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L'essentiel de Vie publique
La réindustrialisation
Numéro 34 - Vendredi 20 mars 2026

Alors que l’industrie française a longtemps été reléguée au second plan, dans une période de montée en puissance des services et des marchés financiers, elle constitue aujourd’hui un enjeu stratégique d’indépendance dans un contexte mondial d’instabilité politique et de forte concurrence. Point sur les forces et faiblesses du secteur industriel français.

Pourquoi on en parle ? 

La Commission européenne a présenté, le 4 mars 2026, une proposition de règlement sur l'accélération de l'activité industrielle (AAI). Celle-ci doit encore être examinée et approuvée par le Conseil et le Parlement européen. Le texte introduit une préférence européenne dans certains secteurs stratégiques, à la fois dans l’attribution des marchés publics et dans le déploiement des aides des États membres. Les véhicules électriques devront, par exemple, contenir au moins 70% de pièces européennes pour bénéficier d’aides publiques (comme les primes à l’achat). Cette idée de « made in Europe » est défendue par la France, mais d'autres pays européens, comme l’Allemagne, sont plus réticents, au nom du libre-échange qui a toujours prévalu en Europe. Pour Bruxelles, il ne s’agit pas d’un repli protectionniste, mais d’une nouvelle façon de penser la mondialisation autour de pôles régionaux plus autonomes, capables de rester à la fois compétitifs, durables et souverains. L’objectif est de faire remonter la part de l'industrie dans le PIB de l'Union européenne de 14% aujourd’hui à 20% d'ici 2035

Qu’est-ce que l’industrie ? 

L'industrie renvoie aux activités économiques combinant des facteurs de production pour produire des biens matériels destinés au marché. Elle regroupe quatre grandes activités :

  • la production manufacturière (les industries alimentaires, la fabrication de boissons, l’industrie chimique, l’industrie pharmaceutique, la métallurgie, l’automobile…) ;
  • les industries extractives (gravières, sablières…) ;
  • la production et la distribution d’électricité, de gaz, de vapeur et d’air conditionné ;
  • la gestion de l’eau, des déchets et la dépollution.

L’activité des entreprises industrielles est aujourd’hui de plus en plus intimement liée à la vente de services en complément des biens qu’elles produisent (installation et maintenance d’équipement, service après-vente…). La numérisation de l’industrie - appelée « industrie 4.0 » - a rendu la frontière entre industrie et services encore plus perméable.

LES MOTS DANS L'ACTU
Relocalisation

Il s’agit du rapatriement dans le pays d'origine de tout ou partie d'une activité précédemment délocalisée vers un pays tiers à faibles coûts salariaux. La relocalisation est une composante de la réindustrialisation. Elle peut constituer un moyen de sécuriser l'accès à certains biens essentiels.

Industrie 4.0

Cela fait référence à la 4e révolution industrielle, après celles de la mécanisation avec la machine à vapeur, de la production de masse grâce aux chaînes de montage et de l'automatisation grâce à l’électronique et l’informatique. Elle repose sur l'intégration des technologies numériques dans les processus de production (intelligence artificielle, Internet des objets…).

La désindustrialisation, un phénomène global 

Depuis les années 1970, la plupart des pays développés connaissent un mouvement de désindustrialisation, c’est-à-dire que l’industrie représente une part de moins en moins importante de l’activité économique et de l’emploi. Ce phénomène est apparu dès le premier choc pétrolier de 1973 et s’est accentué avec la mondialisation à la fin des années 1990. Les causes du déclin de l’industrie sont multiples : 

  • la demande des consommateurs s’est davantage tournée vers les services au détriment des biens industriels ;
  • les gains de productivité liés au progrès technique et à l’automatisation ont provoqué une baisse de l'emploi industriel ainsi qu'un repli de la valeur ajoutée manufacturière ; 
  • la mondialisation des échanges commerciaux a intensifié la concurrence avec des pays à faibles coûts de main d’œuvre, notamment en Asie, entraînant la délocalisation de sites de production pour réduire les coûts de revient.
La France en première ligne 

La France est, avec le Royaume-Uni, plus touchée par la désindustrialisation que ses voisins européens : la part de l’industrie dans le PIB est passée de 17% à 11% entre 1995 et 2017. Sur la même période, le pays a perdu 900 000 emplois manufacturiers, soit une chute de 27%, alors que la baisse n’était que de 13% dans l’Union européenne et de 6% en Allemagne. Selon une étude de la Direction générale des entreprises, ce phénomène s’explique principalement par une hausse de la fiscalité et des coûts du travail associés au processus de fabrication, mais aussi par le niveau élevé des impôts de production qui pèsent sur l’industrie. Ce déclin a essentiellement concerné l’industrie manufacturière, qui représente près de 85% du secteur industriel en matière de salariés, de valeur ajoutée et de chiffre d’affaires. La France s’est fixé l’objectif de relever la part de l’industrie dans le PIB à 15% d’ici à 2035 afin de rattraper la moyenne européenne.

Part de la valeur ajoutée brute de l'industrie dans le PIB (%)
Source : Eurostat - Champ : industrie manufacturière, industries extractives, énergie, eau et déchets.
Réindustrialisation : la machine repart 

Le déclin de l’industrie s’est stabilisé en France au milieu des années 2010 et une dynamique de réindustrialisation s’est amorcée autour de 2017. Depuis la publication du rapport Gallois en 2012, plusieurs politiques ont été mises en place pour enrayer la désindustrialisation. Elles s’appuient sur trois leviers :

  • la réduction des coûts de production : le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) a été instauré en 2013 pour alléger le coût du travail des entreprises. Il a été remplacé en 2019 par un allégement de cotisations patronales sur les bas salaires. Le taux de l'impôt sur les sociétés a été abaissé de 33,3% à 25% en 2022. Le plan France Relance, mis en œuvre à la sortie de la crise du Covid-19, a permis une baisse des impôts de production de 20 milliards d’euros ;
  • le soutien à l'innovation : instauré en 1983 puis réformé en 2004 et 2008, le crédit d'impôt recherche (CIR) est le principal dispositif public de soutien à la recherche et au développement des entreprises (7 milliards d'euros annuels) ;  
  • le soutien aux filières stratégiques : lancé en 2021, le plan France 2030 mobilise 54 milliards d’euros pour accélérer la transformation de secteurs stratégiques pour la souveraineté technologique et industrielle de la France (automobile, aéronautique, numérique ou encore décarbonation de l'industrie).
Une reprise à vitesse réduite 

La réindustrialisation en France s’est traduite par la création nette d’emplois dans l’industrie : depuis 2017, 130 000 emplois salariés ont été créés, dont 28 000 en 2023. La tendance à la délocalisation semble également s’inverser : aujourd’hui, la France ouvre plus d’usines qu’elle n’en ferme. Entre 2007 et 2016, on comptait 700 fermetures nettes, tandis que de 2017 à 2023, 316 ouvertures nettes ont été recensées. Après deux années de forte réindustrialisation (2022-2023), le rythme ralentit depuis 2024. Selon le dernier Baromètre industriel de l’État, le pays enregistre un solde positif de 9 usines au premier semestre 2025. Un chiffre en baisse par rapport au semestre précédent (+48 usines). Ce ralentissement s’explique par un contexte économique et international incertain. Malgré une concurrence accrue - liée notamment à la surproduction chinoise et à la hausse des droits de douane américains - la France reste le pays d’Europe le plus attractif pour les investissements étrangers, même si cette attractivité a reculé en 2024.

3,3
millions
LE CHIFFRE CLÉ

C’est le nombre de personnes qui occupent un emploi salarié dans l’industrie en France fin 2024, selon l’Insee. L'emploi industriel représente environ 11% de l'emploi total. À l’exception de 2020, année marquée par la crise sanitaire, l’emploi industriel a légèrement augmenté chaque année depuis 2017, après seize années ininterrompues de baisse, entre 2001 et 2016. L'industrie manufacturière emploie à elle seule 2,9 millions de personnes, soit 87% des effectifs industriels. 

Un tissu industriel diversifié 

En 2023, l'industrie française compte 322 386 entreprises qui réalisent 1 544 milliards d'euros de chiffre d'affaires, selon l'Insee. L’industrie agroalimentaire, avec ses 666 000 emplois et 60 000 entreprises, est le premier secteur industriel. Elle est suivie par la métallurgie, la cosmétique, le luxe, l’aéronautique et l’automobile. Chaque secteur se distingue par des entreprises de renommée mondiale telles que Danone, L’Oréal, Airbus, Dassault et Stellantis. Le secteur du luxe, dominé par des géants comme LVMH et Hermès, génère plus de 150 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Il y a en France une forte concentration de l’activité dans des grands groupes (firmes internationales). Seules 2 000 grandes entreprises (GE) et entreprises de taille intermédiaire (ETI) réunissent 69% des salariés, 79% de la valeur ajoutée et 85% du chiffre d’affaires. Le secteur industriel est le premier contributeur aux exportations françaises, avec 62% du chiffre d’affaires total à l’export, et le premier investisseur, avec 29% du total des investissements.

Quels sont les risques de la désindustrialisation ? 

La désindustrialisation a des conséquences dommageables au niveau économique et social, elle peut : 

  • freiner les gains de productivité qui sont un des principaux moteurs de la croissance des revenus ; 
  • affecter durablement certains bassins d’emploi ;
  • creuser le déficit commercial, c’est-à-dire que la valeur des importations dépasse celle des exportations ;
  • compromettre le développement technologique (recherche et développement, innovations).

La désindustrialisation progressive de la France s’est traduite par une perte de compétitivité sur la scène internationale, l’augmentation du taux de chômage et de la précarité de l’emploi (en particulier dans les régions historiquement industrielles), la perte de compétences et de savoir-faire industriels majeurs et la dépendance aux importations. 

Un enjeu de souveraineté 

L’industrie est devenue un enjeu majeur d’autonomie stratégique et de souveraineté nationale. La crise liée au Covid-19 et la guerre en Ukraine ont notamment mis en lumière la dépendance de l’Europe pour certains produits essentiels et les fragilités des chaînes d’approvisionnement (principes actifs pharmaceutiques, métaux rares, composants technologiques complexes comme les batteries et les semi-conducteurs, hydrocarbures…). Plus largement, la capacité à maîtriser certaines technologies clés, au cœur des transitions numérique et écologique, est désormais perçue comme un élément déterminant de la souveraineté des États. Pour renforcer son autonomie industrielle et sa compétitivité, l’Union européenne soutient les secteurs stratégiques via des Projets importants d’intérêt européen commun (PIIEC). Lancés en 2018, ces projets collaboratifs associent des entreprises issues d’au moins quatre États membres de l’UE. Ils ciblent des domaines comme les batteries, la microélectronique, le cloud, l’hydrogène ou encore la santé.

Les défis de la réindustrialisation 

Pour moderniser et transformer leurs outils de production, les industriels ont besoin d’une main-d’œuvre compétente. Mais le secteur fait face depuis longtemps à un déficit de compétences et à une pénurie de candidatures sur certains métiers qualifiés. Ces difficultés de recrutement s’expliquent surtout par le manque d’attractivité de l’industrie, perçue comme un secteur aux conditions de travail difficiles et aux faibles niveaux de qualification. La réindustrialisation apparaît également comme un levier important de décarbonisation du système énergétique. Le retour en France de productions aujourd’hui délocalisées permettrait de réduire globalement l'empreinte carbone française – à condition toutefois de recourir à une énergie décarbonée.

Petites villes, grands projets 

Un autre moyen de soutenir la réindustrialisation est de renforcer l’attractivité économique des territoires, c’est-à-dire leur capacité à attirer des ressources productives spécifiques. Le programme « Territoires d'industrie », lancé en 2018, puis renouvelé fin 2023 pour une période de quatre ans, vise à soutenir des projets de réindustrialisation autour des villes petites et moyennes et dans les zones rurales. Son principe est simple :

  • un pilotage, dans chacun des 183 Territoires d’industrie, par un binôme composé d'un élu local et d'un industriel du territoire ; 
  • des projets élaborés à l'échelon de chaque territoire par un comité de projet, en fonction des besoins ; 
  • un accès prioritaire des entreprises et des collectivités aux services et aux financements proposés par l'État (Banque des Territoires, Bpifrance, France Travail...). 

Ce programme repose sur l'idée que le facteur territorial joue un rôle prépondérant dans les dynamiques industrielles. Il est plébiscité par les acteurs locaux selon un rapport du Sénat, même si ses résultats s'avèrent encore modestes.

L'extrait de la Doc'
La désindustrialisation française

Dès lors, l’innovation et la recherche de nouveaux avantages comparatifs sont essentielles, en premier lieu par rapport à nos voisins européens. Le déséquilibre de la balance des paiements n’est pas que le fruit des délocalisations, mais d’abord celui du déficit des échanges de la France au sein de l’Union européenne. Se pose la question de la capacité à exporter et à renforcer la présence internationale qui tend à s’effriter quand celle de certains partenaires européens se maintient (La Fabrique de l’Exportation, Manifeste pour un renouveau de l’exportation française, 2021). La France doit renforcer sa diplomatie économique ainsi que ses outils en matière d’intelligence économique pour conquérir de nouvelles parts de marché à l’exportation.

 

Auteur : Anaïs Voy-Gillis

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