Les mouvements anti-migratoires en Europe

L’opposition à toute forme d’immigration, en particulier extra-européenne, est une proposition commune à tous les mouvements d’extrême droite et populistes. En arrière-plan, la peur de la « submersion » démographique et de la société multiculturelle.

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L’arrivée sur le sol européen, en 2015-2016, des réfugiés venus du Moyen-Orient a été perçue par nombre de commentateurs comme l’élément déclenchant d’une vague de xénophobie utilisée comme levier politique par des partis populistes, en grande majorité de droite.

Si la percée électorale de l’Alternative pour l’Allemagne semble bien corrélée avec l’accueil d’un million de réfugiés, tout comme celle de la Ligue du Nord en Italie traduit une inquiétude face aux flux d’arrivants du Sahel, l’opposition à l’immigration – économique ou humanitaire – a des racines bien plus anciennes et profondes qu’il convient de retracer.

Une peur ancienne : la submersion migratoire

Les pays européens du XIXe siècle, culturellement et religieusement homogènes ou peu s’en faut, connaissent le double mouvement intellectuel de l’appui à la colonisation des peuples des autres continents et de la crainte d’une future submersion migratoire.

Ainsi, le gendre du général Boulanger, le colonel Émile Driant (1855-1916), poursuit en sus de sa carrière militaire et d’un mandat de député de la droite catholique, une carrière d’écrivain populaire à succès qui le voit traiter des thèmes nationalistes et propager l’idée d’une possible invasion des peuples africains et asiatiques, dans le premier cas avec l’aide des Ottomans musulmans. Ses romans « L’Invasion noire » (1894) et « L’Invasion jaune » (1909) précèdent largement le best-seller contemporain qu’est l’ouvrage de Jean Raspail, « Le Camp des saints » (1973).

Devenu une sorte de bréviaire pour tous ceux qui croient inéluctable la fin de la civilisation européenne, du fait d’une invasion migratoire soudaine et du « grand remplacement » des Européens « de souche » par les immigrés, le livre de Jean Raspail, par la virulence de son propos, son côté apocalyptique et son évocation de la résistance armée d’un petit réduit de « patriotes » contre les envahisseurs, préfigure et dépasse en notoriété toute une littérature militante issue de la mouvance identitaire dont se détache l’œuvre de Guillaume Faye.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001 et en réaction au terrorisme islamiste radical, les pamphlets contre l’immigration se focalisent sur la question de la place des musulmans en Europe. Ce thème n’est nullement circonscrit aux cercles d’extrême droite.

Il a été abordé en Allemagne par l’économiste social-démocrate Thilo Sarrazin dans son livre « L’Allemagne disparaît ». Il a suscité la controverse en Italie avec la journaliste laïque et de gauche Oriana Fallaci dans « La Rage et l’Orgueil » (2001).

Ces ouvrages ont réactivé, sur un mode lié à l’actualité, ce qui était déjà évoqué comme un fantasme dès le début du XXe siècle par l’écrivain catholique britannique Gilbert K. Chesterton dans son roman satirique « L’Auberge volante » (1914), sur un mode semblable à celui utilisé par Michel Houellebecq dans « Soumission » (2015) : l’idée d’une telle perte de conscience culturelle des élites, qu’elles choisissent de se placer d’elles-mêmes sous l’autorité des prescriptions de l’islam.

La vague de partis nationaux-populistes qui a commencé à enregistrer des succès électoraux dans les années 1980 en Europe de l’Ouest a d’autant plus facilement fait passer son message hostile à l’immigration que celui-ci exhumait des peurs anciennes.

La phobie de l’immigration

La peur de la submersion culturelle et ethnique fait précisément partie, selon le politiste américano-néerlandais Cas Mudde, du mode de pensée de la « droite radicale populiste » souvent associée au pouvoir en Scandinavie (Parti du Progrès norvégien ; Vrais finlandais ; Parti du peuple danois), en Suisse avec l’Union démocratique du centre (UDC), en Italie avec Matteo Salvini, en Belgique avec la Nouvelle Alliance flamande (N-VA).

Des partis politiques plus ancrés dans l’extrême droite historique (Vlaams Belang flamand ; FPÖ autrichien) et d’autres qui poursuivent une trajectoire de réalignement idéologique comme le Rassemblement national français, partagent cette crainte de l’immigration pour des raisons à la fois :

  • culturelles : le rejet du métissage ; la défense des valeurs traditionnelles ; la croyance dans une Europe au substrat judéo-chrétien menacée par l’islam ;
  • économiques : l’immigration serait encouragée par les multinationales et la « finance internationale » pour faire baisser les coûts du travail, multiplier les profits et aboutir à un « nouvel ordre mondial » qui supprime les frontières ;
  • sociologiques : l’immigration serait intrinsèquement criminogène et le multiculturalisme, facteur de guerre civile.

Les formations de l’extrême droite radicale qui ont quelque audience électorale – le Jobbik hongrois, l’Aube dorée grecque – vont un cran plus loin, leurs milices utilisant à l’occasion la violence physique à l’encontre des migrants et des minorités, au point que les dirigeants du parti néo-nazi grec sont jugés, depuis 2015, pour « appartenance à une organisation criminelle ».

L’immigration dans la pensée politique des droites radicales ou extrêmes

Leur point commun de ces courants est de défendre trois idées essentielles : l’autoritarisme, la dichotomie entre le peuple et les élites et le nativisme, c’est-à-dire l’idée selon laquelle dans un pays donné, ne doit être habité que la population native, ceux qui sont supposés appartenir au groupe ethnoculturel majoritaire et qui ont l’antériorité d’une présence continue depuis des siècles. Il ne s’agit plus là de racisme sous la forme consistant à établir une hiérarchie des races.

Discrédité par le nazisme, la hiérarchie des races a été remplacée par le principe de non-comparabilité des cultures.

Discrédité par le nazisme, ce préjugé a été remplacé par le principe de non-comparabilité des cultures. Chaque culture aurait sa valeur propre, mais ne pourrait la conserver qu’en étant préservée des influences extérieures et des contacts inévitablement induits par la mondialisation ainsi que par l’idéologie égalitaire qui découle de la philosophie des Lumières.

Les « anti-immigration » valorisent le sédentaire plutôt que le nomade. Ils préfèrent le local au global. Ils appuient leur propos par un procédé supposé imparable au plan moral : ce serait dans l’intérêt même des migrants que d’empêcher qu’ils soient déracinés de leur propre culture et viennent chercher en Europe une prospérité qui n’existe plus.

L’action des gouvernements pour empêcher les immigrants venus d’Afrique et du Moyen-Orient de débarquer sur les côtes européennes serait en outre une quasi-action humanitaire, qui épargnerait aux clandestins de risquer leur vie sur des embarcations de fortune affrétées par des passeurs qui s’enrichiraient de leur détresse.

Le but ultime des groupes les plus résolus, comme Les Identitaires en France, est la mise en place d’une politique dite de « remigration », c’est-à-dire de forte incitation faite aux originaires de pays extra-européens à retourner vivre dans leur pays d’origine, en plus d’autres mesures comme un arrêt de dix ans dans les naturalisations d’immigrés extra-européens, un principe d’« exclusivité nationale » plutôt que de « priorité nationale » en matière d’aides et de logements sociaux ou l’« interdiction de toute propagande en faveur de l’immigration » dans les médias publics ou subventionnés.

Il s’agit là d’une mesure qui va plus loin que celle figurant au programme du Rassemblement national, soit réduire l’immigration légale à un solde positif de 10 000 entre entrées et sorties par an. Rappelons que le Front national des années 1990 préconisait l’inversion des flux migratoires, autrement dit l’expulsion des étrangers.

Une certaine conception du peuple, de la nation et des frontières

Les « anti-immigration » sont mus par une certaine conception du peuple et de la nation. Mais la question des frontières les concerne aussi et ils sont de farouches opposants à toute forme de supranationalité comme à l’ouverture de l’espace européen à la libre-circulation des hommes et des marchandises. Leur conception de l’espace et de la géopolitique repose sur l’affirmation des frontières comme cadre protecteur.

Ce que Nicolas Lebourg appelle l’idéologie de « l’enclosure » consiste à structurer le monde et la société selon une frontière établie entre « eux » et « nous », entre l’étranger qui vit hors de nos frontières et les Français, mais aussi, sur notre propre sol, entre ceux qui peuvent se réclamer de la patrie et ceux qui ne le peuvent pas. L’idéologie de l’enclosure se décline dans le droit, dans l’économie et le social par la mise en œuvre d’une politique établissant des droits différenciés et inégaux pour les nationaux et les étrangers (la « préférence nationale ») ; dans la morale commune, car elle rend l’immigration prioritairement, voire exclusivement, responsable des maux qui touchent le peuple : insécurité, chômage, baisse du pouvoir d’achat…

In fine, le national-populisme clame sa certitude qu’il peut et doit changer le cours de l’histoire en stoppant, voire en détricotant la mondialisation, non seulement par des protections douanières et des contrôles humains aux frontières, mais surtout par le refus du multiculturalisme, qui mènerait inéluctablement à la disparition, par submersion démographique ou métissage, de la civilisation européenne.

Les idées national-populistes, loin d’être confinées à la marge du jeu politique, ou d’être de simples forces éphémères de protestation, ont progressivement gagné en influence au point de modifier, sur la question des flux migratoires et du multiculturalisme, le programme et l’action des droites de gouvernement.

Ainsi, le référendum d’initiative populaire sur la construction de minarets a vu, en 2009, 57,5 % des Suisses approuver la mesure proposée à l’initiative de l’UDC. En 2016, au Danemark, sous la pression du Parti populaire danois (DF) qui détient au Parlement un nombre suffisant de sièges pour monnayer des mesures au gouvernement de centre-droit, a été décidée la confiscation de l’argent et des bijoux des réfugiés pour payer leur séjour dans les centres d’accueil.

La gauche radicale face à l’immigration et au multiculturalisme

Les prises de position des droites radicales contre l’immigration étant connues, une question se pose : que pensent, sur ce sujet, les formations radicales de gauche qui, selon certains analystes, seraient l’autre versant du populisme ?

Cette problématique a eu une actualité en 2018 lors du lancement en Allemagne de Aufstehen (Debout !), mouvement lancé par Sarah Wagenknecht, une des coprésidentes du groupe parlementaire de Die Linke. Sarah Wagenknecht, 49 ans, qui a grandi en ex-Allemagne de l’Est et est Iranienne par son père, a lancé son mouvement en réaction à une motion du Congrès de Die Linke qui proclamait le principe des « frontières ouvertes » pour tous les étrangers « ayant besoin de protection ».

Cette conception du droit à l’asile est une erreur, selon elle qui trouve « naïf » le principe des frontières incontrôlées et veut distinguer entre les réfugiés et les immigrants économiques, dont elle estime qu’ils ne peuvent tous accéder au marché allemand du travail.

Ses idées ont été critiquées comme étant une forme de nationalisme xénophobe de gauche. Pourtant, comme les militants du Parti du travail de Belgique (PTB) par exemple, l’immigration est à considérer dans un cadre théorique marxiste, donc comme une variable par laquelle le capitalisme cherche à exploiter une main-d’œuvre corvéable à merci dans le but premier de rendre les bénéfices industriels plus larges.

D’où sa position sur l’immigration économique, qu’elle considère être une forme de « dumping social », suivant en cela Karl Marx qui, dans « Le Capital », explique que le capitalisme veut « remplacer une force supérieure et plus chère par plusieurs forces inférieures et à bon marché, l’homme par la femme, l’adulte par l’adolescent et l’enfant, un Yankee par trois Chinois ».

Le mouvement Aufstehen défend aussi l’idée, cohérente avec sa vision de l’immigration comme outil du capitalisme financier, que les sommes dépensées par le gouvernement fédéral pour l’accueil des réfugiés auraient pu alléger la situation économique de bien des Allemands précarisés.

La gauche radicale, tout en restant universaliste et en ne faisant nullement du renvoi des immigrants la pierre angulaire de son programme, prend en compte un autre argument qui est la question du choc des cultures. Après les agressions sexuelles de Cologne lors du Jour de l’an 2016, Sarah Wagenknecht avait ainsi déclaré que les migrants impliqués qui « abusaient de l’hospitalité avaient perdu le droit à l’hospitalité ».

En d’autres termes, son mouvement considère que l’accueil des réfugiés n’est possible que quand ces derniers respectent un minimum de devoirs, qui sont la contrepartie des droits qui leur sont octroyés, et que parmi ces devoirs figure le respect de la culture dominante, notamment de la laïcité et des droits des femmes, ce qui est parfaitement logique dans une optique de gauche.

Au-delà des principes, cette partie de la gauche radicale ouest-européenne qui développe aujourd’hui une critique de l’immigration incontrôlée entend aussi répondre à une urgence politique : stopper la fuite des électeurs de gauche vers les partis nationaux-populistes : lors des élections législatives de 2018, Die Linke a perdu 400 000 voix au profit de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), laquelle réalise ses meilleurs scores dans la population économiquement la moins favorisée des länder de l’ex-République démocratique allemande qui sont aussi les bastions de la gauche radicale.

À l’est de l’Europe : les anti-immigrations sans les immigrés

Les partis nationaux-populistes ouest-européens subissent l’attraction idéologique croissante des formations nationales-conservatrices des pays du groupe de Visegrád. Celles-ci (PiS en Pologne, Fidesz hongrois en particulier) ont mis en place, étant au pouvoir, une forme de démocratie limitée par l’hypertrophie de l’exécutif, sa mainmise sur la justice et la diminution de la diversité du paysage médiatique.

Ayant réussi à conquérir un vaste soutien populaire sur un programme nationaliste et identitaire, ces formations sont de plus en plus perçues par les nationaux-populistes de l’ouest du continent comme donnant le ton de ce que pourraient être leur « normalisation » puis leur propre succès.

Or, le programme identitaire et anti-immigration des partis nationalistes est-européens a été jugé un peu trop hâtivement comme une réponse à la « crise des migrants » et à l’afflux inhabituel de ceux-ci arrivés en 2015-2016 par la « route des Balkans ».

Au-delà des mesures destinées à frapper l’opinion, comme les patrouilles aux frontières en Hongrie et la barrière de barbelés édifiée en Bulgarie, ce qui se passe à l’Est, par exemple le refus des quotas de réfugiés imposés par l’Union européenne, est déterminé par une conception de la citoyenneté qui diffère radicalement de la nôtre. Elle est en effet fondée sur le triptyque ethnicité-langue-religion et non pas sur des valeurs philosophiques à portée universelle.

Il est à cet égard significatif que les minorités nationales soient, dans certains pays, représentés au Parlement par des élus de leur communauté. C’est le cas des élus de la minorité allemande de Silésie polonaise, dont les noms sont proposés par les associations représentatives agréées de la population allemande. C’est aussi le cas des sièges dévolus, au Parlement roumain, aux représentants des minorités nationales reconnues.

S’ajoute à ce système, impensable à l’ouest du continent européen, l’existence de partis politiques à très forte base ethnique – l’Alliance démocratique des hongrois de Roumanie ; le Parti de la communauté hongroise en Slovaquie ; le Parti des droits et des libertés qui représente les musulmans, mais aussi de nombreux Roms, en Bulgarie.

Il en découle que, pour le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, « le multiculturalisme n’est qu’une illusion » à domicile comme, a fortiori, lorsqu’il s’agit d’accueillir et d’intégrer de nouveaux venus. Et lorsque ces nouveaux arrivants sont musulmans, se mobilise alors facilement tout un imaginaire propre à l’histoire de la Mitteleuropa : celui de la lutte pour faire de cette région le rempart contre lequel viennent se fracasser les avancées vers l’ouest de l’Empire ottoman. Viktor Orbán considère les migrants musulmans comme « des envahisseurs » et les « anti-immigration » ne sont pas, à l’Est, uniquement les formations radicales de droite, mais la quasi-totalité du spectre politique.

Perspectives

Les trente dernières années ont vu le sujet de l’immigration devenir, avec son corollaire, la viabilité de la société multiculturelle, un sujet majeur de clivage. Il ne s’agit plus seulement d’une bataille d’idées entre la gauche et la droite : la période de l’immigration économique massive sur laquelle les libéraux de droite comme de gauche comptaient pour faire tourner l’économie en croissance semble révolue, non seulement en raison de la stagnation de cette croissance, mais parce que l’impact culturel de l’immigration suscite désormais des questionnements qui dépassent les divisions politiques.

Les partis populistes de droite ou d’extrême droite, qui ont les premiers mis ce sujet au cœur de leur idéologie – le slogan du Front national était, à la fin des années 1970, déjà : « 1 million de chômeurs, c’est un million d’immigrés de trop » –, ont gagné en partie leur pari. Même lorsqu’ils ne sont pas arrivés au pouvoir, ils ont réussi à obliger les partis de droite comme de la gauche sociale-démocrate à réviser leur humanisme et leur croyance dans la liberté de circulation. Et de nouvelles formations politiques émergent – ainsi Vox en Espagne – qui risquent de chambouler encore longtemps le jeu politique, dans le sens d’une remise en cause du principe même de la société multiculturelle, conséquence naturelle de l’immigration.