Progrès technique et mutations du travail : hier et aujourd’hui

La question de l’influence du progrès technique sur l’emploi, les métiers et les moyens d’existence accompagne le développement économique depuis plusieurs siècles. Elle suscite de l’enthousiasme mais également des craintes.

Par  Dominique Meurs - Professeure à l’université Paris Ouest-Nanterre

21 minutes

Quel sera l’avenir du travail face à la digitalisation et la robotisation ?

Le prospectiviste Jeremy Rifkin, dans un ouvrage à grand succès paru initialement en 1995, prédisait la fin du travail : les gains de productivité allaient être tellement élevés avec les progrès technologiques qu’ils permettraient une réduction massive du temps de travail. L’avenir qu’il envisageait était un “partage heureux du temps en société”, avec le développement d’une société de loisirs et/ou de l’économie sociale et solidaire (ou tiers-secteur).

Cette vision positive du progrès et de ses conséquences pour les sociétés est loin d’avoir été dominante dans l’histoire, bien au contraire. La mécanisation des tâches, dont la première révolution industrielle est emblématique, a entraîné des contestations violentes des travailleurs dépossédés de leur savoir-faire et de leur mode de travail. Le mouvement anglais autour de la figure imaginaire du Général Ludd marque cette résistance aux bouleversements et à l’appauvrissement des ouvriers du textile lors de la première révolution industrielle. On suppose que cette appellation du Général Ludd est venue d’un certain Ned Ludd, qui aurait brisé deux métiers à tricoter en 1779 en Angleterre et qui aurait donné naissance au luddisme. D’après le chercheur américain Kirkpatrick Sale, le mouvement démarra en 1811 quand un groupe de militants détruisit une nuit dans les Midlands, en Angleterre, une demi-douzaine de machines chez un maître tisserand, donnant le point de départ à des actions similaires pendant environ un peu plus d’un an sur l’ensemble du pays (Sale K., 1999). La répression fut immédiate et forte, avec une mobilisation de l’armée et le vote d’une loi punissant par la pendaison toute destruction de machines. Le mouvement s’éteignit, les structures économiques évoluèrent graduellement vers un redéploiement du travail dans les nouveaux emplois.

Chaque révolution industrielle entraîna à son tour cette souffrance face au changement pour une partie de la population, la peur de la disparition du travail humain, mais aussi l’enthousiasme face au progrès technique et à la création accrue de richesse. Joseph Schumpeter qualifie ces bouleversements violents dans l’histoire économique de destruction créatrice, avec une croissance en cycle. Les innovations fondamentales mûrissent lors des phases de dépression, puis se propagent dans toute l’économie. Comme les nouvelles activités entrent en compétition pour les ressources monétaires, matérielles et humaines avec les anciennes structures lors de la phase de diffusion des progrès, l’économie passe par une phase de vive croissance jusqu’à la surchauffe et la crise. Puis le cycle recommence, mais en partant des acquis antérieurs de productivité.

LES RÉVOLUTIONS INDUSTRIELLES

Il est toujours difficile de faire la part entre une innovation majeure et un saut incrémental de la technologie ainsi que de fixer les débuts et fin d’une révolution industrielle. On distingue traditionnellement dans l’histoire des faits économiques trois révolutions industrielles.

La première correspond à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle (1750 à 1830), avec l’invention et la diffusion des machines à vapeur, puis les chemins de fer.

La deuxième s’étend de 1870 à 1900 et est marquée par une kyrielle de changements majeurs (électricité, moteurs à combustion thermique, eau courante, chimie, pétrochimie, téléphone), et certaines innovations au XXe siècle apparaissent comme des applications de ces découvertes initiales (l’aviation par exemple). Pour beaucoup d’économistes, cette révolution industrielle a été la plus importante des trois. Elle est à l’origine des gains de productivité, de la croissance longue sur les deux derniers siècles et des transformations structurelles de la vie en société (gains en espérance de vie, urbanisation, réseaux de transports, allègement des charges de travail domestique libérant du temps pour des activités marchandes).

La troisième révolution industrielle démarre dans les années 1960 et est encore en cours de déploiement. Elle regroupe les ordinateurs, le réseau internet, les téléphones mobiles, et plus généralement ce qu’on appelle la digitalisation de l’économie ou encore les TIC (technologies de l’information et de la communication). Ses contours sont flous, ses bienfaits contestés. R. Gordon (2012), économiste spécialiste de la croissance, remet en question l’importance de cette dernière révolution industrielle par rapport à la précédente. Alors que la deuxième a transformé radicalement les modes de vie, de déplacement et de production, la dernière relèverait plus du gadget que de transformations profondes. Cela expliquerait l’effet limité dans son ampleur et sa durée sur la productivité économique.

Comment l’État a-t-il pris en compte ces souffrances et violences ?

Ce qui va changer dans les réactions au progrès technique au cours du temps, c’est que l’État va explicitement s’intéresser aux perdants du progrès et chercher, plus ou moins efficacement, à atténuer les coûts de la transition. Le réflexe politique habituel dans le temps des premiers progrès était de décourager l’innovation, comme le préconisait l’abbé Duguet au début du XVIIIe siècle ou comme le faisait la reine d’Angleterre en 1589 avec William Lee, l’inventeur de la machine à tricoter des bas, sous la forte pression des guildes soucieuses de préserver l’emploi des artisans (Acemoglu D. et Robinson J. A., 2013). Progressivement, les politiques vont changer d’attitude et essayer non d’arrêter le changement, mais de l’accompagner. Ainsi aux XIXe et XXe siècles, les luttes sociales débouchèrent sur des mesures protectrices des salariés (assurances chômage, sécurité sociale…).

Aux États-Unis, la commission Johnson de 1964 (National Commission on Technology, Automation, and Economic Progress) est caractéristique de la prise en compte par l’État des conséquences négatives des mutations technologiques. Cette commission se donne pour objectif d’anticiper les changements liés à l’automatisation. Parmi les motifs cités par le président Johnson lors de la création de cette commission est invoqué celui selon lequel la technologie crée des opportunités, mais aussi des obligations : il faut être sûr qu’aucun travailleur, aucune famille ne paie un prix injuste pour les progrès (Technology is creating both new opportunities and new obligations for us – opportunity for greater productivity and progress, obligation to be sure that no workingman, no family must pay an unjust price for progress, cité dans Johnson L. B., 1964). En fait, la croissance forte des années soixante, le quasi-plein emploi ont mis à l’arrière-plan ces préoccupations et la commission a eu finalement peu d’impact sur les politiques menées.

Que dit l’analyse économique sur les effets du progrès technique ?

Les effets du progrès technique sur le volume total de travail dans une économie peuvent être positifs ou négatifs. La résultante finale des innovations sur la quantité totale de travail utilisée dépend de la combinaison de trois mécanismes.

Le premier effet direct des sauts technologiques sur l’emploi est fonction du degré de substituabilité ou de complémentarité entre les nouvelles techniques et le facteur travail. Dans le premier cas, “la machine remplace l’homme” – c’est même l’effet recherché pour la plupart des innovations technologiques. Le progrès technique peut aussi être introduit en complément du travail humain, sans en diminuer la quantité mais en augmentant son efficacité. Par exemple, le scanner remplace la radio panoramique et permet au stomatologue d’avoir un diagnostic plus précis sur l’opération à effectuer, ce qui ne change rien au nombre total de stomatologues, mais change les compétences à acquérir pour exercer ce métier ou encore celui d’assistant.

Ensuite, il faut prendre en compte la réaction de la demande par rapport à la variation du prix (on parle d’élasticité-prix) pour un bien nouveau ou produit avec une technique nouvelle. Si cette élasticité est plutôt forte, la demande de ce bien va être stimulée – la baisse du prix entraînant une augmentation plus que proportionnelle de sa consommation –, et sa production aussi. Par conséquent, l’effet sur l’emploi peut être positif si l’économie de travail est plus que compensée par l’embauche de salariés pour produire en plus grandes quantités. Si elle est plutôt faible, les consommateurs vont utiliser leurs gains de pouvoir d’achat pour réorienter la structure de la consommation. Par exemple, les gains de productivité dans l’agriculture permettent de diminuer les prix de l’alimentation dans le budget des ménages, dégageant des ressources pour d’autres consommations : santé, loisirs, équipements, etc.

Enfin, le troisième élément qui intervient dans l’impact des innovations sur les rémunérations et l’embauche est la réactivité (ou l’élasticité) de l’offre de travail. Si une main-d’œuvre abondante et ayant les compétences nécessaires se présente pour effectuer les nouvelles tâches induites par le progrès technique, comme celle de produire avec des machines-outils à commande numérique, alors il y aura pression à la baisse des salaires ou bien si la demande de travail n’est pas à la hauteur de l’offre, le chômage augmentera.

Qu’en est-il des effets de la digitalisation de l’économie ?

La troisième révolution industrielle ne fait pas l’unanimité sur son caractère de changement majeur, de rupture avec les tendances antérieures, de bouleversement des modes de production et de consommation. Le premier doute a été exprimé par Robert Solow en 1987 à travers l’énonciation de ce paradoxe souvent repris depuis : “On voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de la productivité” (Solow R., 1987). Cette observation provenait de l’écart constaté entre la diffusion massive des ordinateurs et l’absence d’une croissance de la productivité observable dans les comptes économiques – ceci dans tous les pays industrialisés. Toutefois, cette anomalie pouvait s’expliquer à l’époque par le caractère encore récent de ces changements et surtout par le fait que les réseaux type internet et plus généralement les technologies de l’information et de la communication (TIC) n’en étaient qu’à leur début.

Dans un article de 2012, Robert Gordon a repris ce questionnement sur le ralentissement de la productivité aux États-Unis après 1970. Il conteste la portée de la troisième révolution industrielle, définie à la fois comme l’essor des ordinateurs et celui de la révolution internet. Son argumentaire est double : d’une part, les changements en cours ne sont pas fondamentaux pour le fonctionnement des sociétés ; d’autre part, une série d’obstacles vient contrarier les avantages attendus des changements technologiques. Pour lui, les deux premières révolutions industrielles ont été les plus importantes et ont bien davantage modifié les modes de production et de consommation pendant plus d’un siècle que celle actuellement en cours. Dans la dernière, les gains en productivité de ces inventions et de celles qui en dérivent ont été beaucoup plus rapidement épuisés. Pour illustrer cette idée, il compare les changements qui interviendraient dans nos modes de vie si l’on revenait aujourd'hui à l’état des technologies en 2002 (être sous Windows 98 par exemple), et ceux qui se produiraient si l’on gardait les dernières inventions depuis dix ans (iPad, Facebook, Twitter) mais on renonçait à une partie des progrès apportés par la deuxième révolution industrielle : eau courante, industrie pharmaceutique, etc. (Gordon, 2012). Sa conclusion est que les innovations actuelles ne bouleversent pas les modes de vie et ont un effet limité dans le temps pour élever la productivité du travail. Cela serait confirmé par le constat généralement admis d’une faible croissance de la productivité du travail aux États-Unis dans les dernières décennies par comparaison avec les années d’après-guerre.

Quelle est l’ampleur des transformations à venir ?

Outre les débats, encore en cours, relatifs à l’impact des innovations sur la productivité globale de l’économie et donc sur le volume total du travail nécessaire pour produire, un autre champ de discussion est ouvert : celui des changements dans la structure des emplois. Quels emplois sont les plus susceptibles de disparaître ? Quelle est l’ampleur des transformations à venir ?

Toute évolution technique majeure conduit à des changements dans les modes de production de l’économie en permettant d’économiser du travail : c’est ce qu’on appelait le “progrès technique biaisé” pour décrire le fait que la demande de main-d’œuvre qualifiée augmente fortement, au détriment des personnes non qualifiées.

Le fait nouveau est que les emplois non qualifiés ne vont pas tous disparaître avec la digitalisation de l’économie. En effet, les révolutions antérieures remplaçaient la force physique, alors que les nouvelles technologies économisent les routines et font disparaître les emplois intermédiaires. C’est ce qu’on appelle depuis Goos et Manning la polarisation des emplois : dans les pays industrialisés, les travaux routiniers – manuels ou non – sont en recul alors que les emplois aux deux extrémités – ceux créatifs, très qualifiés, et ceux peu qualifiés et non routiniers, comme les emplois de service ou du care – progressent (Goos M. et Manning A., 2003). En d’autres termes, les tâches associées à de la flexibilité, des interactions humaines, à de l’imagination et de la créativité ne sont pas encore touchées par la digitalisation de l’économie.

S’il y a accord sur le fait que les emplois routiniers (par exemple les opérations comptables) peuvent être remplacés par des ordinateurs ou des robots, l’ampleur des transformations à venir ne fait pas consensus. Pour Frey et Osborne, près de la moitié des emplois aux États-Unis (47%) pourraient être remplacés (Frey C. B. et Osborne M., 2013). Alors que selon Arntz, Gregory et Zierahn, la part des emplois susceptibles d’être automatisés seraient de 9% en moyenne dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), autour de 9% également pour la France et les États-Unis (Arntz M., Gregory T., Zierahn U., 2016). La différence entre les résultats des deux prospectives provient essentiellement des méthodes employées, et plus précisément du fait de raisonner à partir d’une nomenclature des emplois (Frey et Osborne) ou à partir d’un recensement effectif des tâches par emploi (Arntz et al.). Enfin, soulignons la difficulté de ce sujet et les limites de ces exercices. Si les travaux cités supposent que seules les tâches routinières peuvent être automatisées, les progrès actuels dans la technologie permettant aux ordinateurs de gérer des tâches complexes et imprévues (par exemple les Google voitures) pourraient encore étendre les possibilités de remplacement de l’humain par la machine. Mais, pour l’instant, les travaux sur ce sujet ne peuvent être qu’exploratoires.

Par ailleurs, la disparition actuelle des emplois routiniers moyennement qualifiés ne résulte pas uniquement de l’évolution technologique. Se conjuguent aussi les effets de la mondialisation et de l’organisation transfrontière de la production. Ainsi, selon Alan S. Blinder, 22 à 29% des emplois américains peuvent être délocalisés (Blinder A. S., 2009). Ne restent que ceux liés à des tâches qui doivent être faites sur place et/ou qui demandent des interactions face à face. Les deux notions sont différentes : on ne peut pas délocaliser un emploi de caissier, mais on peut l’automatiser ; on ne peut pas automatiser un emploi de chercheur, mais on peut le délocaliser. Les emplois routiniers qui disparaissent des États-Unis n’ont donc pas tous été remplacés par des robots sur place, mais une partie a été relocalisée dans des pays avec des coûts de main-d’œuvre réduits. Ce mouvement a été amplifié par les progrès dans les technologies de l’information qui ont fortement abaissé les coûts de communication et rendu possible le transfert des opérations de marketing, de recherche et développement (R&D), ou de comptabilité des firmes multinationales dans des pays émergents à bas salaires, accentuant ainsi la délocalisation de l’ensemble des activités productives (Baldwin R., 2016).

Ces mutations industrielles ne touchent cependant pas seulement les pays riches, la globalisation et la polarisation des emplois s’étendent aussi dans les pays en développement. La Chine fait pour l’instant exception, ceci étant lié à la mécanisation en cours de son agriculture.

Des politiques publiques peuvent-elles être efficaces en la matière ?

Les précédentes révolutions industrielles se sont donc toujours accompagnées de la disparition de certains métiers et secteurs, et de l’émergence de nouvelles activités et professions. Ceci n’est pas sans conséquences sur la structure des salaires et les conditions d’emplois, et devrait influencer les contours des politiques publiques.

L’analyse du lien entre progrès technologique biaisé et salaires a été formulée initialement par Jan Tinbergen, avec l’image d’une course poursuite entre l’éducation et la technologie (Tinbergen J., 1974). Le modèle a ensuite été repris et développé dans de nombreux articles – dont, notamment, l’ouvrage de référence de Goldin et Katz (Goldin C. D. et Katz L. F., 2008). Le mécanisme de base est le suivant : les innovations technologiques stimulent la demande de main-d’œuvre qualifiée, et donc la hausse de sa rémunération, et suppriment des emplois non qualifiés. Cela a pour effet d’élargir les inégalités de salaires entre les plus et les moins diplômés. Cette tendance peut être contrecarrée par une offre accrue de travailleurs diplômés. Ainsi l’accumulation de capital humain, surtout si les institutions du pays favorisent l’éducation de masse, va limiter la croissance des inégalités salariales. La résultante sur les écarts de salaires dépend du rythme des déformations dans la fonction de production liées au progrès technique et de la croissance relative de la part des diplômés dans la main-d’œuvre. Ce modèle, plutôt simple, permet de bien expliquer les écarts de salaires entre diplômés du supérieur et non diplômés pour le XXe siècle (Katz L. F. et Murphy K. M., 1992).

Toutefois, la portée explicative du modèle s’est étiolée avec les dernières évolutions technologiques et la polarisation des emplois. Comme le mettent en avant Acemoglu et Autor, la distinction diplômés/non diplômés est trop fruste pour décrire les mouvements dans la structure des emplois (Acemoglu D. et Autor D., 2012). Ce sont les emplois médians qui disparaissent avec la digitalisation de l’économie, avec pour conséquence une pression à la baisse des salaires pour ces catégories de main-d’œuvre dont les compétences n’ont plus d’utilité. Il n’en est pas de même pour les emplois demandant des diplômes très élevés, ni pour les emplois les moins qualifiés relativement peu touchés par les innovations technologiques.

Les politiques économiques à mettre en œuvre pour enrayer la chute relative des salaires des salariés intermédiaires et limiter la croissance des inégalités salariales passent par des investissements éducatifs beaucoup plus lourds : il faut favoriser bien davantage l’accès à l’éducation supérieure et améliorer l’efficacité dans l’acquisition des connaissances et compétences de base pour donner les moyens à un plus grand nombre de réussir des études de plus en plus complexes.
La structure des salaires est loin d’être la seule à être bousculée par les changements techniques actuels. Le développement des réseaux internet a produit de nouveaux modes pour faire correspondre les offres et les demandes de façon décentralisée (AirBnB, Uber, etc.).

La rupture par rapport aux époques antérieures réside dans le changement de statut des travailleurs, loin des canons habituels du contrat de travail encadré par la législation, ce qui soulève de multiples questions. Ces travailleurs “indépendants” ont une protection sociale inférieure, une grande insécurité sur les revenus, des carrières en dents de scie, moins de garantie sur les formations et reconversions. Statistiquement, l’ampleur de ces transformations est difficile à saisir – la part des entreprises individuelles ne varie guère dans les recensements, le recours à ces formes de travail indépendant étant contrebalancé par la disparition de nombreux indépendants agricoles et le débat sur la généralisation à la société de ces statuts nouveaux est tout juste naissant (OCDE, 2016).

De l’anticipation à la réalité ?

Un roman d’anticipation paru en 1952 de Kurt Vonnegut débute ainsi : “Ilium, État de New York, est divisé en trois parties : au nord-ouest résident les administrateurs, les ingénieurs, les fonctionnaires et quelques membres des professions libérales ; au nord-est, il y a les machines ; et au sud, de l’autre côté de l’Iroquois, s’étend la zone connue là-bas sous le nom de Homestead, où vivent la plupart des gens…” (Vonnegut K., 1977). Entre ces trois mondes, il n’y a quasiment aucun lien, la ségrégation est totale, les exclus de la société mécanisée survivent de petits boulots payés par des subventions étatiques. Cette dystopie, en phase avec les préoccupations de l’époque où elle a été écrite, résonne étrangement aujourd’hui par l’accent mis sur le risque de la polarisation, et son complément, la ségrégation spatiale. Elle implique aussi que l’automation, la digitalisation, etc., remettent les politiques publiques au cœur de l’évolution des sociétés. Plus que la fin du travail, ce sont les inégalités dans la répartition des richesses qui constituent une menace collective dans la diffusion des nouvelles technologies.

Bibliographie

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