Populismes et révolution conservatrice en Europe de l’Est

Hongrie, Pologne, Slovaquie, République tchèque… Depuis 10 ans, plusieurs pays d’Europe de l’Est ont vu la montée en puissance de forces politiques dites populistes ou "nationalistes-conservatrices". Leur point commun : la critique radicale de la démocratie libérale et la défense de l’identité et de la souveraineté nationale.

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Pendant une vingtaine d’années après 1989, les pays d’Europe centrale et orientale se sont employés à imiter au cours de leurs transitions démocratiques les modèles politiques et constitutionnels occidentaux. Lorsque apparaissaient des signes de « fatigue démocratique », voire des risques de « rechute » dans tel ou tel pays, on attribuait cela aux héritages du passé communiste et au « retard » des démocraties à l’est du continent.

Désormais, avec la poussée des populismes eurosceptiques en Europe occidentale, le Brexit et l’élection à la présidence des États-Unis de Donald Trump, la perspective a changé. Et l’Europe centrale passe presque pour « l’avant-garde » d’un phénomène qui touche les démocraties occidentales.

Le modèle d’antan “transition démocratique-consolidation-intégration européenne” est dorénavant battu en brèche.

De fait, le référendum sur le Brexit (souverainisme) et le phénomène Trump (nationalisme xénophobe) ont entraîné deux conséquences pour les populismes à l’est de l’Europe :

  • une légitimation de leur discours souvent critiqué à l’ouest du continent ;
  • et, surtout, la disparition de l’ancrage occidental, européen et américain qui fut important pour les transitions à la démocratie après 1989.

Le modèle d’antan « transition démocratique-consolidation-intégration européenne » est dorénavant battu en brèche. La « déconsolidation » de la démocratie va de pair avec les reculs, voire la désagrégation espérée par certains, de l’Union européenne.

 

L’axe Budapest-Varsovie

La Hongrie et la Pologne ont été aux avant-postes de la vague populiste à l’est du continent. Avant même d’arriver au pouvoir à Varsovie en octobre 2015, le parti PiS (Prawo i Sprawiedliwość, Droit et justice) prévoyait d’imiter le modèle hongrois. Leur solidarité ne s’est pas démentie depuis.

En septembre 2016, Viktor Orbán et Jarosław Kaczyński se sont retrouvés au forum de Krynica, une ville polonaise située dans le sud-est de la Pologne, pour appeler de leurs vœux une « contre-révolution » en Europe. Son but est de « changer l’Union européenne elle-même, ses structures, ses processus de prise de décision » et de transférer les pouvoirs vers les parlements nationaux.

À l’occasion du 60e anniversaire de la révolution hongroise de 1956, Viktor Orbán et le président polonais Andrzej Duda ont de nouveau réaffirmé la solidité de l’« axe » Budapest-Varsovie, ancré dans l’histoire et les valeurs chrétiennes.

En Hongrie, le contrôle de l’administration par le parti au pouvoir aboutit à faire passer la loyauté politique avant la compétence.

Depuis son arrivée au pouvoir en Hongrie au printemps 2010, le parti Fidesz de Viktor Orbán gouverne sans véritable opposition. Les socialistes sont réduits à la portion congrue au Parlement et le parti d’extrême droite Jobbik (dont le nom officiel est « Alliance des jeunes de droite-Mouvement pour une meilleure Hongrie ») se contente de faire de la surenchère.

Cette majorité a permis au gouvernement du Fidesz l’adoption de plus de 600 lois et surtout une nouvelle Constitution, déjà amendée six fois. La remise en cause des pouvoirs de la Cour constitutionnelle dès 2011 fut la principale mesure s’attaquant à l’État de droit. La mainmise du pouvoir sur les médias publics a marqué le second pilier du tournant antilibéral de la Hongrie. Le contrôle de l’administration par le parti au pouvoir – la loyauté politique avant la compétence – prolonge désormais les deux premiers éléments.

Depuis sa victoire électorale en Pologne en octobre 2015, le PiS est resté fidèle au modèle hongrois. La nomination de juges au Conseil constitutionnel par le gouvernement précédent a été annulée par une loi adoptée en décembre 2015. Dans la foulée, une loi sur l’audiovisuel public a permis non seulement la nomination de nouveaux directeurs, mais le licenciement de plusieurs centaines de journalistes. Enfin, une loi favorisant une politisation de l’administration d’État a parachevé cette « reprise en main ».

Suite à une réforme de l’enseignement censée accorder une place plus importante aux valeurs chrétiennes et patriotiques, les relations entre l’Église et le pouvoir politique n’ont jamais été aussi étroites depuis 1989.

Une différence importante existe toutefois entre la Pologne et la Hongrie. Si le PiS peut gouverner seul en Pologne, il ne dispose pas d’une majorité des deux tiers au Parlement qui lui permettrait de modifier la Constitution. Il contrôle certes l’audiovisuel public. Mais il existe en Pologne des médias privés indépendants dont le quotidien libéral Gazeta, dirigé par Adam Michnik qui est devenu la bête noire du PiS.

En Pologne comme en Hongrie, l’opposition libérale étant très affaiblie et la gauche fragmentée ou éclipsée, il en résulte que les nationalistes et populistes au pouvoir connaissent peu d’entraves à leur projet.

 

Slovaquie : un national-populisme tempéré

Si la remise en cause de l’État de droit et un nationalisme souverainiste sont les deux thèmes qui unissent le projet de Viktor Orbán et Jarosław Kaczyński, la Slovaquie qui les sépare géographiquement connaît une évolution qui n’en est guère éloignée. Le parti Smer – sociálna demokracia (Direction – social-démocratie), que dirige depuis plus d’une décennie Robert Fico, constitue au fond une variante plus modérée du national-populisme de ses voisins.

Il est vrai que la Slovaquie a déjà connu dans les années 1990 une variante dure de national-populisme avec le gouvernement de Vladimír Mečiar. Le vainqueur des élections en juin 1992 en Slovaquie et artisan principal de la séparation tchéco-slovaque a en son temps légitimé sa dérive autoritaire par des impératifs liés à la construction du nouvel État qui exigeait selon lui l’unité de la nation et un exécutif fort aux dépens du pluralisme et de l’État de droit. L’alternance intervint à la fin de la décennie grâce à une coalition pro-européenne défendant un programme de réformes d’inspiration libérale.

Toutefois, en 2006, Robert Fico et son parti Smer remportèrent de nouveau les élections et gouvernèrent en s’appuyant sur une coalition formée avec deux partis nationalistes, le HZDS (Hnutie za demockratické Slovensko) de Mečiar et le SNS (Slovenská národná strana, Parti national slovaque) de Ján Slota – l’équivalent du Front national français. Si Smer signifie « direction », R. Fico ne précise alors pas laquelle il compte prendre pour diriger le pays et il reste dans l’ambiguïté en proposant une politique plus sociale et plus nationale.

Cette alliance se révéla profitable au parti de R. Fico, puisqu’elle lui permit une marginalisation de ses deux partenaires au sein de la coalition. Robert Fico proposa alors de donner enfin une « direction » à son parti, la social-démocratie, ce qui l’amena à rejoindre l’Internationale socialiste et l’euro.

La crise de l’euro et surtout la crise migratoire ont cependant entraîné un retour des fondamentaux national-populistes. La posture radicale adoptée par la Slovaquie face à la crise des migrants valut à Robert Fico le sobriquet d’« Orbán de gauche ». Il a en effet déclaré : « Personne ne peut nous forcer à accepter des migrants en Slovaquie. » « Je n’accepterai jamais un seul immigré musulman par le système de quotas ». Et de poursuivre la Commission européenne devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) pour abus de pouvoir, démarche qui recevra le soutien du Premier ministre hongrois.

Cette surenchère n’a pourtant pas été suffisante pour que le Premier ministre slovaque puisse se maintenir au pouvoir après l’assassinat du journaliste d’investigation Jan Kuciak, et de sa compagne, en février 2018. Le scandale a fortement secoué le pays et Robert Fico a dû démissionner sous la pression de la rue. Il s’est alors fait remplacer par un proche, Petr Pellegrini.

En mars 2019, les Slovaques ont élu Zuzana Caputova, une ancienne militante environnementaliste et anticorruption à la tête du pays. En juin suivant, le scrutin européen a confirmé le désaveu du parti populiste Smer-SD.

 

Hypothèses explicatives

Plusieurs hypothèses explicatives de la poussée des courants populistes et nationalistes peuvent être avancées.

Les facteurs socio-économiques

La première met l’accent sur les facteurs socio-économiques. Certes, on a assisté pendant plus de deux décennies à une formidable modernisation économique des pays d’Europe centrale. Toutefois, les bénéfices de celle-ci ont été inégalement répartis entre les couches de la population et entre les territoires.

Les grandes villes, dans lesquelles vit une population jouissant d’un niveau d’éducation plus élevé que la moyenne, s’opposent dorénavant aux petites villes et au milieu rural où la population est plus âgée et avec un niveau d’éducation moindre.

« Deux Pologne » cohabitent désormais, selon une division qui correspond à celle de la partition du pays à la fin du XVIIIe siècle ; de même y a-t-il « deux Hongrie », avec Budapest et la Hongrie occidentale face à l’Est et au Sud du pays ; ou « deux Slovaquie » avec Bratislava et Kosice contre la Slovaquie centrale.

D’où, partout, un ressentiment accumulé, d’une part contre les élites prospères et souvent corrompues, liées aux investisseurs étrangers, et, d’autre part face aux inégalités jugées illégitimes par une partie croissante de la population.

Les peuples de l’Europe centrale ont tendance aujourd’hui à comparer leur niveau de vie non pas à celui qu’ils avaient auparavant, mais à celui des pays riches de l’Union européenne, à commencer par l’Allemagne voisine.

Ces fractures seraient à l’origine d’une « démocratie de la frustration » (Marcin Krol) qu’ont su exploiter le PiS en Pologne, le Fidesz en Hongrie ou le Smer en Slovaquie en accordant des allocations sociales et en établissant un lien direct entre la sauvegarde d’un État-providence et celle de la souveraineté de l’État.

L’explication n’est toutefois pas entièrement convaincante. Après 1989, la Pologne avait entamé sa transition avec la pire situation économique de l’Europe centrale. Elle a été le seul pays à ne pas avoir connu de récession au moment de la crise financière de 2008 et son économie peut toujours se prévaloir d’un taux de croissance enviable.

La perception de la situation économico-sociale semble donc compter plus que sa réalité. Les peuples de l’Europe centrale ont en fait tendance aujourd’hui à comparer leur niveau de vie non pas à celui qu’ils avaient auparavant, mais à celui des pays riches de l’Union européenne, à commencer par l’Allemagne voisine.

Une dimension idéologique du national-populisme

La seconde explication met l’accent sur une dimension idéologique du national-populisme qui correspond à l’épuisement du cycle libéral post-1989. Ce dernier reposait sur trois composantes complémentaires :

  • la démocratie libérale ;
  • l’économie de marché ;
  • l’intégration européenne.

Les trois objectifs ont été atteints, et ils sont dorénavant en crise. Le projet libéral d’une démocratie permettant de jouir des libertés est épuisé sans que ceux qui en furent les porteurs sur le plan politique aient trouvé la capacité de le renouveler ou de définir un autre projet collectif. Ceux qui proposaient une alternative ont précisément été les partis populistes et nationalistes dont le discours se focalise sur la nation, la famille, l’Église.

Une pensée politique s’est développée autour de thèmes prétendument occultés par le consensus libéral de l’après-1989 : la souveraineté, l’identité, la mémoire. Parmi les précurseurs polonais de cette critique du libéralisme, il convient de citer Zdislaw Krasnodebski dont l’ouvrage « La Démocratie de la périphérie », paru en 2003, affirmait clairement à la veille de l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne : « Le libéralisme polonais a épuisé ses arguments, il a cessé d’être un paradigme pour la Pologne. Son monopole est brisé. Le besoin d’une nouvelle philosophie de la vie publique et politique apparaît comme une évidence. »

Quelle est cette conception non libérale de la démocratie ? Selon ses promoteurs, il convient de passer d’une conception contractuelle des rapports entre les individus à une conception républicaine fondée sur la participation citoyenne à la définition du bien commun. La République, fondée sur le peuple souverain, ne doit souffrir d’aucune entrave institutionnelle ou constitutionnelle. Jarosław Kaczyński veut combattre « l’impossibilisme légal », Viktor Orbán préconise une démocratie « illibérale ».

La critique du libéralisme politique se double du rejet du libéralisme culturel et d’une posture conservatrice sur les questions de société.

La souveraineté du peuple est alors synonyme de souveraineté de la nation. Cette conception entraîne des implications majeures pour la place des pays d’Europe centrale au sein de l’Union européenne. La critique des élites libérales pro-européennes ex-dissidentes (Bronisław Geremek, Adam Michnik) ou ex-communistes (Aleksander Kwaśniewski) porte sur leur acceptation de la « soumission » du pays à la logique de l’intégration européenne.

Cette dernière repose sur l’extension aux nouveaux États membres d’un système économique et d’un cadre normatif – l’acquis communautaire – qui, selon le PiS polonais ou le Fidesz hongrois, sapent les fondements de la souveraineté et de la démocratie. Rétablir l’État-nation comme sujet souverain représente donc le fondement de la « contre-révolution » préconisé par Jarosław Kaczyński et Viktor Orbán.

Enfin, la critique du libéralisme politique se double du rejet du libéralisme culturel et d’une posture conservatrice sur les questions de société. Les « guerres culturelles » ont pris le pas sur les clivages socio-économiques. L’Europe libérale est critiquée pour son individualisme hédoniste, sa permissivité sur les questions de mœurs – mariage gay, avortement, reconnaissance des droits LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels) – et surtout sa promotion du multiculturalisme.

Cette critique d’une l’Europe libérale et prétendument décadente n’est au demeurant pas très éloignée de celle qui existe dans la Russie de Vladimir Poutine, notamment à travers les écrits d’Alexander Dougine. À l’époque de la guerre froide, la redécouverte de l’Europe centrale était celle d’un « Occident kidnappé » (Milan Kundera). Aujourd’hui, les nationaux-conservateurs de l’Europe centrale se posent en opposants à l’Europe occidentale.

La crise migratoire et le rejet du multiculturalisme

La troisième source d’explication concerne la crise migratoire et le rejet du multiculturalisme. Au cours de l’année 2015, la vague migratoire en provenance du Moyen-Orient a constitué un puissant catalyseur de la poussée national-populiste en Europe du Centre-Est. Les dirigeants de ces pays se sont alors présentés comme les défenseurs des frontières face à une « invasion » permise par la défaillance de l’Europe de Schengen et la volonté d’ouverture de l’Allemagne d’Angela Merkel aux migrants, jugée irresponsable.

Depuis le XIXe siècle, les pays d’Europe de l’Est et du Centre sont des pays d’émigration et non d’immigration.

La construction de la clôture à la frontière entre la Hongrie et la Serbie au cours de l’été 2015 fut présentée comme un rempart face à une menace pour la sécurité (terrorisme) et l’identité (islam) de la nation et de l’Europe.

Toutes les variantes du discours identitaire et souvent xénophobe furent alors déployées : Jarosław Kaczyński intervint en pleine campagne électorale pour mettre en garde contre les « risques d’épidémie ». R. Fico, alors en campagne électorale, refusa tout réfugié musulman sur le territoire slovaque. Quant au président tchèque Miloš Zeman, il préconisa la méthode forte pour repousser les migrants. Ce faisant, les élites politiques trouvèrent dans le rejet des quotas de répartition de migrants proposés par la Commission européenne un ressort de (re)légitimation efficace.

Plusieurs éléments explicatifs peuvent aider à comprendre la spécificité centre-est européenne. Tout d’abord, depuis le XIXe siècle, il s’agit de pays d’émigration et non d’immigration. Ensuite, la dissolution des empires après la Première Guerre mondiale a créé des États-nation qui n’en étaient pas – un tiers de leur population était constitué de minorités. C’est la Seconde Guerre mondiale, avec les exterminations, déplacements de populations et autres changements de frontières, qui a favorisé la création d’États-nations homogènes.

A l’est du continent prévaut une conception ethnoculturelle de la nation.

La guerre froide et le rideau de fer empêchèrent ensuite la libre circulation des personnes, au moment où l’Europe occidentale connaissait depuis la fin des années 1960 une arrivée constante de populations immigrées, principalement en provenance du continent africain. De ce point de vue, l’Est et l’Ouest de l’Europe sont restés différents.

D’autant qu’à l’est du continent prévaut une conception ethnoculturelle de la nation – basée sur la langue, la culture, la religion – héritée du XIXe siècle et transposée au plan européen. De nos jours, Viktor Orbán prétend défendre l’Europe dans sa culture et sa civilisation face aux vagues migratoires en provenance du monde musulman empruntant la route ottomane via les Balkans, comme hier la Hongrie la défendait face aux Ottomans ou, plus récemment, face aux Soviétiques.

Enfin les dirigeants des pays d’Europe centrale n’ont aucun mal à faire partager à leur population l’idée qu’à travers le système de quotas de répartition des migrants, Bruxelles et l’Allemagne cherchaient à leur imposer un modèle de société multiculturelle qu’ils considèrent comme un échec à l’Ouest – les sociétés française, allemande, britannique, etc. sont souvent perçues au seul prisme des problèmes des banlieues ou du terrorisme.

Tous ces éléments expliquent l’efficacité de l’exploitation de la vague migratoire par les partis nationalistes et populistes en Europe du Centre-Est. Bien entendu, de telles forces existent aussi et prospèrent en Europe occidentale. En Europe centrale, différence non négligeable, elles sont au pouvoir.