Arabie saoudite Iran : rivalité stratégique, concurrence religieuse

Au Moyen-Orient, l'Arabie saoudite, championne du rigorisme dans l'islam sunnite, et la République islamique d'Iran, chiite, s’opposent sur le terrain politique et religieux. Au Yémen, au Liban, en Irak ou en Syrie, les deux puissances régionales se livrent à une guerre d’influence sans merci.

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Les conflits qui déchirent le Moyen-Orient sont fréquemment présentés comme découlant de facteurs confessionnels, en particulier de l'opposition entre sunnisme et chiisme.

En réalité, les conflits internes sont largement liés aux tensions politiques et sociales ; et les conflits interétatiques ressortent le plus souvent de rivalités de puissances. Celles-ci instrumentalisent alors l'argumentaire confessionnel parmi d'autres éléments de mobilisation. La rivalité entre l'Arabie saoudite et l'Iran est l'une des plus structurantes depuis 1979.

Deux États aux fondements religieux

L’Arabie saoudite et le salafisme wahhabite

Le royaume saoudien repose sur l’alliance conclue au XVIIIe siècle entre Mohammed ibn Saoud, chef d’une tribu du Nejd, et Mohammed ben Abdelwahhab, prédicateur d’une doctrine sunnite fondamentaliste et littéraliste : les wahhabites se revendiquent des premiers musulmans, les salaf.

De cette alliance naît un État qui, au début du XIXe siècle, conquiert La Mecque et Médine avant que l’Empire ottoman n’y rétablisse son autorité. Un siècle plus tard, Abdelaziz ibn Saoud reprend le contrôle des deux villes saintes. Il fonde en 1932 le royaume d’Arabie saoudite, dans lequel le Coran fait office de Constitution. Contrôlé par le Conseil des grands oulémas, le wahhabisme est l’islam officiel, et la doctrine la plus sectaire de l’islam salafiste de l’école juridique hanbalite, iconoclaste, anti-soufie, antimoderne, antilibérale et anti-chiite.

Or, environ 10 % des 30 millions de Saoudiens sont chiites de rite duodécimain (ils reconnaissant douze imams à partir du gendre du prophète, Ali, comme en Irak et en Iran). La plupart sont installés dans la Province orientale et pétrolière (Hasa, Qatif), et quelques-uns à Médine. Mais ceux de Najran, près du Yémen, sont ismaéliens, reconnaissant sept imams.

Les clercs wahhabites tiennent les chiites pour des mécréants idolâtres. Si le pouvoir des Saoud les a cependant moins persécutés que discriminés, il a détruit leur patrimoine ancien. Il a aussi étroitement circonscrit les processions annuelles des fêtes de l’Achoura et d’Arbaïn. La représentation chiite au Conseil des oulémas est infime. Comme à Bahreïn voisin, les postes de responsabilité leur échappent et la redistribution de la rente pétrolière leur est très défavorable.

Ces discriminations ont politisé la question chiite à partir des années 1950, sous l’influence successive des idéologies séculières – nationalisme arabe, communisme, nassérisme –, puis des partis islamistes chiites irakiens, et enfin de la révolution islamique iranienne.

La République islamique d’Iran, majoritairement chiite

La moitié des 150 millions de chiites dans le monde (12 à 15 % des musulmans) sont iraniens. L’Iran est le seul pays où le chiisme est religion d’État, imposé par le chah safavide Ismaïl au XVIe siècle. Si les minorités ethniques des périphéries du pays sont sunnites, plus de 80 % de la population est chiite. Le chiisme est le ciment de l’État iranien moderne. Il se confond largement avec l’identité nationale.

Depuis la révolution de 1979, l’Iran est une théocratie duale, reposant à la fois sur les principes islamiques et sur des institutions républicaines et le suffrage universel. Les clercs sont très présents dans l’appareil d’État, les conseils séculiers ou religieux, l’appareil judiciaire, la haute administration, les structures électives, les fondations, les grandes entreprises.

Majoritaire (Iran, Irak, Bahreïn) ou minoritaire (Liban, Arabie, Pakistan), le chiisme est marqué par une forte structuration communautaire autour d’un clergé nombreux et hiérarchisé. Ses réseaux cléricaux transnationaux sont issus des grands séminaires (hawza) d’Irak (Najaf, Kerbala) et d’Iran (Qom, Meched), sous l’autorité des grands ayatollahs (marja’a). La politisation du chiisme suit de peu l’apparition en Égypte en 1928 du premier parti islamiste sunnite, les Frères musulmans.

Les partis islamistes chiites naissent en Irak au milieu du XXe siècle et vont amener nombre de militants laïques à l’islam politique. Deux conceptions du rapport de la religion au politique se font alors face. Les clercs quiétistes, tel le grand ayatollah de Najaf Ali al-Sistani (né en 1930), sont partisans d’une séparation du spirituel et de l’exercice du pouvoir politique.

À l’opposé, la théorie du pouvoir du juriste-théologien (velayat-e faqih) légitime l’exercice du pouvoir par les clercs. Cette doctrine de gouvernement, déjà envisagée en Perse pendant la révolution constitutionnaliste de 1906, a été reformulée dans les années 1960 par l’ayatollah iranien Ruhollah Khomeyni, alors exilé en Irak. Après 1979, elle devient la pierre angulaire de la légitimité théocratique de la République islamique.

Le facteur confessionnel dans l’action internationale des États

Le prosélytisme du pétro-wahhabisme saoudien

Au milieu du XXe siècle, la monarchie saoudienne est concurrencée par des républiques (l’Égypte nassérienne, l’Irak et la Syrie baasistes), dont les idéologies séculières nationales-arabes apparaissent plus attractives que l’islamisme wahhabite. Riyad y répond en exportant le wahhabisme, et en encourageant les islamistes, y compris les Frères musulmans. Ceux-ci seront cependant expulsés dans les années 1990 pour avoir critiqué le déploiement de forces américaines dans le royaume lors de la crise du Koweït (1990-1991), mais aussi  pour un modernisme politique jugé subversif.

La promotion du salafisme passe par de multiples canaux. Le souverain saoudien se proclame « serviteur et gardien des deux Lieux saints » (La Mecque et Médine), ce qui lui donne la responsabilité de l’organisation du pèlerinage annuel, le hadj, qui draine des millions de fidèles. Le sunnisme est alors « un corps sans tête », qui n’a guère comme référence que la mosquée-madrasa d’al-Azhar au Caire, jugée par Riyad trop libérale et soumise à Nasser. Le royaume crée donc en 1961 l’Université islamique de Médine, la première institution de diffusion globale du modèle salafiste : relais du message saoudien, 45 000 étudiants de 167 nationalités, en majorité boursiers, y ont été diplômés.

Créée en 1962, la Ligue islamique mondiale (LIM) entend faire pièce à une Ligue arabe contrôlée par Le Caire et tribune du panarabisme. La LIM est en charge de promouvoir à l’échelle mondiale une prédication fondamentaliste : publications, formation de prédicateurs et d’imams, financement et direction de centres islamiques et de mosquées. Ayant son siège à La Mecque, présidée par un Saoudien, reconnue comme ONG par l’ONU, elle est présente dans 120 pays.

L’Arabie joue un rôle moteur dans la création en 1969 de l’Organisation de la conférence islamique (OCI, devenue en 2011 Organisation de la coopération islamique), basée à Djeddah et regroupant 57 États. S’y ajoute une vaste nébuleuse de fondations religieuses, d’ONG caritatives paraétatiques et de télévisions satellitaires qui assurent aux prêcheurs salafistes les plus conservateurs une diffusion planétaire.

Le Conseil suprême des affaires islamiques est consacré à cette action missionnaire globalisée, financée dans la plus grande opacité par la manne pétrolière, par l’impôt religieux (zakat), par de riches particuliers du Golfe : le budget du prosélytisme wahhabite pourrait être comparable à celui des achats d’armements, de l’ordre de 5 à 8 milliards de dollars par an. Cette stratégie d’influence globale mêle de manière indissociable le prosélytisme salafiste et les intérêts géopolitiques du royaume.

Du salafisme au jihadisme : des passerelles multiples

À partir de la matrice afghane en 1979, une partie des financements du Golfe se sont dirigés vers des groupes sunnites radicaux, les jihadistes des décennies 1980 (Afghanistan), 1990 (Algérie, Bosnie, Tchétchénie, Égypte), 2000 (11 Septembre, Afghanistan-Pakistan, Irak) et 2010 (Irak, Syrie, Libye).

Les logiques à l’œuvre, officielles ou non, entrecroisent le confessionnel (le salafisme radical) et la puissance : contre l’athéisme soviétique et l’impérialisme russe ; contre l’impérialisme américain ou des régimes arabes proches de l’Iran.

 Tous les salafistes ne sont pas jihadistes. Mais la quasi-totalité des jihadistes sont salafistes.

Les Occidentaux ont laissé faire jusqu’à ce que ce jihadisme transnational, dont les attentats du 11 Septembre confirment la matrice idéologique et financière saoudienne, se retourne contre eux, avec Al-Qaïda (1987) et l’organisation État islamique (Daech, 2006). Et les soutiens du Golfe cessent à partir de 2014-2015 quand le néo-califat de Daech affirme vouloir renverser « la monarchie impie et corrompue » de Riyad.

Surtout engagés dans une réislamisation littéraliste de la vie des individus, tous les salafistes ne sont pas jihadistes. Mais la quasi-totalité des jihadistes sont salafistes. Leur violence exacerbée s’inscrit dans des contextes géopolitiques. L’État islamique est ainsi apparu en Irak après le renversement de Saddam Hussein en 2003, avec l’insurrection des provinces sunnites et des cadres baasistes contre les Américains, encouragée par les pétromonarchies du Golfe. Le soulèvement en Syrie se radicalise dès 2012 avec des jihadistes financés et armés par la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweït et les Émirats arabes unis.

La République islamique d’Iran : le prosélytisme chiite…

Multifactorielle, la révolution de 1979 est un événement majeur pour tout le Moyen-Orient, installant une République islamique militante, et contestant les puissances environnantes et la tutelle américaine. Les nouveaux dirigeants iraniens ont cru que la Révolution islamique allait s’étendre à tout le monde musulman : une illusion brisée par la guerre lancée en 1980 par le président irakien Saddam Hussein.

La création du Hezbollah au Liban en 1982 sera la seule réussite durable du projet révolutionnaire iranien, dans le contexte d’un État faible sous occupation syrienne, et d’une guerre civile régionalisée. Le Hezbollah permet à l’Iran de devenir un acteur indirect du conflit israélo-palestinien.

La création du Hezbollah au Liban en 1982 constitue la seule réussite durable du projet révolutionnaire iranien.

En réalité, 1979 a surtout provoqué un « réveil chiite », qui supplante un militantisme chiite séculier, en particulier en Irak, à Bahreïn et au Koweït. De nombreux clercs irakiens fuient alors les exactions de Saddam Hussein et se réfugient en Iran. À partir de Qom et de Meched se déploie un prosélytisme confessionnel en direction des communautés chiites, mais aussi du monde sunnite : financement de mosquées, bourses pour étudiants, formation d’imams, agences de presse, télévisions satellitaires, sites Internet, etc. En revanche, les moyens financiers iraniens sont sans commune mesure avec ceux de l’Arabie saoudite.

. … mais aussi la realpolitik et l’appartenance à l’islam

Toutefois, dans la diplomatie iranienne, la realpolitik prime sur le confessionnel : après 1991, Téhéran privilégie l’Arménie chrétienne face à l’Azerbaïdjan laïque-chiite ; soutient le Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans sunnites ; n’accorde en 2011 qu’un soutien verbal aux contestataires chiites de Bahreïn. Il s’agit pour Téhéran d’éviter de s’enfermer dans un tête-à-tête avec ses seuls clients chiites, et de sortir de son isolement régional.

L’Iran met donc en avant son appartenance à l’oumma, promotrice d’un islam de résistance à Israël et de solidarité avec les Palestiniens. L’imam Khomeyni crée ainsi dès 1979 la Journée mondiale de Jérusalem (al-Qods) – Jérusalem, troisième lieu saint de l’islam –, adoptée ensuite dans la plupart des pays musulmans. La République islamique est membre des institutions musulmanes multilatérales comme l’OCI.

Au sein du Comité d’organisation du hadj, Téhéran exige que sa participation soit proportionnelle à son poids démographique, alors que Riyad essaie de restreindre le flux des pèlerins iraniens. L’Iran exploite les bousculades sanglantes récurrentes lors du hadj pour critiquer le monarque saoudien, « serviteur autoproclamé des Lieux saints », mais incapable de garantir la sécurité des pèlerins. Et d’exiger que le royaume soit déchargé de l’organisation du hadj au profit d’une commission internationale. Parallèlement, Téhéran consacre d’importants moyens à la promotion des pèlerinages à Qom et à Meched.

Diviser pour régner. La confessionnalisation des conflits

Au Moyen-Orient, les régimes autoritaires pratiquent systématiquement la stratégie du « diviser pour régner » pour bloquer toute cristallisation majoritaire de revendications transcendant les divisions et les polarisations : les droits de l’homme, la démocratisation politique, la justice sociale.

2011 : la disqualification par le chiisme à Bahreïn

Dans la monarchie absolue du royaume de Bahreïn, la dynastie régnante est sunnite, alors que les deux tiers de la population sont chiites, d’où des tensions politiques et sociales récurrentes. En 2011, dans le contexte des printemps arabes, les contestataires de la place de la Perle, à Manama, revendiquent une monarchie constitutionnelle, la démocratisation, l’équité sociale et la lutte contre la corruption : ils multiplient les déclarations de non-confessionnalité et de non-dépendance à des influences extérieures.

Or, Manama comme Riyad ont systématiquement mis en avant l’appartenance chiite des manifestants, et leur dépendance à Téhéran. Il s’agissait de disqualifier la contestation démocratique en la confessionnalisant, à une double fin. À force d’être martelée, la théorie du complot convainc la minorité sunnite qu’elle est objectivement menacée. Elle l’amène à resserrer les rangs autour du régime. En outre, agiter l’épouvantail iranien permet de se garantir le soutien des États-Unis et du Royaume-Uni.

2011 : la disqualification par le terrorisme djihadiste en Syrie

En Syrie, le régime baasiste sécularisé de Bachar al-Assad a, dès la première minute, travaillé à discréditer la contestation démocratique et pacifique, et celle des Frères musulmans, en les présentant comme une insurrection de « terroristes jihadistes salafistes », menace existentielle pour la communauté alaouite, les minorités musulmanes et les Églises chrétiennes.

Le conflit politique a été construit comme conflit confessionnel, le régime amnistiant ainsi à l’été 2011 des islamistes radicaux qui se sont empressés de rejoindre les groupes armés par les pétromonarchies du Golfe.

Cette confessionnalisation propagandiste a été efficace. Elle a occulté les contestataires séculiers ; elle a soudé les minorités confessionnelles autour d’un régime dictatorial, mais protecteur ; elle a encouragé les opposants islamistes ; et enfin elle a facilité les manœuvres d’acteurs extérieurs, et tout particulièrement l’Arabie saoudite et le Qatar. Doha, en rivalité avec Riyad, a soutenu les Frères musulmans militarisés, alors que l’Arabie cherchait par tous les moyens à fragiliser la position de l’Iran, en Syrie comme en Irak.

Le "croissant chiite", une menace construite

Le « croissant chiite », comme menace s’étirant de Téhéran à Beyrouth-sud (fief du Hezbollah) via Bagdad et Damas, est apparu en décembre 2004 dans un entretien du roi Abdallah de Jordanie au Washington Post, largement répercuté. Cette menace serait celle d’un hégémonisme régional de l’Iran enflammant la potentialité conflictuelle de la fitna, la division historique entre sunnites et chiites.

On peut cependant interroger la réalité de ce projet expansionniste chiite de Téhéran. Car la projection de forces iraniennes hors de leurs frontières paraît essentiellement ressortir d’une recomposition des rapports de force régionaux qui n’est pas à l’initiative de la République islamique.

En Irak en 2003, ce ne sont pas les Iraniens qui ont renversé le régime « baasiste sunnite » de Saddam Hussein, mais bien les Américains, un événement grâce auquel Téhéran a vu disparaître une menace stratégique et s’ouvrir un espace d’influence inespéré. Et, pour la première fois dans l’histoire du pays, la majorité chiite de la population (60 % environ) peut accéder au pouvoir, voire le monopoliser en même temps que la rente pétrolière.

La facilité avec laquelle l’État islamique conquiert Mossoul et y proclame un néo-califat sunnite à l’été 2014 ne se comprend alors que par les alliances conclues par l’organisation jihadiste avec l’ancien appareil baasiste et des tribus sunnites frustrées, avec le soutien du royaume saoudien. L’intervention des Gardiens de la révolution iraniens pour bloquer l’offensive de Daech répond alors à une urgence stratégique – protéger la frontière occidentale de la République islamique – et aux proximités confessionnelles – protéger les chiites d’un massacre annoncé.

Cependant, l’appartenance partagée au chiisme ne suffit pas à définir la relation Iran-Irak ni à éviter les tensions. S’y superpose, en particulier, la résilience du nationalisme arabe irakien. Depuis 2016, de nombreuses manifestations en Irak contre la corruption et le clientélisme ont visé tant les politiciens chiites soutenus par Téhéran que la pesante présence iranienne ; et certains leaders politiques chiites, autrefois réfugiés en Iran, se démarquent désormais de leur parrain iranien. « La mainmise totale de l’Iran sur l’Irak » participe dès lors davantage du lieu commun que de la réalité.

A l’automne 2019, les manifestants qui protestent contre la corruption sont chiites : ils dénoncent à la fois un gouvernement à majorité chiite et les milices chiites organisées par Téhéran. Et ces protestataires sont soutenus par le grand ayatollah chiite de Najaf, Ali  al-Sistani.

Bachar al-Assad a appelé l’Iran à l’aide dès la fin 2011. Pourtant, la Syrie ne compte qu’un nombre infime de chiites (1 %). Et le régime, largement sécularisé, associe clans alaouites ruraux – une branche lointaine du chiisme – et bourgeoisies sunnites urbaines. Si les Gardiens de la révolution iraniens ont très tôt répondu à cet appel, c’est beaucoup moins sur la base d’affinités confessionnelles que pour des raisons stratégiques : préserver une alliance remontant aux années 1980 et conserver l’accès au Hezbollah libanais.

L’influence de l’Iran sur la Syrie s’est nettement accrue, et la puissance de feu du Hezbollah libanais s’est renforcée.

Téhéran et le Hezbollah ont alors déployé l’argumentaire de la défense des lieux saints chiites menacés par le terrorisme jihadiste : il s’agissait plutôt de justifier en Iran et au Liban une intervention en Syrie auprès d’opinions publiques très réticentes à un soutien coûteux de Damas. À partir de 2014, l’argumentaire facilitera la mobilisation de volontaires chiites syriens, irakiens, afghans et pakistanais. Huit ans après le début du conflit, l’influence de l’Iran sur la Syrie s’est nettement accrue, et la puissance de feu du Hezbollah libanais s’est renforcée : une double menace pour Israël.

En 2015, arguant d’une menace sécuritaire, l’Arabie saoudite du prince-héritier Mohammed ben Salmane engage la guerre contre une rébellion houthiste zaïdite du Yémen qualifiée de « vaste offensive iranienne assistée par des miliciens chiites irakiens et du Hezbollah libanais ». Riyad infère donc de l’appartenance des houthistes au chiisme une étape supplémentaire dans la construction du croissant chiite.

Téhéran est pourtant initialement largement étranger à la lointaine conflictualité yéménite. Les zaïdites, qui révèrent cinq imams, n’ont que peu à voir avec les duodécimains, et les Iraniens, fortement engagés en Irak et en Syrie, ont alors d’autres préoccupations que d’ouvrir un troisième front.

En revanche, Téhéran a d’abord saisi l’opportunité de dénoncer l’impérialisme saoudien martyrisant les populations yéménites. Puis il a aidé les houthistes à utiliser des drones, armes peu sophistiquées, mais symboliquement efficaces, contre le territoire saoudien. Celui-ci s’est révélé très vulnérable quand une attaque a frappé des installations pétrolières saoudiennes le 14 septembre 2019, réduisant de moitié la capacité de production du royaume. Des frappes revendiquées par les houthistes, mais que certains experts attribuent plutôt à l’Iran.

Trop souvent avancés comme clé d’explication centrale des conflits récents, le confessionnalisme et le communautarisme sont donc loin d’expliquer la totalité du désordre au Moyen-Orient. Celui-ci émane beaucoup plus souvent de tensions politiques et sociales, avec des spécificités nationales fortes, et qui s’inscrivent dans les rivalités conflictuelles des puissances régionales. Depuis le printemps 2019, ce sont d’ailleurs clairement ces rivalités qui, attisées par la violence des sanctions du président Trump contre l’Iran, alimentent les risques d’affrontement ouvert dans le golfe Persique.