Persistance des religions et nécessité de relire l'Histoire

Les religions sont de plus en plus présentes sur la scène internationale. Elles constituent notamment le facteur explicatif des principaux conflits contemporains. Partout dans le monde, on assiste de nos jours à une vaste recomposition du lien entre le politique et le religieux.

Par  Pierre Morel

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Assiste-t-on à un retour des religions ? Ne sont-elles pas simplement plus visibles qu'auparavant ?

Je me méfie des termes de retour ou de réveil des religions, qui impliquent qu’elles auraient disparu. Je préfère le terme de persistance, qui m’apparaît plus approprié. On constate en effet de nos jours un regain, une effervescence, une mobilisation politique, de nouvelles constructions idéologiques autour des religions.

On invoque souvent, à cet égard, la grande césure de 1989-1991. Il me semble que le grand basculement a plutôt eu lieu en 1978-1979. Des événements d’une portée et d’une influence considérables sont alors intervenus en deux ans à peine. Sans lien direct entre eux, certes, le fait est qu’ils contribuent tous les cinq à cette résurgence du religieux.

  • Tout d’abord, l’élection de Jean-Paul II le 16 octobre 1978. Cette élection a incontestablement représenté un signal, le début d’un basculement. Deux ans plus tard, un docker polonais avec l’image de la Vierge accrochée au revers de sa veste, Lech Walesa, devient le symbole du contre-pouvoir qu’incarne alors Solidarnosc.
  • L’émergence en janvier 1979 d’une théocratie contemporaine en Iran constitue le deuxième événement révélateur. Il s’agit bien d’un régime politique sans équivalent, dirigé par le haut clergé chiite, et accompagné d’une révolution sociale préparée par les écrits d’Ali Shariati. Depuis quarante ans, ce modèle théocratique iranien a résisté à de nombreux assauts et occupe une place singulière sur la scène internationale.
  • Troisième événement, de l’autre côté du Golfe, la prise de la Grande Mosquée de La Mecque par une cohorte d’extrémistes le 20 novembre 1979. Fortement secouée, la monarchie saoudienne doit recourir à l’aide étrangère pour y mettre fin. L’événement va stimuler, par compensation, la propagation de la tradition très particulière du wahhabisme, formée au XVIIIe siècle, dans tout le monde musulman.
  • La fin de l’année 1979 est marquée par l’entrée des forces soviétiques en Afghanistan, et le déclenchement d’une guerre cruelle de dix ans, qui va être fatale pour l’URSS. Très vite, les composantes rivales de ce pays complexe vont se rassembler dans l’invocation de l’islam et recevoir le soutien du monde musulman contre « l’envahisseur athée ».
  • Aux États Unis enfin, Ronald Reagan remporte en novembre 1980 l’élection contre le président sortant, le démocrate Jimmy Carter. Les déboires de ce dernier face à la révolution iranienne ont pesé. Mais il faut aussi relever le basculement du mouvement évangéliste : attirée dans l’arène électorale quatre ans plus tôt par Carter, baptiste prosélyte, cette nouvelle force politique rejette finalement le progressisme de ce dernier, rejoint le camp républicain et y installe rapidement l’affirmation des valeurs chrétiennes dans la loi et la promotion de la liberté religieuse dans le monde.

Les religions perdureraient donc quels que soient les événements politiques qui les entourent ?

En Chine et en Russie, on a assisté ces dernières décennies non pas à une mobilisation de la foi mais à une réémergence des pratiques religieuses. Dans ces deux pays, malgré les terribles répressions, les persécutions et les contraintes, l’enracinement du fait religieux s’est maintenu.

En Russie, Lénine, puis Staline ont mené de la révolution à la guerre des campagnes antireligieuses féroces. Des ordres furent explicitement donnés pour tuer les prêtres en masse. Plus tard, après la déstalinisation, sans doute pour apaiser l’aile gauche du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS), Khrouchtchev a fait détruire les lieux de culte en grand nombre et installer des musées de l’athéisme. Cependant, dès 1992, de grands monastères transformés pendant des décennies en prisons ou en ateliers ont retrouvé leur identité. Celui d’Optino, près de Toula, décrit par Dostoïevski dans Les Frères Karamazov, rasé pour installer une coopérative agricole et un terrain de sport, a été reconstruit pour redevenir un lieu de pèlerinage et de culte dès avant la fin du régime soviétique.

Aujourd’hui, en Russie, lors de l’inauguration de bureaux ou de magasins, un prêtre orthodoxe vient en grande tenue les bénir en les aspergeant généreusement d’eau bénite. Cela fait partie des gestes auspicieux censés renouer avec les traditions. Cette composante de la vie sociale, de l’histoire et de la mémoire russes a simplement repris sa place. On ne peut pas parler d’un élan subit de la foi, mais les convictions et les pratiques ont ré-émergé simultanément.

En Chine, c’est du même ordre mais dans un autre contexte, bien sûr. Le taoïsme, qui s’appuie sur une double tradition, savante mais aussi populaire, a repris avec vigueur. Prenez l’exemple de l’ascension du mont Taishan, dans le Shandong, durant laquelle les empereurs renouvelaient leur alliance symbolique avec le ciel. Ou encore l’exemple des célébrations au Miaofengshan, le temple de la Princesse des nuages azurés, dans la montagne au nord de Pékin. Le sanctuaire qui avait été rasé par le régime maoïste a depuis été reconstruit. Le pèlerinage est fort animé, avec de hautes flammes s’élevant de brûle-parfum larges comme des baignoires, des représentations théâtrales et des défilés de bannières des guildes remontant au XVIIe siècle, qu’on aurait pu croire disparues à tout jamais après la Révolution culturelle.

À la différence de la Russie, on ne peut sans doute pas parler en Chine d’un regain de ferveur. L’héritage est plus divers, et la surveillance toujours présente. Mais il y a une forte curiosité, un souhait de remettre la société « en ordre » et un besoin de spiritualité. Les cérémonies du Nouvel An chinois dans les temples bouddhistes, avec des milliers de personnes qui apportent des quantités énormes d’encens, en témoignent. Il y a vingt ans en tout cas, les gouverneurs, les maires, considéraient cette fréquentation avec beaucoup d’intérêt, car ces temples étaient un pôle d’animation (mais aussi de contrôle) de la vie sociale et un stimulant pour le tourisme.

Pourquoi la prise d'otages de La Mecque en 1979 est-elle à l'origine des évolutions contemporaines du terrorisme islamique ?

Du côté de l’islam, il n’a jamais eu ni disparition ni mise en sommeil de la religion. Mais on assiste à une montée d’effervescence, à des reconstructions théologico-politiques.

L’attaque de la Grande Mosquée de La Mecque en 1979 a été pour le régime saoudien protecteur des Lieux saints une catastrophe majeure. À partir de ce moment, une sorte de pacte informel semble avoir été conclu entre les courants salafistes les plus virulents et la monarchie. En échange du respect de l’ordre intérieur du royaume, la dynastie saoudienne leur a laissé les coudées franches au dehors. Elle a autorisé, pour sauver le régime, le prosélytisme hors des frontières, avec le canal de fondations privées. Le déferlement d’argent saoudien au Pakistan, en Afghanistan, dans les Balkans, en Algérie, au Sahel et dans bien d’autres pays remonte à cette époque.

L'Arabie saoudite est loin de représenter à elle seule l'islam. Le sunnisme n'est-il pas en fait les sunnismes ?

L’islam a toujours été pluriel. Mais on constate désormais un clivage important au sein de l’islam sunnite, qui est fondé sur deux lectures différentes de l’impératif d’insertion de la charia dans la société. Une première approche, que l’on peut définir comme « piétiste mais politisante », prône que c’est par la foi et la conversion individuelle qu’on peut faire monter l’élan religieux au sein de la communauté des croyants, sans passer nécessairement par la prise en main des institutions. Cette idée de submersion progressive est portée par les tablighi en Asie centrale ou, de manière moins paisible, par les salafistes originaires d’Arabie saoudite. L’autre vision, fortement institutionnelle et gouvernementale, est celle des Frères musulmans. Leur objectif principal est d’investir progressivement le jeu politique et l’appareil d’État, puis de « normaliser » la société par le haut pour propager une version appropriée de la charia.

Depuis la montée en puissance de l’AKP (Parti de la justice et du développement) et la prise de pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, la Turquie représente un bon exemple de cette démarche très structurée qui consiste à investir l’ensemble du système pour transformer la société. On observe ainsi une « anatolisation » rapide de la Turquie, c’est-à-dire la construction d’une classe moyenne récemment urbanisée et prise en charge par le parti dominant. Dit autrement, la Turquie « noire » des Anatoliens l’a emporté sur la Turquie « blanche » des Stambouliotes. L’AKP a accompagné l’exode rural pour faire de ces « nouvelles classes » le fer de lance du régime et construire une nouvelle synthèse turco-ottomane.

Le talent d’Erdogan a été de tirer parti de ces mutations sociales et géographiques et de cette promotion par le travail, tout en reprenant les références religieuses de la mémoire profonde du pays. À cette société en progrès et en transformation, il a offert une sorte de sécurité morale et psychologique pour surmonter l’inévitable perte des repères et du mode de vie traditionnel. Dans un pays en mutation rapide, l’AKP offre à des millions de Turcs le réconfort d’un modèle socio-urbain qui lui donne une forme de continuité.

À Istanbul, à Ankara, les nouveaux quartiers s’étendent à perte de vue, mais chaque unité d’habitation s’organise autour d’un groupe d’immeubles, d’une salle de prière et d’un supermarché. Dans ce système, les entrepreneurs et les maires constituent les meilleurs relais et soutiens de l’AKP. Et pour les mosquées, la très puissante Direction des affaires religieuses (Diyanet) fournit le contenu des prêches du vendredi.

Plus généralement, à l’échelle mondiale, le grand succès de ces partis et mouvements religieux, c’est de garantir une sorte de sécurité morale et psychique qui aide ces communautés à sortir des repères traditionnels, non sans risque d’excès, de dérives et de manipulations. Ils apportent une compensation aux déracinements brutaux de la mondialisation. Au-delà de la Turquie, ce constat s’applique aussi bien à l’Amérique latine des Evangélistes qu’à l’Inde du BJP (Parti du peuple indien), où une hindouité virulente a voulu remplacer le pluralisme que porte traditionnellement le Parti du Congrès.

A contrario, le déclin des religions n'est-il pas inéluctable en Europe ?

L’Europe a construit différemment son rapport à la religion, sur une plus longue période, et notamment à partir des Lumières. On a vu alors émerger l’idée selon laquelle plus il y aurait de science, moins il y aurait de religion, par une sorte de marche historique vers l’hégémonie du rationalisme, comme un nouvel âge du monde. Le sursaut romantique, à la fois par fidélité envers l’héritage du passé, la tradition, l’identité de chaque peuple, mais aussi par une compréhension intuitive, poétique, philosophique ou mystique des contradictions du monde moderne, a voulu montrer qu’on ne pouvait enfermer la liberté dans la raison. Mais les avancées scientifiques, les transformations industrielles et les progrès démocratiques ont confirmé la primauté d’une raison volontiers réductrice.

On ne peut être qu’étonné de l’ignorance assez générale du monde européen actuel à l’égard de la réalité actuelle des religions. L’Europe a largement perdu de grands repères, les siens propres, et avec eux ceux des mondes qu’elle avait découverts et étudiés. Elle s’est ainsi enfermée dans des stéréotypes. Le cardinal Jean-Louis Tauran ne disait-il pas à juste raison que le soi-disant choc des religions est en fait le choc des ignorances ?

La religion catholique n'est-elle pas aujourd'hui sur le déclin ?

Après les grandes découvertes, l’Église catholique a été le vecteur de la première mondialisation. Aucune limite culturelle ne peut et ne doit alors contenir la propagation de la foi. Son message reprend l’héritage évangélique des Apôtres et intègre bien d’autres éléments que le seul héritage romain. Le christianisme n’est d’ailleurs pas né en Europe, même si son déploiement a été fortement européen, et il se propage désormais autrement.

De nos jours, en Europe, avec le recul de la transmission, la déculturation religieuse, l’exode rural, la chute du nombre de prêtres et, à certains endroits, la concurrence de l’évangélisme, l’Église catholique paraît en effet bien malmenée. Mais elle a aussi trouvé de nouveaux points d’appui au cours des deux dernières générations.

Il faut en outre rappeler que depuis ses origines, l’Église catholique a traversé des crises identiques, voire plus graves encore, dont elle est sortie renforcée. N’oublions pas qu’elle est née marginale, contestée et attaquée ! À intervalles plus ou moins réguliers, elle a donc été amenée à repartir de là.

L’arrivée au Vatican d’un pape latino-américain, François, montre que l’Église est devenue une institution mondialisée en mutation permanente, capable de prendre en charge une partie des attentes de la postmodernité. A l’échelle mondiale, le catholicisme est numériquement en croissance, notamment en Afrique et en Asie. Enfin, le Saint-Siège assume une forme d’autorité morale, de puissance décalée qui tente de se poser en contrepoids.

Quel est le poids des religions en Amérique latine ?

L’Église catholique y est soumise à la concurrence très rude du simplisme évangéliste qui, à l’aide de ses télévisions et de son argent, promet à des populations désorientées tout à la fois le salut du Christ, la prospérité matérielle et le soutien de la communauté. La propagation de l’évangélisme et du pentecôtisme s’appuie sur des éléments comparables à ceux évoqués pour décrypter le succès de l’AKP en Turquie. Il s’agit de la même logique de prise en charge de la douleur de l’exode et de la mutation sociale.

Ce n’est pas la première fois que le continent sud-américain attire l’attention de Rome. Jean-Paul II avait mis le holà aux tentations marxistes de la théologie de la libération (née en Amérique latine à la fin des années 1960, la théologie de la libération entendait promouvoir l’engagement de l’Église aux côtés des pauvres). Certains clercs latino-américains, conscients de l’injustice sociale, justifiaient alors la violence révolutionnaire. Des prêtres devenaient des militants syndicaux ou des révolutionnaires ayant la foi. Le pape avait vertement sermonné certains évêques. Mais il avait aussi voulu répondre aux problèmes en exhortant l’Église latino-américaine à prendre en charge la question sociale.

De nos jours, en Amérique latine, l’Église catholique repose encore sur une très large piété populaire. Dans de nombreuses familles, il y a un séminariste, qui est considéré comme « le meilleur des fils ». Le Brésil à lui seul compte 400 évêques. L’atout majeur de l’Église catholique en Amérique latine reste l’éducation. Elle a contribué à la mise en place de nombreuses universités d’excellente qualité pour former sur place les classes moyennes. Il y a encore un demi-siècle, le recours aux universités nord-américaines était le privilège réservé aux élites.

Quelle est l'influence des religions sur la politique américaine ?

De tout temps, cette influence a été extrêmement forte. Les États-Unis sont le royaume du droit et de la science, mais la religion a été fondatrice. Le président Trump a récemment reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël, non pas sous la pression de la communauté juive, comme on pourrait le penser, mais à cause du mouvement évangélique. La vision quasi mystique de l’évangélisme américain est en effet que les États-Unis sont la nouvelle Terre sainte, le nouvel Israël et qu’ils sont appelés à convertir le monde.

La Chine est-elle un État antireligieux ?

L’histoire religieuse de cet empire bimillénaire a été très riche. Après avoir été longtemps répressive, voire violente à l’égard des religions, la Chine populaire est un État que l’on pourrait qualifier de « quasi-concordataire ». Les grandes religions établies y ont un statut officiellement reconnu par l’État, mais aussi très encadré. Il convient toutefois de distinguer les religions chinoises traditionnelles, le taoïsme et le bouddhisme considérées comme facteurs de stabilité sociale, des religions importées, à l’instar du catholicisme et du protestantisme, et aussi de l’islam, qui sont plus surveillées, voire marginalisées, car perçues comme potentiellement déstabilisantes.

Il convient à cet égard de se débarrasser de l’idée reçue selon laquelle les Chinois ne seraient pas religieux. En fait, ils ont juste un rapport à la religion qui est différent du nôtre. Ce genre de simplisme montre là encore à quel point nous, Européens, sommes trop souvent devenus ignorants des religions des autres.