Il y a cent ans, le traité de Versailles était signé

Le traité de Versailles est signé le 28 juin 1919, cinq ans après le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Un siècle plus tard, le plus célèbre des traités de paix apparaît à la fois archaïque et novateur.

Par  Amaury Lorin

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Le congrès de Vienne (1814-1815), réuni par les pays vainqueurs de Napoléon Ier, prit près de neuf mois avant d’établir un nouvel ordre pacifique en Europe. Ce nouvel équilibre des puissances européennes, le fameux « concert européen » du XIXe siècle, est alors obtenu sur la base de la concertation.

Dans un contexte international radicalement différent, un siècle plus tard, le congrès de Vienne est présent dans l’esprit de tous les négociateurs de 1919 à Versailles. La conférence de paix s’ouvre le 18 janvier 1919 à Paris (une exigence de localisation de Georges Clemenceau), soit deux mois seulement après l’armistice signé le 11 novembre 1918 à Rethondes (Oise).

La tâche à laquelle ils s’attellent est cependant beaucoup ardue. Ils ambitionnent en effet eux aussi de construire un équilibre nouveau en Europe, mais dorénavant fondé sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes – on parlera plus tard d’autodétermination –, tandis que le principe de « sécurité collective » est censé, selon eux, garantir la paix. Des États nouveaux, succédant aux empires allemand, austro-hongrois et russe, vont ainsi être créés.

En outre, le partage des colonies allemandes, les relations entre le Japon et la Chine, ou encore le démantèlement de l’Empire ottoman confèrent rapidement une dimension extra-européenne – et donc mondiale – à l’entreprise, qui ambitionne de redéfinir un nouvel ordre mondial, rien de moins.

L’original du traité a été perdu en 1939 après avoir été transféré par crainte de bombardements aériens sur Paris.

À guerre mondiale, paix mondiale ? Il apparaît à première vue que l’état d’esprit dominant, parmi les vainqueurs européens, est l’hostilité à l’égard de l’Allemagne, jugée responsable de la guerre la plus meurtrière connue jusque-là (elle a causé environ 18,6 millions de morts, dont 8,9 millions pour les seuls civils). Cette hostilité pèse lourdement sur les conditions matérielles de la signature en public, le 28 juin 1919, du traité.

Avec 440 articles et 436 pages bilingues, il est l’un des plus volumineux traités de l’histoire de la diplomatie. Sa signature a été obtenue au terme de six mois de discussions et de 1 646 séances tenues par 52 commissions techniques. Elle a lieu dans la galerie des Glaces du château de Versailles, cette même galerie dans laquelle l’Empire allemand avait été proclamé en 1871. Cinq soldats français mutilés, « gueules cassées », y sont installés en bonne place au milieu de la salle avant l’arrivée des délégués allemands. Les clauses du texte final sont tout aussi sévères avec l’Allemagne vaincue.

 

Congrès de la paix ou conférence de vainqueurs ?

En effet, « les gouvernements alliés et associés déclarent et l’Allemagne reconnaît que l’Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en conséquence de la guerre, qui leur a été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses alliés ».

Ces mots controversés (article 231) introduisent la huitième section du traité de Versailles, intitulée « Réparations », et instaurent le principe d’une culpabilité de guerre. Des clauses aujourd’hui considérées comme humiliantes sont dès lors imposées à l’Allemagne :

  • Le montant des réparations dues par elle est fixé à 132 milliards de marks-or.
  • L’Allemagne est amputée de 13 % de son territoire et de 10 % de sa population. Elle perd notamment l’Alsace-Moselle, une partie du Schleswig, la Posnanie et le corridor de Dantzig, tandis qu’une partie de la Haute-Silésie est partagée avec la Pologne et que la Sarre est placée sous mandat de la Société des Nations jusqu’en 1935.
  • Le pays perd en outre toutes ses colonies, qui deviennent elles aussi des mandats de la SDN.
  • Toute union avec les Autrichiens est interdite.
  • La rive gauche du Rhin est démilitarisée et l’Allemagne ne peut de surcroît ni construire ni maintenir de fortifications.
  • Le Kaiser, enfin, est jugé pour « offense suprême contre la morale internationale et l’autorité sacrée des traités ».

Ces clauses cumulatives renforcent le sentiment de diktat ressenti par les Allemands. Le terme désigne le traité de Versailles et les clauses qui leur sont imposées par les Alliés, sans possibilité de négociation.

Toutefois, les historiens analysent de moins en moins aujourd’hui la conférence de paix de 1919 comme une paix des vainqueurs, qui expliquerait à elle seule l’inexorable montée des revendications nationalistes et des fascismes en Europe dans les années 1930. Si le consensus entre les délégations est difficile à trouver, la conférence apparaît bien plutôt comme une paix de compromis.

La naissance de la Société des Nations (1919)

Le quatorzième et dernier point des célèbres « quatorze points » du président américain Woodrow Wilson, présentés le 8 janvier 1918 devant le Congrès des États-Unis, stipule : « Une association générale des nations doit être constituée sous des alliances spécifiques ayant pour objet d’offrir des garanties mutuelles d’indépendance politique et d’intégrité territoriale aux petits comme aux grands États. »

Créée le 25 janvier 1919 par la conférence de paix, réunie en séance plénière autour de vingt-sept délégations (trente-deux en comptant les dominions britanniques), la Société des Nations (SDN) fait, un an plus tard, l’unanimité des participants, grands ou petits, quant à sa légitimité.

Présidée par Woodrow Wilson, qui dirige les travaux avec un pragmatisme tout américain, la commission de la SDN est composée de personnages de premier plan : pour la France Léon Bourgeois, un juriste attaché à l’idée de prévenir la guerre par le droit, assisté d’un autre grand juriste, le professeur Larnaude, doyen de la faculté de droit de Paris. Le projet est donc clairement « d’inspiration anglo-saxonne ».

Si la nature de la SDN met tout le monde d’accord (une association respectant la souveraineté des États membres et non pas une confédération), des divergences apparaissent rapidement sur les moyens d’action alloués à la SDN : désarmement général, pour les Américains ; sanctions économiques et morales contre l’État qui violerait le pacte en recourant à la guerre, pour les Britanniques ; moyens militaires, pour les Français, afin que la SDN puisse imposer ses décisions.

Le système retenu est finalement celui préconisé par les Britanniques. Doit-on voir dans la SDN, première organisation de sécurité collective de l’histoire, l’organe de « gouvernement du monde nouveau » né à Versailles ? Georges Clemenceau, réservé, ne croit pas à l’efficacité d’une institution privée de tout moyen militaire.

 

Faire payer l’Allemagne et la mettre hors d’état de nuire

Entre l’été 1919 et l’été 1920, cinq traités sont successivement signés avec les vaincus de la guerre :

  • le traité de Versailles avec l’Allemagne (28 juin 1919) ;
  • le traité de Saint-Germain-en-Laye avec l’Autriche (10 septembre 1919) ;
  • le traité de Neuilly avec la Bulgarie (27 novembre 1919) ;
  • le traité de Trianon avec la Hongrie (4 juin 1920) ;
  • le traité de Sèvres avec la Turquie (10 août 1920).

La France, qui a vu son territoire partiellement occupé et servir de principal champ de bataille à l’ouest (le département de l’Aisne, déclaré « le plus sinistré de France », est ainsi détruit à 90 % après les combats), considère que l’Allemagne doit verser des réparations financières afin de permettre au pays de se reconstruire et de rembourser les dettes importantes souscrites auprès des États-Unis (4 milliards de dollars américains) et du Royaume-Uni (3 milliards), soit 7 milliards au total.

Pour G. Clemenceau, intraitable et poussé à la fermeté par l’opinion publique française, ces réparations constituent « un droit inaliénable ». Il demeure toutefois difficile de chiffrer précisément le coût des destructions ayant touché les régions françaises.

La capacité de paiement de l’Allemagne apparaît tout aussi délicate à évaluer avec justesse. Au total, de 1920 à 1931, l’Allemagne ne paiera qu’environ 23 des 132 milliards de marks-or prévus par le traité de Versailles. Un motif de vive amertume pour la France, alors que les États-Unis et le Royaume-Uni, modérateurs, se sont efforcés d’alléger le poids des réparations allemandes.

Georges Clemenceau aurait-il trop cédé à Woodrow Wilson, ce qu’on lui reproche à droite et à l’extrême droite ? Cette épineuse question empoisonne les relations internationales jusqu’en 1932 (la conférence de Lausanne réduit encore le montant de ces réparations de guerre), avant qu’Hitler ne les suspende pour une durée indéfinie en 1933.

La première préoccupation française demeure cependant la sécurité future de la France et de ses alliés européens. La crainte d’une revanche de l’Allemagne est en effet très présente parmi une opinion publique française traumatisée par quatre années de conflit. Désarmer et contrôler l’Allemagne doivent permettre de la mettre hors d’état de nuire de nouveau. Les exigences territoriales et militaires de la France vis-à-vis de l’Allemagne ne parviennent néanmoins pas à s’imposer face aux alliés occidentaux.

Malgré tout, les Français obtiennent, outre les clauses précitées, la limitation de l’armée régulière allemande, privée d’état-major général, à 100 000 hommes. La possession de matériel lourd, de tanks et d’avions lui est de surcroît interdite, ainsi que l’ouverture d’écoles militaires et la préparation de tout plan de mobilisation. Enfin, la flotte de guerre allemande est limitée à un personnel de 16 000 hommes et à 36 navires de moins de 10 000 tonnes.

 

La question russe oubliée ?

Le sort de l’Allemagne est ainsi scellé par le traité de Versailles. Pourtant, une autre partie de la reconstruction de l’Europe n’est pas traitée. Faute de temps suffisant ? L’historien Michel Launay parle de « paix bâclée », à la suite de l’économiste britannique John M. Keynes, qui évoque dès 1919 une « paix carthaginoise », c’est-à-dire une paix très brutale imposée à l’ennemi afin de l’écraser (dans son ouvrage polémique Les Conséquences économiques de la paix, paru la même année).

La lacune du traité sur les frontières européennes de la Russie bolchevique, dont l’avenir semble alors incertain, apparaît comme la plus problématique. Le risque d’une entente entre la Russie et l’Allemagne est alors particulièrement redouté. Lloyd George, Premier ministre britannique (1916-1922), ne cache pas son inquiétude : « Je ne craindrais rien tant que de voir la Russie lever quatre ou cinq millions d’hommes, dont l’Allemagne pourrait un jour se servir ». Georges Clemenceau renchérit : « Si l’Allemagne est laissée libre […] d’exploiter la Russie, le sang qui a coulé depuis cinq ans aura été dépensé en vain. »

Comment, dès lors, empêcher une entente russo-allemande ? Trois possibilités se présentent aux Alliés et associés : associer le gouvernement soviétique au règlement de paix ; s’appuyer sur les forces qui s’opposent au contraire à lui ; ou encore isoler diplomatiquement la Russie, pourtant un allié jusqu’en 1917, par la formation d’un « cordon sanitaire » autour du pays, qui affamerait sa population. Aucune de ces trois options ne sera finalement retenue.

Pour G. Clemenceau particulièrement, négocier avec les bolcheviks leur donnerait un brevet de respectabilité internationale, ce qu’il souhaite éviter. Et ce alors que les Alliés, épuisés par la guerre qui vient de se terminer, ne disposent pas des moyens matériels et moraux de combattre le régime bolchevique, qu’ils souhaitent cependant voir chuter. En attendant, la paix de Versailles ostracise tant la Russie bolchevique sur le plan international qu’elle est jugée contre-révolutionnaire à gauche.

Ainsi que le résume Winston Churchill le 19 février 1919, « la Russie doit être sauvée », selon lui, « par des efforts russes et ce doit être du fond du cœur du peuple russe […] que la lutte contre le bolchevisme en Russie doit [d’abord] être principalement menée ». Woodrow Wilson enfonce le clou le 9 mai 1919 : « Pour moi, j’ai toujours été d’avis de nous retirer de la Russie et de laisser les Russes régler eux-mêmes leurs affaires. »

Toutefois, comment, dans l’immédiat, tenir à l’écart ce grand pays sans compromettre la pérennité de la paix conclue ? Les Occidentaux doivent-ils revenir à une politique de soutien aux Russes blancs ? Les puissances alliées et associées réaffirment qu’elles n’ont aucune intention de s’ingérer dans les affaires intérieures de la Russie. Malgré le risque de conclure une paix sans elle. Les intérêts économiques des vainqueurs, souhaitant maintenir des liens commerciaux avec la Russie afin d’y contrecarrer les parts de marché allemandes, prendront néanmoins rapidement le pas sur ces considérations politiques.

Vu d’Allemagne, un diktat

« La France ne vit pas en paix avec l’Allemagne. Je suis soldat : là où ne règne pas la paix, règne la guerre, il n’existe pas d’alternative », déclare en 1918 le maréchal Foch au ministre allemand Erzberger. L’opposition entre les deux peuples, doublée d’une grande incompréhension mutuelle, est ainsi forte quand le traité de Versailles est signé le 28 juin 1919.

Comme le rappelle l’historien allemand Gerd Krumeich, cette situation provient en partie des destructions commises en France par les troupes allemandes pendant la guerre. Un choc renforcé par les déportations, en 1916 dans le nord de la France, de centaines de femmes, dans des conditions terribles. Poincaré parle ainsi, le 18 janvier 1919, du « crime » qu’a représenté la guerre, crime dont les Allemands sont tenus pour uniques responsables.

Pour ces derniers, l’Allemagne n’a fait cependant que mener un combat défensif. Une autre puissance en effet aurait voulu la guerre à tout prix, selon eux : la Russie. Les réparations demandées par les Alliés comme dédommagement financier pour les dégâts causés par l’armée allemande entre 1914 et 1918 ne feraient finalement, pour les Allemands, que traduire « l’avidité » des vainqueurs.

Une délégation allemande est admise à partir du 24 avril 1919 à Versailles. Elle y prend acte des termes du traité, qu’elle ne discute pas. Georges Clemenceau, président du Conseil français, déclare le 7 mai 1919 : « L’heure du lourd règlement de comptes est venue. » Le président allemand Friedrich Ebert proteste en vain contre des conditions de paix « insupportables », selon lui. Avant de prédire : « De cette paix imposée grandira une nouvelle haine entre les peuples et de nouveaux meurtres contre l’histoire. »

 

Une postérité débattue

Trop dur ou trop doux ? « Échec » indiscutable des négociateurs, inscrit ou non, prouvé de manière téléologique par le déclenchement d’un nouveau conflit suite à l’invasion le 1er septembre 1939 de la Pologne par la Wehrmacht, vingt ans après sa signature ? Démarche inédite – on tente alors pour la première fois de léguer au monde une organisation internationale destinée à préserver la paix mondiale –, le traité de Versailles, conclut Jacques-Alain de Sédouy, mérite assurément « d’être jugé avec équanimité ».

Fruit de compromis multiples, il jette en effet les bases, certes éphémères, d’un nouvel ordre mondial, auxquels des défis entiers se posent alors. Même si le sentiment d’un diktat, laissé aux Allemands par une négociation close trop brièvement par des vainqueurs pressés, est évidemment lourd de conséquences.

Dans sa revendication d’une révision de ce diktat, vécu comme une honte nationale, l’Allemagne cherche à retrouver un statut de grande puissance, que lui ont dénié les vainqueurs de la Grande Guerre. Même si la nature directe du lien de causalité doit être nuancée, le succès de Hitler, chancelier du Reich allemand (1933-1945), s’inscrit indiscutablement dans ce projet.

Le traité de Versailles ne serait-il finalement que la poursuite de la guerre au moyen d’autres armes, politiques ? Il est certain que la SDN créée à Versailles ne représente pas un obstacle face aux ambitions territoriales concurrentes des grandes puissances, résolues à les satisfaire, y compris par la force : l’Allemagne, le Japon puis l’Italie montreront successivement leur mépris des principes de la SDN.

Ainsi la guerre de 1914-1918 ne sera pas la « der des ders » espérée par tous, surtout en France. De Gaulle et Churchill notamment, liant la Première et la Seconde Guerres mondiales comme une « guerre civile européenne » (selon Enzo Traverso) ininterrompue, les considéraient même comme une seconde « guerre de Trente Ans » (1914-1945).

Bibliographie

  • Serge Berstein (dir.), Ils ont fait la paix. Le traité de Versailles vu de France et d’ailleurs, Les Arènes, Paris, 2018
  • Gerd Krumeich (dir.), Versailles 1919. Ziele, Wirkung, Wahrnehmung, Klartext Verlag, Essen, 2001
  •  Margaret MacMillan, Les Artisans de la paix. Comment Lloyd George, Clemenceau et Wilson ont redessiné la carte du monde, JC Lattès, Paris, 2006
  • Jacques-Alain de Sédouy, Ils ont refait le monde. 1919-1920. Le traité de Versailles, Tallandier, Paris, 2017
  • Alan Sharp, Versailles 1919: A Centennial Perspective, Haus Publishing, Londres, 2018
  • Leonard V. Smith, Sovereignty at the Paris Peace Conference of 1919, Oxford University Press, Oxford, 2018