Vers une laïcité nordique ?

L’accélération de la laïcisation dans les pays nordiques s’accompagne de débats passionnés. De la Norvège au Danemark, en passant par la Suède et l’Islande, la sécularisation précoce de la population s’est accompagnée d’une laïcisation tardive des institutions.

Par  Frédérique Harry - Maîtresse de conférences en Études nordiques à l’Université Paris-Sorbonne.

16 minutes

Aujourd’hui, ce “modèle” est interrogé, sous la pression de diverses revendications, notamment identitaires. Les réponses proposées par ces pays ne sont pas univoques. Elles révèlent la complexité de sociétés qui, confrontées à de nouveaux questionnements, ont changé et elles mettent en lumière les dangers d’une politisation de ce débat.

Le 1er janvier 2000 s’opère une révolution tranquille dans le royaume suédois : après quatre siècles d’union, l’Église se sépare de l’État. Quatre ans plus tard, l’atmosphère commence à se tendre dans la péninsule scandinave. L’affaire du foulard, qui a fait grand bruit en France, s’étend à la Norvège. Ce sont les violentes réactions à la publication des caricatures de Mahomet qui ébranlent un Danemark incrédule. La Cour européenne des droits de l’homme condamne la Norvège pour le non-respect de l’égalité des religions dans le système scolaire. Le 8 mars 2009, la polémiste syro-norvégienne Sara Mats Azmeh Rasmussen brûle un hijab à Oslo lors de la Journée internationale des droits de la femme et, en 2012, l’Église norvégienne se sépare de l’État. En 2018, le Danemark interdit les vêtements couvrant le visage, alors que la Norvège interdit le niqab et la burka dans les écoles.

Cet inventaire non exhaustif témoigne de l’intensification des débats sur la religion dans les pays nordiques. L’accélération de la laïcisation, qui se traduit notamment par la “déconfessionalisation” des institutions publiques (à savoir l’abandon progressif des références religieuses), révèle des changements importants dans ces sociétés hautement sécularisées qui, au-delà d’évidentes similitudes, adoptent des solutions diverses. Si les signes religieux sont par exemple autorisés dans la police suédoise, ils ont été récemment interdits chez leur équivalente norvégienne ; si le Danemark et l’Islande ont conservé leur Église d’État, la Norvège et la Suède ont, pour leur part, préféré les séparer.

Un modèle commun de sécularisation

Les pays scandinaves ont en commun la Réforme, un processus d’émancipation nationale qui s’appuie sur l’étatisation d’Églises désacralisées et territoriales. Au XIXe siècle, la sécularisation et l’influence des Réveils (ces mouvements inspirés du piétisme et dont l’objectif était de “réveiller” la foi des individus) modifient le visage des Églises, et annoncent la modernisation du religieux dans ces pays, l’acceptation de communautés religieuses nouvelles puis de la non-croyance, et l’étiolement très progressif du monopole luthérien.

Peut-on cependant parler d’une “laïcité nordique” ? L’hypothèse est tentante. La sécularisation précoce des pays nordiques s’est doublée d’une laïcisation tardive de leurs institutions. En 1948, la Déclaration universelle des droits de l’homme reconnaît la liberté de religion comme un droit fondamental. L’évolution sociologique des pratiques et le désir d’égalité vont amener les États nordiques à se “déconfessionnaliser” lentement. L’hégémonie des Églises luthériennes commence à être remise en question et les droits des autres religions vont être étendus. Sans prendre la voie d’une laïcité “à la française” (souvent traduite par “sekularisme”, la laïcité est parfois perçue comme une idéologie antireligieuse dans les pays nordiques), les pays scandinaves engagent donc un processus institutionnel de laïcisation à partir des années 1960. En Norvège par exemple, la loi sur la liberté religieuse est adoptée en 1964 et les discriminations envers les non-luthériens dans l’enseignement et la fonction publique sont abolies en 1969. Mais le processus est progressif et reste, sur plusieurs aspects, inabouti, dans un contexte où les revendications identitaires, idéologiques ou particularistes rendent les questions relatives aux religions particulièrement brûlantes et appellent des réponses parfois différentes.

Église luthérienne recherche pasteur croyant

Alors qu’ils comptent parmi les peuples les plus sécularisés au monde, les Scandinaves manifestent un attachement profond à leur Église (les Églises nordiques ont longtemps été des Églises d’État, imposant la religion évangélique-luthérienne comme religion officielle de l’État). 74,7% de la population danoise est encore membre de l’Église danoise (Folkekirken) en 2019, bien que cet indicateur baisse continuellement depuis 1990 (-14%). Un même déclin est observable en Norvège et en Suède, où la pratique religieuse, peu vigoureuse, est contrebalancée par une pratique culturelle et sociale importante (mariage, baptême, confirmation ou enterrement). De façon générale, la tendance est au déclin des religions “traditionnelles” et le nombre de personnes se déclarant agnostiques ou athées augmente. En parallèle, des communautés religieuses se développent, comme le catholicisme ou l’islam, et d’autres plus anciennes, à l’instar des missions intérieures ou des protestantismes non luthériens, se “convictionnalisent” en se resserrant autour d’un noyau de croyants convaincus, et contestent l’autorité et le statut des Églises nationales.

Dans un tel contexte, le statut des Églises nationales a dû être repensé. Avec les lois de 2000 en Suède et 2012 en Norvège, les anciennes Églises d’État sont devenues des entités autonomes. L’Islande et la Finlande ont également fait évoluer leurs systèmes respectifs, pour plus d’équité entre les communautés religieuses, dans un souci commun de refléter plus fidèlement l’évolution des populations. Pour autant, on ne peut parler d’une véritable séparation, ni d’une totale mise à égalité. Les Églises nationales conservent un statut privilégié, par exemple en Norvège où la Constitution précise que “l’Église de Norvège, évangélique-luthérienne, reste l’Église du peuple norvégien et bénéficie en tant que telle du soutien de l'État”. Les Constitutions nordiques régissent la confession de l’Église, sa territorialité et imposent au roi d’être luthérien. Plus qu’un véritable divorce entre Église et État, il s’agit donc plutôt de redéfinir les termes du mariage. Ces Églises conservent, par ailleurs, le soutien financier des États mais elles ont incontestablement perdu en autorité morale et pratique sur les questions sociétales.

Le Danemark fait figure d’exception : à la différence de ses voisins nordiques, l’Église du peuple (Folkekirken) y est restée Église d'État. Elle est, selon la Constitution danoise, l’Église établie du Danemark et doit donc bénéficier du soutien de l’État. L’exception danoise a des racines profondes : l’Église est refondée dans un esprit de tolérance en 1849, alors que le Danemark abandonne l’absolutisme et modernise conséquemment son système politique. Conçue pour être ouverte et inclusive, l’Église n’a ni de synode ni d’archevêque. C’est le Parlement qui adopte les lois-cadres qui sont appliquées par le ministère de l’Église et par son ministre. Les paroisses sont libres de choisir leur pasteur ou leur orientation théologique. Cette Église du peuple est conçue pour le peuple. Alors que le XIXe siècle voit la Scandinavie se diversifier sur le plan religieux, le Danemark arrive, pas ce biais, à éviter les dissensions. Par conséquence, le paysage religieux danois reste plus homogène que dans les autres pays nordiques. Ce système a perduré malgré les écueils que l’on peut y voir aujourd’hui. Certains ironisent sur sa malléabilité, prédisant avec humour qu’elle ordonnera bientôt des imams ; d’autres s’irritent de son évolution, comme cette paroisse en quête de pasteur qui précise dans son annonce que le candidat doit être “croyant”.

Malgré ses critiques, force est de constater que l’ouverture et la flexibilité de l’Église danoise lui ont permis de perdurer en maintenant une unité collective et en se fondant dans un récit national populaire, libéral et progressiste, malgré une religiosité nationale parmi les plus faibles du monde.

Alors que toutes les Constitutions nordiques accordent un statut particulier aux Églises nationales, les autres communautés religieuses relèvent du droit commun. Pour autant, on ne peut nier les efforts – notamment financiers – en faveur des dernières. Elles jouissent de droits juridiques et économiques dès lors qu’elles sont officiellement “autorisées” par les autorités publiques. Elles peuvent par exemple célébrer des mariages qui seront automatiquement reconnus par les autorités. Chrétiens non luthériens, juifs, musulmans, agnostiques et athées de l'Association humaniste éthique de Norvège (Human-Etisk Forbund) ou adeptes de l’ancienne religion nordique peuvent recevoir une subvention de l’État calculée au prorata des adhérents et financée par l’impôt. Le Danemark, où l’hégémonie luthérienne a été plus visible et les revendications des non luthériens moins nombreuses, mène en la matière la politique la moins généreuse. Il ne permet qu’une déduction fiscale de 33% maximum sur les dons et exempte les lieux de culte et les cimetières d’impôts locaux et de taxes foncières.

La fin des Églises d’État en Norvège et en Suède marque ainsi une étape dans la neutralisation confessionnelle, même inaboutie, des institutions. Elle traduit la nécessité sans cesse renouvelée de trouver un cadre commun à la vie collective pour trouver un équilibre entre la liberté de chacun et la recherche d’un modèle collectif. Cela nécessite des ajustements permanents et une réinvention de la communauté nationale qui ne peuvent se soustraire aux débats contemporains.

 

École, signes religieux et vie publique

Si, en 1975, le Danemark fait figure de pionnier en déconfessionnalisant son système scolaire, il faut attendre plus de trente ans pour que le Norvège fasse un pas dans cette direction, sous la pression de la Cour européenne des droits de l’homme qui la condamne pour non-respect des droits fondamentaux. Oslo refonde alors son enseignement des religions et remplace un article du dispositif législatif scolaire particulièrement incriminé (“L’école élémentaire doit, en accord et en collaboration avec les familles, contribuer à une éducation morale et chrétienne”) par une formulation plus consensuelle : “L’apprentissage doit se baser sur les valeurs fondamentales héritées des traditions et de l’héritage chrétien et humaniste, comme le respect de l’humanité et de la nature, la liberté de pensée, l’amour du prochain, le pardon, l’égalité et la solidarité, des valeurs qui sont également exprimées par d’autres religions et d’autres options philosophiques et qui sont ancrées dans les droits de l’homme.”

La déconfessionnalisation partielle des écoles publiques remet la Norvège au rythme de ses voisins scandinaves. Les écoles nordiques se laïcisent en ce qu’elles deviennent neutres sur le plan confessionnel : l’enseignement n’a pas vocation à être prosélyte et il inclut un module sur les religions qui portent sur l’histoire, les principes fondamentaux, et comprend l’éthique séculière. Cela ne résulte cependant pas d’un processus linéaire ayant la neutralité totale comme horizon indépassable. En Norvège, par exemple, la part réservée à l’enseignement du christianisme a ainsi été augmentée après l’arrivée d’une coalition de droite et de droite populiste soutenue par le parti chrétien, à partir de l’argument selon lequel la tradition chrétienne a eu une importance supérieure dans la construction nationale.

Ce sont particulièrement les signes religieux qui, dans le Nord comme ailleurs, cristallisent les débats. La Suède, qui défend le modèle sociétal le plus libéral, met en avant la liberté individuelle et encourage la représentation de la diversité sociale dans les institutions publiques. À ce titre, le pays autorise le port du voile dans la police ou à l’école et soutient les communautés religieuses qui prennent en charge des services publics de la société de bien-être comme l’accueil des réfugiés ou l’enseignement du suédois aux immigrants.

La Norvège interdit, pour sa part, le port des signes religieux couvrant le visage dans les institutions scolaires. Le niqab et la burka sont particulièrement visés. Le Parti du progrès (Fremskrittspartiet), formation de droite populiste à l’origine du projet de loi, espère une interdiction plus large du hijab à l’école. Si ces propositions sont rejetées par une majorité de la classe politique, 65% de la population se déclare favorable à une telle interdiction (Integreringsbarometeret, 2018) et laisse penser que de telles décisions, adoptées à l’échelle communale en Norvège, pourront passer à l’avenir. Le Danemark, plus régulateur que ses voisins scandinaves sur ces questions, interdit, quant à lui, le port des signes religieux couvrant le visage dans tout l’espace public, au risque d’une amende de mille couronnes danoises.

Ces questions rythment les débats nordiques depuis plusieurs années déjà. Les discussions voient souvent les mêmes arguments s’affronter entre ceux qui réclament le respect de la liberté de religion, droit fondamental, et ceux qui prônent une régulation des expressions religieuses.

 

Le risque de l’instrumentalisation politique

L’histoire nordique a laissé en héritage un État qui a légitimité à s’impliquer dans la gestion des affaires religieuses, sur le plan financier ou peut-être sur le plan éthique, à l’instar de la Norvège qui envisage de restreindre les droits des communautés pratiquant la discrimination envers les femmes ou les minorités sexuelles.

Les États sont aujourd’hui à la recherche d’un équilibre entre le respect des droits fondamentaux – comme la liberté de religion – et la nécessité d’adhérer à un ensemble commun de valeurs – comme l’égalité des sexes.

Les pays nordiques, tout en restant très attachés au principe de liberté de religion, clarifient leurs arsenaux législatifs chacun à sa manière et selon son héritage. Il s’agit d’un processus toujours renouvelé par lequel chaque pays expérimente ses propres solutions tout en étant sensible aux jeux des influences réciproques. Malgré d’évidentes similitudes et une visible convergence “par le haut”, des particularités nationales demeurent et appellent à nuancer l’image d’une région homogène. Ainsi, la Suède adopte une position résolument multiculturelle, définie selon le principe de tolérance et participant à l’image consensuelle et libérale qu’elle a d’elle-même. “L'option suédoise” part du principe que la visibilité des signes religieux favorise la cohésion sociale parce qu’elle signale la prise en compte de la diversité de la société et le respect des libertés individuelles.

La Norvège a hésité avant d’adopter une approche plus régulatrice. Alors que le pays fait du multiculturalisme libéral un idéal social dans les années 1990, elle en limite progressivement les expressions. “L’option norvégienne” autorise certes les signes religieux dans les écoles, soutient financièrement les communautés religieuses et leur donne entière légitimité à agir dans l’espace public. Mais elle préserve également les fonctions régaliennes de toute expression religieuse ou politique, considérant qu’elles peuvent refléter un particularisme et menacer à terme la cohésion nationale, et limite désormais les signes religieux les plus radicaux (niqab et burka) dans le milieu scolaire.

L’aperçu général que nous avons dressé confirme le recul des grandes religions et de leur autorité légale et morale. Cependant, les religions ont rarement été des sujets autant débattus et commentés dans les arènes politiques ou médiatiques nordiques. Ainsi, des recherches montrent que les thématiques religieuses ont pris une part plus importante dans les débats politiques depuis la fin des années 1980. L’évolution indiquerait une politisation accrue des sujets relatifs à la religion, à mettre en relation avec l’essor des droites populistes et extrêmes. Ces dernières y perçoivent en effet un enjeu hautement idéologiques au fur et à mesure que le débat public se focalise sur l’islam.

Au Danemark, le Dansk Folkeparti, qui juge l’islam allogène et incapable de sécularisation, marque par contraste son soutien à une Église du peuple qui apparaît comme le symbole national par excellence. Si l’ancrage libéral et populaire de l’Église danoise a permis de limiter les conflits religieux au XIXe et au début du XXe siècle, c’est aujourd’hui au nom de ce même libéralisme qu’elle se trouve paradoxalement utilisée par la droite populiste pour défendre l’identité et la culture danoises d’influences exogènes. Le parti affirme ainsi dans le troisième point de son programme politique : “L’Église du Peuple est l’Église du peuple danois. […] Le christianisme distingue très clairement le monde séculier du monde de la foi, une différence d’une importance considérable pour l’évolution du pays, pour la liberté, la tolérance et la démocratie. Dansk Folkeparti souhaite que l’État soutienne l’Église du Peuple[,] ce qui ne menace pas la liberté de religion, que nous soutenons et protégeons.”

En Norvège, le Fremskrittspartiet, parti de la coalition gouvernementale, défend, lui, son attachement à l’Église et aux valeurs chrétiennes tout en réclamant une politique de laïcisation plus offensive à l’égard des minorités “visibles”. Ses propositions, auparavant jugées comme antilibérales et hautement controversées, gagnent du terrain et contribuent à “identitariser” davantage le christianisme norvégien.

En Suède, le parti d’extrême droite pose désormais en héraut du christianisme suédois, pour la défense de l’identité et des traditions nationales et chrétiennes.

 

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