La compétitivité de l’économie française

La compétitivité d’un pays est la capacité du secteur productif à répondre à la demande intérieure et étrangère tout en offrant aux résidents un niveau de vie qui, à la fois, s’élève et puisse être préservé à long terme.

Par  Eric Heyer

Temps de lecture  25 minutes

L’appréciation de la compétitivité d’un pays fait appel à deux approches complémentaires : les indicateurs de performance, d’un côté, et leurs déterminants, de l’autre. Cette dernière, qui regroupe des éléments touchant à l’attractivité du pays, est une approche ex ante de la compétitivité tandis que la première, axée sur les résultats, en est une approche ex post. L’indicateur le plus pertinent de celle-ci est les parts de marché des exportations dans le commerce mondial et surtout le solde de la balance courante qui rend compte de la compétitivité externe comme interne du pays.

Au cours de la période récente, parmi les pays de la zone euro, seule la France connaît un déficit de sa balance courante. Si celui-ci reste contenu à moins d’un point de PIB et facilement financé par des entrées nettes de capitaux stables et à des taux d’intérêt très bas, sa persistance questionne davantage sur la compétitivité de l’économie française, plus que sur son attractivité.

Par ailleurs, ces notions étant relatives aux autres pays, il convient de rappeler que l’amélioration de la compétitivité d’une économie détériore obligatoirement celle d’au moins un de ses concurrents et que les excédents des balances courantes observés dans certains pays sont forcément compensés par des déficits ailleurs dans d’autres pays.

Nous allons par conséquent commencer par un rapide survol de l’évolution des déséquilibres des balances courantes dans le monde au cours des 25 dernières années avant de se concentrer sur le cas français et de finir par les différentes stratégies pour tenter d’améliorer la compétitivité française.
 

Les déséquilibres des balances courantes depuis 25 ans

Que les déséquilibres des balances courantes se soient considérablement accrus au cours des dernières décennies n’est en soi ni une surprise ni nécessairement inquiétant. Ceux-ci sont le reflet du développement de la mondialisation du commerce et de la globalisation financière qui facilitent les échanges et le financement des déficits. Selon la théorie néo-classique, ces déséquilibres pourraient même être vertueux s’ils résultaient d’une meilleure allocation des ressources permettant un financement par les pays développés de la croissance des pays émergents qui disposent d’opportunités de développement et d’un rendement de l’investissement supérieurs.

Ce qui constitue en revanche une surprise – et peut inquiéter – est que les déséquilibres observés, notamment au cours de la décennie précédent la crise, n’ont pas été dans le sens prédit – et espéré – par la théorie économique : loin de financer les pays en voie de développement, ce sont ces derniers, et en premier lieu la Chine, qui ont financé les pays du nord et tout particulièrement les États-Unis et le Royaume-Uni.

Ce comportement inattendu – en partie compensé par les flux d’investissement direct étranger (IDE) qui se concentrent sur les pays en développement mais qui ne représentent qu’un tiers des flux globaux d’investissement – que l’on nomme « paradoxe de Lucas» ou « énigme de l’allocation » trouverait une partie d’explication dans des institutions financières moins actives et inefficientes qui limiteraient le soutien à la consommation et à l’investissement dans les pays émergents, mais aussi dans la théorie du développement économique prédisant que les phases de décollage économique seraient associées à une poussée des exportations nettes (Rodrik, 2006).

De fait, au cours de la période 2000-2008, ce phénomène n’a eu de cesse de s’accroître, les excédents chinois alimentant les déficits des pays anglo-saxons. Ainsi, face à l’augmentation de leur excédent et afin d’éviter une perte de compétitivité de leurs produits suite à l’appréciation attendue de leur monnaie, les autorités monétaires chinoises se sont alors lancées dans une stratégie de soutien du dollar en investissant une partie de leurs réserves aux États-Unis ; cela a permis aux taux d’intérêt américains de rester bas et donc aux agents de ce pays de continuer à consommer plutôt que d’épargner, alimentant le déficit de la balance courante américaine. Ainsi, au moment du déclenchement de la Grande récession, les États-Unis – à l’instar du Royaume-Uni – enregistraient un déficit courant de plus de 4,5 points de PIB tandis que la Chine dégageait un excédent de près de 10 points de PIB.

À la faveur de la crise et d’une réorientation de la croissance chinoise en faveur de la consommation interne correspondant à une nouvelle phase du développement économique et social de la Chine, vers une expansion que les autorités souhaitent plus « qualitative, inclusive et innovatrice », les déséquilibres sino-américains se sont considérablement réduits.

Une région en revanche a fortement augmenté l’excédent de sa balance courante depuis 2008 : la zone euro. Les premières années d’existence de l’euro, jusqu’à la crise de 2007-2008, sont celles du creusement des déséquilibres entre pays dits « du Nord » et ceux dits « du Sud ». L’Allemagne, qui était initialement en situation de léger déficit, construit progressivement un excédent très important, grâce à une forte modération salariale et à un appareil industriel en phase avec la demande mondiale de machine-outils ; un mouvement similaire s’opère aux Pays-Bas. À l’inverse, l’Italie et surtout l’Espagne voient leurs déficits se creuser significativement. La France voit également sa position se détériorer, mais dans une moindre mesure.

Même si rétrospectivement cette période peut apparaître comme celle d’une coupable inaction face aux déséquilibres croissants, il faut se souvenir que ceux-ci étaient alors perçus comme faisant partie d’un processus vertueux et transitoire, par lequel les pays du Nord finançaient des investissements productifs dans le Sud, conduisant in fine à une convergence des niveaux de vie.

Mais, en réalité, le processus à l’œuvre en zone euro ne correspondait pas à ce scénario optimiste et relevait à l’inverse d’une dynamique de divergence. Les capitaux entrant dans les pays du Sud ne se sont pas orientés vers des secteurs à forts gains de productivité, mais ont plutôt alimenté des bulles immobilières et financé des secteurs peu innovants ainsi que du crédit à la consommation. Par exemple, au plus fort de la bulle, le nombre de logements construits en Espagne était supérieur à celui de l’Allemagne, de la France et de l’Italie réunies, tandis que la dette privée liée à l’immobilier (crédits des ménages et dettes des entreprises de la construction) dépassait 100 % du PIB. Dès lors, les déficits courants n’étaient pas soutenables et un ajustement devenait inévitable. La crise financière mondiale de 2007-2008 en a été l’élément déclencheur, entraînant l’arrêt brutal des flux financiers vers les pays déficitaires.

En régime de changes flexibles, l’ajustement des parités monétaires aurait fourni un mécanisme correcteur des déséquilibres devenus insoutenables : la monnaie des pays déficitaires se serait dépréciée, ce qui aurait en retour stimulé les exportations et découragé les importations. Mais dans une union monétaire comme la zone euro, ce mécanisme n’existe plus. L’ajustement a néanmoins eu lieu puisqu’à partir de 2009, les déficits se résorbent, pour quasiment disparaître dès 2013. Cette évolution s’est principalement réalisée par la compression de la demande intérieure, conséquence de la crise économique mondiale puis des politiques d’austérité budgétaire, diminuant les importations.

Dans une moindre mesure, les politiques d’amélioration de la compétitivité-prix, par la compression des coûts salariaux, ont permis un léger redémarrage des exportations dans certains pays. Cependant, la généralisation d’une telle politique à tous les pays de la zone euro n’avait pas de sens, car la compétitivité étant une notion relative, il est impossible que tous les pays améliorent simultanément la leur ; il ne peut en résulter qu’une déflation généralisée, situation dont la zone euro fut très proche ces dernières années.

Quoi qu’il en soit, le processus de divergence des balances courantes a subi un net coup d’arrêt, et les déficits extérieurs ont disparu dans la presque totalité des pays de la zone euro. Pour autant, l’écart reste significatif entre pays du Nord et du Sud, et on ne peut donc pas encore parler de reconvergence entre pays. Par ailleurs, la résorption asymétrique des déficits, mais pas des excédents, a radicalement changé le rapport de la zone euro au reste du monde : alors que la zone avait un compte courant proche de l’équilibre entre 2001 et 2008, un excédent significatif se forme à partir de 2010, pour atteindre 3,3 % du PIB en 2016.

Maintenir un tel excédent sur le long terme semble peu probable. Certes, les pressions à l’appréciation de l’euro sont aujourd’hui contenues par la politique monétaire particulièrement accommodante de la BCE ; mais lorsque viendra le moment de la normalisation monétaire, il est probable que l’euro s’appréciera significativement. Outre un impact déflationniste, cela pourrait relancer la crise de la zone euro, en creusant à nouveau les déficits extérieurs des pays du Sud.

Afin d’éviter la matérialisation de ce risque, il est nécessaire de parvenir à une réduction des excédents de l’Allemagne et des Pays-Bas, qui sont aujourd’hui la principale source des déséquilibres extérieurs de la zone euro ; une relance de la demande intérieure dans ces pays, par l’investissement mais également par des hausses de salaires nominaux, nous semble la voie indiquée.
 

Les déséquilibres de la balance courante française

Depuis la fin des années 1990, l’économie française a connu une lente dégradation de sa balance courante. Deux sous-périodes peuvent être analysées, l’une avant la crise de 2008 et l’autre après.

L’analyse des coûts salariaux unitaires (CSU) – rapportant les coûts salariaux au niveau de la productivité horaire du travail – nous permet de rendre compte de l’évolution d’un indicateur de compétitivité estimé en coût du travail – indicateur qui ne reflète que partiellement la notion de « compétitivité-coût » pour l’entreprise ; celle-ci inclut également le coût de l’énergie, celui des services incorporés ou encore celui de l’immobilier – au cours de cette première sous-période. Il indique qu’au cours de cette période, la France n’a perdu de compétitivité que par rapport à l’Allemagne. Comme l’illustre le graphique ci-dessous, les CSU français ont eu une évolution très proche de celle de la moyenne des pays partenaires de la zone euro au cours de la période 1999-2007. Cependant, cette évolution moyenne masque de fortes disparités : si sa compétitivité-coût s’est améliorée face à un grand nombre de ses partenaires, la France a toutefois connu une perte de compétitivité-coût importante par rapport à son principal concurrent, l’Allemagne, dépassant les 20 % en 2007.

Au cours des dix ans qui ont précédé la crise économique de 2008, la balance commerciale est passée d’un excédent de 1,5 point de PIB à la fin des années 1990 à un déficit de plus de 1 point de PIB en 2007.

Si les évolutions des cotisations sociales à la charge des entreprises expliquent une partie de cette évolution des CSU, elles n’en expliquent pas l’essentiel.
Ainsi, au cours de cette période, les cotisations sociales payées par les entreprises ont certes plus baissé en Allemagne – grâce notamment à la mise en place d’une TVA sociale en janvier 2007 –qu’en France alors qu’elles ont augmenté dans les autres pays de la zone euro (Italie, Espagne, Pays-Bas). Mais les écarts sont trop faibles pour expliquer le différentiel de CSU entre ces pays. L’explication essentielle des pertes de compétitivité-coût vis-à-vis de l’Allemagne ne provient donc pas de l’évolution relative des cotisations sociales payées par les entreprises françaises, mais de la modération salariale mise en place en Allemagne au début des années 2000 (OFCE, 2006, et Dustmann et alii, 2014).

Au cours de cette période, les prix à l’exportation en France ont évolué au même rythme que ceux d’outre-Rhin et de façon plus modérée que ceux observés ailleurs en zone euro. Une des explications à cela pourrait être un alignement des variations de prix des exportateurs français sur ceux de leurs principaux concurrents afin de limiter les pertes de compétitivité-prix induites par la stratégie de désinflation compétitive allemande.

Cette forte modération des prix à l’exportation dans un contexte d’évolution des CSU défavorable s’est réalisée au détriment des marges des entreprises françaises. Comme l’indique le Rapport de la Commission permanente de concertation pour l’industrie (CPCI) de 2008 (« L’industrie française, 2007-2008 »), depuis la fin des années 1990 l’effort relatif de marge des entreprises françaises a été soutenu vis-à-vis des pays de la zone euro et a conduit les entreprises françaises à consentir un effort élevé en termes de marges sur ces marchés pour préserver leurs positions. Or les marges servent notamment à financer des dépenses qui ont pour vocation d’améliorer la compétitivité hors-coûts des entreprises et la montée en gamme des produits, comme des dépenses de marketing ou les dépenses de recherche et développement (R&D). Les évolutions de ces dernières au cours de cette période sont sans surprise : alors que les entreprises allemandes et françaises consacraient une part identique dans ce type de dépenses en 1999, l’écart n’a jamais cessé de s’accroître depuis, avec une baisse de celles-ci en France contre une hausse en Allemagne.

La grande crise de 2008 a modifié les stratégies des pays au sein de la zone euro. Dans cette seconde sous-période, l’évolution des CSU (coûts salariaux unitaires) en France est, là encore, restée proche de celle observée en moyenne dans les pays partenaires de la zone euro. Mais là aussi, cette moyenne est trompeuse : si l’Allemagne semble avoir stoppé sa stratégie de désinflation compétitive, l’Espagne et le Portugal s’y sont engagés depuis, contraints ou forcés, gagnant en cinq ans entre 6 et 14 % par rapport au CSU moyen de la zone euro (graphique 5).

Les gains de compétitivité-coût sont dus, ici aussi, à une stratégie de désinflation salariale engagée dans les pays du sud de l’Europe. Cette politique – basée sur une réforme du marché du travail de grande ampleur permettant notamment aux entreprises de recourir à une stratégie d’ajustement interne face à un choc en agissant sur les salaires et sur le temps de travail et par une baisse des cotisations sociales, notamment sur les nouvelles embauches –, menée cette fois dans un grand nombre de pays, sera d’une part moins efficace et pourrait, d’autre part, entraîner l’ensemble de la zone euro dans le piège de la déflation.

Afin de quantifier les ajustements qui restent à effectuer pour parvenir à résorber ces différents déséquilibres de balance courante, aussi bien à l’intérieur de la zone euro que vis-à-vis du reste du monde, une analyse basée sur le concept de taux de change réel d’équilibre s’avère utile. Cette approche repose sur l’hypothèse que, même si la compétitivité-prix n’explique pas entièrement les développements de la balance commerciale, elle en est néanmoins un déterminant essentiel ; il est par ailleurs possible d’intégrer d’autres facteurs, comme le niveau de demande intérieure, dans le calcul du taux d’équilibre.

Le concept de taux de change d’équilibre n’admettant pas de définition unique, il existe une importante littérature qui propose différentes approches théoriques et empiriques. La plus commune est la méthode dite de « taux de change d’équilibre fondamental ». L’approche se fait en deux étapes. Dans un premier temps, une valeur d’équilibre du compte courant est estimée, en fonction de considérations théoriques et empiriques. Dans un second temps, le taux de change réel permettant d’atteindre cet objectif est calculé par le biais d’une maquette de commerce extérieur faisant intervenir volumes et prix d’imports et d’exports. À l’aide de cette méthode, le tableau ci-dessous donne le niveau des déséquilibres nominaux internes à la zone euro tel qu’estimé à la fin de l’année 2016.

Ces ajustements sont présentés par rapport à la moyenne de la zone euro, afin de se concentrer sur les déséquilibres internes à la zone. Ils correspondent aux variations relatives de prix de valeur ajoutée qui doivent être réalisés simultanément pour que tous les pays de la zone atteignent leur balance courante d’équilibre.

Le fait marquant est le désajustement substantiel entre l’Allemagne et la France. L’Allemagne est ainsi dans une situation de forte sous-évaluation, tandis que la France est surévaluée, si bien que le différentiel nominal relatif entre ces deux pays du cœur de la zone euro atteint le niveau significatif de 25 %.

En dépit des sacrifices déjà consentis, la Grèce doit, elle, effectuer une dépréciation relative de plus de 30 % : même si la balance courante grecque est aujourd’hui proche de l’équilibre, son écart de production est très creusé, et l’amélioration est donc largement conjoncturelle. Les autres pays d’Europe du Sud (Espagne, Italie et Portugal) sont aujourd’hui dans une situation plus favorable et affichent une légère surévaluation. À l’inverse, les pays dits « du Nord », comme les Pays-Bas et l’Autriche, sont sous-évalués, mais dans une moindre mesure que l’Allemagne.
 

CICE et Pacte de responsabilité : la réponse française à la perte de compétitivité

Une des premières mesures prises par le gouvernement Ayrault – mesure qui figurait dans le programme présidentiel de François Hollande – fut d’abroger en juillet 2012 le décret sur la « TVA sociale » proposé par le gouvernement Fillon. Cette dévaluation fiscale, qui devait entrer en vigueur le 1er octobre 2012, consistait en un transfert de revenu des ménages — par la hausse de la TVA — vers les entreprises —  via la baisse des cotisations sociales des employeurs. Dans le même temps, le gouvernement a demandé à Louis Gallois d’élaborer un « Pacte pour la compétitivité de l’industrie française ». S’inspirant de son rapport, le gouvernement a instauré fin 2012 le CICE puis a proposé un « Pacte de responsabilité et de solidarité » à un vote consultatif de l’Assemblée nationale en avril 2014.

Ces réformes s’apparentent en partie à une dévaluation fiscale et présentent, sous certains aspects, des similitudes avec les mécanismes de la « TVA sociale » qui avait été proposée par le gouvernement Fillon.

Du rapport Gallois au Pacte de responsabilité

Le 5 novembre 2012, Louis Gallois remettait au Premier ministre un rapport destiné à redresser la compétitivité française, dont la proposition phare résidait dans une baisse de 30 milliards d'euros des cotisations sociales (20 milliards d’euros pour les cotisations employeurs et 10 milliards pour les cotisations salariales). Ces baisses ne devaient pas cibler les bas salaires mais s'appliquaient proportionnellement à l’ensemble des salaires allant jusqu'à 3,5 fois le SMIC. Pour assurer le financement de la protection sociale, le rapport Gallois proposait une augmentation de 2 points de la CSG (21 milliards d’euros), 6 milliards supplémentaires devaient provenir d’une hausse des taux réduits de la TVA, et enfin 3 milliards de la fiscalité anti-pollution (taxe carbone) et de celle des transactions financières, de l'immobilier et de la réduction des niches fiscales.

À la suite du rapport Gallois, la loi du 29 décembre 2012 instaure le Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE), correspondant à la première mesure prise dans le cadre du Pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi du 6 novembre 2012. Enfin, poursuivant le processus engagé en novembre 2012, le gouvernement fait voter le Pacte de responsabilité et de solidarité. Celui-ci complète le CICE par une baisse supplémentaire de cotisations sociales patronales sur les salaires compris entre 1 et 1,6 SMIC en 2015 – conduisant à la suppression intégrale des cotisations patronales à l’URSSAF au niveau du SMIC – et une autre sur les salaires compris entre 1,6 et 3,5 SMIC en 2016, pour un montant total de 4,5 milliards d’euros chacune, soit 9 milliards au total. À cela s’ajoute une baisse de plus de 3 points des cotisations familles des indépendants et artisans, pour un montant de 1 milliard d’euros, et 10 milliards de baisse de la fiscalité issue des « Assises de la fiscalité » avec la suppression de la Contribution sociale de solidarité sur les sociétés (C3S) et de la surtaxe de l’Impôt sur les sociétés (IS).

Le CICE et le Pacte de responsabilité, un choc d’offre positif financé par un choc de demande négatif

Au total, le CICE et le Pacte de responsabilité correspondent à une baisse de 40 milliards d’euros de la fiscalité des entreprises, dont 29 milliards d’euros sont assis sur les salaires : 20 milliards d’euros de baisse de l’impôt sur les sociétés au titre du CICE auxquels s’ajoutent 9 milliards d’euros de baisse de cotisations patronales.

Ce choc d’offre est d’une ampleur inégalée dans l’histoire de l’économie française. Par ailleurs, ces 40 milliards d’euros d’aides aux entreprises du CICE et du Pacte sont censés être financés pour un quart par une hausse de la fiscalité pesant sur les ménages (hausse de TVA et mise en place d’une taxe écologique), et pour le reste par des économies de dépenses publiques. Le financement de ces mesures modifie alors la nature du choc sur l’économie française qu’elles induisent : elles doivent s’analyser comme un choc « d’offre positif » couplé à un choc de « demande négatif » de même ampleur. Sur ce point, il se rapproche d’une dévaluation fiscale et donc de la mesure de « TVA sociale » proposée par le gouvernement Fillon en 2012.

Des conditions conjoncturelles adéquates pour bénéficier des effets positifs de ces mesures ?

Comme toute mesure de dévaluation, son efficacité dépend de trois conditions :

  • premièrement, elle sera d’autant plus efficace qu’il y a de la croissance ailleurs chez nos partenaires : cette politique se résumant en un transfert de revenu des ménages vers les entreprises, cela devrait se traduire par une baisse brutale du pouvoir d’achat des ménages et donc de leur consommation. Les carnets de commande sur le marché intérieur des entreprises devraient alors se dégrader mais cela devrait être compensé par une hausse des carnets de commande étrangers, liée aux gains de compétitivité ;
  • la deuxième condition est que les autres pays partenaires et concurrents ne mettent pas en place la même politique, ce qui annulerait les effets de compétitivité attendus ;
  • la troisième réside dans le fait que les entreprises répercutent les baisses de cotisations dans leurs prix et non dans leurs marges.

Or depuis 5 ans, ces trois conditions ne sont pas remplies. Contrairement aux années 2000, la croissance mondiale est faible, comprise entre 2,5 et 3,5 % contre près de 5 % au cours de la décennie précédente : la première condition n’est pas respectée. Pire, le peu de croissance retrouvée en zone euro provient de la mise en place, notamment dans les pays du sud de l’Europe, l’Espagne en tête, d’une politique de modération de compétitivité basée principalement sur une baisse du coût du travail engendrée par une diminution des salaires perçus par les ménages. Menée de façon symétrique dans un grand nombre de pays, notamment du sud de l’Europe, et dans une économie interdépendante, cette stratégie est un jeu à somme nulle et met alors en péril non seulement la première condition 1 (voir ci-dessus) mais surtout la deuxième condition énoncée précédemment. Enfin, compte tenu du niveau très dégradé des marges des entreprises en 2012, il était fort probable que celles-ci utilisent le Pacte pour reconstituer leurs marges et donc limiter l’effet-prix de cette mesure (troisième condition).

Le diagnostic d’une dégradation des conditions d’offre de l’économie française était bien correct : les entreprises françaises souffraient d'un taux de marge qui s’est fortement dégradé depuis la crise de 2008 et d’une perte de compétitivité due, entre autres, aux politiques de désinflation salariale menées en Allemagne au début des années 2000 et dans les pays du sud de l’Europe depuis 2008. La mise en place d’une politique accommodante pour les entreprises ayant pour objectif de rehausser leurs marges et leurs prix relatifs apparaissait adéquate.

Malheureusement ce diagnostic était incomplet car à ce problème d’offre venait se greffer une insuffisance de la demande : face à la baisse de l’activité, d’importantes surcapacités se sont formées en 2008-2009, comme en témoignait l’évolution des marges de capacité de production sans embaucher et sans investir, qui sont respectivement une mesure des effectifs et des équipements excédentaires au sein des entreprises. Ce constat de l’existence de surcapacités de production est cohérent avec les déclarations des entreprises qui, à l’« Enquête trimestrielle de conjoncture dans l’industrie » (Insee), déclarent pour les deux tiers d’entre elles éprouver uniquement des difficultés de demande pour développer leur production comme elles le souhaiteraient. La contraction des marchés durant la récession avait naturellement fait pencher la balance vers les entreprises éprouvant des difficultés de demande, la part de celles déclarant des difficultés d’offre devenant marginale. La réanimation de l’activité dans le courant de 2009 avait, par symétrie, amorcé un rééquilibrage des freins à la production. Ce dernier s’est interrompu en 2011 sous l’effet de la rechute conjoncturelle liée à la conduite de politiques de rigueur en France et en Europe. L’existence de capacités de production inemployées retentit sur la situation financière des entreprises. La persistance de sureffectifs se traduisit par un alourdissement des coûts salariaux des entreprises et expliquait une grande partie de la dégradation de leurs taux de marge.
 

Conclusion

Alors que la France connaissait des taux de croissance supérieurs à celui observé en moyenne chez ses partenaires européens depuis le début de la crise, à partir de 2014, elle a accumulé un retard de croissance sur ces derniers qui dépasse 2,5 points de PIB en 2017, retard qui s’explique principalement par une mauvaise performance de son commerce extérieur. Et au sein du commerce extérieur, ce ne sont pas les importations mais les exportations qui expliquent ces mauvais résultats. Avec une croissance de la demande intérieure relativement similaire entre la France et la zone euro sur la période considérée, il apparaît que la contribution négative des importations à la croissance du PIB a été nettement plus faible en France que dans la zone euro. En revanche, la faiblesse des exportations françaises par rapport à celles de la zone euro constitue la source du décrochage de la France.

Cette faiblesse des exportations françaises est d’autant plus surprenante qu’elle correspond à la période de montée en charge des politiques d’offre mises en place sous le quinquennat de François Hollande (CICE, Pacte de responsabilité), qui ont permis une réduction massive de la fiscalité des entreprises d’environ 40 milliards d’euros sur cette période.

Si cette politique de l’offre ne semble pas avoir dynamisé les exportations françaises, elle a en revanche contribué à l’amélioration des marges des entreprises, en particulier dans le secteur exportateur. Dans ce dernier, le taux de marge moyen s’est redressé de près de 5 points de valeur ajoutée depuis 2014. Il semblerait alors que les exportateurs français aient fait le choix d’un redressement de leurs marges plutôt que celui d’une réduction significative de leurs prix à l’exportation. Si cette stratégie n’a pas porté ses fruits en termes de redressement de la balance courante, il n’est pas interdit d’espérer que l’amélioration observée de la situation financière des exportateurs hexagonaux se traduise dans l’avenir par un réinvestissement de leurs marges dans la compétitivité hors-coût ou dans une baisse des prix afin de leur assurer des gains immédiats de compétitivité-prix et de parts de marché à l’exportation.

 

Bibliographie

E. Heyer, M. Plane et X. Timbeau, "Impact économique de la quasi-TVA sociale : simulations macroéconomiques et effets sectoriels", Revue de l’OFCE, n° 122, 2012.

OFCE, "Le piège de la déflation. Perspectives 2014-2015 pour l’économie mondiale", Revue de l’OFCE, n° 136, 2014.