À quoi servent les frontières ?

Les frontières sont des discontinuités qui séparent et relient. Elles constituent le périmètre de l’exercice de la souveraineté des États et l’un des éléments de l’identité des nations. À l’heure de la mondialisation et du cyberespace, elles conservent toute leur importance.

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Qu'est-ce qu'une frontière ?

Un frontière dessine le périmètre de l’exercice d’une souveraineté étatique. Elle constitue l’un des paramètres de l’identité d’un État en traçant la distinction entre le dedans et le dehors, en délimitant le cadre de la définition d’une citoyenneté. La frontière internationale est la limite entre deux souverainetés étatiques, deux ordres juridiques, deux systèmes politiques, monétaires, deux histoires nationales. Elle est une discontinuité et un marqueur symbolique. Les frontières sont des lignes où s’exercent une série de fonctions (comme dans les ports et les aéroports). De nos jours, on compte plus de 250 000 km de frontières internationales terrestres. Ce chiffre pourra s’accroître en cas de nouvelles déclarations d’indépendance.

Assiste-t-on à un retour des frontières ?

La frontière moderne et civilisée est un lieu de passage ouvert mais contrôlé et une ressource. Dans les États affectés par des tensions migratoires, des attentats ou des conflits, l’articulation entre liberté et sécurité, ouverture et fermeture, redevient d’une brûlante actualité.

Quand surgissent des drames (exode de demandeurs d’asile depuis l’Orient ou l’Afrique vers l’Europe) et des crises graves (attentats de 2015) s’impose en effet une sorte de « retour des frontières ». Pourtant, les frontières n’avaient pas disparu. Elles étaient en réalité devenues moins visibles dans un monde liquide, et même dématérialisées dans une économie de réseaux. Elles n’en restent pas moins concrètes et opératoires, au point d’être devenues un marché crucial pour les entreprises de sécurité.

L’un des symptômes du « retour » des frontières dont on parle beaucoup de nos jours est exprimé par le vocable de « mur ». Son emploi prolifère pour décrire le durcissement des régimes frontaliers alors que, dans la majorité des cas, il s’agit de séparer les flux légaux de ceux qui ne le sont pas. Ces dispositifs réinventent la méthode antique du « limes » romain qui servait à filtrer le passage des non-citoyens romains via des portes préétablies dans les confins.

Le limes était un espace, une bande de terre, un lieu de passage permettant de contrôler l’amont et l’aval. Le mur est un bornage linéaire. Il est l’une des configurations de l’interdiction, avec une fonction de coupure et de blocage des sorties ou des entrées. C’est une limite fonctionnelle et visuelle, destinée à séparer, un écran noir qui cherche à rendre l’autre invisible : on ne veut pas se voir, on ne veut plus le voir.

Quelles sont les caractéristiques de la scène frontalière contemporaine ?

Dans la problématique frontalière contemporaine, six lignes directrices révèlent les tendances générales suivantes :

  • la territorialisation des océans. En témoignent les tentatives de partage de l’océan glacial Arctique, la délimitation et l’extension des zones économiques exclusives (ZEE) riches en hydrocarbures, l’exacerbation des rivalités stratégiques en mer de Chine méridionale et en Asie du Sud-Est ;
  • la persistance ou l’aggravation des tensions frontalières. Par exemple, les menaces transfrontalières au Moyen-Orient et en Afrique, la violation de frontières agréées en Europe (Crimée), les risques issus des héritages de 1945-1953 dans la péninsule coréenne ;
  • le développement des pratiques de durcissement (sous forme de clôtures et murs) au Moyen-Orient, en Asie du Sud, en Amérique du Nord et désormais en Europe ;
  • la poursuite de la délimitation (avec le recours à la Cour internationale de justice (CIJ) et aux arbitrages ou à la signature d’accords bilatéraux) et de la démarcation (sous l’impulsion des Nations Unies et de l’Union africaine) ;
  • la prégnance des questions migratoires en Amérique du Nord, en Europe, en Asie du Sud, en Inde… ;
  • enfin, les pratiques de désenclavement dont témoignent l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), ou l’initiative des routes de la soie en Chine du Sud et de l’Ouest.

Peut-on prévoir les évolutions des régimes frontaliers ?

À plus long terme, quatre tendances générales se dessinent :

  • la réaffirmation des frontières internationales, terrestres et maritimes, dans un monde d’États souverains (par des voies légales, par des moyens technologiques de surveillance et de sécurité) ;
  • la permanence des enjeux liés à l’exercice des fonctions régaliennes de base (contrôle des territoires et des périphéries, sécurité et protection des populations et des biens dans les confins, articulation des logiques de surfaces et de réseaux) ;
  • la remise en cause des statu quo territoriaux par plusieurs États « révisionnistes » (où les « droits historiques » invoqués divergent d’avec le droit international) ;
  • enfin, la multiplication des franchissements (échange de biens et circulation des hommes).

Dans les zones de tension actuelles, quels sont les principaux types de régimes de séparation frontalière ?

Quatre types de durcissement des régimes frontaliers existent.

  • Le premier désigne des barrières et des murs installés dans les territoires disputés et ayant une fonction de sécurité et de délimitation pour mettre fin à un contentieux territorial. Exemples : le Sahara occidental, la Line of Control (LoC) indienne dans l’ouest du Cachemire, les mesures unilatérales d’installation de lignes barbelées par l’Ouzbékistan et le Kirghizstan dans les enclaves de la vallée de la Ferghana, la barrière de sécurité édifiée depuis 2003 sur les marges occidentales du territoire palestinien en Cisjordanie.
  • Le deuxième type concerne des murs et des barrières dans des territoires non disputés entre les États mais où persistent des tensions ethniques, démographiques ou politiques. Exemples : peace lines en Irlande du Nord, clôture métallique et murs de brique sur la dyade indo-bangladaise, érection d’un mur de béton par la Thaïlande en 2004 avec le nord de la Malaisie, projets en cours de réseaux de surveillance électronique avec des systèmes de capteurs, radars et caméras de surveillance mis en œuvre en Algérie depuis 2006 ou plus récemment en Arabie saoudite.
  • Un troisième type consiste en des barrières établies après un conflit militaire. C’est le fameux cas de la zone démilitarisée (demilitarized zone ou DMZ), fermée et en fait militarisée, et du no man’s land miné et forestier de 4 km de large qui sépare depuis 1953 sur 250 km la péninsule coréenne. Cette zone s’étend également aux espaces maritimes, avec des tensions récurrentes autour de l’archipel sud-coréen d’Ongjin, face à la Corée du Nord. À Chypre, on ne trouve de portions de mur stricto sensu que dans le centre de Nicosie. L’essentiel de la frontière entre le Nord et le Sud de l’île est en effet géré depuis 1974 comme une ligne de séparation plus ou moins large patrouillée par les forces des Nations Unies. Mais il y a des points de passage, dans les deux sens. Des travailleurs turcs chypriotes se rendent au sud quotidiennement. La frontière du Koweït avec l’Irak comprend une zone démilitarisée avec tranchées antichars, barrière électrifiée et routes de patrouille. Il en va de même du projet saoudien MIKSA (Minister of Interior, Kingdom of Saudi Arabia) au sud de l’Irak.
  • Le dernier cas de durcissement des régimes frontaliers consiste à édifier des barrières anti-migratoires : exclaves de Ceuta et Melilla (2001), barriérisation depuis 2006 de la frontière américano-mexicaine avec des dispositifs électroniques et des tôles récupérées sur les pistes d’atterrissage des sables du Koweït, « barrière provisoire de contrôle frontalier » bâtie par la Hongrie à ses frontières avec la Serbie et la Croatie, etc.

Quelle est l'efficacité de ces dispositifs d'interdiction ?

Leur évaluation dépend d’abord des objectifs assignés aux quatre types de clôtures décrites. Dans le cas de contentieux territoriaux graves, l’effet des clôtures est d’installer le statu quo sans pour autant garantir la sécurité recherchée. Le contrôle des « enveloppes » (Sahara et Sahel) suppose que des stratégies politiques d’ensemble, inclusives, soient menées à bien. Enfin, les barrières migratoires haussent le coût et le risque des franchissements. Là encore, le traitement politico-diplomatique à la source, dans les foyers de guerre et de crise, est le seul remède durable (Syrie, Irak, Afghanistan).

Qu'en est-il des frontières en Europe ?

L’accord (1985) et la convention (1990) de Schengen ont édifié un espace unique de circulation pour les ressortissants des 26 États signataires. Il s’agit de :

  • 22 États membres de l’Union européenne (la Bulgarie, la Roumanie Chypre et la Croatie n’en sont pas membres à part entière, tandis que le Royaume-Uni et l’Irlande n’en relèvent pas)
  • 4 pays de l’Association européenne de libre-échange (AELE) : la Suisse, le Liechtenstein, la Norvège et l’Islande.

Cet espace représente plus de 400 millions d’habitants vivant sur 4,3 millions de kilomètres carrés. Chaque année, dix-sept millions de visas Schengen sont délivrés pour des ressortissants de pays tiers.

Des études récentes ont tenté de chiffrer le coût collectif d’une suppression de la libre circulation interne à l’Europe de Schengen. Elle serait de l’ordre de 10 milliards d’euros pour la France seule, de 77 milliards pour l’Allemagne entre 2016 et 2025 et de 470 milliards d’euros pour l’Union européenne. D’où l’insistance nouvelle chez les Européens pour la mise en place de frontières extérieures efficaces, seule manière de sauvegarder la liberté de mobilité intérieure.

C’est donc sur le continent européen qu’a été menée la politique la plus avancée de démantèlement des frontières dans leurs fonctions de barrière. C’est désormais là que, depuis la crise migratoire de 2015, s’opère ce paradoxal « retour des frontières ». Des États membres décident en effet de rendre l’enveloppe frontalière à nouveau visible et opératoire dans sa fonction de contrôle des flux.

La question des frontières est également centrale dans le débat politique aux États-Unis ?

La police des frontière (Customs and Border Patrol) américaine, avec 60 000 fonctionnaires, contrôle chaque jour un million de passagers entrants, 67 000 conteneurs, arrête plus de 1 100 individus et saisit en moyenne 6 tonnes de drogue. La frontière entre les États-Unis et le Mexique, dans le seul segment entre Tijuana et San Diego, au poste-frontière de San Ysidro, est franchie quotidiennement en toute légalité, dans le seul sens sud-nord par 50 000 véhicules et 25 000 piétons. Ceci représente plus de 18 millions de véhicules et plus de 9 millions de piétons par an. Soit plus de 45 millions d’entrées légales aux États-Unis. C’est le point de passage terrestre frontalier le plus fréquenté sur le continent américain. L’Association des autorités locales de San Diego prévoit une hausse de 87 % de ce trafic d’ici à 2030.

La construction d’un mur entre le Mexique et les États-Unis cristallise les tensions au sein de la société américaine. Elle constitue aussi l’un des sujets principaux du débat politique à Washington.