Trump : révolution énergétique, mépris environnemental, déni climatique

Les États-Unis de Donald Trump conduisent une politique agressive en faveur des énergies fossiles, promouvant la production et l’exportation du pétrole et du gaz de schiste. Le président affiche son mépris pour les questions environnementales et minimise les conséquences du changement climatique, qu’il a tendance à nier.

Par  Maya Kandel

Temps de lecture  7 minutes

En 2018, les États-Unis sont devenus les premiers producteurs mondiaux de gaz naturel. En mars 2018, pour la première fois depuis 1957, ils ont exporté davantage de gaz qu’ils n’en ont importé. En novembre 2018, ils ont également, pour la première fois depuis 1973, exporté plus de pétrole qu’ils n’en ont importé. Le pays est devenu le premier producteur au monde avec 11,7 millions de barils par jour (Mb/j), devant la Russie (11,4 Mb/j) et l’Arabie saoudite (10,7 Mb/j) (source : International Energy Agency, World Energy Outlook 2018).

Une nouvelle ère d’abondance énergétique

Sur le plan international, l’administration Trump a poursuivi une politique agressive en faveur des énergies fossiles, qui passe en particulier par la promotion des exportations américaines de pétrole et de gaz naturel liquide (GNL).

Ces mesures sont justifiées par des considérations sécuritaires, notamment en Europe où le gouvernement américain défend ses exportations en s’appuyant sur la sécurité des approvisionnements énergétiques et la réduction de la dépendance de l’Union européenne au gaz russe.

Washington s’oppose ainsi aux projets de gazoducs sous-marins Nord Stream 2 (reliant directement la Russie à l’Allemagne à travers la mer Baltique) et TurkStream (allant de la Russie à la Turquie à travers la mer Noire) et vient de lancer un nouveau partenariat transatlantique pour la coopération dans le domaine de l’énergie (Partnership for Transatlantic Energy Cooperation, P-TEC) ciblant les pays de l’est et du sud de l’Europe.

En parallèle, le président Trump et son administration, où l’on trouve de nombreux proches des milieux de l’énergie, ont pris par décret près d’une centaine de mesures de dérégulation ou d’annulation de mesures environnementales mises en œuvre par l’administration Obama.

Ainsi, le Clean Power Plan, qui visait à réduire les émissions de CO2 des centrales thermiques, a été remplacé par l’Affordable Clean Energy Rule (mesure pour une énergie propre et abordable) dont les normes sont nettement moins contraignantes.

Donald Trump lui-même n’a cessé d’exprimer son mépris pour les questions environnementales et les conséquences du changement climatique. Ses nombreux tweets évoquent fréquemment un « mensonge chinois » ou appellent à un « réchauffement » face à un hiver 2019 particulièrement rude.

La Californie s’est engagée à produire 100% d’énergies renouvelables d’ici à 2045.

À l’inverse, ces questions sont de plus en plus présentes côté démocrate, où la jeune garde du parti défend un « Green New Deal » (« Nouvelle Donne verte ») qui devrait être un enjeu majeur de la campagne présidentielle de 2020 (même si des divisions existent au sein du parti).

Au niveau des États fédérés, les engagements se multiplient et 18 États, représentant 43 % de la population américaine, se sont d’ores et déjà engagés à respecter l’Accord de Paris sur le climat, fixant des objectifs ambitieux à rebours de la politique fédérale.

Ainsi, la Californie s’est engagée à produire 100 % d’énergies renouvelables d’ici à 2045. Le gouverneur de l’État de New York, Andrew Cuomo, souhaite investir 1,6 milliard de dollars dans les énergies propres et dans l’efficacité énergétique. Il a lancé le New York City’s Green New Deal visant 100 % d’électricité décarbonée d’ici à 2040. L’État du New Jersey s’est également engagé dans cette direction.

Sur le plan environnemental, les conséquences de trois années de dérèglementation et d’annulation de décrets antérieurs se sont traduites par la révocation de 78 règles environnementales, sur des sujets allant de la pollution de l’air aux normes d’extraction pétrolière et gazière.

Les limites posées à l’extraction sur les terres fédérales (publiques), ou pour la préservation des océans, des côtes et des grands lacs, les règlements concernant la fracturation hydraulique (fracking) et la protection des nappes phréatiques, les normes établies par Barack Obama pour les projets fédéraux d’infrastructures, qui imposaient de considérer la montée du niveau de la mer et d’autres conséquences du changement climatique, ont tous été révoqués ou largement remis en cause.

Le climato-scepticisme est désormais profondément ancré dans la plateforme politique du Parti républicain.

L’administration a également choisi d’ignorer son propre rapport sur les conséquences du changement climatique, qui en détaille les conséquences sur le territoire, la santé et l’économie américaine. Ce rapport majeur, établi par 13 agences fédérales et publié le jour de Thanksgiving, le jour férié national le plus suivi aux États-Unis, prévoit pourtant une contraction de 10 % de l’économie américaine si rien n’est fait d’ici à la fin du siècle.

Le Pentagone multiplie également les avertissements, notamment en listant les bases militaires affectées par la montée des eaux et la nécessaire prise en compte des conséquences pour la sécurité nationale. Mais le climato-scepticisme est désormais profondément ancré dans la plateforme politique du Parti républicain.

 

Conséquences géopolitiques de la révolution énergétique

Ces évolutions ont des conséquences sur la politique étrangère. La stratégie énergétique est inscrite dans la stratégie de sécurité nationale. Elle reprend les éléments du plan énergie que Donald Trump avait présentés dès mai 2016, en pleine campagne électorale, et qui comprenait trois piliers :

  • baisse des coûts d’énergie pour les Américains ;
  • maximisation des ressources énergétiques américaines ;
  • « domination énergétique ».

Dans la doctrine Trump, ce n’est plus le changement climatique qui est considéré comme une menace pour les intérêts américains, mais la politique climatique. Cette position s’est traduite par la sortie, dès juin 2017, de l’Accord de Paris sur le climat.

C’est la dépendance des États-Unis (George W. Bush parlait d’addiction) au pétrole qui conditionne la politique étrangère, car aucun Président américain ne peut survivre politiquement à une augmentation trop dramatique du prix à la pompe.

Cependant, on ne peut établir une causalité directe entre énergie et politique étrangère : l’énergie est bien sûr un enjeu géopolitique, et la relation entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, pour ne citer qu’elle, est évidemment liée au pétrole dès l’origine.

Mais le facteur déterminant est ailleurs : c’est la dépendance des États-Unis – George W. Bush parlait d’addiction – au pétrole qui conditionne leur politique étrangère, car aucun Président américain ne peut survivre politiquement à une augmentation trop dramatique du prix à la pompe.

Le lien entre politique énergétique et politique étrangère s’est toujours noué là. Il s’agit de limiter la vulnérabilité qui découle de cette dépendance au pétrole, en termes de prix pour le consommateur américain, et donc en termes de contrainte sur la politique étrangère.

Avec la révolution énergétique, la vulnérabilité américaine née de cette dépendance et, par conséquent, la contrainte sur la politique étrangère sont moindres, même si elles ne disparaissent pas complètement, le prix du baril restant fixé sur un marché mondial.

L’abondance énergétique retrouvée ouvre cependant de nouveaux horizons pour la politique étrangère. Elle facilite évidemment le désengagement américain du Moyen-Orient et réduit la capacité de nuisance saoudienne sur le prix mondial du baril. Elle neutralise également l’arme du gaz, utilisée par la Russie dans sa politique européenne. Elle donne aux États-Unis un avantage sur la Chine, qui ne dispose pas de telles ressources sur son sol.

Mais cette abondance énergétique est évidemment néfaste à la lutte contre le changement climatique, et donc dangereuse pour la survie d’une partie de l’humanité. Elle laisse également à la Chine le rôle de leader sur le problème majeur du XXIe siècle – sauf si les démocrates reviennent au pouvoir en 2021.