Abstention électorale : comprendre le phénomène

Multiplication des crises, fragmentation des opinions et des sources d'information, une jeunesse qui boude les scrutins… Plusieurs facteurs de long terme jouent en faveur de l'abstention. Elle donne, avec la volatilité électorale, un nouveau sens à l'élection.

Par  Brice Teinturier - Directeur général délégué d'Ipsos, enseignant à l'école de la communication de Sciences Po

Le rapport des Français à la politique s'est considérablement dégradé au cours des trente dernières années : les gouvernements successifs ont échoué à endiguer le chômage, l'image du personnel politique s'est ternie et le clivage gauche/droite s'est atténué. Cette nouvelle vision de la politique impacte les comportements électoraux : l'abstention ne cesse de progresser et la mobilité électorale est devenue un enjeu majeur. Ainsi, l'élection devient un film que les électeurs suivent, transformant certains en simples spectateurs.

La montée régulière de l'abstention

Le premier corollaire électoral du nouveau rapport à la politique est la progression lente mais régulière de l'abstention à la présidentielle, qui constitue pourtant l'élection majeure sous la Ve République.

De 1965 à 1988, le taux d'abstention progresse légèrement tout en restant inférieur à 20% (sauf en 1969) : il passe de 15,2% au 1er tour de la présidentielle de 1965 à 18,6% en 1988. À partir de 1995, l'abstention s'amplifie (21,6% en 1995 et 28,4 % en 2002), sauf en 2007 (16,2%), puis repart à la hausse : 20,5% en 2012 et 22,2% en 2017. De fait, pourquoi voter si cela ne change rien ou pas grand-chose et si l'on se sent si mal représenté ?

La tendance est encore plus marquée pour les législatives ; l'instauration du quinquennat et l'inversion du calendrier électoral l'ont renforcée. Globalement inférieure à 20% au 1er tour du début de la Ve République jusqu'en 1978 (sauf en 1962), l'abstention passe à 29,1% en 1981 puis oscille entre 30% et 40% de 1988 à 2007. En 2012, elle atteint presque 43%, et elle explose à 51,3% en 2017.

Lors des élections dites "de proximité" comme les municipales, on observe la même tendance : l'abstention est sous la barre des 30% jusqu'aux municipales de 1989, puis elle dépasse ce taux et augmente sans cesse pour atteindre un niveau que l'on pensait historique de 38,7% en 2014… mais qui va se poursuivre six ans plus tard, avec 55,3% d'abstention au 1er tour. Certes, ce scrutin se déroule dans un moment extrêmement particulier, celui du tout début de la pandémie de Covid-19 : le virus est là et provoque brutalement une explosion du nombre de morts sans que l'on en connaisse véritablement le mode de diffusion et le mécanisme. De nombreux électeurs ne se rendent pas aux urnes par peur d'être contaminés.

Mais cette explication conjoncturelle occulte la réalité d'un mouvement de fond en pleine accélération, à nouveau révélé lors des régionales de 2021. Avec 66,6% d'abstention, 15 points de plus qu'en 2015, l'abstention ruine ou presque le scrutin et va hanter la campagne présidentielle de 2022. Non seulement les responsables redoutent une abstention proche ou supérieure au record de 2002, mais à trois semaines du scrutin, les indicateurs donnés par les sondages vont plutôt en ce sens, sans qu'il soit possible de dire si la campagne électorale, percutée par l'invasion de l'Ukraine par la Russie de Poutine le 24 février, permettra ou non de remobiliser les Français et de contenir cette abstention grandissante.

Quelque chose s'est donc disloqué dans le rapport des Français à la scène électorale, qui va au-delà de ce que l'on attribuait traditionnellement à la crise du résultat, à la crise de la représentation et à la crise partisane. Trois facteurs jouent notamment.

De la démocratie apaisée à la démocratie de crise

Dans une démocratie apaisée, la régulation des conflits et des problèmes passe par la confrontation des offres politiques et des grandes options présentées par les candidats pour engager le pays dans la voie de solutions partagées par le plus grand nombre. Au cours des dernières années toutefois, le monde a changé. Il n'a certes jamais été apaisé, mais la multiplication de crises brutales, profondes et urgentes s'est de plus en plus imposée aux Français :

  • crise financière majeure en 2008 et dont les effets se sont fait sentir pendant plus de dix ans ;
  • attentats terroristes sur le sol français en 2012 (assassinat de militaires puis de parents et d'enfants juifs perpétrés par Mohamed Merah), en 2015 (attentats de Charlie Hebdo revendiqués par Daech, de l'Hyper cacher de la Porte de Vincennes, du Bataclan) et qui se poursuivent en juillet 2016 (attentats du 14 juillet à Nice, puis l'assassinat du Père Hamel) et en octobre 2020 (assassinat et décapitation de Samuel Paty), pour ne citer que les plus marquants ;
  • crise sociale et mouvement historique des "Gilets Jaunes" fin 2018, marqué par des violences et des affrontements importants ;
  • réchauffement climatique et multiplication des évènements climatiques extrêmes (inondations de plus en plus fréquentes, brutalité des changements de température, incendies de forêts en Australie ou en Californie, pollution extrême en Asie…), l'environnement s'imposant comme la deuxième ou troisième des grandes préoccupations des Français ;
  • Pandémie du Covid-19 en 2020 avec une quasi mise sous cloche du pays pendant de nombreux mois, des restrictions de déplacements et de liberté inédits et plus de 140 000 morts fin mars 2022 ;
  • invasion de l'Ukraine par la Russie le 24 février 2022, ouvrant une guerre meurtrière aux portes de l'Europe avec un arrière-plan d'escalade nucléaire possible.

Ces crises à répétition forgent de plus en plus l'idée d'un décalage important entre le temps de la démocratie représentative et de ses consultations électorales, marqué notamment par une présidentielle et des législatives tous les cinq ans, et l'urgence des décisions à prendre face à des évènements de plus en plus dramatiques et lourds de conséquences.

Elle crée également un sentiment de vulnérabilité inédit et particulièrement intense qui transforme le paradigme démocratique : la demande de protection s'amplifie et les attentes en matière de leadership présidentiel font de la capacité à faire face à des crises graves la deuxième attente des Français, après l'écoute et la compréhension de ce qu'ils vivent, selon une enquête Ipsos réalisée pour France Inter en février 2022. Une tendance qui, bien évidemment, ne favorise pas les débats sur les réformes à mettre en œuvre, les propositions des candidats, la crédibilité financière de leur programme de Gouvernement, bref, tout ce qui constituait le lot des campagnes traditionnelles que l'élection devait trancher.

La fragmentation des opinions et des sources d'information

Le deuxième élément qui bouleverse la scène électorale traditionnelle est la fragmentation de plus en plus grande des électorats et de leurs sources d'information. La démocratie représentative et le vote ont en effet un postulat : il existe un espace commun de confrontation organisée avec un public qui observe la dispute électorale et vient l'arbitrer par le suffrage. Or, c'est cette notion de public large qui est de plus en plus battue en brèche : les audiences se fragmentent et diminuent ; les sources d'information se multiplient ; les réseaux sociaux et les plateformes d'information prennent une ampleur sans précédent et de nouvelles stratégies d'influence de l'électeur apparaissent.

Elles sont marquées par le recours à l'intelligence artificielle et à des algorithmes qui permettent un micro-découpage de l'opinion et l'envoi de messages toujours plus ciblés à des micro-segments, pour les conforter dans leurs opinions et créer des "bulles informationnelles". Des messages mais aussi des informations fausses et difficiles à contrôler ou à enrayer. Même sur des canaux apparemment plus traditionnels, telles certaines chaînes télévisuelles d'information en continu, dont CNews est un bon exemple, cette stratégie de confortation d'un courant d'opinion et non de confrontation organisée d'une pluralité des offres, apparaît. Cependant, le phénomène est dans ce cas moins le fruit d'une intelligence artificielle que d'un glissement d'un journalisme d'analyse vers un journalisme d'opinion. Cette fragmentation des sources d'information et des publics et ces nouvelles règles du jeu sont à l'opposé des fondamentaux du suffrage universel : si l'espace public se désintègre, si la confrontation des offres, des arguments et des personnes n'est plus au cœur du jeu démocratique, voter semble avoir, dans ce contexte, de moins en moins de sens.

Une jeunesse qui boude les scrutins

Enfin, on ne peut ignorer la relation des jeunes au vote et la distance grandissante qui s'est créée. Il ne s'agit plus seulement de noter l'écart de participation entre les plus jeunes et les plus âgés - 87% des 18-24 ans se sont abstenus au 1er tour des élections régionales de 2021 contre 40% des plus de 70 ans, soit un écart de 47 points ! – mais, sans entrer dans les raisons profondes de cet écart, de bien intégrer que nous sommes face à un phénomène probablement générationnel et non d'âge. Cela signifie qu'il y a peu de chances que ces jeunes générations, qui votent de moins en moins, se (re)mettent à voter en progressant en âge dans les mêmes proportions que leurs aînés. Leur mémoire politique n'a pas été forgée dans les mêmes combats et leur conscience politique, qui n'a pas disparu pour autant, passe par d'autres modes d'action que le vote : la manifestation, l'interpellation, le regroupement en communautés affinitaires, etc. Leurs sources d'information enfin, très éloignées des médias écrits et télévisuels traditionnels, sont au cœur de ce que nous avons indiqué ci-avant et expliquent aussi en partie pourquoi ils boudent les urnes.

L'affaiblissement de la gauche et de la droite traditionnelles

Sur la longue période, l'affaiblissement des partis et des candidats de la gauche et de la droite traditionnelles est patent, à quelques exceptions près (2007 et 2012). Ainsi, au premier tour de la présidentielle de 1981, leur total représente 97,7% des suffrages exprimés. En 1995, il perd 18 points (79,4%). En avril 2002, il baisse encore de 13 points et tombe à 66% tandis que J.-M. Le Pen, qui renvoie dos à dos la gauche et la droite, se qualifie pour le second tour. En 2017, nouveau cap historique, il est inférieur à 50%, les deux qualifiés du second tour – Emmanuel Macron et Marine Le Pen – se positionnant explicitement en dehors du clivage gauche/droite.

En 2022 enfin, à trois semaines du 1er tour, les deux représentantes des deux partis de Gouvernement qui ont structuré la vie politique de ces 40 dernières années et occupé le pouvoir, le PS et les LR, totalisent dans les intentions de vote 15% environ des intentions de vote : 3% environ pour Anne Hidalgo, candidate soutenue par le PS et 10 à 11% pour Valérie Pécresse, candidate de la droite traditionnelle. L'étape 2 de la recomposition partisane, largement entamée en 2017, se poursuit donc en 2022 et pourrait aboutir à la marginalisation du PS et des LR, la gauche se cherchant entre un pôle social-démocrate et écologiste et un pôle radical ou de rupture, la droite éclatant en deux blocs, progressiste, européen et soucieux des enjeux économiques d'une part, nationaliste, traditionaliste et focalisée sur les questions d'immigration d'autre part. Quoi qu'il en soit, l'affaiblissement du clivage gauche-droite se poursuit et contribue à la désintégration d'un espace de confrontation lisible, qu'il contribuait puissamment à organiser.   

La volatilité électorale

Le deuxième corollaire du nouveau rapport à la politique est la mobilité électorale. Elle est devenue le phénomène central de toute élection. En effet, une part grandissante d'électeurs franchissent allégrement la barrière séparant la gauche de la droite. Les candidats de ces deux bords politiques drainent de moins en moins d'électeurs, et la mobilité reste l'enjeu déterminant tout au long d'une campagne électorale. Lors de la présidentielle de 2012, le panel réalisé par Ipsos pour le Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) a ainsi montré que 51% des électeurs avaient changé au moins une fois d'avis au cours des six derniers mois de la campagne : soit ils avaient envisagé de ne plus voter alors qu'ils pensaient le faire, soit ils avaient décidé d'aller voter après avoir voulu s'abstenir, soit ils avaient changé de candidat (Ipsos, "Panel électoral français 2012", 2011-2012).

Le fait s'est reproduit en 2017, d'une façon parfois très violente. François Fillon, entre le 27 novembre 2016, date de sa victoire à la primaire de la droite et du centre, et la fin janvier 2017, perd ainsi quatre points dans les intentions de vote, passant de 29% à 25%. Cela s'explique principalement par ses déclarations relatives à son projet de réforme du système de santé, dont le libéralisme heurte une grande part de son propre électorat. En février, sous le coup des révélations faites par Le Canard enchaîné sur les soupçons d'emplois fictifs de son épouse, il s'effondre à 18,5% et restera jusqu'à l'élection dans cette zone de 18-20% des suffrages exprimés. À l'autre bout de l'arc électoral, Jean-Luc Mélenchon, devancé par Benoît Hamon au lendemain de la primaire socialiste, obtient, au final,19,6% des suffrages exprimés, et le candidat socialiste 6,4%. Dans la construction d'une décision électorale, le poids du projet du candidat a désormais une importance accrue, sa personnalité encore plus, et la conjoncture joue un rôle majeur. Une élection est devenue un film que des électeurs autonomes et informés suivent jusqu'à la fin, avec son lot de surprises et de rebondissements, et elle dépend de moins en moins du clivage gauche/droite.

Dans ce contexte, la victoire d'E. Macron en 2017 s'explique aisément : elle est l'aboutissement d'un processus d'épuisement progressif des partis et des clivages traditionnels ainsi que le début d'une recomposition en profondeur du système partisan et du rapport des Français à la politique, qui se poursuit en 2022.

Cette fois-ci cependant, la mobilité touche un bloc que l'on croyait solide, celui du Rassemblement national. Le recentrage de Marine Le Pen et sa volonté de se désextrémiser dans la perspective d'un second tour présidentiel ouvre une brèche à Éric Zemmour, candidat à l'élection présidentielle, qui reprend les thèmes initiaux du Front national en les durcissant :

  • théorie d'un supposé grand remplacement à l'œuvre de la population française par une submersion migratoire, elle-même fruit d'un Islam radicalisé s'attaquant à l'Occident ;
  • déliquescence supposée de la société et des élites, qui ont permis cette submersion quand elles n'en sont pas les complices ;
  • références permanentes à de bons et de mauvais Français, qu'il s'agit davantage de séparer que d'inclure (identification de prénoms vraiment français et non français, ces derniers devant être proscrits ; handicapés qu'il ne s'agit plus d'inclure dans les écoles ; mise en cause de l'innocence d'Albert Dreyfus, réouvrant une coupure interne profonde de la société à la fin du XIXe siècle et réhabilitation d'un Pétain qui aurait protégé les Français juifs, ces derniers, comme tout ce qui n'est pas chrétien, devant s'assimiler et non s'intégrer, etc.).

Très vite, le candidat Zemmour fracture l'électorat du RN, lui prenant huit à neuf points, siphonne celui de Nicolas Dupont-Aignan (deux à trois points) et attire également deux à trois points d'électeurs LR. Chez ces derniers enfin, les porosités avec le Président sortant, Emmanuel Macron, restent plus fortes que jamais, tout comme les ralliements de responsables importants de la droite (Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre de Jacques Chirac ; Éric Woerth, ancien ministre de Nicolas Sarkozy ; Renaud Muselier, président de la Région Sud ainsi que de nombreux élus locaux). Il faudra probablement compter avec ces nouvelles dynamiques électorales dans la perspective des élections législatives de juin 2022.