actions menées par l’Union européenne pour lutter contre les réseaux de passeurs ?

La question des filières appelle nécessairement une réponse concertée et globale, d’autant plus que la différence entre pays de départ, pays de transit et pays de destination est aujourd’hui beaucoup plus floue que par le passé. Des pays comme le Maroc, la Turquie ou, plus loin de nous, le Mexique – et j’ajouterai d’ailleurs aussi la France – sont les trois à la fois. 

Mais il faut aussi resituer ce sujet. Par définition, l’immigration irrégulière est impossible à quantifier. Nous savons néanmoins que ce qui se passe aux frontières méditerranéennes de l’Union européenne ne constitue qu’une minorité quantitative de l’immigration irrégulière vers l’Europe. 

La première source d’immigration irrégulière, c’est l’entrée avec un visa de court séjour, rapidement périmé parce que très difficile à renouveler, et qui maintient donc le migrant dans une situation de séjour irrégulier. C’est le phénomène de ce que l’on appelle en anglais les « overstayers ». 

Au moment où l’attention se portait en Méditerranée sur l’arrivée massive des migrants en provenance de la Syrie, l’Union européenne délivrait 3,4 millions de premiers titres de séjour en 2016. Or, ce sont les Ukrainiens qui constituaient la première nationalité, avec près de 600 000 titres, principalement en Pologne, et non des migrants venus du Sud. 

Il y a une autre contradiction à propos de la lutte contre les filières d’immigration clandestines. Les profits générés par ces filières dépendent en premier lieu de la difficulté du passage des frontières. Plus les voies d’accès légal pour les migrants sont restreintes, plus les migrants s’en remettent à des passeurs. La corruption est un autre élément qui peut entretenir le commerce des passeurs. La logique de sécurisation des frontières comme seule approche pour affaiblir le business des passeurs est donc inefficace. Elle peut même se montrer contre-productive.

Par exemple, Agadez, au Niger, a été pendant longtemps un carrefour important des migrations vers la Libye et la Méditerranée centrale. En 2016, le Niger a adopté un plan national pour lutter contre les migrations clandestines à destination de l’Europe, en prévoyant des peines de prison pour les passeurs. Mais en fait de passeurs, les personnes arrêtées se sont révélées être des petits entrepreneurs misant sur les transports locaux, de jeunes conducteurs, qui, avec des restaurateurs, des hôteliers, participaient à une économie locale du passage. En mettant fin à ces services commerciaux, on a obligé les migrants à prendre des routes plus dangereuses, notamment à travers le désert, et à s’en remettre aux services de mafias qui relèvent bien, elles, du grand banditisme. 

Une autre approche a consisté à essayer de décourager les candidats à la migration avant leur départ, en mettant l’accent sur la dangerosité du parcours, des passeurs, de la traversée, du séjour clandestin ensuite, etc. Mais ces campagnes de sensibilisation ne font pas le poids face aux imaginaires migratoires qui motivent les migrants et inscrivent le départ dans une stratégie à la fois personnelle et familiale, dans un projet qui est celui de toute une collectivité sociale, et qui a donc une dimension non seulement économique mais aussi symbolique et culturelle très importante. 
 

Comment s’organise le regroupement des migrants dans les différents pays de transit et d’accueil en Europe ?

Les migrations, c’est d’abord l’histoire. Des couples migratoires se sont constitués au gré des périodes de domination coloniale ou de forte influence politique entre des pays de départ et de destination. Cela explique qu’un pays comme le Royaume-Uni a connu une importante immigration, surtout à partir des années 1950 et 1960, des anciennes colonies, de ce qu’on appelait alors le « Black Commonwealth », principalement des Caraïbes et du sous-continent indien. L’immigration vers la France provient beaucoup du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest pour cette même raison. On sait moins peut-être que le premier groupe d’étrangers en France a longtemps été non pas les Algériens mais les Portugais. 

Cette longue histoire, renforcée par le besoin des économies européennes d’une force de travail importée dans les années 1960, a constitué des relations familiales d’un continent à l’autre. Ces réseaux transnationaux ont formé un sillon qui oriente jusqu’à nos jours la géographie des migrations. Pensez aux Afghans en attente d’un passage vers le Royaume-Uni à Calais. 

Dans certains cas, les migrants peuvent venir d’une même région. Parfois, ces relations se constituent d’un même village de départ vers un même village d’arrivée, comme par exemple entre certaines localités marocaines et italiennes. Le phénomène est très ancien.

La recomposition de communautés de migrants par nationalité est-elle susceptible d’attiser les tensions dans les pays d’accueil ?

On ne doit certes pas sous-estimer les problèmes liés à l’accueil de nouveaux arrivants et l’importance qu’il y a de répondre à leurs besoins. Mais il importe d’abord de conduire une réflexion sur la question même de l’accueil et de la contribution des migrants au dynamisme social et économique des sociétés d’immigration. Il y a des besoins de travail qui demeurent, et il faudrait plutôt s’interroger sur la relation entre travail et immigration qu’il reste à clarifier. 

Sur la question plus identitaire ou culturelle, il me semble que la crise actuelle n’est pas une crise « multiculturelle », mais une crise du « monoculturalisme », devenu aujourd’hui un registre dominant en Europe pour parler des identités nationales en termes de normes culturelles beaucoup plus qu’en termes de citoyenneté. 

Ce que l’on appelle aujourd’hui le « populisme » en Europe s’appuie sur l’idée que les citoyens les plus « récents » ne puissent pas devenir de « vrais » membres des sociétés nationales. Il ne s’agit plus uniquement d’un racisme à l’encontre des immigrés et de leurs descendants (qui perdure), mais du récit par lequel la « culture de souche » serait mise en danger par la diversité culturelle issue de l’immigration et par l’arrivée de nouvelles vagues migratoires. Il faut donc être très vigilant et faire la part des choses entre des problèmes socioéconomiques qu’il faut résoudre et les fictions politiques et médiatiques qui peuvent avoir d’autres finalités. 

Sur le premier aspect, il est très intéressant de souligner que des enquêtes menées actuellement sur l’accueil des réfugiés dans les petites villes rurales ou semi-rurales en France montrent des expériences positivement vécues par les migrants comme par les communautés locales qui accueillent. 

Je dirais donc que le défi le plus urgent est de savoir répondre au récit politique de plus en plus fort, qui se nourrit du sentiment que les Européens ne seraient plus « ici chez eux ». Le discours qui prend assise sur ce sentiment mélange, dans la même répulsion, les « élites cosmopolites », la « globalisation », le « multiculturalisme », « l’immigration » et « l’Europe de Bruxelles ». C’est sans doute cela, aujourd’hui, le plus grand défi en matière d’intégration de nos sociétés.