La balance commerciale agroalimentaire française : excédentaire mais menacée

Le secteur agricole et agroalimentaire est l’un des fleurons de la balance commerciale de l’économie française. Toutefois, il a connu une érosion de ses performances à l’exportation depuis le début des années 2000. Quelles en sont les raisons et quels pourraient être les leviers du redressement de la compétitivité du secteur ?

Par  Thierry Pouch - Chambre d'agriculture de France, Laboratoire REGARDS

Temps de lecture  14 minutes

Évoquer les échanges extérieurs de l’économie française, c’est immanquablement mettre en relief les nombreux déficits commerciaux qui se sont succédé au cours de ces trente dernières années et qui illustrent les problèmes de compétitivité de la France. Il existe toutefois plusieurs secteurs qui tirent leur épingle du jeu et affichent des excédents structurels et durables. Tel est le cas de l’agroalimentaire, domaine réunissant les produits agricoles bruts et ceux ayant fait l’objet de plusieurs phases de transformation. Au même titre que l’aéronautique, l’armement et les produits chimiques et pharmaceutiques, l’agroalimentaire se distingue depuis le milieu de la décennie 1970 par un solide excédent de ses échanges avec le reste du monde. Il se classe au troisième rang des secteurs excédentaires, juste derrière « l’aéronautique et le spatial » et l’industrie des produits chimiques (INSEE, séries longues comptes de la Nation). On présentera par la suite un panorama des forces mais aussi des menaces pesant sur l’appareil exportateur agroalimentaire français.

Un secteur clé pour la balance commerciale de la France

Depuis le milieu de la décennie 1970, l’économie française a toujours retiré des excédents de ses échanges de produits agricoles et alimentaires (est exclu ici le secteur de la sylviculture). Le dernier déficit remonte à 1976, année de la grande sécheresse, ayant nécessité de recourir aux importations. La France conquiert ensuite des marchés à l’exportation et dégage des excédents parfois élevés, compensant partiellement les nombreux déficits enregistrés par l’industrie manufacturière. La politique agricole commune (PAC), au travers de ses instruments de soutien aux agriculteurs, a permis à la France de se hisser au rang de premier producteur de l’Europe communautaire. Au-delà de la formation de puissantes industries de la transformation, la PAC a conduit la France à se positionner rapidement comme le second exportateur mondial de produits agricoles et alimentaires, derrière les États-Unis. L’affirmation des performances commerciales de la France mais aussi d’autres États membres comme les Pays-Bas, fait de l’Union européenne (UE) une puissance agroexportatrice à partir des années 1980.

Les produits agricoles et alimentaires représentent en moyenne 11 à 13 % du total des exportations françaises de marchandises. En 2018, les exportations de produits agricoles se sont élevées à 14,9 milliards d’euros, celles de produits transformés à 47,4 milliards. Les importations françaises pour la même année se sont montées respectivement à 14 et 41,4 milliards d’euros. Dans le cadre de l’UE, les Pays-Bas sont aujourd'hui les premiers exportateurs de biens agricoles et alimentaires (16,4 %), suivis de l’Allemagne (14,4 %) et de la France (11,5 %), l’Espagne se classant au quatrième rang des exportateurs de l’UE (9 %) (Eurostat).

La ventilation des échanges par produits

En 2018, l’excédent agroalimentaire français a représenté un peu moins de 7 milliards d’euros, avec une prédominance des produits issus de la transformation qui, avec 6 milliards d’euros, représentent 88,3 % de l’excédent commercial total, contre seulement 11,7 % pour les produits bruts. Après deux années de baisse consécutives, le solde excédentaire français agroalimentaire se redresse donc de manière significative.

Les excédents commerciaux agroalimentaires sont concentrés autour de quelques produits phares. On remarque d’ailleurs à ce sujet l’étonnante permanence de la hiérarchie des secteurs constituant ces performances commerciales. Les vins et spiritueux, les céréales, les produits laitiers et le sucre forment à eux seuls l’essentiel de l’excédent commercial agroalimentaire. En 2018, l’excédent du poste vins et spiritueux a atteint 12,3 milliards d’euros, suivi des céréales avec 5,8 milliards, les produits laitiers se situant à 2,5 milliards – dont 1,5 pour les seuls fromages –, le sucre se maintenant à 1 milliard (Douanes françaises, statistiques du commerce extérieur).

Les vins et spiritueux sont donc le premier contributeur de l’excédent commercial agroalimentaire. Du côté des spiritueux, un produit comme le cognac constitue 70 % des exportations de spiritueux en valeur, et près de 30 % en volume, la France exportant près de 90 % de sa production. Quant aux vins, les exportations sont majoritairement composées de vins sous signes de qualité (appellation d’origine contrôlée ou protégée, ou bien encore indication géographique protégées). Globalement, ce sont 30 % de la production nationale de vins qui partent à l’exportation.

En matière de céréales, la France se distingue par une production qui, en moyenne, est de 70 millions de tonnes, dont 35 à 40 millions pour le blé selon les années. La moitié de cette production de blé est exportée dans le monde, faisant de l’Hexagone le cinquième exportateur mondial en la matière. Concernant les produits laitiers (fromages, poudres de lait, yaourts…), 10 % de la production sont exportés, essentiellement sous forme de poudre de lait et de fromages. Enfin, 55 % de la production nationale de sucre sont destinés à l’exportation.

Dans cet ensemble de produits commercialement excédentaires, il ne faut pas oublier les bons résultats du poste bovins vivants (1,4 milliard d’euros), les aliments destinés à l’alimentation du bétail (1,1 milliard), ainsi que, du côté des produits non alimentaires, les semences (près d’un milliard d’euros).

La balance commerciale agroalimentaire se distingue aussi par des déficits dans certains secteurs, plusieurs d’entre eux ayant d’ailleurs une dimension historique. Le cas des fruits et des légumes est à cet égard exemplaire. Depuis les années 1970, ce secteur enregistre des déficits chroniques, du fait d’importations massives, déficit se situant selon les années aux alentours de 2,5 à 3 milliards d’euros. Seules les pommes et les pommes de terre dégagent des excédents commerciaux réguliers. Les importations de produits oléagineux, comme le soja, occasionnent depuis de nombreuses années des déficits récurrents. Il faut y voir l’illustration de la dépendance historique de la France en protéines végétales pour l’alimentation du bétail, le soja constituant une denrée essentielle dans les rations données aux animaux.

La ventilation géographique des échanges agroalimentaires de la France

Si la ventilation des échanges par produits se caractérise par une certaine invariance structurelle, tel n’est pas le cas de la ventilation géographique. La construction de la PAC conduisait à l’origine à accorder la priorité aux approvisionnements intérieurs, ce que les fondateurs de l’UE avaient qualifié de « préférence communautaire ». C’est pourquoi l’UE est restée durant plusieurs décennies un débouché naturel pour les exportations françaises de produits agricoles et alimentaires. Avec la longue crise économique et financière qui s’enclenche en 2007-2008, et qui se propage au sein de la zone euro, les pays tiers deviennent pour la France et son complexe agroalimentaire une destination prioritaire qui représente désormais 93 % de l’excédent total agroalimentaire.

Jusqu’à la crise, le solde excédentaire obtenu sur l’UE se fixait à quelque 7 milliards d’euros. En 2018, il n’est plus que de 340 millions. Il faut y voir non seulement les effets de la crise sur certains pays membres parmi les plus touchés, comme la Grèce, l’Espagne et le Portugal, pays qui ont fortement ralenti leurs importations, mais également le fait que le marché européen est probablement arrivé à maturité, les débouchés n’étant pas extensibles à l’infini. En revanche, les pays tiers présentent des particularités qui bénéficient de plus en plus aux exportations françaises. Une croissance économique élevée engendrant une élévation des niveaux de vie, une démographie soutenue ainsi qu’un processus de transition nutritionnelle qui, dans le cadre de la globalisation des économies, a amené les populations à s’ouvrir à une nourriture diversifiée et plus « occidentalisée ».

Les principaux partenaires de la France à l’exportation, dans le domaine des produits agricoles, sont essentiellement des pays membres de l’UE. L’Italie, l’Espagne, la Belgique, l’Allemagne et les Pays-Bas forment les zones vers lesquelles la France exporte le plus. Le premier pays tiers est l’Algérie, qui importe en particulier du blé français pour plusieurs millions de tonnes chaque année. À l’importation, l’Espagne, les Pays-Bas, le Maroc, la Belgique, l’Italie et l’Allemagne, constituent les principaux fournisseurs de la France en produits bruts, les fruits et légumes occupant une place privilégiée.

Sur le registre des produits transformés, la hiérarchie des pays partenaires se modifie comparativement à ce qui a été constaté sur les produits bruts. Sur les dix principales destinations à l’exportation, on trouve cinq nations hors UE : les États- Unis pour 4,5 milliards d’euros en 2018, la Chine (2 milliards), la Suisse (1,2), le Japon (1,2) et Singapour (1 milliard). Du côté des importations, la Belgique, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne et l’Italie sont les principaux fournisseurs de la France en produits issus des industries de la transformation. Les pays tiers importent essentiellement de la France des vins et spiritueux, ainsi que des produits laitiers.La progression des importations chinoises de vins et de spiritueux en provenance de France est à cet égard impressionnante, ce pays devenant ainsi le cinquième client des producteurs hexagonaux (Douanes françaises, statistiques du commerce extérieur).

Le temps de l’érosion des performances commerciales de la France en agroalimentaire

Si la France reste plutôt bien positionnée dans la hiérarchie des nations exportatrices de produits agricoles et alimentaires, elle le doit non seulement aux bénéfices qu’elle a pu retirer de la PAC, aux avantages comparatifs dont elle a su se doter, mais aussi à la réputation de ces produits auprès des consommateurs du monde entier. La qualité sanitaire et gastronomique des productions françaises a joué et continue de jouer un rôle décisif dans la dynamique des exportations.

À partir du milieu de la décennie 1990, la France commence toutefois à perdre des parts de marché sous la double impulsion de la globalisation et de l’élargissement de l’UE aux pays de l’Est. S’y ajoutent également les effets plus récents des tensions commerciales entre l’UE et la Russie, ainsi que les risques potentiels de l’ouverture du marché européen aux productions étrangères. L’UE négocie ou a déjà signé en effet des accords bilatéraux ou régionaux de libre-échange avec par exemple l’Ukraine, le Canada (Accord sur l’économie et le commerce global ou CETA), les pays du Mercosur (Brésil, Uruguay, Paraguay et Argentine), pays bénéficiant de contingents avec droits de douane réduits ou nuls pour certaines catégories de produits animaux notamment.

L’impact de la globalisation et de l’élargissement de l’UE sur les parts de marché de la France

Le processus de globalisation des économies et les élargissements successifs de l’UE modifient la hiérarchie des nations exportatrices de produits agricoles et alimentaires. Les parts de marché de la France connaissent une érosion conséquente. De second exportateur mondial derrière les États-Unis au début des années 1990, la France passe au cinquième rang, et est supplantée successivement par les Pays-Bas, l’Allemagne, et plus récemment par le Brésil, qui affiche une très grande ambition en matière de production agricole. La globalisation a été un vecteur de l’intensification de la concurrence sur les marchés des produits de l’agroalimentaire, qui a porté un préjudice réel aux performances de la France.

Au sein de l’UE, la pression concurrentielle s’est intensifiée, sous l’impulsion à la fois de la réunification des deux Allemagnes (en viande porcine, en lait, et même en céréales), et de la montée en puissance de la Pologne (en viande de volaille, en lait, en pommes et en cidre de pommes). Depuis le début de la décennie 2000, l’Allemagne exporte plus que la France, même si elle reste le pays membre qui enregistre, avec le Royaume-Uni, le déficit commercial agroalimentaire le plus élevé des 28.

Les performances agroalimentaires de la France en danger

En août 2014, à la suite de la crise ukrainienne, la Russie a décrété un embargo commercial envers plusieurs pays, et notamment envers l’UE. Plusieurs pays membres, dont la France, qui étaient jusque-là de grands fournisseurs de la Russie en viande bovine, porcine, en produits laitiers ou en fruits et légumes (Moscou était jusqu’à l’embargo l’un des tout premiers importateurs mondiaux de fromages), ont vu leurs exportations tomber à zéro ou presque. Dans la mesure où la Russie s’approvisionne depuis auprès d’autres puissances agricoles (Brésil, Argentine, Uruguay, Turquie, Israël), et que, pour certains produits comme les céréales, le porc ou la volaille, l’autosuffisance est quasiment atteinte, les exportateurs français ont subi un préjudice commercial important, les obligeant à chercher des débouchés de substitution dans d’autres pays, en Asie ou en Afrique subsaharienne. Le redressement agricole de la Russie, enclenché au début des années 2000,s’est renforcé avec l’embargo. Elle est devenue le premier exportateur mondial de blé en 2017 et 2018, menaçant ainsi les positions françaises sur des marchés comme celui de l’Algérie.

Avec la multiplication des accords de libre échange, l’UE ouvre davantage son marché intérieur aux productions provenant des pays avec lesquels elle signe ces accords. Du fait de différentiels de coûts de production plus favorables, ces pays peuvent exporter vers l’UE et menacer à terme la compétitivité intérieure des pays membres, dont la France dans le domaine des viandes bovine et porcine ou encore en fruits et légumes. L’élévation des quantités importées, pour les besoins notamment de la restauration hors domicile, peut constituer une source de dégradation de notre excédent commercial agroalimentaire. En revanche, la France peut compenser ces pertes par un surcroît d’exportations vers d’autres nations avec lesquelles l’UE a signé des accords, comme dans le cas du Japon pour la viande bovine et les produits laitiers.

Une dernière menace va sans doute peser sur les échanges agroalimentaires de la France. Il s’agit du Brexit. Le Royaume-Uni est en effet le troisième client de la France derrière la Belgique et l’Allemagne. Il importe de France essentiellement des vins et alcools, des produits laitiers, des fruits (pommes) ainsi que des semences. L’excédent dégagé sur le Royaume-Uni est de l’ordre de 2,7 à 3 milliards d’euros (Eurostat).

Depuis le référendum de juin 2016, les exportations françaises ont déjà enregistré un recul, du fait notamment de la forte dépréciation de la livre sterling. Les exportations françaises vers le Royaume-Uni pourraient être davantage perturbées si le Royaume-Un sortait sans accord avec Bruxelles, ce qui occasionnerait un alourdissement des droits de douane préjudiciable aux exportateurs hexagonaux. Les performances commerciales de régions comme la Bretagne, la Normandie, les Hauts-de-France ou la Nouvelle-Aquitaine en seraient perturbées. Il leur faudrait partir à la recherche de débouchés de substitution, car l’approvisionnement du Royaume-Uni transiterait par d’autres canaux, que ce soient les États-Unis, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande.

 

Un futur effort d’adaptation

La France demeure une puissance commerciale en produits agricoles et alimentaires de premier plan. Elle détient des atouts importants. Parmi eux, la réputation et la qualité de ses productions jouent en sa faveur, inséparables de la diversité de ses productions. Elle pourra d’autant mieux valoriser de tels atouts dans les années à venir que, au-delà des attentes des importateurs dans le domaine de la qualité, sa contribution aux grands équilibres alimentaires mondiaux et, par voie de conséquence, à la stabilité géopolitique du monde, constitue l’un des points clés de son rayonnement international.

Elle doit toutefois prendre la mesure des mutations de l’économie mondiale et des bouleversements qu’elles ont occasionnés dans la hiérarchie des nations exportatrices de biens agricoles et alimentaires. Le temps est révolu où son principal concurrent était les États-Unis. D’autres ont émergé qui contestent les positions de la France. Un effort d’adaptation passera nécessairement par une combinaison entre une compétitivité prix et une compétitivité hors prix. Peut-on imaginer une économie mondiale agricole et alimentaire sans la participation de celle de la France ?