Alimentation et environnement : quelle transition ?

Les transformations des systèmes alimentaires depuis le début du XXe siècle génèrent de multiples dégradations environnementales. Repenser les modèles de production, de commercialisation et de consommation des aliments s’impose alors comme un défi majeur du XXIe siècle.

Par  Marion Mare - Professeure agrégée de géographie en CPGE au lycée Montaigne de Bordeaux

Temps de lecture  20 minutes

Un million d’espèces animales et végétales seraient aujourd’hui menacées d’extinction, selon un récent rapport de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES, Global Assessment Report on Biodiversity and Ecosystem Services, Bonn, mai 2019). Parmi les causes majeures de cette « extinction de masse » est pointée du doigt l’alimentation, définie comme « la façon dont les hommes conçoivent la satisfaction de leurs besoins alimentaires » (Jean-Pierre Poulain, Sociologies de l’alimentation. Les mangeurs et l’espace social alimentaire, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », Paris, 2013, rééd. 2017). En effet, l’ensemble des activités composant le système alimentaire de l’humanité, à savoir la production (culture, élevage, pêche), la distribution (transport, logistique, commercialisation) et la consommation, entraînent des interactions fortes avec l’environnement, entendu comme la combinaison des éléments naturels et socioéconomiques qui constituent le cadre de vie des sociétés à différentes échelles.

Dans un contexte de mondialisation, de croissance démographique, d’urbanisation généralisée et de transition alimentaire, l’alimentation, du champ à l’assiette, pose ainsi des problèmes de dégradation des sols, de pollution de l’air et de l’eau, de gestion des déchets, d’appauvrissement des ressources (en eau, en terre, halieutiques), d’érosion de la biodiversité et d’émission de gaz à effet de serre (GES) participant au changement climatique. L’alimentation génère des défis environnementaux qui constituent des problèmes publics mondiaux ou à l’échelon local. À cette prise en compte des échelles d’action, il faut ajouter une réflexion systémique. À l’heure du changement global, c’est-à-dire de la transformation conjointe des sociétés et des environnements à l’échelle mondiale, les modifications environnementales ont, en retour, des conséquences sur les systèmes alimentaires, rappelant que la transformation des systèmes alimentaires peut constituer une réponse aux problèmes environnementaux globaux.

Se posent ainsi la question des transitions nécessaires en vue d’une alimentation durable ainsi que celle des modèles de production, de distribution et de consommation des aliments à repenser, voire à réinventer.

L’alimentation, maîtrise et dégradation de l’environnement

L’alimentation humaine a longtemps reposé sur un système de prédation caractérisé par le chasseur-cueilleur. Mais depuis le néolithique et l’invention de l’agriculture, se nourrir implique une maîtrise de l’environnement pouvant conduire à sa dégradation.

Des effets environnementaux différenciés selon l’espace et le temps

Même s’il est possible aujourd’hui de produire de la viande in vitro et des salades sur un substrat neutre et inerte grâce à l’hydroponie, la très grande majorité de nos aliments proviennent d’une domestication de la faune et de la flore. Cette maîtrise de l’environnement est très différenciée selon les périodes et les territoires, ce qui permet de distinguer divers « stades » de systèmes alimentaires. Louis Malassis a été le premier à établir une typologie historique des systèmes alimentaires (L. Malassis, Économie agroalimentaire, tome 1 : Économie de la consommation et de la production agroalimentaire, Cujas, Paris, 1979, et Les trois âges de l’alimentation, tome 2 : L’âge agro-industriel, Cujas, Paris, 1997) ; cette typologie a été enrichie en 2010 par Gérard Ghersi et Jean- Louis Rastoin, qui définissent quatre stades de la trajectoire du système alimentaire (J.- L. Rastoin et G. Ghersi, Le système alimentaire mondial. Concepts et méthodes, analyses et dynamiques, Éditions Quæ, coll. « Synthèses », Versailles, 2010).

Si les étapes agricole et artisanale des systèmes alimentaires (voir tableau) ne garantissent pas toujours la sécurité alimentaire, les dégradations environnementales sont nettement moindres. L’origine des aliments est locale ou régionale (ce qui implique peu ou pas de transport), ils ne sont pas transformés par les industries agroalimentaires (IAA), et les systèmes agricoles n’épuisent pas les sols du fait de rendements plus faibles, d’un travail de la terre le plus souvent manuel et d’une utilisation absente ou raisonnée d’intrants chimiques, notamment en raison de leurs coûts. Même si plusieurs stades peuvent cohabiter au sein d’un même territoire, l’étape agricole est principalement localisée en Afrique subsaharienne et en Asie centrale et concerne avant tout les pays les moins avancés (PMA), tandis que l’étape artisanale est celle des pays à faibles revenus et en voie de développement. Les pays émergents se situent dans une phase de transition entre les stades artisanal et agro-industriel, ce qui explique une dualité des systèmes alimentaires au sein de ces territoires. Enfin, les pays riches et développés (Europe occidentale, Amérique du Nord, Japon, Corée du Sud, Australie, Nouvelle- Zélande) se caractérisent par un stade agro-industriel dans lequel la production agricole est pilotée par des entreprises transnationales du secteur de l’agroalimentaire ou par celui de la grande distribution (en particulier aux États-Unis).

Les deux dernières étapes sont celles qui menacent les équilibres dans les rapports entre les sociétés et leur environnement, en particulier au regard du caractère fini des ressources mobilisées. Les principales limites environnementales de ces modèles, révélées par le Comité permanent de la recherche agricole (Standing Committee on Agricultural Research – SCAR) lors de son troisième exercice prospectif sont la rareté des terres cultivables, les effets du changement d’affectation des terres (la déforestation au premier chef), l’équilibre des cycles géochimiques (azote et phosphore principalement), la dépendance aux énergies fossiles (gisements restreints et coûts), l’érosion de la biodiversité et la disponibilité de l’eau en quantité et en qualité (Commission européenne, Sustainable Food Consumption and Production in a Resource- Constrained World. 3rd SCAR Foresight Exercise, Office des publications de l’Union européenne, Luxembourg, 2011).

L’agriculture productiviste intégrée aux filières agro-industrielles

Si l’agriculture productiviste a permis de répondre en partie au défi de la sécurité alimentaire dans un contexte de croissance démographique et d’urbanisation, elle requiert toutefois, pour assurer une production maximale et de très forts rendements, l’utilisation massive d’intrants chimiques et des pratiques culturales aux labours profonds et plus fréquents qui dégradent la qualité des sols. Dans son État des ressources en sols du monde publié en décembre 2015, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (Food and Agriculture Organization – FAO) estime qu’environ un tiers des sols (couche de 30 cm d’épaisseur en moyenne) sont modérément ou fortement dégradés par l’érosion, l’épuisement des substances nutritives, l’acidification, la salinisation, le compactage (tassement) et la pollution chimique. Les experts du Groupement d’intérêt scientifique sur les sols (GIS Sol) estiment par exemple que 40% des surfaces agricoles françaises sont affectées par un risque de tassement irréversible (GIS Sol, L’état des sols de France, 2011).

Ces dégradations, en particulier l’érosion, provoquent des risques accrus d’inondation ou de coulée de boue, autant de phénomènes qui aggravent en retour l’érosion des sols. Si l’agriculture productiviste n’est pas la seule responsable puisque les activités industrielles, le changement climatique et l’urbanisation font partie des facteurs de dégradation, elle joue un rôle essentiel. Un autre enjeu qui cristallise les tensions est celui de la pollution des sols et des eaux liée à l’utilisation d’intrants chimiques destinés à maximiser les rendements. Ainsi, en France, 98 % de la surface agricole utile (SAU) en grande culture de blé est traitée en herbicide – en glyphosate principalement – et 95 % en engrais (Agreste, GraphAgri 2017, 2017). Le recours à ces produits, dont on ne connaît pas toujours les effets nocifs lors de leur utilisation, peut contaminer les sols et les eaux pendant une très longue durée. La chlordécone (voir carte), employée dans les Antilles jusqu’en 1993 pour lutter contre un insecte ravageur, le charançon des bananiers, est par exemple classée en tant que polluant organique persistant (de 200 à 400 ans en fonction de la nature des sols) et reconnue comme perturbateur endocrinien et cancérogène potentiel (Commissariat général au développement durable, Sols et environnement. Chiffres clés. Édition 2015, novembre 2015).

Plus généralement, l’utilisation massive d’azote, de phosphate et de nitrates provoque aussi l’eutrophisation des eaux. Celle-ci induit la prolifération de châtaignes et fougères d’eau ainsi que d’algues (telles les algues vertes en Bretagne) qui libèrent des gaz toxiques tuant d’autres espèces marines et générant un risque sanitaire. La Bretagne constitue d’ailleurs un archétype des dégradations environnementales liées à l’intensification agricole. L’emploi d’intrants chimiques et l’épandage massif d’effluents d’élevage (fumier, lisier…) portent atteinte à la qualité des eaux (superficielles, souterraines et littorales) en raison notamment de taux de nitrates trop élevés. Les arasements de haies et de talus et la mise en place d’open fields (paysages agraires à champs ouverts, sans clôtures ni haies) dégradent la nature des sols et la biodiversité, augmentent les risques d’inondation et de coulée boueuse, de même qu’ils remettent en cause le caractère rural original des territoires bretons par la banalisation paysagère. Les pouvoirs publics ont réagi tardivement, en particulier le Conseil européen par la directive du 12 décembre 1991 concernant la protection des eaux contre la pollution par les nitrates à partir de sources agricoles (dite « directive nitrates »). En 2015, seuls 37 % des cours d’eau de la région Bretagne sont en bon état (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement Bretagne, L’eau en Bretagne. Bilan annuel 2015, 2016).

Monoculture et érosion de la biodiversité

La monoculture, outre le problème de la dégradation des sols, pose la question plus englobante de l’érosion de la biodiversité à l’échelle mondiale. La possibilité offerte par la mondialisation d’échanger les semences et les espèces les plus rentables contribue à la perte de la diversité génétique. Selon un récent rapport de la FAO (L’état de la biodiversité pour l’agriculture et l’alimentation fins alimentaires, moins de 200 le sont à des niveaux de production importants et neuf espèces seulement assurent plus de 66% de la production agricole totale (en tonnage) en 2017. La FAO estime qu’environ les trois quarts de la diversité génétique variétale des plantes cultivées ont disparu au cours du siècle dernier (FAO, La biodiversité, un frein à l’insécurité alimentaire mondiale, 2008). Cette érosion génétique rend les systèmes alimentaires plus vulnérables aux aléas climatiques et sanitaires, faisant de la gestion de la diversité génétique un problème public mondial.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS), en 2014, alertait déjà les pouvoirs publics sur le développement de l’antibiorésistance, c’est-à-dire la résistance des pathogènes aux antibiotiques et des nuisibles aux stratégies de protection des cultures (OMS, Antimicrobial Resistance : Global Report on Surveillance, 2014). Une autre grande menace est la perte des insectes pollinisateurs (les abeilles entre autres), qui jouent un rôle essentiel dans la production alimentaire mondiale. Si le riz, le blé et d’autres cultures sont pollinisés par le vent, un grand nombre de cultures (fruits, légumes…) nécessitent des pollinisateurs. Les causes de ce déclin sont diverses et dépendent des conditions locales. L’agriculture productiviste constitue un facteur majeur à cause des changements d’affectation des sols et de l’emploi de pesticides, notamment des néonicotinoïdes, interdits en France depuis 2018.

Aggravation par le changement climatique et la transition alimentaire

Les effets environnementaux de notre alimentation sont d’autant plus difficiles à gérer qu’ils ont, en retour, des conséquences sur nos systèmes alimentaires et qu’ils s’inscrivent dans d’autres processus tels que la transition alimentaire, la mondialisation et le changement climatique.

L’empreinte écologique de l’alimentation

À l’échelle mondiale, l’alimentation est responsable d’environ un tiers des émissions de GES, d’après une étude réalisée par le think tank français Institute for Climate Economics (I4CE, Estimer les émissions de gaz à effet de serre de la consommation alimentaire  : méthodes et résultats, février 2019). Malgré la difficulté à obtenir un résultat précis, due en particulier à l’absence d’harmonisation des méthodes comptabilisant l’empreinte de la consommation, les auteurs considèrent que l’ensemble des activités visant à nourrir les hommes représentent entre 27 % et 39 % des émissions de GES. Dans cette fourchette, près de 75 % des GES sont émis durant la phase de production, tandis que la consommation de produits de l’élevage représenterait autour de 63 % des émissions liées à l’alimentation.

Or, dans le cadre de la transition alimentaire liée à l’amélioration des conditions de vie, la consommation de viande croît à un rythme rapide à l’échelle mondiale. La consommation de produits carnés (volaille, porc et boeuf pour l’essentiel) est passée d’environ 23 kilos équivalent carcasse (kgec) à 42 kgec par personne et par an de 1961 à 2011 (P. Claquin et al., MOND’Alim 2030. Panorama prospectif de la mondialisation des systèmes alimentaires, La Documentation française, Paris, 2017).

Les pays émergents ont porté ces évolutions, alors qu’on observe une tendance à la décroissance dans les pays riches. Selon une étude du Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CIRED), « un régime réduisant d’environ la moitié la consommation de viande et de produits laitiers au profit d’une augmentation de la consommation d’aliments végétaux, associée à une évolution des pratiques agricoles plus économes en intrants et à une réallocation des terres agricoles, permettrait de réduire l’empreinte carbone du stade agricole par deux » en France (CIRED, L’empreinte énergétique et carbone de l’alimentation en France de la production à la consommation, janvier 2019).

Alimentation, déforestation et changement climatique

L’une des composantes majeures de l’empreinte écologique de l’alimentation est le changement d’affectation des terres, lié notamment à la déforestation. La FAO, dans un rapport (Évaluation des ressources forestières mondiales 2015. Comment les forêts de la planète changent-elles ?, 2016), analyse l’évolution du couvert forestier de 1990 à 2015.

Entre ces deux dates s’est produite une perte nette de forêts (naturelle et plantée) de 129 millions d’hectares, mais à un rythme annuel ralenti à partir de 2000. Même si ces pertes sont en partie compensées par des gains en Europe, en Chine et en Amérique du Nord, la quantité de carbone stockée dans la biomasse forestière mondiale a diminué de 11 gigatonnes sur cette même période, accélérant le réchauffement climatique. Selon ce rapport, 80% de la déforestation est due à l’agriculture, particulièrement à l’extension des surfaces cultivées en soja pour le bétail et en palmier à huile en Indonésie et en Malaisie, ce qui implique avant tout les entreprises transnationales du secteur agroalimentaire.

Le changement climatique : quelles menaces sur nos systèmes alimentaires ?

Le changement climatique touche l’ensemble des systèmes alimentaires. Parmi les effets les plus importants, on peut citer les variations de rendements des grandes cultures, lesquels devraient baisser à partir de 2030 (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat [GIEC], Changements climatiques 2014. Rapport de synthèse, Genève, 2015).

Un autre enjeu réside dans le bouleversement des aires géographiques propices à une culture et à une espèce. Il est particulièrement stratégique pour la sécurité alimentaire et pour les productions à haute valeur ajoutée associées aux terroirs, comme la vigne.

Le changement climatique devrait aussi enrayer le fonctionnement des écosystèmes aquatiques, abaisser la qualité de l’eau et sa disponibilité dans certaines régions, notamment méditerranéennes (GIEC, Changements climatiques 2014, déjà cité) alors que l’agriculture, via l’irrigation, représente environ 70% des prélèvements d’eaux de surface et souterraines au niveau mondial (Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition [HLPE], L’eau, enjeu pour la sécurité alimentaire mondiale, Rome, juillet 2015). Ces tensions sur l’eau, dans un contexte de rareté accrue, peuvent aboutir à des conflits d’usages entre États (dans le bassin du Tigre et de l’Euphrate ou celui du Nil, par exemple) mais aussi entre usagers privés.

Quelles réponses environnementales pour une alimentation plus durable?

Repenser les systèmes productifs agricoles : quels modèles ?

Les dégradations environnementales de l’agriculture productiviste intégrée dans des filières agro-industrielles sont aujourd’hui reconnues et de nombreux acteurs s’inscrivent dans un nouveau paradigme, celui de l’agriculture durable. Celle-ci doit permettre d’assurer une production pérenne d’un point de vue environnemental (respect des limites écologiques de l’exploitation), être économiquement rentable et capable de fournir à la société suffisamment de nourriture de bonne qualité tout en assurant des revenus aux agriculteurs. Il existe néanmoins différentes manières d’appréhender l’agriculture durable, qui peuvent entrer en contradiction. On peut distinguer, d’une part, ceux qui souhaitent une forme de reterritorialisation de l’agriculture, en respectant davantage le fonctionnement naturel de l’environnement (agriculture biologique, agro-écologie et permaculture), et, d’autre part, ceux qui misent sur les nouvelles technologies permettant de s’affranchir un peu plus des conditions naturelles (agriculture de précision, fermes urbaines hors sol).

L’agriculture biologique, qui exclut l’usage des produits chimiques de synthèse et des organismes génétiquement modifiés et limite l’emploi d’intrants, connaît une forte croissance. Entre 2000 et 2015, à l’échelle mondiale, la surface cultivée en agriculture biologique a été multipliée par 3,3 en raison d’un essor de la demande puisque le marché alimentaire biologique mondial a été multiplié par 6 (Agence BIO, La bio dans le monde, coll. « Les Carnets de l’Agence BIO », 2017).

Une question récurrente se pose : celle de la capacité de ce mode de production à nourrir une population croissante et plus urbaine alors que ses rendements sont, jusqu’à présent, plus faibles. Une étude financée par la FAO montre que convertir la totalité de l’agriculture en biologique nécessiterait la mise en culture de 16 % à 33 % de terres supplémentaires dans le monde en 2050 par rapport à la moyenne de 2005-2009, en tenant compte de la croissance démographique et des effets du changement climatique (Adrian Muller et al., « Strategies for feeding the world more sustainably with organic agriculture », Nature Communications, décembre 2017). Cela permettrait finalement une réduction de 3 % à 7 % des émissions de GES. Les chercheurs suggèrent alors de réduire le gaspillage et de diviser par trois la consommation de produits d’origine animale (viande, poisson, oeufs, laitages), afin de rendre plus viable la mise en place de l’agriculture biologique. Depuis les années 1980, des chercheurs en agronomie font également la promotion de l’agro-écologie, dont les pratiques et les dénominations varient mais derrière laquelle on peut identifier plusieurs principes : une biodiversité accrue des agro-écosystèmes (associations de cultures), des régulations biologiques (biocontrôle, prédateurs naturels, modèle push-pull) plutôt que le recours aux intrants chimiques, et des fonctionnements en boucle fermée pour limiter les fuites dans l’environnement de l’eau, du carbone, de l’azote et du phosphore. Ces deux modes de production font néanmoins l’objet de critiques concernant leur volet social : ils nécessitent des tâches plus complexes, plus longues, et leurs produits sont plus chers. Se pose donc la question d’un service public de l’agriculture durable : doit-on, par exemple, rémunérer les agriculteurs pour une multitude de services d’intérêt général tels que l’entretien des paysages, le maintien de la biodiversité, la fourniture de produits sains et de qualité ?

L’agriculture raisonnée (ou intégrée), quant à elle, a pour but de réduire les effets négatifs de l’agriculture intensive mais sans remettre en cause ses fondements ni sa rentabilité économique. Ses partisans misent sur l’agriculture de précision, qui mobilise les nouvelles technologies (géopositionnement par satellite, système d’information géographique, capteurs embarqués sur les machines agricoles, etc.) pour apporter au bon moment la juste dose d’engrais ou de pesticide en tenant compte de toutes les caractéristiques des sols et des cultures. Elle s’appuie également sur la valorisation des coproduits et des déchets – avec, par exemple, la mise en place de méthaniseurs pour produire de l’énergie à partir des déjections animales – et sur les complémentarités territoriales (les sorties des systèmes d’élevage devenant des intrants pour les grandes cultures).

Repenser les modes de commercialisation et de consommation

Dans le cadre de la mondialisation, les chaînes de valeur des produits alimentaires sont devenues globales. Par exemple, pour la fabrication du Nutella, si le lait peut être produit localement, les noisettes viennent en majeure partie de Turquie, l’huile de palme de Malaisie, le cacao du Nigeria, le sucre du Brésil et d’Europe, et l’essence de vanille de Chine. Les usines sont quant à elles implantées à proximité des marchés de consommation. Afin de réduire la distance entre producteurs et consommateurs, des acteurs comme les associations pour le maintien d’une agriculture de proximité (AMAP) et des mouvements tels Slow Food, le locavorisme ou la Via Campesina promeuvent la relocalisation de l’alimentation grâce à la mise en place de circuits courts dans lesquels intervient au maximum un intermédiaire entre le producteur et le consommateur.

En France, on peut considérer que ces circuits courts représentent déjà 10 à 15% des achats alimentaires (Direction générale des entreprises [DGE], Économie sociale et solidaire : la filière des circuits courts alimentaires, coll. « Études économiques », 2017), une tendance en forte progression. Cependant, la vente en circuit court ne garantit ni la qualité du produit, ni son mode de production. L’autre difficulté, du côté des producteurs, est l’accès à la terre pour répondre à la demande. Adrien Baysse-Lainé, dans sa thèse de doctorat sur les enjeux de la relocalisation de l’alimentation, montre la nécessité d’instituer une justice foncière afin de permettre l’organisation de circuits courts de proximité (Adrien Baysse- Lainé, Terres nourricières ? La gestion de l’accès au foncier agricole en France face aux demandes de relocalisation alimentaire : enquêtes dans l’Amiénois, le Lyonnais et le sud-est de l’Aveyron, thèse de géographie, université de Lyon, 2018). Il explique également qu’en raison de l’urbanisation et de l’accès limité au foncier, les circuits courts peuvent être « de longue distance » (voir infographie ci-dessous).

S’intéresser aux liens entre alimentation et environnement revient à mettre en évidence les rapports des sociétés à leur environnement entre, d’un côté, le paradigme de la maîtrise et de l’utilitarisme et, de l’autre, celui du ménagement et de la protection, avec d’infinies variations possibles. Cette réflexion permet ainsi de se positionner en tant que citoyens sur nos choix de société et sur la transition, voire l’éventuelle révolution, que nous souhaitons.