La Russie face à l'élargissement de l'OTAN

Selon Vladimir Poutine, l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes est justifiée par la menace que représente l’OTAN. Toutefois, les élargissements successifs de l’OTAN vers l’Est ne sont-ils pas davantage le révélateur de la perte du statut de grande puissance de la Russie qu’une provocation des Occidentaux ?

L’article 10 du traité de Washington (1949) dispose : "Les parties peuvent, par accord unanime, inviter à accéder au Traité tout autre État européen susceptible de favoriser le développement des principes du présent Traité et de contribuer à la sécurité de la région de l’Atlantique Nord." Il existe ainsi trois conditions à l’élargissement de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) :

  • le consensus entre pays membres doit être obtenu ;
  • les candidats doivent apporter une contribution positive à l’Alliance atlantique ;
  • seuls des "États européens" peuvent candidater.

En dépit de ces conditions restrictives, l’histoire de l’OTAN est celle d’une suite d’élargissements.

Depuis 1949, huit vagues successives ont eu lieu, faisant passer le nombre d’États membres de l’Organisation de douze à trente. Vinrent d’abord s’adjoindre la Grèce et la Turquie (1952), puis l’Allemagne fédérale (1955) et, plus tard, l’Espagne (1982). Intervenant juste avant la fin de la guerre de Corée, le premier élargissement présenta l’avantage de consolider l’appartenance des deux pays concernés au camp occidental, de défendre le flanc sud-est de l’Europe au plus près de la frontière soviétique, et de pouvoir contrer d’éventuelles initiatives soviétiques au Moyen-Orient – par la mise en place d’une continuité territoriale avec l’Iran, alors allié des États-Unis.

Le deuxième élargissement – qui intervint après l’échec du projet de Communauté européenne de défense (CED), en 1954, – consacra la normalisation de la politique étrangère allemande. Le troisième était souhaité à la fois par le gouvernement espagnol pour, entre autres raisons, se protéger contre les pays d’Afrique du Nord, et par les États-Unis, qui avaient perdu dix ans plus tôt leur base libyenne et permit à l’OTAN d’étendre sa continuité territoriale au Sud-Ouest.

Nombre d’alliés préférant la cohésion à l’élargissement, aucune de ces vagues d’élargissement n’alla sans débat au sein du Conseil de l’Atlantique Nord.

Vers l’Est : un processus qui n’allait pas de soi

L’entrée de pays "d’Europe de l’Est" n’allait pas de soi dans l’immédiat après-guerre froide. À l’époque – l’auteur de ces lignes peut en témoigner à titre personnel –, les gouvernements et les parlementaires de pays non membres de l’OTAN qui évoquaient cette perspective étaient accueillis assez froidement par leurs homologues occidentaux, qui préféraient orienter la discussion vers la possibilité d’élargir l’Europe communautaire (l’Union européenne à partir de 1993). Le seul élargissement de l’OTAN souhaité était alors celui qui concernait l’Allemagne, dont les Länder orientaux furent couverts par la garantie transatlantique dès l’unification d’octobre 1990.

L’élargissement à l’Est résulta de la rencontre d’un désir européen, d’un intérêt de l’Alliance atlantique et d’un leadership américano-germano-polonais.

Désir européen, intérêt atlantique

Pour de "vieilles nations" telles que celles de l’Europe centrale, rejoindre l’OTAN signifiait "retrouver la famille occidentale", à une époque où l’adhésion à l’Union européenne n’apparaissait que comme une lointaine perspective : ses États membres débattaient alors de la priorité à accorder entre "approfondissement" et "élargissement". L’adhésion à l’Union européenne était, il est vrai, plus complexe et plus exigeante que ne l’était l’intégration à l’OTAN.

Et puis, bien sûr, il y avait la garantie américaine. Pour Prague et, surtout, pour Varsovie, seule cette dernière pouvait assurer leur sécurité face à une menace militaire majeure. De ce fait, ce que l’on appelle "élargissement" fut un processus ad intra bien davantage qu’ad extra.

D’autant plus que l’Alliance atlantique ne voyait pas d’avantage militaire à son élargissement à l’Est. Ce dernier signifiait en effet accroître le territoire à défendre tout en faisant entrer des États plus faibles, dont les armées s’étiolaient en dépit de leurs capacités théoriques, et dont les matériels n’étaient pas interopérables avec ceux des forces de l’OTAN.

Mais cette perspective comportait néanmoins trois aspects positifs. D’abord, sécuriser pleinement le territoire allemand en l’enserrant dans un voisinage amical après des siècles de guerre sur le continent. Ensuite, éviter, après la dissolution du pacte de Varsovie à l’été 1991 et alors que les conflits yougoslaves meurtrissaient à nouveau l’Europe, la montée des compétitions stratégiques ainsi que la "renationalisation des politiques de défense". De même cette perspective permettait de garantir le contrôle des forces armées par le pouvoir civil.

Enfin, pour Washington, elle permettait de se doter de nouveaux alliés – qui pouvaient être des clients reconnaissants –, de garantir la place des États-Unis sur le continent face aux velléités – françaises notamment – de construction d’une Europe de la défense indépendante, et de contribuer à l’agrandissement de l’espace libéral. S’y ajoutaient, à titre accessoire, dans le contexte de l’élection présidentielle américaine de 1996, quelques bénéfices électoraux à recueillir du côté des diasporas.

Un leadership américano-germano-polonais

Ainsi, dans les années 1992-1994, la mise en route de l’élargissement à l’Est fut peu ou prou une entreprise américano-germano-polonaise. Au printemps 1992, Varsovie fit de l’entrée dans l’OTAN un objectif essentiel de sa politique étrangère. À l’automne, le principe du soutien à l’élargissement fut adopté par la Maison Blanche. En septembre 1993, un article fondateur parut dans la revue américaine Foreign Affairs, sous la plume de trois experts du think tank Rand Corporation qui travaillaient en étroite coopération avec le Congrès américain et l’administration allemande.

Ce texte militait pour l’entrée de trois ou quatre États d’Europe centrale dans l’OTAN, mais pas nécessairement plus, tout en cherchant les moyens de rassurer Moscou. Dans le même temps, un consensus émergeait à Varsovie autour de l’idée consistant à "entrer dans l’OTAN en premier", l’intégration dans l’Union européenne apparaissant complexe et lointaine. Et dès lors que la Russie manifestait son inconfort à la Pologne, cela ne faisait que renforcer la détermination de Varsovie…

La nouvelle administration Clinton se rangea progressivement à l’idée et, au sommet de l’OTAN de janvier 1994, le principe de l’élargissement à l’Est fut retenu par les Seize. Certains pays, dont la France, ne voyaient alors pas d’un bon œil l’ouverture du processus. L’élection de Jacques Chirac (1995) et l’insistance allemande eurent néanmoins raison des réticences françaises. Finalement, une invitation formelle adressée à la Pologne, à la Hongrie et à la République tchèque fut émise en 1997 – après la réélection en Russie de Boris Eltsine, que Bill Clinton ne voulait pas gêner.

Un processus conditionnel et graduel

L’OTAN de l’après-guerre froide n’a jamais été prête à s’élargir à n’importe quel prix. Des critères plus nombreux et plus précis que ceux de l’article 10 du traité de Washington furent en effet adoptés en 1995 aux termes desquels les candidats devaient désormais "avoir un système politique démocratique fonctionnant bien et reposant sur une économie de marché", "traiter les populations minoritaires de manière équitable", "s’engager à régler les conflits de manière pacifique", "être capables et désireux d’apporter une contribution militaire aux opérations de l’OTAN", et "être attachés au caractère démocratique des relations entre civils et militaires et des structures institutionnelles".

Dans les faits – même si ce n’est pas une condition explicite –, les pays candidats devaient être également prêts à rejoindre la structure militaire intégrée – "Nous ne voulons pas d’autre France", disait-on volontiers dans les couloirs de l’OTAN dans les années 1990, en référence au retrait de la France, par le général de Gaulle, des structures du commandement militaire intégré de l’Alliance en 1966.

Dorénavant, le processus se veut en outre conditionnel et graduel. Depuis 1999, les candidats entament un dialogue intensifié avec l’OTAN puis peuvent se voir proposer le Plan d’action pour l’adhésion, qui lui-même est susceptible de se conclure par l’adhésion.

Après l’entrée des États d’Europe centrale en 1999, l’OTAN s’est ouverte aux pays d’Europe orientale – y compris d’anciennes républiques soviétiques – et des Balkans : en 2004, les trois États baltes – la Lettonie, l'Estonie et la Lituanie, dont l’annexion par l’URSS en 1940 n’avait jamais été reconnue par les pays occidentaux –, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie ; en 2009, l’Albanie et la Croatie ; en 2017, le Monténégro puis, en 2020, la Macédoine du Nord, une adhésion permise par le compromis trouvé sur le nouveau nom de cet État, dont la Grèce faisait un préalable.

Le récit russe : quelle crédibilité ?

Une promesse non tenue ?

Le récit russe actuel d’une « promesse non tenue » relève d’une reconstruction a posteriori. En 1990, les États-Unis et l’Allemagne promirent à l’Union soviétique que les forces de l’OTAN ne seraient pas stationnées dans les Länder orientaux après l’unification de l’Allemagne (selon le mot célèbre du secrétaire d’État américain James Baker, ces forces "n’avanceraient pas d’un pouce vers l’Est").

Cette promesse fut inscrite dans le traité portant règlement définitif de la question allemande (septembre 1990) qui dispose : "Après l’achèvement du retrait des forces armées soviétiques du territoire de l’actuelle République démocratique allemande et de Berlin, des unités des forces armées allemandes affectées aux structures d’alliance de la même manière que les unités stationnées sur le reste du territoire allemand pourront également stationner dans cette partie de l’Allemagne, bien que sans vecteurs d’armes nucléaires [...]. Des forces armées et des armes nucléaires ou des vecteurs d’armes nucléaires étrangers ne seront pas stationnés dans cette partie de l’Allemagne et n’y seront pas déployés." L’engagement tient toujours.

Il était à l’époque très rarement question d’un élargissement de l’OTAN puisque le pacte de Varsovie et l’Union soviétique existaient encore. Les chercheurs qui défendent la thèse de l’engagement non tenu prétendent que les Soviétiques estiment avoir reçu une telle promesse. Toutefois, les archives ne confirment guère cette perception. Mikhaïl Gorbatchev lui-même a déclaré que « la question d’une “expansion de l’OTAN” n’était [alors] jamais discutée ; il n’en était pas question à cette époque [...]. Aucun pays d’Europe de l’Est n’en parlait, même après la dissolution du pacte de Varsovie en 1991. Les dirigeants occidentaux non plus n’en parlaient pas".

Le ministre allemand des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, avait bien déclaré à son homologue soviétique Edouard Chevardnadzé que l’OTAN ne s’élargirait pas à l’Est mais ses propos n’engageaient que lui. Et lorsque les dirigeants des pays d’Europe centrale évoquaient la question, les responsables américains leur répondaient que la question n’était pas d’actualité.

Si l’URSS pensait avoir obtenu un tel engagement, n’aurait-elle pas insisté pour qu’il soit couché par écrit ou au moins rendu public ? Il est vrai qu’une telle promesse aurait été contraire à l’Acte final d’Helsinki (1975), qui reconnaît à chaque signataire "le droit d’être partie ou non à des traités d’alliance", et à la Charte de Paris pour une nouvelle Europe (novembre 1990) qui leur confère "la liberté de choisir leurs propres arrangements en matière de sécurité".

Une menace militaire ?

Sur le plan militaire, il apparaît peu convaincant de suggérer que l’élargissement constitue une menace pour Moscou. Le dispositif de défense américain en Europe a été considérablement réduit au cours des années 1990 et 2000 – et la Russie elle-même, jusque dans les années 2010, a réduit ses forces dans les secteurs mitoyens de l’OTAN. Les forces polonaises et baltes – celles des pays voisins du territoire russe – ne sont pas de taille à affronter Moscou à elles seules.

Les déploiements de forces étrangères dans la région – dispositif de "présence renforcée à l’avant" et rotation de forces américaines –, à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014 et du conflit qui oppose depuis lors les troupes ukrainiennes aux forces séparatistes prorusses et russes à l’est de l’Ukraine, représentent l’équivalent de six brigades, face à une vingtaine de brigades russes. Leur importance est donc plus symbolique que militaire. Il ne fait guère de doute que la Russie "aurait un avantage initial significatif" en cas de guerre contre les pays baltes.

Moscou dénonce aussi la présence de défenses antimissiles américaines en Europe. Mais celles qui étaient envisagées dans les années 2000 étaient configurées pour traiter un départ de missile depuis le Moyen-Orient. En fait, il semble que Moscou n’acceptait pas que de telles installations fixes soient déployées en Pologne, matérialisant ainsi la garantie américaine envers Varsovie. Le projet fut abandonné en 2009. Les défenses antimissiles américaines qui sont actuellement déployées en Europe pourraient avoir, dans un scénario extrême, une certaine capacité d’interception de missiles russes lancés vers l’Europe. Or, un coup d’œil à la carte suffit pour comprendre qu’elles ne peuvent affecter la dissuasion russe envers le territoire américain.

Une acceptation tacite

Loin du récit désormais répandu, Moscou avait fait part à plusieurs reprises de son acceptation, au moins tacite, de l’adhésion de certains de ses anciens satellites à l’OTAN. Ainsi, en 1993, un communiqué conjoint russo-polonais signala que l’entrée de la Pologne dans l’OTAN "ne serait pas contraire aux intérêts d’autres États, y compris la Russie". Dans une lettre adressée à Bill Clinton, le président russe Boris Eltsine reconnaissait que l’élargissement à l’Est "ne tournera pas automatiquement l’Alliance vers la Russie". Dans le même temps, il invoquait "l’opinion publique russe" et "l’esprit du traité de 1990" pour inviter Bill Clinton à renoncer à cet élargissement. En 1997, B. Eltsine demanda même au président américain de s’opposer à toute admission d’un État issu de l’Union soviétique. Lorsque B. Clinton déclina cette proposition, B. Eltsine en prit simplement acte, reconnaissant qu’il avait "échoué" à convaincre son homologue, sans en faire un événement majeur toutefois.

En 2001, le président George W. Bush affirma que toutes les démocraties d’Europe centrale et orientale devaient pouvoir entrer dans l’OTAN si elles le souhaitaient. Peu après, rencontrant son homologue à Bled (Slovénie), Vladimir Poutine estima que la question de l’élargissement ne saurait être un obstacle à la coopération bilatérale américano-russe. Il ne manifesta aucune opposition lors d’un nouveau sommet bilatéral en novembre 2001 à Crawford (Texas).

Lorsque les trois pays baltes furent invités à rejoindre l’OTAN en 2002, V. Poutine déclara publiquement que ce ne serait pas une "tragédie". Dans les mois qui suivirent, Moscou ne critiqua que du bout des lèvres le retrait des États-Unis du traité américano-soviétique de défense antimissile ABM (Anti-Ballistic Missile) de 1972, participa à l’opération maritime Active Endeavor et accueillit un exercice conjoint de sécurité nucléaire.

Les initiatives visant à "rassurer" la Russie

De surcroît, l’OTAN a tenu compte des sensibilités russes. Trois types d’initiatives ont été prises depuis 1991 afin :

  • d’éviter le tracé d’un nouveau "rideau de fer", via la création de nouvelles enceintes de coopération avec les pays partenaires (vingt aujourd’hui, dont la Russie) : le Conseil de coopération nord-atlantique en 1991, remplacé en 1997 par le Conseil du partenariat euro-atlantique ;
  • de reconnaître la place particulière de la Russie dans la sécurité européenne par la création du Conseil permanent conjoint en 1997 (dont Moscou se retira en 1999 pour protester contre les opérations au Kosovo), remplacé en 2002 par le Conseil OTAN-Russie ;
  • de diminuer le risque de perception d’une nouvelle menace pour la Russie. Pour ce faire, l’Alliance a privilégié les options suivantes :
  1. engagement de 1996 au terme duquel « l’élargissement de l’Alliance ne rendra pas nécessaire une modification du dispositif nucléaire actuel de l’OTAN et, par conséquent, les pays de l’OTAN n’ont aucune intention, aucun projet et aucune raison de déployer des armes nucléaires sur le territoire de nouveaux membres, et n’ont aucunement besoin de modifier un quelconque aspect du dispositif ou de la politique nucléaire de l’OTAN – et nous n’en prévoyons nullement le besoin pour l’avenir » (communiqué final, Conseil de l’Atlantique Nord, 10 décembre 1996) ;
  2. acceptation en 1996 d’une révision du Traité sur les forces armées conventionnelles en Europe dans un sens favorable à Moscou (« Accord sur les flancs » permettant des déploiements temporaires dans le Caucase) ;
  3. affirmation en 1997 selon laquelle « dans le contexte de sécurité actuel et prévisible, l’Alliance remplira ses missions de défense collective et ses autres missions en veillant à assurer l’interopérabilité, l’intégration et la capacité de renforcement nécessaires plutôt qu’en recourant au stationnement permanent supplémentaire d’importantes forces de combat » (déclaration du Conseil de l’Atlantique Nord, 14 mars 1997 toujours en vigueur) ;
  4. abandon en 2009 du projet américain de placer des intercepteurs antimissiles en silos en Pologne.

Autrement dit, cette période ne fut pas celle d’un jeu à somme nulle : les forces américaines (et alliées) n’ont pas remplacé, à l’Est, celle de l’Union soviétique.

Un bilan contrasté

Bénéfices militaires et politiques

Sur le plan militaire, l’élargissement à l’Est a donné une continuité territoriale à l’OTAN au Sud de l’Europe, mais ce bénéfice est largement compensé par le prix payé. L’adaptation des armées des nouveaux États membres aux normes occidentales a en effet été longue et coûteuse – leur "contribution à la sécurité de la région de l’Atlantique Nord" (art. 10 du traité de l’Atlantique Nord) ne va pas de soi.

L’espace à défendre a été en outre considérablement agrandi. Or, celui-ci présente des contraintes particulières : l’accès terrestre aux pays baltes n’est possible que via l’étroite trouée de Suwalki (Pologne), et les engagements unilatéraux limitent le volume des forces de combat étrangères sur le territoire des nouveaux États membres. Il n’existait d’ailleurs pas de plans de défense collective de la nouvelle frontière orientale avant 2010… La « présence avancée » a une vertu plus politique que militaire (cf. supra). On peut au moins suggérer que l’appartenance à l’OTAN garantit la sécurité des pays membres : cette proposition ne peut bien sûr être prouvée, mais force est de constater que la Russie, depuis, ne s’en est prise ouvertement, sur le plan militaire, qu’à des États non membres de l’Alliance.

Quid des conséquences politiques ? Difficile de prétendre que l’appartenance à l’OTAN constitue une garantie de pérennité de la démocratie libérale en Europe, au vu de la trajectoire politique de certains États membres – comme la Grèce et la Turquie au cours de la guerre froide, ou de la Pologne et de la Hongrie de nos jours. On peut en revanche constater que le consensus à trente n’est pas plus – ni moins – difficile à atteindre qu’il ne l’était à seize.

Des alternatives peu convaincantes

Il est douteux qu’en l’absence d’élargissement à l’Est, l’Europe aurait été plus stable qu’elle ne l’est aujourd’hui. Et les alternatives n’étaient pas convaincantes. Une hypothétique neutralité des anciens États membres du pacte de Varsovie – que ceux-ci ne souhaitaient d’ailleurs pas – en aurait fait des proies rêvées pour la constitution d’une zone d’influence russe. Moscou souhaitait une dissolution de l’OTAN au bénéfice d’une nouvelle "architecture de sécurité".

Mais derrière l’hypothèse séduisante du concert des nations – concert qui existe d’ailleurs sous la forme de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) –, s’est toujours dessinée à Moscou la volonté d’avoir un droit de veto sur les choix stratégiques des voisins de la Russie. Pour ces raisons, faire de l’élargissement une "erreur historique" apparaît peu convaincant. Quant à l’idée d’une entrée de l’URSS ou de la Russie dans l’OTAN, elle fut parfois évoquée par Moscou, mais jamais de manière sérieuse. Qui d’ailleurs aurait voulu s’engager à défendre la Russie contre la Chine ?

En fait, Moscou n’a jamais accepté de ne plus être l’égal de Washington et de perdre le contrôle des États frontaliers. L’élargissement de l’OTAN a davantage été le révélateur de cette perte de statut que la source de son raidissement. Le ressentiment russe "vient davantage de l’effondrement de l’URSS que du comportement de l’Ouest", reconnaît d’ailleurs un expert russe reconnu, Sergeï Utkin.

C’est en fait la pérennité de l’OTAN – et son activisme militaire, notamment dans les Balkans – qui pose un problème à la Russie, davantage que l’élargissement de l’Alliance. Le thème de "l’humiliation", qui prend aujourd’hui une dimension presque mythique dans le discours russe, n’est pas sans rappeler la manière dont s’était construit le récit d’une prétendue humiliation de l’Allemagne en 1918.

Par ailleurs, l’élargissement de l’Union européenne n’a-t-il pas eu plus d’importance pour Moscou ? Au cours des années 2000, la Russie aurait en effet réalisé que « l’intégration dans l’Union européenne a eu un impact plus profond et plus large sur la société, la politique et l’économie des pays concernés que ne l’a eu l’appartenance à l’OTAN, comme en témoignent les exigences sévères du processus d’accession. Au fil du temps, les responsables de la plupart des nouveaux États membres ont tourné leur regard vers l’Europe plutôt que vers la Russie comme point focal de leur orientation politique, économique et géopolitique » (Joan DeBardeleben). Il est d’ailleurs probable que le choix par l’Ukraine, en 2013, de s’associer économiquement avec l’Union européenne plutôt qu’avec la Russie ait été beaucoup plus important pour cette dernière que la perspective de son hypothétique adhésion à l’OTAN.

Perspectives

L’entrée dans l’OTAN est, pour l’heure, une voie à sens unique : aucun pays ne s’en est jamais retiré – pas plus qu’un membre ne pourrait être exclu par ses pairs. Mais elle est aussi une démarche qui semble avoir désormais sa logique propre et presque s’auto-entretenir. Jusqu’où peut-elle aller ?

Elle pourrait se poursuivre dans les Balkans (Bosnie-Herzégovine, officiellement candidate), en Europe du Nord (Suède et Finlande y réfléchissent), voire au-delà. La Géorgie et l’Ukraine feront-elles un jour partie de l’Alliance ? C’est en tout cas l’engagement pris dès 2008 par ses membres – mais sans leur donner le bénéfice du "Plan d’action en vue de l’adhésion", du fait de l’opposition allemande et française. Au risque, d’ailleurs, de donner un prétexte rêvé à Moscou pour y intervenir, et ainsi peut-être bloquer leur adhésion…

Si la limite de l’élargissement de l’OTAN est celle de l’Europe, encore faut-il convenir de la frontière de celle-ci. Les candidatures du Maroc, d’Israël ou de l’Iran ne furent, au cours de la guerre froide, que des hypothèses rapidement oubliées. Mais celle de l’Azerbaïdjan, par exemple, serait-elle inopportune au motif que ce pays ne serait pas l’un « des États européens » ? Le traité de Washington – qui ne pourrait être révisé que par consensus – est en tout cas un obstacle sérieux à ceux qui rêveraient d’une « OTAN mondiale ».

Manuscrit clos le 1er décembre 2021

Références bibliographiques :

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  • Liz Dee, « Poland’s Path to NATO », Association for Diplomatic Studies and Training, 26 février 2014 (https://adst.org/2014/02/polands-path-to-nato/) ; Kimberly Marten, « Reconsidering NATO Expansion: A Counterfactual Analysis of Russia and the West in the 1990s », European Journal of International Security, vol. 3, part. 2, novembre 2017, p. 144-145.
  • Mark Kramer et Joshua R. Itzkowitz Shifrinson, « NATO Enlargement – Was There a Promise », International Security, vol. 42, no 1, été 2017, p. 186-192.
  • Hannes Adomeit, « NATO’s Eastward Enlargement: What Western Leaders Said », Security Policy Working Paper, no 3, 2018.
  • Mark Kramer et Mary Elise Sarotte, « No Such Promise », Foreign Affairs, novembre-décembre 2014.
  • Scott Boston et al., Assessing the Conventional Force Imbalance in Europe: Implications for Countering Russian Local Superiority, RAND Corporation, Santa Monica, 2018, p. 9 (www.rand.org/pubs/research_reports/RR2402.html).
  • Ronald D. Asmus, Opening NATO's Door: How the Alliance Remade Itself for a New Era, New York, Columbia University Press, 2004, p. 202-204.
  • « Interview with Eduard Shevardnadze: “We couldn't believe that the Warsaw Pact could be dissolved” », Der Spiegel, 26 novembre 2009 (www.spiegel.de/international/europe/interview-with-eduard-shevardnadze-we-couldn-t-believe-that-the-warsaw-pact-could-be-dissolved-a-663595.html).
  • Kimberly Marten, « NATO Enlargement: Evaluating Its Consequences With Russia », International Politics, vol. 57, 2020, p. 401-426.
  • Andrey A. Shushentov et William C. Wohlworth, « The Tragedy of US-Russian Relations: NATO Centrality and the Revisionists’ Spiral », International Politics, vol. 57, 2020, p. 427-450.
  • Joan DeBardeleben, « The End of the Cold War, EU Enlargement and the EU-Russian Relationship », in Luc-André Brunet (dir.), The Crisis in EU Enlargement, LSE Ideas Special Report, SRO 18, novembre 2013, p. 46.