Un hashtag peut-il faire justice ?

Sur les réseaux sociaux, les victimes de discriminations ou d'agressions font de plus en plus entendre leurs voix. Faut-il se réjouir de la libération de la parole ? Ou ne risque-t-on pas un déferlement de calomnies ? Questions à Rebecca Amsellem et Denis Salas.

Par  Rebecca Amsellem - autrice et Denis Salas - magistrat

Temps de lecture  15 minutes

Le hashtag et la libération de la parole

Après #MeToo et #BalanceTonPorc, les hashtags se multiplient sur tous les sujets. Que révèlent-ils ? Est-ce un moyen de libérer la parole ? Quelles insuffisances suppléent-ils ?

Réponse de Rebecca Amsellem :

Le mouvement #MeToo a changé durablement la vie des femmes. #BalanceTonPorc également. Ces hashtags, devenus viraux à la suite d’enquêtes journalistiques, ont contribué à favoriser l’essor de la libération de l’écoute. Car la parole existait déjà. Les femmes parlaient. Elles portaient plainte. Mais elles n’étaient pas écoutées. Et lorsqu’elles l’étaient, elles étaient systématiquement remises en cause. Les histoires d’agressions et de harcèlement sexuels étaient trop souvent ponctuées de : « Mais que portait-elle ce soir-là ?, « elle l’avait un peu cherché quand même », « oh, mais attendez, il y a vingt-deux ans et demi, elle avait couché le premier soir, c’est qu’elle le voulait ». Il existait une remise en cause systématique de la parole des femmes. Deux ans plus tard, nous vivons encore dans une société patriarcale, mais nous pouvons aisément affirmer que quelque chose a changé.

Ne nous trompons pas de débat, les hashtags, ces mots-dièse qui fleurissent sur les réseaux sociaux, ne sont qu’un prétexte pour mettre en lumière des voix si longtemps étouffées dans l’espace public. Les réseaux sociaux ne sont qu’un moyen de faire émerger la parole des « contre-publics », ces « arènes discursives parallèles dans lesquelles les membres des groupes sociaux subordonnés élaborent et diffusent des contre-discours, ce qui leur permet de fournir leur propre interprétation de leurs identités, de leurs intérêts et de leurs besoins » (Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, Paris, La Découverte, 2005, p. 126). Elle met en lumière ces espaces parallèles à l’espace médiatique traditionnel en les montrant indispensables pour les groupes dominés. La pensée de Fraser se résume par les mots du sociologue Éric Fassin : « La politique du hashtag (ou mot-dièse) est révélatrice de ce bouleversement : les réseaux sociaux font entendre ce qui reste inaudible dans l’espace public dominant » (L’irruption des contre-publics, AOC média, 4 août 2018). Ces contre-publics sont indispensables à l’émergence de problématiques non légitimées dans les médias traditionnels. Les hashtags sont un moyen parmi d’autres.

Réponse de Denis Salas :

La multiplication des hashtags d’indignation sur les réseaux sociaux – notamment Twitter – permet de quantifier la résonance d’un thème mobilisateur : #MeToo dénonce le harcèlement sexuel, #jesuisbamboula le racisme, #BalanceTonTaudis le logement indigne… Ce cri d’alarme numérique est ambivalent. S’il remédie à l’isolement de nos sociétés individualistes et permet d’agglomérer des actions éparses, il peut aussi donner libre cours à la haine.

Depuis le hashtag #MeToo, le mouvement est en plein essor : songeons au hashtag #MosqueMeToo, où des femmes musulmanes dénoncent les agressions sexuelles pendant le pèlerinage de La Mecque, ou à #BalanceTon-Hosto, qui est une protestation des soignants contre les conditions de travail dans les hôpitaux. Le hashtag qui publie une indignation vertueuse est un appel. Il permet une prise de conscience partagée contre une oppression qui sans cela serait subie. Il peut ainsi faire figurer à l’agenda médiatique et politique certaines questions non formulées ailleurs (harcèlement, racisme, violences…).

La technologie numérique est nouvelle, mais la démarche est ancienne. Les équivalents fonctionnels de ces hashtags sont les factums du XVIIIe siècle ou les pamphlets du XIXe siècle, qui circulaient sous le manteau pour échapper à la censure. Ce sont des écrits qui prennent souvent fait et cause en faveur de l’innocence d’un homme. À la fin du XVIIIe siècle, pour alerter contre l’injuste supplice subi par un protestant, Jean Calas, Voltaire avait lancé une pétition à travers l’Europe avec ce slogan : « Criez et qu’on crie. » Selon lui, il faut émouvoir, forcer le trait, gagner la bataille de l’opinion. Il sentait intuitivement dans la singularité d’un cas une « cause célèbre » qui intéresse le genre humain et dont il se faisait le porte-parole.

Aujourd’hui, la temporalité brève, directe, virale de Twitter est une force de frappe bien plus grande par rapport au temps long d’un écrit comme la pétition. Le hashtag #Balance-TonPorc en est l’exemple même. Son auteur, Sandra Muller, évoque 900 000 messages envoyés via ce hashtag entre octobre 2017 et août 2018. Il est significatif que la réplique la plus retentissante qui lui fut opposée ait été une tribune dans un quotidien : « Nous défendons une liberté d’importuner indispensable à la liberté sexuelle » (Le Monde, 9 janvier 2018). Manière de mettre face à face deux indignations aux légitimités opposées, selon qu’elle vienne du numérique ou de la presse traditionnelle. L’une se nourrit du nombre de messages et de leur irradiation, l’autre de la qualité des signataires, issues du milieu de la culture, dont Catherine Deneuve.

Les réseaux sociaux comme révélateurs

Si les réseaux sociaux se transforment en tribunaux populaires, n’est-ce pas dangereux pour les principes de notre système juridique, voire pour la démocratie ?

Rebecca Amsellem :

Commençons par un fait : les réseaux sociaux n’ont jamais envoyé quelqu’un.e en prison. Ils n’ont ni vocation à remplacer notre système judiciaire, ni à remettre en cause un de ses piliers, la présomption d’innocence. Ils n’ont pas non plus vocation à condamner pénalement des personnes.

Les réseaux sociaux sont utilisés pour mettre en lumière ce qui est tu. Car le système judiciaire a failli à son devoir de protection des victimes de violences sexuelles et sexistes.

Aujourd’hui, seulement 12,5% des personnes victimes de violences sexuelles – viols, tentatives de viols, agressions et harcèlements sexuel·le·s – portent plainte (Rapport Insécurité et délinquance en 2018 : premier bilan statistique, ministère de l’Intérieur, janvier 2019). Plusieurs raisons peuvent expliquer ce faible taux de déclaration : une prise en charge peu adaptée dans les services de police et de gendarmerie, le regard que la société porte sur les victimes déclarées d’agressions sexuelles ou encore le faible taux de plaintes qui aboutissent à une condamnation. En effet, 3% des plaintes pour viol aboutissent à un procès en cour d’assises (« Les chiffres effarants d’agressions sexuelles et de viols en France », Les Inrockuptibles, octobre 2017).

Mais les murs de notre système juridique ne sont pas étanches à l’opinion publique. Quelques semaines après le début du mouvement #MeToo, on constate une augmentation des plaintes pour agressions sexuelles : + 17% en 2017 et + 20% en 2018. Selon l’enquête du ministère de l’Intérieur, cette « augmentation s’explique notamment par une évolution du comportement de plainte des victimes, dans le climat de l’affaire Weinstein et des différents mouvements sur les réseaux sociaux pour la libération de la parole des victimes ».

Par ailleurs, à la suite de l’essor des hashtags #MeToo et #BalanceTonPorc, des mouvements se sont créés, comme #NousToutes, qui ont donné lieu à la plus grande manifestation contre les violences faites aux femmes ayant jamais eu lieu (le 24 novembre 2018). Trois jours plus tard, le gouvernement annonçait la création d’un portail de signalement des violences sexuelles et sexistes compte tenu du problème des prises en charge dans les commissariats et gendarmeries.

Ces hashtags ont incité les femmes à faire valoir leur droit et à porter davantage plainte en cas d’agression.

Denis Salas :

Le tribunal populaire est salutaire quand la cause est juste. La presse écrite s’en est fait l’écho jadis : par exemple, après Voltaire, Zola a lancé son « J’accuse » en faveur de l’innocence de Dreyfus, Sartre a pétitionné contre les guerres coloniales. L’appel à l’opinion lève un tabou qui oppresse une société, dénonce un mensonge d’État, rétablit l’honneur d’un innocent.

Mais je vois deux inconvénients majeurs au hashtag d’indignation, surtout quand le moyen d’action n’est pas adapté à la cause défendue. Le premier est de livrer des listes de personnes nominatives en pâture à l’opinion. Ce qui est aggravé quand les grands médias relayent la communauté virtuelle dès qu’elle prend de l’ampleur. Dans ce cas, l’accusation sauvage l’emporte, lancée souvent sans autres preuves que son énoncé et sans autre but que la notoriété des dénonciateurs. La somme des accusations ou le nombre de liens ou de retweets fait office de preuve. Dès lors, la culpabilité précède le jugement, le jugement se confond avec la colère, la honte (name and shame) infligée vaut sanction.

Le second inconvénient, plus grave encore, est de voir sa propagation déboucher sur la violence. Les hashtags peuvent opposer de façon mimétique la colère à la colère, l’indignation à l’indignation, la haine à la haine. Ils cristallisent un faisceau de violence entre des camps opposés. Ils façonnent une société sans aucune médiation. La violence subie des femmes répond en miroir à celle dont les hommes se plaignent et ainsi de suite. Certains hashtags d’indignation peuvent même être le véhicule de la haine raciale. Si aucun relais n’est pris par les médiations collectives (enseignants, syndicats, partis politiques, associations, actions en justice…) capables de tamiser les colères, il peut se former une démocratie sauvage concurrente de la démocratie instituée. Il en résulte une concurrence des victimes sans fin.

Règlementation des réseaux sociaux

Pour les réseaux sociaux, les #hashtags d’indignation drainent de l’audience. Quelle est leur responsabilité dans cette vague de messages ? Devraient-ils être plus strictement réglementés par les pouvoirs publics ?

Rebecca Amsellem :

« J’étais l’une des victimes de la ligue du LOL. Mon message est pour vous : faites quelque chose à propos du cyberharcèlement. Faire quelque chose pour signaler ou interdire les récits de personnes ayant un discours de haine (misogyne, homophobe et raciste). » C’est le message de Léa Lejeune à l’intention de Jack Dorcey, PDG de Twitter. Les féministes veulent plus de réglementation des réseaux sociaux pour contrer le harcèlement dont elles font l’objet.

Selon un rapport de l’ONU cité par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE), 73% des femmes ont déclaré avoir été victimes de violences en ligne (En finir avec l’impunité des violences faites aux femmes en ligne : une urgence pour les victimes, Paris, La Documentation française, 16 novembre 2017). Le harcèlement sur les réseaux sociaux touche particulièrement deux types de femmes : les jeunes filles entre 12 et 15 ans, puisque 20% d’entre elles ont déjà été victimes d’insultes liées à leur apparence physique et les femmes qui dénoncent le sexisme (rapport du HCE). Le collectif Féministes contre le cyber-harcèlement  précise que ces harcèlements sont l’oeuvre « d’une organisation méthodique pour faire taire les personnes minorisées. N’en déplaise à celle/ceux qui croient dur comme fer à l’horizontalité du Web, chaque voix ne s’y exprime pas sur un même niveau, et ces violences en ligne contribuent à faire d’Internet un espace d’expression réservé aux dominant·e·s. La liberté d’expression est importante nous dit-on, mais on omet de préciser que dans les faits, elle semble l’être seulement pour celle/ceux qui abondent dans le sens de la classe dominante ».

Oui, les réseaux sociaux devraient être davantage responsables des harcèlements subis par les minorités et les femmes. S’il existe des fonctions de signalement des contenus sexistes, seuls 8% d’entre eux sont effectivement supprimés par les plates-formes (Rapport du HCE). Ne nous trompons pas de victimes. Aujourd’hui, les réseaux sociaux n’ont pas mis en place de mécanismes fonctionnels qui permettent de protéger les personnes victimes de harcèlement en ligne et les premières victimes en sont les minorités et les femmes.

Denis Salas :

Comme utilisateur de Twitter, je ne vois guère de contrôle interne efficace, du moins pour le moment. Le hashtag, comme la presse, a une double face, civique et économique. L’horizontalité et la libre expression sont les principes directeurs des réseaux sociaux, mais la logique de marché en est le moteur. Un média comme Twitter vit de l’activité permanente qu’il génère. Une régulation dans un contexte de compétition de l’audience entre les plateformes serait contreproductive pour lui.

Toutefois, un contrôle peut intervenir a posteriori. Le capital de notoriété acquis par l’émetteur (surtout si le hashtag devient viral) n’est pas sans danger pour lui. Il s’expose à une assignation pour diffamation ou injures assortie de dommages-intérêts parfois élevés demandés par les plaignants. À une première indignation peut donc succéder une seconde, portée en justice. Si la première est peu confirmée ou se dégonfle, la seconde va marquer des points, obtenir des soutiens, voire l’emporter sur le terrain judiciaire. Une condamnation peut être lourde à supporter en cas de hashtags provoquant des dommages réputationnels à une entreprise. Son impact doit donc être évalué dans le temps long en rapport avec les préjudices subis. L’auteur peut devoir engager un avocat et fournir des preuves d’une accusation nominative. Un bénéfice éphémère – la « gloire 2.0 » – peut être suivi de désagréments sérieux. Mais les plaintes sont rares. Le langage de la colère numérique n’est pas celui du droit pénal : un fait de harcèlement sexuel ou moral qui nous indigne peut être un non-événement pour le Code pénal en raison de sa prescription.

Prostestation, indignation, hashtag

En s’indignant systématiquement, ne risquons-nous pas un abaissement de notre seuil d’indignation ? Peut-on trop s’indigner ?

Rebecca Amsellem :

J’écrivais récemment dans ma newsletter, Les Glorieuses, que la première fois que j’ai rencontré la philosophe Geneviève Fraisse, elle m’a donné un conseil : rester énervée, en colère.Ne pas baisser la garde et être constamment sur le qui-vive. Cela signifie-t-il s’indigner tout le temps ? Selon le Trésor de la langue française informatisé, l’indignation est le « sentiment de colère et de révolte suscité par tout ce qui peut provoquer la réprobation et porter plus ou moins atteinte à la dignité de l’homme ». Cette définition nous permet d’affirmer ainsi que si nous baissons notre seuil d’indignation, nous augmentons notre mépris de la dignité humaine. Mon travail d’activisme consiste à outrepasser le seuil légitimé d’indignations pour rendre la dignité humaine – a fortiori celle des femmes – et met en lumière des inégalités masquées dans le débat public.

On apprend aux minorités, aux femmes – aux groupes dominés – à ne pas s’indigner, à ne pas être en colère pour conserver leur sujétion. Dans un combat politique, l’indignation est la première étape vers une prise de conscience de l’existence des inégalités. Elle précède l’engagement, la mobilisation, la construction d’un monde plus égalitaire. Remettre en question la légitimité des indignations revient à étouffer la lutte pour plus d’égalité. L’indignation n’est pas liberticide, elle est salutaire.

Denis Salas :

J’aimerais vous suivre, car le mouvement se régulerait lui-même à la baisse. Certes, nombre de hashtags peuvent s’épuiser une fois envoyés faute de relais. Ils ne sont l’expression que d’une pure émotion. Si la facilité de l’usage de cette colère numérique (un simple clic) est une tentation puissante, les hashtags sans portée disparaissent assez vite. Par exemple, le hashtag #MontreTaCroix protestait contre le retrait d’une croix dans un espace public à Ploërmel en Bretagne. Il a réuni un temps la droite ultra-catholique, mais il n’a pas été autre chose qu’un bruit significatif. Il reflète bien le circuit court entre le bouillonnement des usages et son tarissement à plus ou moins brève échéance.

En revanche, ceux qui relaient une indignation unanimement perçue comme légitime peuvent entrer dans un circuit long comme, par exemple, #BringBackOurGirls relayé par Michelle Obama. En réponse aux vidéos de revendication de l’enlèvement de jeunes filles au Nigéria par Boko Haram en 2014, il est devenu un emblème universel de la lutte contre le terrorisme islamiste. On peut évoquer aussi le hashtag #BlackLivesMatter qui a déclenché, bien au delà de la sphère numérique, une protestation collective après l’acquittement en 2013 du meurtrier d’un jeune Afro-Américain. Quant au hashtag #BalanceTonPorc, il n’aurait pas eu sa résonance sans la longue séquence de l’affaire Weinstein. Chaque message dépend donc d’un timing sociopolitique qui l’inscrit – ou non – dans un circuit long. Les seuils d’indignation dans une société dépendent de facteurs divers qui s’agrègent et construisent leur expansion par leur partage. Une seule communauté, même virtuelle, ne se suffit pas à elle-même. Seuls les hashtags qui expriment la mutation d’un état moral d’une société sont appelés à résonner avec leur époque.