À quoi servent les ONG ?

Quel est le rôle des organisations non gouvernementales (ONG) ? Contribuent-elles à stabiliser ou à perturber le système international ? Pourquoi certaines sont-elles si controversées ? Explications

Temps de lecture  8 minutes

Pourquoi existe-t-il une myriade d’ONG locales, nationales ou internationales ?

De nos jours, tous les individus se trouvent insérés au sein de multiples réseaux multiples et pas uniquement numériques. Parmi ceux-ci, l’action associative, sociale et humanitaire passe souvent par l’intermédiaire d’une myriade d’ONG locales, nationales ou internationales. Face à la disparition ou aux faiblesses de certains États, et à la tendance générale au rétrécissement des espaces régaliens, les ONG contribuent en effet à remplir le vide ainsi créé.

Certes des structures traditionnelles (clans, castes, tribus...) ou classiques (milices, partis, syndicats, mafias, religions...) s’y efforcent également. Cependant, les acteurs non étatiques ont sur elles l’avantage comparatif d’être fréquemment appréhendés comme modernes, non partisans et capables de souplesse. Leur adaptabilité facilite leur investissement dans des formes renouvelées de régulation et de gestion. Les actions engagées peuvent être de proximité aussi bien qu’avoir une dimension transfrontière.

Ces acteurs non étatiques ont aussi tendance à se fédérer au sein de structures globales. Soit sous forme d’ONG transnationales (telles Médecins sans frontières, Save the Children, Amnesty International, Greenpeace), soit à travers des plateformes régionales ou continentales (ainsi du Forum international des plateformes d’ONG ou d’International Council of Voluntary Agencies) qui se multiplient de manière exponentielle.

Quelles sont les dynamiques qui portent les ONG ?

Depuis les années 1980, le secteur associatif est particulièrement réceptif aux nouvelles technologies et aux hyper-connectivités qui en découlent. Cela favorise aussi le développement d’« ONG virtuelles » caractérisées par le fait que leur lieu originel d’implantation importe peu. Reflet d’une époque numérique, elles sont capables de susciter des mobilisations civiques dans des temps très courts (grâce aux techniques de pétitions « virales » diffusées par internet), des collectes de fonds (la progression du crowfunding dans le secteur est impressionnante) et des coordinations inter-réseaux.

De surcroît, une interpénétration progressive se produit entre les ONG et les milieux de l’économie sociale et solidaire, qui maximise leurs rôles respectifs. Dès lors, diverses ONG élargissent leur champ et leur espace d’action, et poursuivent des buts multiples, devenant ainsi « multi-mandats ».

Cette inventivité et cette créativité se traduisent particulièrement sur la scène internationale par un foisonnement d’initiatives. Ne se limitant plus aux seuls rôles d’opérateur ou d’activiste critique, nombre d’ONG pèsent sur l’agenda international et contribuent à y inscrire leurs sujets : dette des pays pauvres, la faim, l’ajustement structurel des prix agricoles, l’accaparement des terres, les paradis fiscaux, les minorités sexuelles, religieuses ou nationales, l’accès à l’éducation et à la santé pour tous, l’accueil des réfugiés ou des migrants... Le politique ne se saisissant guère de ce répertoire d’actions ou y renonçant, les ONG se l’ont approprié. Elles participent de son extension constante et cherchent à lui donner une ampleur intercontinentale.

L’expertise ne devient-elle pas leur atout principal ?

Pour améliorer leur travail de pression et d’influence, la plupart des ONG agrègent les connaissances acquises grâce à leurs pratiques opérationnelles et les innovations. Cela leur confère un degré d’expertise contrebalançant largement celui de certains acteurs étatiques ou interétatiques traditionnels.

Elles le font dans des domaines aussi divers que les droits de l’homme, le commerce des armes, la lutte contre la corruption, le combat contre le sida et les pandémies, la construction de la paix, l’aide au développement et l’humanitaire.

Le cas des conférences interétatiques consacrées au changement climatique est, à cet égard, emblématique. À côté des représentants des États et des organisations internationales, ceux de multiples ONG s’activent énormément aussi bien dans les médias qu’en coulisse, tout en valorisant leurs programmes de terrain.

Si elles n’ont pu empêcher l’échec de la conférence de Copenhague en 2009, leur fort investissement lors de la Conférence de Paris de 2015 sur le climat (COP21) a marqué les esprits. Sur 1 600 structures non étatiques accréditées, plus des deux tiers – à l’exception de quelques dizaines d’universités et de think tanks – étaient constituées d’ONG, alors que les entreprises n’en représentaient que 15 %. En outre, certaines délégations nationales incluaient directement des représentants d’ONG. Finalement, plus de 10 000 d’entre eux se sont affairés aussi bien dans les débats publics que lors de rencontres discrètes. Leur rôle dans le succès de la conférence – même s’il est complexe à évaluer – a été souligné tant par les Nations Unies que par divers États.

Les ONG n’en viennent-elles pas aussi à exercer une fonction de sentinelles ?

Assez naturellement, les ONG prolongent en effet leur action par l’exercice de missions de veille et de surveillance des engagements internationaux souscrits par les États dans nombre de domaines. Certes, les ONG concernées se sont auto-octroyées ces mandats. Néanmoins, elles bénéficient assez souvent dans ce rôle d’une forme de reconnaissance de facto. Il arrive même qu’elles se voient conférer juridiquement des tâches de veille, d’alerte, voire d’enquête... C’est le cas, par exemple, de la convention d’Ottawa de 1997 sur l’interdiction des mines antipersonnel ou du fonctionnement du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies.

L’accès humanitaire reconnu aux ONG de secours dans des contextes de conflits armés – spécialement ceux s’inscrivant dans la durée – allège au moins les souffrances des populations civiles, qui seraient sinon souvent privées de toute assistance.

Un autre cas emblématique est celui de la lutte anticorruption où Transparency International est devenue un producteur majeur de normes de référence nationales comme internationales, et quasi superviseur de l’application des conventions en la matière. Son « indice de perception de la corruption » (IPC) – publié annuellement –, outre son impact sur les opinions publiques, sert ainsi d’outil de certification à des organisations internationales actives sur la question – telle l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Ces organisations, comme les États, consultent aussi régulièrement l’ONG sur l’établissement de règles anticorruption.

Pourtant, les ONG ne sont-elles pas fréquemment en butte aux critiques, quand elles ne font pas l’objet de mesures coercitives et de tentatives d’instrumentalisations ?

Il est vrai que l’interférence revendiquée des ONG « au cœur de la tempête mondiale » scandalise encore souvent. Elles se voient ainsi accusées de pratiquer une « diplomatie non gouvernementale » qui déstabiliserait les règles diplomatiques classiques et accroîtrait – paradoxalement – le chaos planétaire. Cette critique récurrente de l’acteur ONG fréquemment couplée à celle (sensible) de sa légitimité mérite certes débat. Cependant, elle s’abstrait des réalités d’un monde globalisé et connecté sans démontrer en quoi le désordre international serait réduit si les ONG n’existaient pas.

Surtout, certains États ne se font pas faute d’instrumentaliser ces reproches au bénéfice de leurs intérêts politiques et stratégiques, sur le plan intérieur et extérieur. Cela participe d’une « contre-révolution » anti-associative, longtemps souterraine et désormais ouverte, qui se traduit par une recrudescence spectaculaire de mesures coercitives prises à l’encontre de ces organisations.

De la Russie à l’Égypte, en passant par l’Éthiopie, le Soudan du Nord et le Soudan du Sud ou l’Iran, mais aussi l’Inde, Israël, le Mexique, la Bolivie, le Burundi, la Hongrie, la Birmanie ou la Chine, les cas se multiplient.

Annulations de reconnaissance, assimilations des ONG et de leurs membres à des agents étrangers, pressions fiscales ou douanières, imposition de conditionnalités pour l’accès aux financements étrangers (allant jusqu’à l’interdiction), expulsions, arrestations, procédures judiciaires… la gamme de mesures visant à paralyser les capacités d’action d’ONG, voire à les éliminer, ne cesse de se diversifier. Si les domaines des droits de l’homme, de l’environnement ou de l’humanitaire sont actuellement les plus visés, ces processus de restrictions constituent désormais un phénomène avéré.

Pour y faire face, le monde des ONG – tout en préservant sa diversité – devra se renforcer, tant structurellement qu’à travers une politique d’alliances multiformes avec d’autres acteurs non étatiques certes, mais aussi avec des États et des organisations internationales ne partageant pas cette approche répressive. Sinon il risquerait d’être victime d’une véritable disruption aux conséquences redoutables.