États-Unis : un dynamisme démographique menacé

La population américaine est une population jeune comparée à celle de la plupart des autres pays à hauts revenus. Ce dynamisme démographique, qui est l’héritage du passé, pourrait néanmoins être remis en question par les tendances démographiques récentes.

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Une croissance démographique historiquement vigoureuse

Au cours des années 1950, les États-Unis ont bénéficié d’une croissance démographique particulièrement rapide. La population américaine, qui comptait un peu plus de 130 millions d’habitants au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a dépassé le seuil des 200 millions au recensement de 1970, puis des 300 millions en 2010, pour atteindre 328 millions au 1er juillet 2019.

La croissance démographique rapide des États-Unis est attribuable à une forte fécondité relative, à une faible mortalité et à d’intenses mouvements migratoires.

Entre 1950 et 2019, la population américaine a donc été multipliée par plus de 2 tandis que, dans le même temps, la population française ne s’est accrue que de 50 %. La croissance démographique rapide des États-Unis est attribuable à une forte fécondité relative, à une faible mortalité et à d’intenses mouvements migratoires.

Dans l’immédiat après-guerre, le baby-boom américain a été plus précoce, plus prolongé et plus marqué qu’en Europe. L’indice conjoncturel de fécondité a atteint 3,7 enfants par femme aux États-Unis en 1957 alors que rares ont été les pays européens ayant dépassé 3 enfants.

Passée le pic de 1957, la fécondité a diminué progressivement pour atteindre un minimum de 1,75 en 1978. Elle a ensuite rebondi à 2 en 1990 et s’est maintenue à ce niveau pendant presque vingt ans, dépassant même le seuil de remplacement des générations en 2006 et 2007. En Europe, seules l’Islande, l’Irlande et la Suède atteignaient encore 2,1 enfants par femme en 1990 mais, du fait de la baisse généralisée de la fécondité, plus aucun pays européen ne dépasse ce seuil de depuis 1995.

Indice conjoncturel de fécondité et seuil de remplacement des générations : de quoi parle-t-on ?

  • L’indice conjoncturel de fécondité est, au cours d’une année, le nombre moyen d’enfants que mettrait au monde une femme si elle connaissait, durant toute sa vie féconde, les conditions de fécondité observées pendant l’année considérée. L’indice conjoncturel de fécondité correspond à la somme des taux de fécondité par année d’âge.
  • Le seuil de remplacement des générations est le niveau de fécondité à partir duquel une génération de parents est remplacée par celle de leurs enfants. Dans les pays à faible mortalité, le seuil de remplacement des générations s’établit à 2,1 enfants par femme.

La mortalité a également évolué favorablement à partir de la fin des années 1960 aux États-Unis comme ailleurs. La révolution dans les soins cardiovasculaire a alors permis à l’espérance de vie à la naissance de reprendre son essor après une quinzaine d’années de stabilité, un phénomène caractéristique de l’ensemble des pays développés de l’époque.

De 70,7 ans en 1970, la durée de vie moyenne a augmenté régulièrement aux États-Unis pour atteindre 75,4 ans en 1990 et 78,8 ans en 2010. Malgré un ralentissement relatif des progrès de l’espérance de vie par rapport aux autres pays à hauts revenus, le nombre annuel de décès y est resté très inférieur au nombre de naissances. La croissance naturelle y est donc supérieure à celle de l’Europe : entre 2018 et 2019, le taux a été de 3 ‰ aux États-Unis contre 2,0 ‰ dans l’Europe des 28 (2,1 ‰ en France).

Un Américain sur deux est né à l'étranger ou de parents étrangers.

La croissance démographique américaine a en outre été accélérée par l’arrivée massive d’immigrants à partir de 1965. La législation très restrictive de 1924 réduisait le nombre annuel d’entrants en provenance de chaque pays à 2 % de la population résidente américaine originaire du pays correspondant.

Cette politique renforçait de fait la part des migrants en provenance d’Europe dont était originaire plus de 95 % de la population américaine à cette époque mais dont les flux se sont progressivement taris. Héritage de cette législation restrictive, la proportion de personnes nées à l’étranger a atteint un minimum historique en 1965 (moins de 5 %). À cette date, le système des quotas a été aboli et la politique migratoire réformée en profondeur.

Le nouveau régime a permis de multiplier par trois le nombre annuel d’admissions, de 300 000 en 1965 à plus d’un million depuis le milieu des années 2000. Il a aussi mené à une diversification considérable des flux. En 2017, 50 % des nouveaux entrants étaient arrivés d’Amérique latine (dont la moitié du Mexique) et 30 % d’Asie, tandis qu’en 1960 75 % provenaient encore des pays européens.

Le nombre des personnes nées à l’étranger a augmenté régulièrement pour atteindre plus de 45 millions en 2018, soit 14 % de la population totale, proche du maximum historique de 15 % enregistré en 1890. Un Américains sur deux est né à l'étranger ou de parents étrangers en 2018.

Une baisse récente de la fécondité

Depuis 2007, l’indice conjoncturel de fécondité est passé sous le seuil de remplacement des générations. Il a baissé régulièrement pour atteindre 1,73 enfant par femme en 2018, un niveau proche du minimum enregistré en 1978 et plus faible qu’en France, où il atteint 1,9. La baisse a été particulièrement forte pour les jeunes femmes. Cet indice a en revanche augmenté après 35 ans, mais pas suffisamment pour compenser la baisse avant cet âge.

Le recul de la fécondité chez les adolescentes constitue une bonne nouvelle dans la mesure où plus de 75 % des grossesses avant 20 ans sont des grossesses non désirées. Les États-Unis se sont longtemps distingués par une fécondité élevée des femmes âgées de 15 à 19 ans avec un taux qui était encore sept fois supérieur à celui observé en France par exemple en 2010.

Ce taux élevé résultait non pas d’une précocité sexuelle particulière des Américaines mais d’un plus fort désir d’enfants, associé à une nuptialité plus élevée à ces âges qu’en Europe, ainsi qu’à un moindre accès aux méthodes de contraception les plus efficaces et à l’avortement.

La baisse de la fécondité observée depuis dix ans chez les adolescentes américaines est attribuable au recours accru à la contraception (préservatif masculin essentiellement) et, dans une moindre mesure, au recul de l’âge au premier rapport sexuel, plutôt qu’à un meilleur accès à l’avortement.

De fait, la législation en matière d’avortement est devenue de plus en plus restrictive au cours des deux dernières décennies, et particulièrement depuis 2010. Plusieurs de ces restrictions concernent toutes les femmes (réduction du délai gestationnel légal par exemple). Certaines concernent uniquement les jeunes filles mineures (exigence de l’autorisation parentale dans 30 des 50 États américains).

Une augmentation de la mortalité

Le nombre annuel de décès augmente rapidement aux États-Unis sous l’effet de l’arrivée des générations nombreuses de l’après-guerre aux âges de forte mortalité mais aussi du fait de la dégradation des conditions sanitaires. Depuis les années 1980, les États-Unis accusent un retard progressif sur l’Europe de l’ouest et du nord en matière d’espérance de vie à la naissance, même si les progrès se sont poursuivis jusqu’en 2010.

La situation est devenue critique à partir de 2014, lorsque la mortalité a commencé à augmenter, notamment chez les adultes d’âge actif et tout particulièrement chez les hommes de 20 à 40 ans. La mortalité a continué à baisser chez les enfants et les personnes âgées de plus de 60 ans mais les gains en années de vie ont été trop faibles pour compenser entièrement les pertes observées aux autres âges.

Le renversement de tendance est attribuable à de nombreuses causes de décès : morts violentes, maladies endocriniennes, nutritionnelles et métaboliques, troubles mentaux et du comportement, complications de la grossesse et de l’accouchement et maladies du système nerveux notamment. Toutes ces catégories ont contribué à l’augmentation de la mortalité depuis les années 1980, sans qu’aucune ne se distingue particulièrement, à l’exception de la maladie d’Alzheimer chez les personnes âgées et des morts violentes chez les jeunes adultes.

La hausse du taux par mort violente est essentiellement attribuable aux overdoses de drogues et, dans une moindre mesure, au suicide. La toxicomanie, responsable pour moitié de l’augmentation de la mortalité depuis 2014, est devenue la principale préoccupation des autorités sanitaires du pays.

Le nombre de décès par overdose d’opiacés est supérieur à celui des décès dus aux accidents de la circulation, aux suicides, aux homicides et au VIH-SIDA réunis.

La mortalité par overdose a augmenté progressivement depuis 1980 environ. À l’époque, le taux comparatif s’établissait à 4 pour 100 000. Il a atteint 22 pour 100 000 en 2017. Grâce aux nombreuses études sur le sujet, les origines de l’épidémie sont maintenant bien comprises. Les campagnes agressives de marketing menées auprès des médecins par l’industrie pharmaceutique pour vendre des médicaments antidouleurs à base d’opiacés au cours des années 1990 et 2000 ont mené des millions d’Américains à la dépendance.

Lorsque, au début des années 2010, le gouvernement a réagi en limitant l’accès à ces produits pharmaceutiques, les Américains devenus dépendants se sont tournés vers le marché noir, envahi à partir de 2013 par une nouvelle génération de drogues. Ces nouvelles drogues, comme le fentanyl, sont produites à partir d’une molécule synthétique extrêmement puissante et beaucoup moins coûteuse que l’héroïne ou la cocaïne.

La consommation illicite des opioïdes a explosé, entraînant une nouvelle accélération de la mortalité par overdose et un doublement du taux comparatif au cours de la période 2010-2017. Le nombre de décès pour cette cause a atteint le chiffre record de 70 000 en 2017, soit plus que celui des décès dus aux accidents de la circulation, aux suicides, aux homicides et au VIH-SIDA réunis. Il semble s'être stabilisé à ce niveau selon les informations provisoires pour 2018 et 2019.

L’augmentation de la mortalité est également attribuable au ralentissement des progrès de la lutte contre les maladies cardiovasculaires, première cause de décès aux États-Unis. La baisse de la mortalité due aux maladies du système circulatoire a joué un rôle essentiel dans l’accroissement de la durée de vie pendant les trois dernières décennies du vingtième siècle.

Les gains attribuables à ces causes se sont réduits depuis et on observe même une augmentation de la mortalité par maladies cardiovasculaires chez les adultes des deux sexes âgés de 25 à 60 ans qui pourrait être due à la prévalence croissante de l’obésité et du diabète dans ces générations.

Un avenir incertain

Selon les projections du Bureau du recensement américain (Census Bureau), la population devrait continuer à augmenter pour dépasser les 400 millions d’habitants en 2060. Toutefois, le rythme d’accroissement pourrait se ralentir considérablement à partir de 2030, lorsque les dernières générations du baby-boom, qui sont nées au début des années 1960, atteindront 65 ans. Leur surreprésentation dans la population totale devrait porter la part des personnes à l’âge de la retraite à 20 %, soit la proportion aujourd’hui observée dans l’Union européenne.

Selon les projections, la population américaine devrait continuer à augmenter pour dépasser les 400 millions d’habitants en 2060.

Ces projections supposent néanmoins que la fécondité se stabilise autour de 1,8 enfant par femme jusqu’en 2060 et que l’espérance de vie à la naissance reprenne son essor et progresse pratiquement autant au cours des cinq prochaines décennies (+ 7 ans) qu’au cours des cinq précédentes (+ 9 ans). Elles s’appuient aussi sur l’hypothèse selon laquelle le solde migratoire se stabilise au niveau observé actuellement (un peu au-dessus d’un million par an).

La part des personnes âgées de plus de 65 ans atteint 16 % aux États-Unis en 2018, contre presque 20 % dans l’Union européenne (comme en France).

La fiabilité de la projection officielle dépend donc de la réalisation des hypothèses qui la sous-tendent et qui sont à mettre en regard des évolutions effectives. Les tendances récentes de la fécondité, inférieure à 1,8 et qui continue à diminuer, et de la mortalité, qui a augmenté plutôt que de poursuivre sa baisse, et les efforts du gouvernement actuel pour restreindre autant que possible l’immigration tant légale qu’illégale pourraient donc remettre en cause le scénario prévu par le Bureau du recensement. Ces changements auraient alors pour effet d’accélérer le vieillissement de la population et de freiner la croissance démographique future.

Sources des données chiffrées citées dans cet article : Population : Bureau du recensement ; Fécondité et mortalité : National Center for Health Statistics, Centers for Disease Control ; Migrations internationales : Migration Policy Institute ; Contraception et avortement : Guttmacher Institute).