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© wetzkaz / Stock-adobe.com

Préférence européenne et "made in Europe" : quels sont les enjeux ?

Temps de lecture  6 minutes

Par : La Rédaction

Le principe de la préférence européenne, du "made in Europe", va être inscrit dans le droit européen. Exigences de production dans l'Union européenne, normes de performance carbone, marchés publics... La préférence européenne signifie-t-elle un changement de doctrine pour l'Union européenne ?

La proposition de réglement sur l’accélération industrielle (Industrial Accelerator Act) a été rendue publique par la Commission européenne le 4 mars 2026. Il s'agit de consacrer la préférence européenne dans la législation européenne pour protéger les secteurs industriels stratégiques les plus vulnérables à la concurrence internationale tout en restant ouvert aux partenaires commerciaux.

La proposition de règlement introduit :

  • des exigences ciblées "made in Europe" :  seuils de "fabrication en Europe", y compris une exigence de 70% de contenu européen pour les véhicules électriques, de 25% pour l'aluminium et 25% pour le ciment, attribution prioritaire des marchés publics... ; 
  • des normes de performance carbone pour certains marchés publics ; 
  • des conditions imposées aux investissements étrangers, en termes de contenus européens dans les chaînes de valeur, de main-d’œuvre locale et de transferts de technologies.

 Elle concerne :

  • les industries à forte intensité énergétique (travaillant l’aluminium, le ciment, l’acier et dans le domaine de la chimie bas carbone) ;
  • l’automobile (véhicules électriques, hybrides rechargeables, y compris camions et bus) ;
  • les technologies propres (éolien, électrolyseurs, pompes à chaleur, photovoltaïque, nucléaire).

La proposition s'inscrit dans les travaux de la Commission sur la compétitivité. Elle est la première insertion de la préférence européenne dans la législation européenne. Le principe de préférence européenne ou le "made in Europe" avait été acté par la Commission européenne dans deux communications, la boussole pour la  compétitivité de l'Union européenne (UE) publiée en janvier 2025 et le Pacte pour l'industrie propre publié en février 2025.

La préférence européenne marque un changement de doctrine pour l’UE. Elle décide de 

Plus qu’un repli protectionniste, la posture européenne incarne une redéfinition de la mondialisation autour de pôles régionaux plus autonomes, capables de conjuguer compétitivité, durabilité et souveraineté.

Au-delà de la sécurité économique et stratégique, la proposition de règlement représente une opportunité environnementale. En produisant localement, l’empreinte carbone liée aux transports diminue et les normes européennes imposent un contrôle plus strict. 

La préférence européenne revêt également une dimension politique. Dans son discours de septembre 2025, Ursula von der Leyen affirmait : "L’Europe ne peut plus être naïve : sa souveraineté industrielle est une condition de sa liberté politique." 

Le "fabriqué en Europe" renvoie à la notion plus large de souveraineté économique, c’est-à-dire à la capacité d’un pays à sécuriser ses chaînes de valeur stratégiques.

C’est l’accumulation de crises – sanitaires, énergétiques, militaires, politiques, économiques – qui ont mis en lumière les dépendances structurelles de l’Europe :

  • lors de la pandémie de Covid-19, l’UE a découvert son incapacité à produire en urgence des masques, des médicaments ou encore des respirateurs, plus de 80% des principes actifs pharmaceutiques venant de Chine et d'Inde ;
  • l'invasion russe de l'Ukraine, à partir de février 2022, a renforcé le sentiment d’urgence. L’Europe a pris conscience de sa dépendance énergétique à la Russie, qui représentait 40% de ses importations de gaz. La flambée des prix de l’énergie a fragilisé l’industrie lourde et accéléré les réflexions sur une réindustrialisation locale fondée sur les énergies renouvelables. Le plan REPowerEU, adopté en 2023, en est une illustration. Il prévoit des investissements massifs pour diversifier les approvisionnements et accélérer la transition énergétique ;
  • la rivalité croissante entre l'Union européenne, la Chine et les États-Unis ainsi que entre les deux dernières, a accentué la pression. La loi étatsunienne de réduction de l'inflation (Inflation Reduction Act) a prévu des subventions pour attirer les usines de batteries, de panneaux solaires et de véhicules électriques. L’UE a répliqué en 2023 avec le Net Zero Industry Act, qui fixe l’objectif de produire 40% des technologies vertes en Europe d’ici 2030.

La présentation de la proposition de règlement sur l’accélération industrielle a été reportée à plusieurs reprises, faute de consensus sur le périmètre géographique entre les gouvernements européens. Les débats ont porté sur la définition exacte du "made in Europe" (fabriqué en Europe) entre les défenseurs d’une souveraineté stricte et les partisans d’une approche plus ouverte aux partenaires commerciaux. 

D'aucuns ont plaidé pour en limiter la portée à l’Espace économique européen, c'est-à-dire aux pays membres de l'UE, la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein, quitte à y associer au cas par cas d’autres partenaires, comme le Canada, par la négociation. Le Royaume-Uni, soutenu par l’Allemagne, a fait pression pour être inclus dans une vision plus large du périmètre géographique, à savoir "made with Europe" (fabriqué avec l'Europe). D'autres se sont prononcé pour une préférence européenne "en dernier ressort" pour les secteurs fragiles. Pour d'autres encore, notamment la France, il était indispensable de garantir que l’argent du contribuable européen bénéficie en priorité aux acteurs européens. 

Les débats ont également porté sur l'inclusion dans le "made in Europe" de la production réalisée dans les pays ayant signé des accords de libre-échange avec l'UE ou sur un élargissement du "made in Europe" aux pays partenaires défendant "les mêmes valeurs". Il s'agit de ne pas déstabiliser les chaînes d'approvisionnement des industriels européens et éviter d'entraîner l'Europe dans des bras de fer commerciaux avec ses partenaires. La question devient alors : à combien d’États attribuer cette faveur ?

Globalement, l'UE se retrouve, à l'heure actuelle, face à une contradiction entre l’idée de préférence européenne et sa volonté de multiplier ses partenaires commerciaux pour réduire sa dépendance à la Chine et aux États-Unis.