Le populisme aux États-Unis du XIXe siècle à Donald Trump

Donald Trump s’inscrit dans une longue tradition fondée sur la défense des intérêts américains et de l’« américanisme ». Ses discours anti-élitistes ne sont pas sans rappeler une rhétorique populiste ancienne.

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Les discours de Donald Trump se nourrissent d’une culture politique américaine ancienne. Fondée sur une vision binaire de la société, elle oppose le peuple aux élites et aux possédants. Cette vision valorise l’outsider qui saura nécessairement mieux œuvrer pour le peuple que les élites corrompues.

Ce populisme moderne est également fondé sur une angoisse identitaire exacerbée par le contexte international, ainsi que sur un rejet du monde extérieur, de la mondialisation et du multiculturalisme.

Une mobilisation antiélitiste

Durant toute sa campagne présidentielle de 2016, Donald Trump a rompu avec la doxa républicaine conservatrice, chantre du libre-échange et pourfendeur de l’État-providence. Opposé au monde ultralibéral de la finance, il s’est au contraire posé comme le défenseur du peuple paupérisé et déclassé sous l’effet de la crise de 2008.

La défense des classes méritantes

Entre Main Street et Wall Street, Donald Trump a misé sur le mécontentement des laissés-pour-compte de la mondialisation, des citoyens ordinaires délaissés par les élites de Washington. Contrairement aux politiciens républicains conservateurs traditionnels, il n’a pas promis de mettre un terme aux programmes sociaux fédéraux et a cultivé l’ambiguïté sur son programme fiscal.

Plus que sur le rejet des politiques du gouvernement fédéral, le populisme de Donald Trump s’est appuyé sur la protection des classes moyennes et ouvrières que « les élites de Washington », occupées à appliquer la politique de leurs grands donateurs, n’ont que trop négligées.

À l’instar de Richard Nixon en 1968, Trump prétend ainsi redonner une voix à la « majorité silencieuse » des États-Unis : les ouvriers qui ont perdu leur emploi, les travailleurs lésés par les accords de libre-échange, les oubliés que plus personne ne représente.

De l’avènement d’un État-providence …

Le terme « populiste » aux États-Unis fait directement référence au mouvement fermier et anti-monopole des années 1890, formé dans un contexte de chute des prix agricoles. D’abord implantés dans les États ruraux du Sud et de l’Ouest américain, les populistes rassemblaient fermiers, artisans et ouvriers autour d’un programme pour les droits des travailleurs. À cette époque, l’industrie américaine était organisée en monopoles détenus par de grands capitaines d’industrie, tels que John Rockefeller (pétrole), Cornelius Vanderbilt (chemins de fer) ou Andrew Carnegie (acier).

Aux élections locales de 1890, le parti populiste, le Parti du peuple (People’s Party ou Populist Party), remporta la majorité des suffrages dans le Kansas, le Dakota du Sud et le Nebraska. Favorable à la régulation gouvernementale des monopoles et des conditions de travail et à la tenue d’élections directes au Sénat, le parti prit une envergure nationale lorsque le populiste William Jennings Bryan représenta le Parti démocrate aux élections présidentielles de 1896, de 1900 et de 1908.

Au début du XXe siècle, le Progressive Movement ou Progressive Party (Mouvement progressiste ou Parti progressiste), incarné notamment par le président républicain Theodore Roosevelt, reprit cet idéal démocratique d’une réforme des institutions en vue de l’avènement d’un État-providence qui profiterait à toutes les classes de la société.

Fustigeant les « malfaiteurs du grand capital » et la corruption qui gangrénait l’État, les municipalités et les milieux industriels, les progressistes prônaient la création de foyers d’accueil et d’éducation pour les pauvres, ou encore la régulation gouvernementale des chemins de fer.

Plus tard, en réaction à la Grande Dépression de 1929, le populisme d’émancipation sociale fut incarné par des figures diverses, parfois controversées, militant pour une meilleure protection sociale des populations paupérisées par la crise. En particulier, le gouverneur de Louisiane Huey Long, figure controversée de l’entre-deux-guerres en raison de ses penchants fascistes, avait proposé en 1934 un programme de redistribution des richesses, « Share the wealth ».

Fondé sur l’idée que les inégalités de revenus étaient en partie responsables de la crise de 1929, le programme prévoyait un plafonnement des revenus annuels individuels à un million de dollars, une taxation plus importante des hauts revenus et la mise en place d’un revenu de base pour chaque famille américaine.

… à la critique de l’interventionnisme étatique

Dans la seconde partie du XXe siècle, au contraire, le populisme américain s’est cristallisé autour de la critique de l’interventionnisme supposé trop important et dispendieux de l’État fédéral. Aux yeux de la droite populiste militante et conservatrice, les élus de l’État-providence libéral – loin d’être les garants des droits sociaux des travailleurs – protègent les privilèges des élites économiques ainsi que ceux des immigrés et des assistés sociaux.

Lors des élections primaires républicaines de 1976, Ronald Reagan popularisa l’image de la « welfare queen » dans les discours politiques américains, image racialisée de la mère célibataire vivant des largesses des prestations sociales de l’État fédéral.

Incarnation la plus récente de la droite populiste, le Tea Party s’était saisi en 2009 du thème de la corruption des élites politiques et de leur connivence avec les « parasites improductifs » (Romain Huret) de la société américaine.

Imprégnés d’une vision binaire du monde, les partisans du Tea Party opposent les producteurs de l’économie réelle – travailleurs, commerçants, entrepreneurs – aux élites nationales, qui décident de baisses d’impôt profitant uniquement au monde de la finance et aux plus riches.

Alors que la tradition populiste de gauche prônait une régénération de l’État fédéral pour une meilleure protection des droits, la droite populiste dénonce au contraire ce qu’elle perçoit être les dérives d’un État fédéral outrepassant ses fonctions essentielles. A ce titre, elle range les élites politiques dans le camp des « ennemis » du peuple.

Le désaveu du parti républicain

La revanche des outsiders

Ce thème de la connivence des élites avec les « parasites improductifs » de la société américaine est apparu clairement au cours des élections primaires républicaines de 2016. Entre Donald Trump, Ben Carson, neurochirurgien ayant un temps talonné Trump dans les sondages, et Carly Fiorina, ancienne PDG de Hewlett-Packard, les outsiders sans expérience politique ont eu le vent en poupe.

Leur message est clair : le pouvoir ne doit pas appartenir aux professionnels de la politique, soumis aux intérêts de Wall Street qui finance les partis. Face à Jeb Bush et à Hillary Clinton, l’indépendance de Donald Trump vis-à-vis des milieux financiers, auxquels il ne doit ni sa fortune personnelle ni sa carrière politique, est donc apparue comme une force.

De fait, le Parti républicain n’échappe pas à cette perception d’une « trahison » des élites. Comme l’explique l’historien Eric Dionne, le Parti républicain, perçu comme un parti élitiste proche de Wall Street, s’est progressivement coupé de l’électorat ouvrier blanc, que Donald Trump est parvenu à séduire.

Cette rupture de classe est apparue clairement lors de la campagne de 2012, qui a abouti à la désignation de Mitt Romney. Mitt Romney, le « candidat des riches » multipliant les appels aux « créateurs d’emploi », s’est vite imposé comme le candidat désigné de l’establishment du parti.

Des thèmes de campagne chers à la classe ouvrière

Contrairement à Mitt Romney, l’as de la finance perçu comme déconnecté des préoccupations des petites gens, Donald Trump a abordé durant sa campagne des thèmes chers à la classe ouvrière : l’immigration, la renégociation des accords de libre-échange, et en particulier de l’ALENA, la promesse du maintien des programmes sociaux Social Security et Medicare. Donald Trump s’est ainsi attiré le vote des électeurs n’ayant pas fait d’études supérieures et dont les revenus annuels sont inférieurs à 50 000 dollars.

Le phénomène Trump s’est ainsi nourri d’une crise de la représentativité des partis politiques traditionnels, en particulier de la déliquescence du Parti républicain, dont le leadership s’est révélé incapable d’imposer une alternative à l’ascension du candidat.

Les électeurs du Parti républicain ont vu en Donald Trump une offre politique véritablement nouvelle, incarnée par un homme d’affaires indépendant des intrigues de Washington.

L’inanité des républicains au pouvoir a profondément déçu la base conservatrice du parti. Depuis l’essor du mouvement conservateur consacré par l’investiture du sénateur Barry Goldwater lors de l’élection présidentielle de 1964, les républicains n’ont pas hésité à multiplier les promesses conservatrices en matière fiscale. Ils ont promis de réduire les impôts, les dépenses publiques et la place de l’État, sans qu’aucun ne mette réellement en place le programme conservateur promis une fois élu.

Même sous Ronald Reagan, chantre de la dérégulation et orchestrateur de baisses d’impôt massives en 1981, les dépenses publiques et la dette ont augmenté. Déçus par les promesses sans cesse non tenues des politiciens républicains, les électeurs du parti ont vu en Donald Trump une offre politique véritablement nouvelle, incarnée par un homme d’affaires indépendant des intrigues de Washington.

Un rejet du monde extérieur et du multiculturalisme

Pour Donald Trump, la défense des intérêts des citoyens américains et de l’« américanisme » passe par l’isolationnisme en politique étrangère et la protection de la loi et l’ordre en politique intérieure, autrement dit par un rejet du monde extérieur et du multiculturalisme.

L’isolationnisme, une tendance de fond aux États-Unis

Méfiants vis-à-vis du monde extérieur dès leur indépendance, les États-Unis ont souvent résisté à l’idée de former des alliances contraignantes, militaires ou commerciales, avec les nations étrangères. Les éléments indésirables dont il s’agit de se prémunir ne se trouvent cette fois pas au sein de la société américaine mais à l’extérieur des frontières.

Dès la fin du XVIIIe siècle, afin de préserver l’indépendance que la nation venait d’acquérir, George Washington recommandait « d’éviter les alliances durables avec quelque région du monde que ce soit ». Selon Thomas Jefferson, la politique étrangère des États-Unis visait à établir « la paix, le commerce et une relation honnête avec toutes les nations, des alliances contraignantes avec aucune ».

Ce courant isolationniste, fondé sur la neutralité des États-Unis vis-à-vis des affaires mondiales et le refus des alliances, a perduré jusqu’au début du XXe siècle. Il a inspiré la Doctrine Monroe à partir de 1823 comme le rejet du traité de Versailles créant la Société des Nations par le Congrès américain en 1920.

Dans son discours de politique étrangère du 27 avril 2016 comme dans son discours d’investiture du 21 juillet, Donald Trump a plusieurs fois repris à son compte l’expression « America First », faisant ainsi davantage référence à l’isolationnisme de l’entre-deux-guerres.

L’association America First, créée en septembre 1940 et dissoute quelques jours après l’attaque de Pearl Harbor, était en effet le principal groupe d’intérêt isolationniste opposé à l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale, au prix de la neutralité des États-Unis face à l’Allemagne nazie.

Pour Donald Trump, les États-Unis n’ont pas à défendre des intérêts qui ne sont pas directement les leurs.

Pour son porte-parole emblématique, l’aviateur Charles Lindbergh, décrié pour ses propos antisémites et pour avoir visité l’Allemagne nazie à la fin des années 1930, les intérêts des États-Unis ne se trouvaient pas en Europe mais sur le sol américain. Il appartenait ainsi au gouvernement américain d’assurer la sécurité de son propre peuple en faisant un usage défensif de la force armée.

De même, pour Donald Trump, les États-Unis n’ont pas à défendre des intérêts qui ne sont pas directement les leurs. Les États-Unis assumeraient ainsi de manière disproportionnée le coût financier de la défense collective. Donald Trump clame sa volonté de renégocier les alliances de défense liant les États-Unis à leurs alliés, notamment l’OTAN. Il envisage aussi de faire davantage supporter le coût de la défense collective aux nations qui ont, selon lui, trop longtemps profité de la générosité américaine.

La protection de « la loi et de l’ordre »

Après la Seconde Guerre mondiale, la bataille pour la défense de l’identité et des valeurs américaines s’est aussi déroulée sur le sol américain. La Commission de la Chambre des représentants sur les activités antiaméricaines, dont le rôle était d’enquêter sur les activités subversives des citoyens américains, devint une commission permanente en 1945.

Le maccarthysme, la politique de chasse aux sorcières anticommuniste menée par le sénateur Joseph McCarthy, reposait sur la conviction qu’il existait des ennemis de l’intérieur représentant une menace pour l’American way of life. De 1950 à 1954, la rhétorique maccarthyste, matinée de théorie du complot et de chauvinisme, justifia une purge de la société américaine – Hollywood, classe politique et médiatique, milieux associatifs militants –, qu’il s’agissait de protéger des « parasites » communistes.

L’un des arguments rhétoriques fondamentaux de la droite populiste depuis la fin des années 1960 est la protection de la loi et l’ordre.

Si l’anticommunisme fut l’un des ciments du conservatisme à partir de la fin des années 1940, le conservatisme américain prit un nouvel essor en se centrant sur les transformations sociales et culturelles des années 1960, en particulier sur les questions raciales et identitaires.

L’un des arguments rhétoriques fondamentaux de la droite populiste depuis la fin des années 1960 est la protection de la loi et l’ordre, supposée plébiscitée par la « majorité silencieuse » des États-Unis, méritante et respectueuse de la loi.

L’image de la « majorité silencieuse » se trouvait au cœur de la stratégie électorale de Richard Nixon en 1968. Elle était fondée sur une conception étroite et excluante de la citoyenneté américaine. Il s’agissait principalement de s’adresser aux classes moyennes blanches que les bouleversements sociaux et culturels des années 1960 – déségrégation, militantisme noir du Black Power, contreculture hédoniste – rendait particulièrement sensible au discours sécuritaire des conservateurs.

Dans le contexte des émeutes raciales et urbaines des années 1960 – à Watts en 1965, Detroit en 1967 ou encore à Chicago lors de la convention démocrate de l’été 1968 –, la rhétorique de « la loi et de l’ordre » était à la fois sécuritaire et morale. Elle s’opposait au prétendu laxisme des démocrates libéraux et à leur complaisance vis-à-vis des criminels, des activistes noirs, des manifestants anti-Vietnam et de la contre-culture.

Une angoisse identitaire en toile de fond

Le discours sécuritaire de Donald Trump s’inscrit également dans un contexte de repli sur soi identitaire d’une partie de l’électorat américain. Depuis l’été 2014, les tensions et inégalités raciales sont revenues au premier plan de l’actualité américaine. Des violences policières et des émeutes urbaines de Ferguson, Baltimore, Milwaukee ou encore Charlotte à la vitalité du mouvement Black Lives Matter, le climat est propice aux discours sécuritaires et xénophobes de Donald Trump, mêlant minorités, immigration et menace terroriste.

Les projections démographiques américaines renforcent les angoisses d’une majorité blanche devenant de moins en moins majoritaire aux États-Unis.

Ses déclarations sur la construction d’un mur le long de la frontière mexicaine afin d’empêcher l’immigration illégale ont fait date. À la suite des tueries de San Bernardino en décembre 2015 et d’Orlando en juin 2016, il a promis un contrôle strict des entrées sur le territoire américain, notamment l’interdiction d’entrée pour les musulmans et l’instauration de visas touristiques pour les citoyens français.

Les projections démographiques américaines alimentent d’autant plus le repli sur soi identitaire. En 2015, les naissances d’enfants non-blancs dépassaient en nombre les naissances d’enfants caucasiens, selon la terminologie américaine. Ces chiffres renforcent les angoisses d’une majorité blanche devenant de moins en moins majoritaire aux États-Unis.

Le discours américaniste de Donald Trump, imprégné d’une rhétorique populiste ancienne mêlant antiélitisme et anti-internationalisme, a donc trouvé un écho dans la société américaine actuelle. La « majorité silencieuse » à laquelle il s’adresse, se percevant victime de la mondialisation comme de la menace terroriste, est sensible à sa dénonciation des accords de libre-échange et à sa défense de « la loi et de l’ordre » dans les villes américaines.

 

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