Déclaration de Mme Florence Parly, ministre des armées, sur la grande galerie du musée de l'Air et de l'Espace, Le Bourget le 9 décembre 2019.

Déclaration de Mme Florence Parly, ministre des armées, sur la grande galerie du musée de l'Air et de l'Espace, Le Bourget le 9 décembre 2019. Florence Parly 09/12/2019 Musée de l'Air et de l'Espace Inauguration de la grande galerie du musée de l'Air et de l'Espace

Madame ministre, chère Geneviève,
Monsieur le préfet,
Mesdames et messieurs les élus,
Monsieur le chef d'état-major des armées,
Monsieur le délégué général à l'armement,
Madame la secrétaire générale pour l'administration,
Monsieur les chefs d'état-major de l'armée de l'air,
Mesdames et messieurs les officiers généraux,
Monsieur le président du musée de l'Air et de l'Espace,
Madame la directrice,
Mesdames et messieurs,


Ce dôme incroyable a sans aucun doute accueilli de nombreux passagers avant nous, passagers d'un jour dans les années 1930 ; de quelques heures le temps d'une visite ; ou de plusieurs années pour les passagers les plus minutieux et passionnés qui se sont attelés à sa restauration et qui lui ont rendu toute sa splendeur. Ces huit colonnes résonnent encore de leurs murmures et je n'aurai pas l'indiscrétion de les imaginer. Chaque recoin du musée le fera bien mieux que moi. Mais je vous parlerai aujourd'hui d'émotion. Celle, d'arpenter cette grande galerie du musée de l'Air et de l'Espace.

Celle, de découvrir, au cours de la visite, les biplaces des pionniers de l'air, les photographies de Nadar ou encore la folie des ballons.

L'émotion que l'on ressent aussi face à ces affiches immenses de la Dynamiteuse des airs, ou des ascensions nocturnes du Grand Ballon au jardin des Tuileries. On se sent proche des Français et des Parisiens d'autrefois, émerveillés et fascinés par ces ombres immenses qui s'élevaient dans le ciel.

Et finalement, cette galerie qui se découvre au fil des inventions techniques, des nacelles en osier, des modèles d'avion qui se perfectionnent, elle ne raconte pas seulement l'histoire de la conquête du ciel. Elle ne raconte pas seulement l'histoire de la technique ou de l'aviation. Elle raconte avant tout l'histoire des hommes et des femmes.

Elle raconte l'histoire de Louis Blériot. Celle d'un homme doué, passionné de fabrication de motocyclettes et de chars à voiles, fasciné par le ciel et constructeur de l'aéroplane biplace Blériot XI à bord duquel il réalise la première traversée de la Manche en 1909.

Elle raconte l'histoire d'Adrienne Bolland. L'histoire de l'indignation et de la persévérance, la réalisation d'un rêve, celui de devenir pilote malgré le scandale et la désapprobation de la société. Celui aussi de devenir la première femme au monde à traverser par avion les monts de la Cordillère des Andes.

Il y en a bien sûr pour l'aéronautique civile, pour le sport mécanique et le spectacle qu'il offrait alors – et qu'il offre toujours – mais pas seulement. L'histoire de l'aviation civile demeure inextricablement liée à celle de l'aviation militaire et c'est aussi ce que de nombreuses pièces du musée nous rappellent.

Elles nous racontent l'histoire des As de la Première Guerre mondiale, celle du capitaine Georges Guynemer à bord du SPAD VII, dont une aile est visible ici pour la première fois. Et c'est sûrement avec beaucoup d'émotion les aviateurs apercevront l'inscription "Vieux Charles", nom de baptême des avions du capitaine Guynemer.

C'est aussi l'histoire du lieutenant Maryse Bastié. L'histoire de la liberté, de la passion de l'aviation envers et contre tous, et de la volonté de s'engager. Une volonté plus forte et plus féroce que les conventions. Elle est en effet la première femme à rejoindre l'armée de l'air en 1940 et à revendiquer le droit des femmes de participer à la guerre. Elle a ainsi ouvert la voie aux femmes dans les armées.

Cette galerie, c'est enfin l'histoire d'un rêve. D'un rêve universel et d'une fascination intemporelle, qui traverse les âges du mythe d'Icare à nos voyages dans l'espace, des dessins de Léonard de Vinci aux derniers calculs d'Ariane 6. Je vous ai d'abord parlé de pilotes et d'exploits aériens, mais il faut bien évidemment rendre hommage aux inventeurs, aux techniciens, aux génies qui ont servi la conquête de l'air. Et ce musée a l'art et la manière de les mettre en lumière.

Cette galerie, ce sont les exploits de l'homme, ce sont aussi les exploits de la France. C'est notre histoire, notre patrimoine national que les équipes du musée s'efforcent chaque jour de mettre à la portée de tous. Et je sais à quel point donner accès à la culture est primordial pour vous. Je ne peux que vous soutenir et vous encourager dans cette voie. Faites rêver les plus jeunes, continuez à les fasciner et à semer les passions. Etonnez les moins jeunes et toujours, montrez-leur le chemin vers les trésors de cette galerie, vers cette collection unique au monde, mais aussi vers d'autres domaines, vers les sciences, la technique et les arts.

Vous le disiez très bien Monsieur le président, ce musée est autant tourné vers le passé que vers le présent et l'avenir. Nous l'avons démontré aujourd'hui même puisque nous avons tenu ici un comité exécutif du ministère des Armées voué à préparer notre futur dans l'espace. Et je pense que personne n'est demeuré insensible à cette salle magnifique de la cocarde dans laquelle il s'est déroulé. Il y a un certain panache à prendre des décisions structurantes pour notre avenir sous le regard d'un Mystère IV.

En 2019, vous avez vécu le centenaire du musée. Et alors que l'année touche à sa fin, avant qu'elle emporte avec elle les souvenirs de mois de labeur et de passion, profitons un instant de ce point d'orgue. On ne pouvait rêver meilleure fin pour ce centenaire que cette grande inauguration.

L'ouverture de cette galerie au public, tant attendue depuis des années, ce n'est pas un aboutissement, mais c'est un commencement. C'est une page qui se tourne pour en écrire une nouvelle.

Cette nouvelle page, nous en avons écrit les premières lignes ensemble, chère Geneviève Darrieussecq, lorsque nous avons signé au printemps dernier une nouvelle convention liant le musée au ministère des Armées. Une feuille de route pour relever les nombreux défis qui vous attendent d'ici 2024.

Il y a bien évidemment le défi de la modernisation complète du musée. Je sais combien les équipes scientifiques, scénographiques, les conservateurs du musée ont travaillé à la naissance de ce nouveau parcours dans la galerie qui replace les hommes et les femmes au coeur de la conquête de l'air. Je sais aussi qu'elles n'auront aucun répit et continueront de dessiner le parcours du visiteur pour le rendre interactif, ludique et chronologique.

Je vous parlais aussi d'espace tout à l'heure, je pense que l'ensemble des participants au comité exécutif d'aujourd'hui seront ravis de découvrir le nouveau planétarium qui verra bientôt le jour. Je ne sais pas si on prend de bonnes décisions en ayant la tête dans les étoiles, mais c'est certainement une inspiration dont nous ne pouvons nous détourner dans ce domaine.

Il y a aussi le défi de l'attractivité. Vous serez demain au coeur du Grand Paris. Vous serez aussi au coeur du Village des médias, le temps des Jeux Olympiques 2024. Je n'ai aucun doute que vos efforts et vos travaux conjugués à ces opportunités vous permettront d'attirer de nouveaux visiteurs et de nouveaux publics.

Il y a enfin le défi de la renommée. Ce musée est le plus ancien musée de l'air et de l'espace au monde. Il abrite une collection unique et je vous assure, j'ai visité celui de Washington ; il est certes formidable, mais nous n'avons rien à envier aux Américains. Alors faisons-le connaître. Continuons de faire connaître la place de la France dans la conquête de l'air.

Je sais que vous le ferez avec talent. Alors, j'aurai un dernier mot pour vous féliciter et vous remercier. De l'équipe de direction aux équipes scientifiques, techniques, aux conservateurs, aux restaurateurs, à toutes celles et tous ceux qui font de ce musée une merveille, un immense merci. Merci de vivre et de travailler avec passion, merci de faire rayonner la France et son histoire, je devrais dire notre histoire.


Merci de mettre le ciel et les étoiles à notre portée.
Vive la République ! Vive la France !


Source https://www.defense.gouv.fr, le 12 décembre 2019

Musée Aviation Espace Histoire 193002599

Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur la chute du mur de Berlin et la construction européenne, à Prague le 6 décembre 2019.

Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur la chute du mur de Berlin et la construction européenne, à Prague le 6 décembre 2019.
Jean-Yves Le Drian 06/12/2019 Union européenne Colloque "Au-delà de 1989 : Espoirs et désillusions après les révolutions"

Monsieur le Ministre, cher Tomás,
Monsieur le Recteur de l'Université Charles, qui nous accueillez,
Madame la Vice-Recteur,
M. le Directeur de l'Académie des Sciences,
Monsieur le Directeur du CEFRES, cher Jérôme Heurtaux,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,


Trente ans se sont écoulés depuis 1989. Une génération. Passée de l'euphorie au doute.

Je suis profondément européen et je dois vous dire que l'Europe est le sens de mon engagement politique. Je me souviens de l'ardeur et de la liesse de ces journées qui, à l'automne 1989, changèrent la face de notre continent et émurent tous les peuples d'Europe, sans exception.

Je suis frappé aujourd'hui, comme ministre de l'Europe et des affaires étrangères de la France, de constater qu'à chaque décennie qui passe, notre commémoration de 1989 se fait plus timide, moins unie. Alors que nous n'avons jamais autant eu besoin d'une Europe forte, libre et fidèle à ses principes.

C'est pourquoi j'ai voulu venir ici, à Prague, à l'université Charles, au coeur de l'Europe, réfléchir avec vous au sens de 1989 et de ce que cette année nous dit aujourd'hui de qui nous sommes et de l'ambition européenne qui doit rester la nôtre. C'est un message d'un Européen à d'autres Européens sur cette année si singulière, un message sur ses espoirs et ses désillusions, mais aussi un message sur l'avenir de l'esprit de 1989 que je suis venu aujourd'hui vous adresser.

Le désenchantement que certains décrivent aujourd'hui a de quoi interpeler les historiens et les chercheurs. C'est justement l'un des enjeux de ce colloque, organisé par le Centre français de recherche en sciences sociales de Prague ainsi que l'Académie des sciences et l'Université Charles, que je remercie de m'avoir invité à m'exprimer devant vous aujourd'hui.

Il y a de quoi interpeler les historiens et les chercheurs, mais il y a aussi de quoi interpeler tous les Européens - et singulièrement ceux qui sont en responsabilité politique. Il nous met face à des questions essentielles : les mémoires plurielles de notre histoire, l'autonomie et la sécurité de l'Europe, l'articulation de la souveraineté des Etats et de la souveraineté européenne.

Répondre à ce désenchantement, retrouver le fil et l'énergie de notre rêve européen, c'est notre défi commun.

Je vais commencer par vous dire ce que je ne suis pas venu faire à Prague. Je suis un homme politique dans un colloque scientifique de sciences sociales. Nous avons chacun nos responsabilités. Elles sont grandes mais elles sont distinctes. Et je ne suis donc pas venu ici faire une leçon d'histoire.

Les chercheurs doivent pouvoir travailler librement sur cette séquence de l'histoire comme sur d'autres. Cette année, nous ne commémorons pas seulement 1989, mais également les 80 ans du pacte Molotov-Ribbentrop et de l'organisation des occupations nazies et soviétiques sur l'Europe qui se sont confondues puis succédées.

Car la tentation est grande pour certains de conduire une "politique de l'histoire" de nature à instrumentaliser le passé, à attiser ses braises, à ajouter à la confusion, au service d'une idéologie. Aujourd'hui, nous sommes confrontés au risque de ré-écritures de l'histoire à l'aune d'intérêts et de narratifs nationaux revisités.

Trop de légendes érigées en vérités officielles ont nourri des déchirements sanglants sur notre continent pour que nous restions indifférents à leur résurgence. Retourner aux idéaux de l'Europe des Lumières, c'est préserver l'esprit critique au sein de nos sociétés. Si vérité et contre-vérités se valent, alors c'est le sens même du mot vérité qui est vidé de son sens.

C'est pour cela, Mesdames et Messieurs, que 23 Etats, dont la France, ont demandé la création, sous l'impulsion de la présidence française du Conseil de l'Europe, d'un observatoire de l'enseignement de l'histoire en Europe. En dressant un état des lieux neutre et factuel des programmes et manuels scolaires, cet observatoire permettra de faire dialoguer nos enseignements, permettra d'empêcher la réapparition des discours racistes, xénophobes ou antisémites, d'oeuvrer au rapprochement entre les peuples. Et peut-être ainsi parviendra-t-on à montrer que, dans le respect de nos histoires singulières, il y a aussi une histoire qui nous rassemble, l'histoire de notre continent et de cet esprit européen dont nous sommes les héritiers et les garants.

Comme le disait l'un des plus grands historiens français, Marc Bloch, "l'incompréhension du présent naît fatalement de l'ignorance du passé". Elle peut naître aussi de la manipulation de l'histoire. Parmi les principes européens, figure la liberté académique et là où elle est menacée, ce sont la démocratie et la paix qui sont en danger.

Notre responsabilité de politique, en revanche, par rapport à la responsabilité scientifique, c'est de construire, sur le fondement de vos travaux de recherche, une mémoire européenne partagée, en suivant deux principes.

Tout d'abord, le respect exigeant des mémoires nationales qui doivent être reconnues et écoutées. Nos récits nationaux sont bâtis autour de références électives au passé. Une même date peut résonner de façon différente d'un Etat européen à l'autre.

Ainsi 1968 ne soulève pas les mêmes échos dans les mémoires françaises, tchèques ou polonaises. Autre exemple, nous venons de célébrer le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale à Paris, il y a un an. Chez nous 1918 signifie l'armistice et le soulagement des Français. Mais dans votre région, jusqu'en 1923, ce sont bien la dislocation des empires, les guerres, les révolutions, les déplacements de population, les pogroms qui marquent cette période.

Et même 1989, pour un Français ou un Allemand, ce sera d'abord les images de la chute du Mur de Berlin, avant celles par exemple, tout aussi émouvantes, de la chaîne humaine qui dès la fin août 1989 traverse les trois Etats baltes, Etats dont nous n'avions jamais reconnu l'annexion mais qui n'avaient pas encore recouvré leur souveraineté. Cette compréhension de nos différentes mémoires nationales doit être au coeur de la construction européenne. Il faut que tous les Européens, à commencer par les Français, l'entendent et le comprennent.

Deuxième principe, dire cela, ce n'est pas cautionner les projets de réécriture ou d'instrumentalisation du passé. Ce n'est pas encourager le relativisme historique ni le révisionnisme. Ce n'est pas non plus promouvoir un récit unificateur par le haut. Il ne s'agit pas de construire une histoire unique, mais bien de développer une "conscience historique européenne" fondée sur la conviction que nos histoires nationales doivent former le fondement d'une conscience commune d'être des Européens, enfin unis dans leur diversité.

Gardons à l'esprit cette phrase de Victor Hugo : "Les souvenirs sont nos forces. Quand la nuit essaye de revenir, il faut allumer les grandes dates comme on allume des flambeaux." Commémorer 1989 et réfléchir ensemble à ses promesses, celles réalisées comme celles déçues, ne peut que renforcer notre détermination à construire notre avenir commun dans la paix et la démocratie.

Si je suis là aujourd'hui, c'est donc parce que je suis convaincu que la mémoire européenne doit faire droit à la polyphonie des mémoires nationales. Je suis convaincu que nous avons encore à nous réconcilier avec la diversité de nos mémoires, pour mieux saisir en quoi cette diversité est au coeur de ce qu'est l'Europe.

Quand il évoquait la "tragédie de l'Europe centrale" en 1983, Milan Kundera ne parlait pas seulement de la domination soviétique. Il regrettait surtout que l'Europe centrale n'existe plus dans les yeux de l'Ouest que comme une partie de l'Empire soviétique. Les différences, pas plus aujourd'hui qu'hier, ne doivent effacer ce qui nous unit, notre communauté de destin et des principes universels hérités des Lumières.

Je crois, en effet, qu'il n'y a qu'en intégrant toutes ces voix au récit collectif que nous devons construire ensemble, en les faisant dialoguer au sein de ce récit, que nous pourrons pleinement saisir le sens de 1989 dans l'histoire des Européens. Si j'y insiste, si j'y ai insisté, dans ce début de propos, c'est parce que nous avons besoin de comprendre d'où nous venons pour décider ensemble où nous devons aller.

Permettez-moi de vous dire dès lors ce que représente 1989 pour un Français et pourquoi j'ai voulu venir ici, à Prague, célébrer le tournant de 1989 où, après cinquante ans d'occupation - nazie puis soviétique -, les pays d'Europe centrale ont recouvré leur liberté, leur souveraineté et où la réunification de l'Europe a pu commencer. 1989 nous a légué trois grands héritages : la liberté, la souveraineté, l'unité.

1989 marque évidemment le retour de la liberté, des libertés, la fin de l'oppression totalitaire et de la destruction de l'individu, la victoire de la démocratie et de l'Etat de droit, c'est-à-dire la consécration d'un Etat qui non plus opprime, mais protège.

C'est bien le sens du projet européen que Jean Monnet décrivait ainsi : "nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des hommes". Il aurait pu ajouter : "des hommes libres". N'oublions pas qu'il ne peut y avoir de démocratie sans un régime qui protège les droits et les libertés, et qui assure la prééminence du droit sur la force. Ceux qui assimilent la démocratie dite "libérale" à la "tyrannie" des minorités, ceux qui assimilent la démocratie dite "libérale" au multiculturalisme, au mépris des traditions, ne sont pas seulement des sophistes, ce sont aussi des amnésiques. Ils oublient qu'ici même à Prague, comme à Varsovie, à Budapest, des hommes et des femmes ont résisté au totalitarisme et combattu, au prix de leur vie, pour la liberté.

Je suis donc venu ici d'abord pour rendre hommage à celles et ceux qui, il y a trente ans, se sont soulevés et ont imposé, à des gouvernements médusés, "le pouvoir des sans-pouvoirs", pour reprendre la célèbre formule de Vaclav Havel.

Vaclav Havel, c'est un nom que je ne peux prononcer ici sans que ne me revienne à l'esprit, Tomás en a parlé tout à l'heure, le matin du 9 décembre 1988 et la rencontre historique, entre François Mitterrand et huit dissidents tchécoslovaques, dont celui qui allait devenir le premier Président d'un pays libéré. Je suis fier, très fier que la France ait ainsi reconnu son combat. Et l'année suivante, nous avons été nombreux, en France, à suivre avec admiration et avec enthousiasme les peuples d'Europe centrale qui prenaient leur destin en main et choisissaient d'écrire eux-mêmes leur histoire, d'écrire, en fait, pas uniquement leur histoire, d'écrire notre histoire, celle de l'Europe réunifiée.

Avec eux, je veux aussi saluer la mémoire des dissidents dont l'esprit de résistance avait, en un sens, préparé ce sursaut. Je pense à Jan Palach. Je pense évidemment à Vaclav Havel, à Jan Patocka et tous ceux qui ont porté avec eux la Charte 77. Je pense au père Popieluszko , aumônier de Solidarnosc, et je pense à tant d'autres, y compris les étudiants de Budapest en 1956, qui se sont battus pour la liberté.

J'ai dit 1989, la liberté, mais 1989, je le sais, marque aussi le recouvrement de l'indépendance et de la souveraineté pour tous les pays auparavant sous le joug soviétique. Les révolutions de 1989 ont mis fin à la doctrine Brejnev, cette théorie de la souveraineté limitée, formulée après l'invasion de la Tchécoslovaquie par les Soviétiques et leurs alliés le 21 août 1968, après les immenses espoirs soulevés par le printemps de Prague. Et c'est encore ici, à Prague, que cette doctrine disparaît, lorsque le Pacte de Varsovie est dissous, le 1er juillet 1991.

Cette souveraineté retrouvée, il y a 30 ans, doit nous rendre attentifs aux réticences qui s'expriment ici ou là vis-à-vis de la notion de "souveraineté européenne", j'y reviendrai. Et je comprends l'attachement des pays anciennement dans le bloc de l'Est à la souveraineté nationale, ce bien précieux dont ils n'avaient joui que par éclipses. C'est pour cela aussi que ceux qui doivent choisir leurs alliances - ou leur absence d'alliance - sont bien les pays concernés, et les peuples qui les composent, et non des puissances tierces.

Enfin, la liberté retrouvée en 1989, c'est celle du continent européen tout entier. Je l'ai dit déjà, je préfère le mot de réunification de l'Europe, qui nous rapproche, à celui d'élargissement, qui nous éloigne les uns des autres. "Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde", disait Albert Camus. Ce qui est mal nommé ne peut pas précisément se penser.

Cette liberté retrouvée, cette histoire que vous avez écrite avec courage, vous Tchèques, Slovaques, Polonais, Hongrois, Roumains, c'était aussi les nôtres. Vous nous les avez rendues. La liberté de l'Europe, y compris celle de l'Ouest, était limitée par la servitude de l'Europe centrale et le glacis soviétique. 1989, c'est la fin de Yalta, un ordre que nous avons subi mais que la France n'a jamais accepté. C'est plus qu'un "retour à l'Europe" - que les pays d'Europe centrale n'ont jamais quitté, comme le notait Milan Kundera - c'est la consécration d'un fait géographique, mais aussi culturel et donc politique, parfois complaisamment occulté, c'est l'unité du continent européen.

Je voudrais vous le dire, Mesdames et Messieurs, pour reprendre ce que disait Tomás dans son propos tout à l'heure, l'Europe "de l'Est" n'a jamais existé. C'est une création artificielle de la guerre froide. Ce n'est pas une division pertinente née de l'histoire longue européenne. Avec 1989, pour la première fois, l'Europe, longtemps privée d'une partie essentielle d'elle-même, a la chance de devenir l'acteur de son histoire et plus seulement son sujet.

Et ceux qui tirent argument de l'absence d'unité de l'Europe aujourd'hui pour condamner le projet européen se trompent : l'unité de notre continent n'est pas une abstraction ou un slogan politique, une "rêverie d'intellectuel", c'est une réalité concrète, pour tous les Européens qui vivent au quotidien cette liberté de circulation si chèrement acquise.

C'est peut-être l'une des conséquences les plus funestes de la crise des réfugiés de 2015, que ces frontières qui se ferment, ces murs qui s'érigent, cette contestation de l'espace de libre circulation créée par les accords de Schengen. Car Schengen est, avec l'euro ou dans un autre domaine Erasmus, une des traductions les plus concrètes, les plus visibles, de l'unification européenne. Ces acquis sont aussi nécessaires qu'ils sont fragiles, comme d'ailleurs la construction européenne. C'est pourquoi, face aux Cassandre si prompts à faire la leçon et mus par des intérêts électoralistes, n'hésitons jamais à rappeler ce que, ensemble, nous avons pu et su bâtir au service des peuples.

L'horizon de cette mémoire plurielle de 1989, c'est bien sûr notre projet européen commun. Je voudrais vous dire maintenant les conclusions que je tire de ce retour sur notre histoire commune pour notre avenir commun.

Le projet que nous portons, la France, vous, nous, est un projet d'humanisme européen, qui commence avec la défense intransigeante de nos valeurs et de nos principes. C'est un projet de convergence sociale, économique et fiscale, Tomás l'a rappelé. Car il est urgent de répondre aux désillusions et de résorber les fractures européennes. Elles ne sont pas un nouveau mur entre " deux Europe " coexistant au sein de l'Union européenne. Les inégalités, les tentations populistes, la perte du sens et des repères sont pour nous tous des enjeux partagés. Nous devons les considérer comme des enjeux communs.

Ce projet, c'est, face aux excès de la mondialisation, face aux défis de la compétition internationale, un projet de puissance européenne au service de nos peuples. Plus que jamais les désordres internationaux et l'expression brutale des rapports de force structurent aujourd'hui la vie internationale. Et l'Europe est face à une alternative : subir et risquer de se voir dicter ses propres choix ; ou s'affirmer pour peser à chaque fois que nécessaire, au service de son identité et de ses principes.

Je choisis sans hésiter la seconde option. Pourquoi ? Parce que nous savons, depuis Paul Valéry, que les civilisations sont mortelles. Comment ? En faisant de l'Europe un acteur de son destin.

Et dans cet ensemble, il est aussi une évidence que je me dois de rappeler : ce projet, nous ne pourrons espérer le mener à bien, dans la durée, que si nous sommes à même de garantir notre sécurité.

C'est pourquoi je crois qu'on ne peut pas évoquer l'année 1989, où l'Europe s'est réunifiée autour des principes démocratiques et des valeurs humanistes, sans évoquer l'année 1990 et l'adoption de la Charte de Paris pour une nouvelle Europe. De quoi s'agissait-il ? De construire une sécurité collective européenne en opérationnalisant les dix grands principes adoptés dès 1975 à Helsinki.

Or, cette ambition de construire une sécurité collective européenne, si présente dans le début des années 90, s'est progressivement effacée. Elle doit être ranimée.

En effet, peu à peu, nous avons vu se défaire les éléments qui contribuaient à établir l'architecture de sécurité prévue par la Charte de Paris et nous avons assisté à un effort méthodique de déconstruction qui a contribué au démantèlement progressif, systématique et désormais presque complet de tous les instruments de régulation de la violence : des mesures de confiance jusqu'aux traités de limitation et de réduction des armements, quelles que soient les catégories, et c'est au total un vide dangereux qui s'instaure et fait peser sur notre continent, de nouveau, le risque du conflit, conflit par accident, conflit par dessein. Les incidents militaires qui se multiplient le montrent. Être fidèle aux promesses de 89, c'est vouloir sortir de cette instabilité, c'est vouloir réduire ces risques.

Depuis les conflits de l'ex-Yougoslavie qui avaient montré aux Européens quelles étaient leurs responsabilités pour assurer la sécurité de leur continent, d'autres menaces ont surgi. Je ne pense pas seulement à l'hyper-violence terroriste. La guerre est à nouveau revenue en Europe : en Géorgie puis en Ukraine. Des armes chimiques ont été utilisées sur le sol d'une grande ville européenne. Des attaques numériques ont cherché à saboter et à ébranler jusqu'aux fondements de nos démocraties, nos processus électoraux, nos débats publics.

Certains semblent s'y résigner. Mais nous, les Européens, après les drames terribles qui ont semé la désolation sur notre continent, tout au long du XXe siècle, nous ne saurions nous y résoudre. C'est la raison pour laquelle nous ne souhaitons pas nous satisfaire du statu quo face à la Russie, dont on sait les actions agressives qui ont bouleversé notre environnement stratégique depuis une décennie.

Alors, de quoi avons-nous besoin pour garantir notre sécurité et revenir aux promesses de novembre 1990 où, à Paris, était adoptée cette Charte destinée à refonder les principes de l'architecture de sécurité européenne ?

Nous avons d'abord besoin du lien transatlantique.

Nous aussi, Français, nous voulons le préserver. Nous en avons besoin, politiquement, militairement, stratégiquement. Et notamment dans les opérations militaires que nous conduisons au Levant et au Sahel, avec la présence de forces de la République tchèque. Ce qui n'interdit pas d'en considérer les évolutions avec lucidité et d'en tirer toutes les conséquences. Chacun comprend que le temps où l'Europe pouvait confier entièrement à d'autres le soin de sa sécurité et se reposer exclusivement sur eux, ce temps-là est révolu. Et ce mouvement ne date pas de l'élection du Président Trump. Ce que nous appelons, en Europe, l'autonomie stratégique et qui recouvre en fait exactement la notion de partage du fardeau, est une condition - une condition - d'un lien transatlantique fort et crédible.

D'ailleurs, certains interlocuteurs américains suggèrent que notre capacité à agir pour nous-mêmes est précisément ce qui fait de la France le meilleur partenaire pour Washington en matière de défense.

Nous avons besoin du lien transatlantique, nous avons aussi besoin que l'OTAN reste ce qu'elle a enfin pu être pour chacun d'entre nous après 89 : une force de stabilité.

C'est pourquoi la France a souhaité ouvrir le débat sur le trouble qui existe actuellement dans l'Alliance atlantique. Le Sommet qui vient de se tenir à Londres a marqué le début d'une véritable discussion stratégique en son sein. Nous y étions tous les deux. C'était nécessaire, au nom même de la pérennité et de la consolidation du lien transatlantique.

La condition sine qua non pour la force de l'Alliance atlantique, c'est désormais que les Européens se montrent plus proactifs et qu'ils assurent davantage de responsabilités, à l'intérieur d'une alliance refondée et rééquilibrée. Il n'y aura pas plus de défense européenne sans OTAN que d'OTAN crédible et soutenable sans renforcement des responsabilités européennes.

Nous le pensons depuis longtemps et la France est engagée concrètement dans la posture de dissuasion et de défense de l'OTAN, dans les Etats baltes ou en mer Noire. La France respecte les intérêts de sécurité de tous ses partenaires et alliés européens, elle les fait entièrement siens. Elle les défendra toujours comme une priorité intangible. C'est d'ailleurs ce qu'a déclaré le président Macron avant-hier à Londres. Nous sommes et nous resterons intraitables quand notre souveraineté ou celle de nos partenaires et alliés est en jeu. Nos alliés peuvent compter sur la France, sur son engagement, sur son armée. Toujours.

Et troisièmement, nous avons besoin d'une organisation de la sécurité en Europe qui garantisse la stabilité stratégique de l'ensemble du continent.

C'est le sens de la formule de l'OTAN qui depuis 1967 allie dissuasion et dialogue. C'est aussi le sens de la proposition du président de la République pour une architecture européenne de sécurité et de confiance.

Disons-le clairement, je le dis ici, avec netteté : si nous voulons revenir sur le démantèlement systématique que j'ai évoqué il y a un instant, c'est avec la Russie qu'il faut que nous reprenions langue. Sans complaisance, sans naïveté, pour défendre la sécurité de tous les Européens, en jouant des rapports de force chaque fois qu'il le faudra. Mais nous ne pouvons pas tout simplement ignorer la géographie.

Les initiatives que nous avons prises, nous les avons conçues dans le respect strict des principes européens agréés. Et nous n'avons pas l'intention de négliger les intérêts de sécurité de nos partenaires européens, au contraire, car ce sont aussi les nôtres.

C'est pourquoi nous souhaitons que les Européens se saisissent des grands sujets stratégiques, militaires, nucléaires, qui concernent directement leur sécurité. Et parmi ceux-ci, la reconstruction d'un cadre de droit et de mesures de transparence doit permettre de limiter les risques d'escalade militaire involontaire, de fixer des contraintes sur les capacités de nos adversaires potentiels et de réduire ainsi la menace.

Avec la suppression du traité sur les Forces conventionnelles en Europe, la fin du traité sur les Forces nucléaires intermédiaires et les incertitudes qui pèsent d'ici 2021 sur le traité New START, l'Europe risque de se retrouver le théâtre d'une compétition militaire et nucléaire débridée, sans foi ni loi. Nous n'avons pas connu, nous n'avons pas vécu de telle situation depuis la fin des années 1960, au lendemain des crises de Berlin et du Cuba.

Cette refondation de la maîtrise des armements en Europe est de notre responsabilité, à nous Européens, si nous voulons éviter de devenir un simple théâtre d'affrontement de puissances tierces. Nous souhaitons donc qu'une telle réflexion des Européens soit lancée prochainement, comme contribution européenne à la réflexion stratégique de l'Alliance atlantique qui a été engagée avant-hier, et à la défense de nos intérêts et de notre vision de l'ordre international.

Enfin, Mesdames et Messieurs, nous devons retrouver l'esprit et le sens d'Helsinki, l'esprit et le sens de la Charte de Paris.

Quand les principes d'Helsinki sont ignorés ou violés, c'est toujours aux dépens de ce que nous tentons de construire ici, en Europe. Les trente dernières années nous l'ont montré. Quand la logique des sphères d'influence revient, c'est l'égalité souveraine des Etats et le respect des droits inhérents à la souveraineté, qui sont bafoués. Quand une seule frontière est remise en cause par la force, c'est l'inviolabilité de toutes les frontières qui vacille et, avec elle, les principes de non-recours à la force et d'intégrité territoriale des Etats. Quand les opposants sont en prison, les libertés fondamentales ou académiques battues en brèche, ce sont les droits de l'Homme et la démocratie qui sont foulés aux pieds.

C'est pourquoi, je crois que ces principes de base, Helsinki et Charte de Paris, et la nécessité de les opérationnaliser restent pleinement d'actualité. A nous de remettre sur le métier ce qui a été tenté il y a trente ans. Dans le courant de l'année, nous ferons en sorte que cette discussion puisse intervenir au niveau européen, afin que nous puissions nous saisir collectivement de ce sujet d'ici novembre prochain, à l'occasion de la troisième édition du Forum de Paris sur la paix en novembre 2020.

Au fond, en matière de sécurité comme sur d'autres sujets, notre défi, c'est de bâtir une véritable souveraineté européenne.

Et nous avons commencé à y travailler. Grâce à ces efforts, l'Europe commence enfin à assumer la puissance qui est la sienne pour rester libre de ses choix, libre aussi d'assumer les valeurs qu'elle porte.

Cette souveraineté commune ne retranche rien à nos souverainetés nationales. Dans un monde dangereux, dans un monde de compétition à outrance, elle les protège. Faire le choix de l'une, ce n'est pas renoncer à l'autre. Bien au contraire !

Je comprends que les pays qui, il y a encore trente ans, appartenaient au bloc de l'Est soient farouchement attachés à leur souveraineté. Mais je veux leur dire que la souveraineté européenne, ce n'est ni le retour du Saint-Empire, ni le retour de la doctrine Brejnev à la mode bruxelloise. C'est la possibilité pour chaque Etat de rester indépendant dans un monde où la rivalité des puissances se fait sentir dans tous les domaines.

Je voudrais vous le dire avec beaucoup de force : le vrai Européen, ce n'est pas celui qui nie l'existence et l'importance des Etats-nations ; de même que le vrai patriote, ce n'est pas celui qui rejette et condamne l'Europe. L'Européen patriote ou le patriote européen, c'est celui qui, au contraire, sait que, sans nations fortes, le projet européen est fragilisé et que sans Europe forte, nos nations sont plus faibles.

Enfin, si nous ne voulons pas subir le XXIe siècle, il y a un domaine que les Européens doivent maîtriser absolument pour garantir cette souveraineté, nous avons beaucoup évoqué ce sujet avec Tomás tout à l'heure : c'est le numérique.

Car dans ce domaine aussi, il y a un vrai risque que d'autres nous imposent leurs choix, qu'il s'agisse de pays ou d'entreprises.

Dans ce nouvel espace de conflictualité, on voit se déployer des stratégies de puissance sophistiquées qui visent à attaquer et à déstabiliser. Ce qui nous menace, c'est aussi le risque de dépendance aux technologies des autres, de la 5G à l'intelligence artificielle. C'est enfin le risque que les pratiques de certains grands acteurs du secteur privé, faute de régulation, contreviennent aux droits fondamentaux de nos concitoyens, en particulier en matière de respect de la vie privée.

Nous devons donc réagir, entre Européens, pour construire une souveraineté numérique européenne à la fois efficace et conforme à nos valeurs, c'est-à-dire ni isolationniste, ni dominatrice, mais en mesure de nous donner la capacité de décider librement notre destin.

Il faut le dire : nous ne partons pas de rien. Nous avons des infrastructures techniques, des écosystèmes d'innovation. Nous avons une vision du monde numérique que nous souhaitons : un monde numérique "libre, ouvert, sûr". Nous avons une capacité à la promouvoir. Nous l'avons déjà fait avec le règlement général sur la protection des données, le RGPD, et nous travaillons à le faire sur la fiscalité du numérique.

A mon sens, quatre chantiers doivent nous occuper pour construire la souveraineté numérique de l'Europe et porter une vision européenne du numérique et des droits de l'Homme à l'ère du numérique.

Nous devons d'abord renforcer la sécurité du cyberespace.

Je l'ai dit, la sécurité, c'est le fondement de notre souveraineté. L'espionnage, le sabotage, l'intrusion prennent de nouvelles dimensions à l'ère numérique et constituent des atteintes que nous ne pouvons pas accepter. Pour nous prémunir de ces menaces et le cas échéant y répondre, nous devons nous doter de capacités propres. Nous devons aussi renforcer la stabilité de l'environnement dans lequel elles prennent place, c'est-à-dire le cyberespace.

Nous avons déjà lancé plusieurs initiatives en ce sens : par exemple l'Appel de Paris pour la confiance et la sécurité dans le cyberespace, qui réunit des gouvernements et des entreprises pour élaborer des principes communs afin de protéger les droits des personnes et renforcer les normes internationales ; l'Appel de Paris, mais aussi l'appel de Christchurch pour empêcher l'utilisation d'internet à des fins terroristes. Et nous pouvons aussi aider d'autres pays à se protéger, sans avoir à s'inféoder à une cyber-puissance.

Nous devons deuxièmement aussi gagner la bataille de l'innovation.

En quelques années, l'Europe a retrouvé le chemin de l'innovation numérique. Plusieurs villes européennes, dont Paris, sont devenues des écosystèmes innovants.

L'Europe doit rassembler ses forces et proposer des solutions européennes aux défis de demain : les villes intelligentes, la santé connectée, le transport autonome. Nous devons identifier les secteurs et les domaines critiques, de la 5G aux questions touchant à l'identité numérique et aux crypto-monnaies. Et nous devons, bien sûr, encore progresser dans la recherche en lien avec les entreprises.

Ma conviction, c'est que nous devons certes continuer à progresser dans la mise en place d'un vrai marché unique du numérique. Mais cela ne saurait épuiser le sujet. Il nous faut aussi travailler avec détermination au renforcement des technologies numériques européennes, s'agissant du stockage des données, de gestion du big data, ou de l'informatique en nuage. C'est la clé pour assurer le respect de nos valeurs et de nos droits.

Troisièmement, nous devons également consolider notre rôle de puissance normative.

Comme nous l'avons fait avec le RGPD, il faut que nous continuions à innover aussi sur le terrain des règles : pour assurer la prévisibilité et la confiance dans le secteur, mais aussi pour imposer le respect des principes fondamentaux. Je pense à la régulation de l'intelligence artificielle, à la régulation des contenus, à la sécurité dans le cyberespace. Sur tous ces sujets nous aurons à bâtir, mon cher Tomás, des coalitions majoritaires. Mais nous saurons le faire.

Enfin, quatrièmement, nous devons protéger les biens communs que sont les infrastructures numériques communes et ouvertes.

Aujourd'hui, un innovateur européen est contraint de recourir à un ensemble de ressources - infrastructures, données, systèmes de paiement - qui sont la propriété d'acteurs monopolistiques. Ces derniers, à travers des termes de référence, qu'ils définissent eux-mêmes et sans concertation, imposent leurs propres règles du jeu.

Parce que nous n'avons pas une vision hégémonique de la souveraineté, nous voulons plutôt que le monde numérique soit organisé autour de biens communs, sans appropriation par ceux qui détiennent des monopoles de fait par leur puissance de calcul, par ceux qui détiennent les monopoles de fait par la maîtrise de la technologie ou par la domination financière. C'est pourquoi nous devons rester vigilants pour protéger ou développer des infrastructures numériques communes et ouvertes qui soient utilisables par tous et améliorables par tous.

Sur tous ces sujets, la France souhaite qu'avec des pays européens volontaires nous puissions lancer en 2020 une réflexion sur la souveraineté numérique européenne, et j'ai le sentiment que cette réflexion-là est cohérente avec les premières interventions de la nouvelle présidente de la Commission.


Mes chers amis,

Je vais conclure, j'ai été long. Je voudrais vous dire que s'il y a une chose que nous enseigne rétrospectivement 1989, c'est bien que l'histoire n'est pas linéaire. Il est désormais de bon ton de dénoncer l'arrogance occidentale qui, face à l'effondrement du bloc soviétique, a conclu à la victoire de la démocratie libérale et de l'économie de marché.

Mais il ne faudrait pas qu'au "déterminisme démocratique" de l'époque succède, trente ans plus tard, une sorte de "déterminisme populiste". Face à la montée des populismes, face à la contestation du modèle de démocratie libérale, face à la remise en cause du multilatéralisme, on prédit désormais "la fin de l'ordre libéral". Une nouvelle fin de l'histoire en quelque sorte, inversée, qui tiendrait plus du repli frileux que de l'avenir radieux.

Or la véritable leçon de 1989, c'est que l'histoire n'est jamais écrite à l'avance, et que ce sont les peuples qui l'écrivent. On ne peut que s'en réjouir en tant que dirigeant politique ; c'est une excellente nouvelle, en effet, car cela veut dire que les Européens sont libres d'inventer leur futur et qu'en oeuvrant ensemble, ils seront en mesure de créer et de défendre les modèles de société et de gouvernance internationale auxquels ils croient. Et comme le disait Vaclav Havel, l'esprit de résistance et le courage paient.

1989 n'a sans doute pas encore tenu toutes ses promesses. Est-ce une raison pour céder au désenchantement ambiant ? Je ne le crois pas. J'y vois plutôt une raison supplémentaire, pour les Européens, de continuer à travailler ensemble à écrire leur histoire commune.

C'est, je crois, la plus belle manière de rester fidèle à l'esprit de 1989 et de rendre hommage à celles et ceux qui, il y a trente ans, par leur foi, par leur endurance, leur enthousiasme, ont fait l'histoire, votre histoire, notre histoire, au bénéfice de notre Europe commune, une Europe libre, souveraine, humaniste.

Aussi, afin d'inviter chacun d'entre nous à puiser dans la force de 1989 pour mieux construire ensemble l'Europe de demain, vous me permettrez de conclure par une parole inspirée de Nietzsche pleine de sagesse pour nous tous : féconder le passé en créant l'avenir, que tel soit notre présent.


Je vous remercie.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 9 décembre 2019

Construction européenne Union europeenne Histoire OTAN Economie numerique 193002568

Communiqué de presse du ministère de l'Europe et des affaires étrangères, en date du 28 novembre 2019, sur le bilan de la présidence française du Comité des ministres du Conseil de l'Europe.

Communiqué de presse du ministère de l'Europe et des affaires étrangères, en date du 28 novembre 2019, sur le bilan de la présidence française du Comité des ministres du Conseil de l'Europe. Ministère de l'Europe et des affaires étrangères 28/1/2019 Europe

Du 17 mai au 27 novembre 2019, la France a eu le privilège d'assurer la présidence du Comité des ministres du Conseil de l'Europe, alors que cette organisation célébrait son 70e anniversaire.

La France a exercé sa présidence au moment où l'Organisation traversait une période de crise. En s'appuyant sur les efforts initiés par la présidence finlandaise, la présidence française a oeuvré pour surmonter les tensions internes et mettre en place une nouvelle procédure conjointe au Comité des Ministres et à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe permettant de répondre aux violations par un Etat membre de ses obligations statutaires.

Le déplacement du président de la République devant l'Assemblée parlementaire a permis de rappeler l'attachement de la France au Conseil de l'Europe et d'appeler à renforcer et à adapter ses principes pour répondre aux évolutions contemporaines.

La France avait retenu trois priorités pour sa présidence : 1) préserver et consolider le système européen de protection des droits de l'Homme, 2) promouvoir l'égalité et le vivre ensemble, 3) répondre aux nouveaux défis en matière de droits de l'Homme et d'Etat de droit. Dans ce sens, la présidence française a organisé plusieurs évènements de haut niveau, qui ont contribué à faire avancer les travaux du Conseil de l'Europe : la conférence des présidents de cours suprêmes sur le dialogue des juges en Europe (12-13 septembre), la réunion des ministres de la Justice sur la réponse aux défis du numérique (14-15 octobre) et la réunion des ministres de l'Education sur l'éducation à la citoyenneté (26 novembre).

Durant sa présidence, la France a amorcé la création d'un observatoire de l'enseignement de l'histoire, qui a reçu le soutien de nombreux Etats membres. Il prendra la forme d'un accord partiel élargi, qui sera développé au cours des prochains mois, sur la base de la déclaration adoptée le 26 novembre par les ministres de l'Education.

La France a également activement oeuvré pour l'universalisation de la Convention d'Istanbul, l'instrument international le plus avancé en matière de violences faites aux femmes, au travers d'une campagne intensive de promotion et en facilitant l'adhésion des Etats non membres du Conseil de l'Europe. Elle encourage tous les Etats membres du Conseil de l'Europe à signer et ratifier ce texte essentiel.

La France continuera à porter ces initiatives et à soutenir les activités du Conseil de l'Europe, qui sont déterminantes pour renforcer l'unité entre les peuples de la "Grande Europe" et garantir les droits de l'Homme, la démocratie et l'Etat de droit sur notre continent.

Nous comptons sur les présidences à venir pour concrétiser ces initiatives.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 décembre 2019

Conseil de l'Europe Droits de l'homme Histoire Femme 192002509

Déclaration de Mme Frédérique Vidal, ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, sur l'histoire du CNRS, la loi de programmation de la recherche, et son hommage à Thomas Ebbesen, Paris le 3 décembre 2019.

Déclaration de Mme Frédérique Vidal, ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, sur l'histoire du CNRS, la loi de programmation de la recherche, et son hommage à Thomas Ebbesen, Paris le 3 décembre 2019. Frédérique Vidal 3/12/2019 CNRS hommage à Thomas Ebbesen
  • Frédérique Vidal - Ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation
Cérémonie des 80 ans du CNRS, au Palais de la Découverte le 26 novembre 2019

Nous avons tous conscience de vivre ce soir un moment très particulier, un moment qui met à l'honneur tout à la fois un homme et un savant exceptionnel, Thomas Ebbesen, mais également une institution qui, depuis 80 ans, incarne aux yeux du monde la recherche française et porte très haut les couleurs de la France : le C.N.R.S..

Et votre présence, Monsieur le Président de la République, est un signe manifeste de l'attention toute particulière que vous portez à ceux qui, dans nos universités, nos organismes et nos écoles, font avancer jour après la connaissance, défrichent de nouveaux terrains, construisent de nouveaux concepts et construisent ainsi de nouveaux mondes.

Et c'est pourquoi, Monsieur le Président, au nom de toute la communauté de l'enseignement supérieur et de la recherche dont des représentants sont réunis ici ce soir, je tiens à vous remercier très chaleureusement de votre présence à nos côtés. C'est un honneur et une manière de réaffirmer le pacte singulier qui unit la République à la science, un pacte qui, de génération en génération, est scellé à nouveau au plus haut niveau de l'Etat. J'y reviendrai dans un instant.

Cet honneur, nous le devons également au chercheur hors pair qui nous réunit ce soir. Cher Thomas Ebbesen, votre parcours est un très bel exemple de ce que nous célébrons ensemble ce soir : la force de la recherche - sa liberté, sa créativité, sa capacité profonde à se jouer de tous les lieux communs et de toutes les vérités établies pour approfondir encore notre compréhension du monde, des hommes et des choses.

Car oui, parfois, la science bouscule, dérange, questionne. Sa marche n'est pas un long fleuve tranquille et pour une société, pour un peuple, accueillir en son sein cette "force qui va", ce pouvoir de tout remettre en cause, cela n'est pas toujours une évidence. Le confort des certitudes est parfois séduisant. Il rassure. Placer la science au centre - au centre du débat public, au centre de notre société - c'est prendre une décision politique forte, c'est faire un choix structurant, c'est accepter de se projeter vers l'avenir, c'est accepter de se préparer à écrire une histoire différente car la science nous amène nécessairement à penser différemment, à faire différemment, à aller de l'avant.

Et dans le monde qui est aujourd'hui le nôtre, réaffirmer ce choix, se donner les moyens d'en tirer toutes les conséquences, comme nous y a invité le Président de la République, c'est un engagement fort, très fort même, qui porte l'image que nous nous faisons de nous-mêmes et de notre avenir commun.

Oui, parfois la science bouscule et dérange. En cela, elle n'est pas toujours si éloignée de l'art qu'on pourrait l'imaginer. Vous êtes ainsi, cher Thomas Ebbesen, le fils d'une artiste peintre. Et un peu comme celle de Picasso, votre carrière, se découpe en grandes périodes : chacune a sa coloration scientifique, son style, mais toutes marquées par de vraies ruptures à la fois conceptuelles et technologiques.

Lorsque vous travaillez sur les matériaux carbonés, lorsque vous découvrez ensuite la transmission exaltée et extraordinaire de la lumière, vous révélez des propriétés insoupçonnées d'un phénomène dont on croyait tout savoir ou presque, vous bousculez les lois de l'optique au point que s'affronteront deux clans : les « plasmons sceptiques » et les "plasmons convaincus".

Vous aurez ainsi ouvert la voie à la plasmonique moderne et à l'étude de la propagation des ondes dans les matériaux optiques. Mais la science n'est pas le seule bénéficiaire de cet impressionnant bilan, car dans le même geste, vous contribuez à améliorer la qualité des lasers, le rendement des fibres optiques ou encore les sondes biomédicales miniaturisées.

Bref, votre parcours scientifique est aussi fécond sur le plan du progrès des connaissances que sur celui des applications technologiques, et la preuve, c'est que vous collectionnez autant les brevets - une trentaine à ce jour - que les récompenses scientifiques prestigieuses, dont le prix Kavli dans la catégorie nanosciences en 2014.

A l'origine de ce succès, on retrouve les vertus scientifiques que Jean Perrinvoulait transmettre au futur C.N.R.S., signe que la filiation ne s'est jamais rompue.

L'autre ingrédient de votre succès, c'est la liberté : vous êtes dénué d'à priori disciplinaire. Au-delà d'incarner cette part de rêverie, cette part nocturne, si essentielle à la science, votre goût pour la photographie vous convainc sans doute très tôt que la physique et la chimie ont de belles choses à faire ensemble et que la créativité prime la pureté disciplinaire.

Quoi qu'il en soit, vous refuserez toujours de rester confiné dans une spécialité. Après votre licence en biologie-chimie et votre thèse sur la photosynthèse artificielle, vous circulez librement d'un domaine de recherche à l'autre au gré de vos questionnements.

Les frontières disciplinaires ne sont pas les seules avec lesquelles vous ayez pris des libertés : électron libre, disais-je, ou oiseau migrateur, car vous n'avez cessé de traverser les mers et d'aller de pays en pays. Vous avez grandi en Norvège, obtenu votre bac à Paris, puis vous avez pris le large pendant 1 an dans un cargo norvégien, avant d'intégrer le Collège Oberlin dans l'Ohio et de revenir faire votre thèse en France à l'Université Pierre et Marie Curie.

Curiosité, liberté, et.....université. Car il y a un troisième déterminant à votre succès : le terrain. En effet je crois que votre réussite peut aussi se lire comme la rencontre entre un chercheur et un environnement exceptionnels. Ce milieu porteur, vous l'avez trouvé tant au sein de la société NEC qu'à l'Unistra, ce qui en soi balaie déjà un certain nombre d'idées reçues. Preuve que le talent attire le talent, c'est Jean-Marie Lehn qui vous a convaincu de venir à Strasbourg, une terre d'excellence scientifique, où vous avez pu cultiver votre fibre multidisciplinaire dans les meilleures conditions, au sein et à la tête d'ISIS, un laboratoire à la pointe des interactions entre biologie, chimie et physique, puis à l'USIAS ensuite, ce « mini collège de France » qui rassemble toutes les disciplines et qui accueille chaque année 15 fellows venus de tous horizons pour y mener des recherches hors des sentiers battus.

Ce parcours qui est le vôtre, cher Thomas Ebbesen, et que cette médaille vient récompenser en ce jour, je le crois à la fois exceptionnel, par la qualité des travaux qui sont les vôtres, et exemplaire de la richesse que peut produire l'écosystème de recherche de notre pays. Au sein de cet écosystème fort de sa diversité, allant des universités à des acteurs plus industriels, le C.N.R.S. est le fruit de la rencontre entre la science, en la personne de Jean Perrin, et la politique, incarnée par Jean Zay.

En réalité, science et politique ne cessent de s'entremêler dans l'histoire du C.N.R.S., si bien que revenir sur ses 80 ans d'existence, ce n'est pas seulement assister à l'épanouissement d'une institution, c'est rentrer dans le laboratoire de la nation, c'est approcher les grands débats, les grands arbitrages et les grandes orientations qui ont agité et façonné notre pays. Nombre d'entre eux ont une résonance toute contemporaine, et il n'est pas inutile d'y prêter l'oreille à l'heure où nous souhaitons ouvrir une nouvelle page de l'histoire de la science française, et au-delà, de notre société, avec la loi de programmation pluriannuelle de la recherche.

Sans retracer toute la chronologie de l'institution qui nous rassemble, je voudrais, si vous me le permettez, m'attarder sur 3 choses.

La première, c'est l'ambition qui préside à la création du C.N.R.S. et qui naît sur le champ de bataille, non pas celui de 1939 mais celui de 1870. Si le C.N.R.S. voit le jour, c'est d'abord parce qu'une conviction, née dans la communauté savante aux lendemains de la capitulation française, relayée par tous les grands noms de la science durant 50 ans, (de Louis Pasteur à Jean Perrin), gagne peu à peu les intellectuels et la classe politique : la puissance d'une nation se mesure aussi à sa puissance scientifique.

La clé du succès est la même. C'est la recherche qui permet à nos entreprises de tirer leur épingle du jeu dans la course internationale en stimulant l'innovation ; c'est la recherche qui nous aide à combattre la maladie, le réchauffement climatique, les inégalités de développement, l'épuisement des ressources ; c'est la recherche qui protège notre démocratie en faisant vivre l'esprit critique dans l'enceinte de nos débats publics comme dans l'intimité de nos décisions ; c'est la recherche qui nous permet de défendre nos valeurs en gardant la maîtrise des technologies fondatrices du monde de demain. Cette ambition appelle aujourd'hui un réengagement, tout comme elle appelait, au début du 20ème siècle, une prise de conscience.

Le C.N.R.S. comme chacun sait, a d'abord été la C.N.R.S., la caisse nationale de la recherche scientifique, autrement dit un organe de financement. Elle résulte d'une croisade entamée par Jean Perrin pour répondre au profond dénuement de la recherche française que les savants et les intellectuels français dénonçaient depuis la fin du 19ème siècle, et qui se lisait aussi, parfois, dans les yeux des pays voisins. Nous avons tous en tête la description faite par un chimiste allemand du laboratoire de Pierre et Marie Curie, entre écurie et cellier à pommes de terre.

Si nos unités de recherche, fort heureusement, sont depuis longtemps sorties de cet état initial, le constat, lui, est éternel : pour avancer, la science a besoin de moyens.

L'autre défi auquel vient répondre la création du C.N.R.S., c'est celui de la construction de véritables centres et réseaux scientifiques dans un pays, qui nous le savons, a trop longtemps construit des séparations entre les disciplines, entre les institutions et entre les grandes missions - chercher, enseigner, diffuser, par exemple.

De ce point de vue, l'embryon du C.N.R.S. est moins la C.N.R.S. que l'Institut de Biologie Physico-Chimique créé par Jean Perrin en 1930, qui fait figure de prototype. En son sein, la recherche se professionnalise et se décloisonne. En réunissant des physiciens, des chimistes et des biologistes, l'I.B.P.C. devient le terrain d'expérimentation de l'interdisciplinarité, même si elle n'en porte pas encore le nom. L'ambition de Jean Perrin est d'élever la recherche au-dessus des querelles de chapelles, de créer un lieu où les savoirs se croisent et les efforts se conjuguent.

Le C.N.R.S. est le digne héritier de ce rêve d'universalité de la science.

Cette logique collaborative, ce sens de la mixité, le C.N.R.S. en a fait son épine dorsale, les déclinant dans tous les pans de son organisation : en son sein, en orchestrant la myriade de compétences qui composent le travail scientifique, celles des chercheurs, mais aussi celles des ingénieurs, des techniciens, des personnels administratifs, tant il est vrai que la science a aussi besoin, pour progresser, de souffleurs de verre, de data scientist, d'archivistes ou de bons gestionnaires; sur le territoire national, en faisant équipe avec les autres organismes et en réinventant ses relations avec l'université, au moyen d'une structure originale, l'unité mixte, appelé à un grand succès puisqu'aujourd'hui plus de 90% des laboratoires du C.N.R.S. sont des U.M.R.. Et c'est pourquoi, aujourd'hui, ce n'est pas le seul C.N.R.S. qui est à l'honneur, mais les universités, les écoles et les organismes qui, avec lui, au sein des unités mixtes et au-delà de ces unités, font vivre la recherche française.

Le 3ème élément que je voudrais retenir de l'histoire du C.N.R.S. ce soir, c'est cet esprit de liberté que ses pères fondateurs lui ont insufflé et qui, en 80 ans, n'a pas pris une ride. Jean Perrin et Jean Zay avaient la conviction, la certitude même, attestée par des siècles d'histoire des sciences, que la soif de comprendre et de connaître est le premier moteur du progrès scientifique.

C'est pourquoi le socle de toute politique scientifique, le terreau de tout progrès, la condition de toute application future, c'est de donner une place centrale à la recherche fondamentale, celle que nos voisins anglo-saxons appellent la recherche "de base", autrement dit celle qui pose les fondations dont tout le reste découle.

C'est en trouvant ce qu'ils ne cherchaient pas que les chercheurs changent la face du monde, répondent à des problèmes qui se posent dans les secteurs les plus éloignés de leurs préoccupations et préparent les filières industrielles de demain. Téléguider la recherche, la priver de sa part d'inattendu, d'imprévisibilité, de liberté, c'est se condamner à l'immobilisme et à la répétition stérile du même.

Cela ne signifie pas pour autant que la recherche doive s'enfermer dans sa tour d'ivoire, bien au contraire. Car c'est de nous aussi qu'il dépend, Mesdames et Messieurs, de faire le meilleur usage des ruptures conceptuelles induites par la recherche la plus fondamentale. Et c'est notre rôle de mobiliser toute la force de la science pour relever les grands défis qui sont devant nous, transformer les concepts en innovations et les innovations en progrès et en croissance.

Et nombreux sont ceux qui, ce soir, pourraient témoigner de la force économique d'une telle approche.

Et c'est pourquoi, Monsieur le Président de la République, le choix que vous avez fait de demander au Premier ministre et au gouvernement d'engager la préparation d'une loi de programmation de la recherche n'est pas seulement une bonne nouvelle pour la communauté académique elle-même, mais pour le pays tout entier.

Et si j'y insiste devant vous ce soir, c'est qu'à travers la loi de programmation, nous avons deux grands défis à relever.

Le premier nous concerne directement, nous tous qui avons choisi, il y a quelques années de cela, de s'engager dans la carrière académique qui, à nos yeux, était la plus belle de toutes. Mais force est de constater qu'au fil des ans, l'attractivité de cette carrière s'est réduite comme peau de chagrin. La faiblesse des rémunérations en est une cause. Celle des recrutements en est une autre. Mais aussi le sentiment, sourd, mais omniprésent, de ne plus avoir les coudées franches pour aller jusqu'au bout de ses projets, de plus avoir cette confiance dont vous avez parlée.

Avec la L.P.P.R., ce que nous voulons faire, c'est sortir une bonne fois pour toutes de cette lente érosion et redonner aux scientifiques trois choses essentielles : du temps, de la liberté et des moyens. Cela implique un investissement significatif et le Président de la République l'a dit, il sera au rendez-vous. Mais cela veut dire aussi desserrer l'étau des contraintes administratives et travailler ensemble, à hauteur de paillasse, pour retrouver cet esprit de liberté très particulier qui nous anime.

Cette liberté, bien entendu, elle n'exclut pas l'évaluation : vous l'avez rappelé, Monsieur le Président. Et je veux vous rassurer : les enseignants-chercheurs et les chercheurs ne craignent pas l'évaluation, pour une raison simple. Ils y sont confrontés en permanence - pour leurs projets, pour leurs publications comme pour leur carrière. L'enjeu, à présent, c'est de redonner son sens à cette évaluation, en garantissant, au passage, que cette évaluation ne portera pas sur une seule dimension du métier et en allégeant des procédures qui aujourd'hui sont lourdes, permanentes, et dépourvues de conséquences.

Le second défi, c'est de porter avec cette loi un authentique projet de société, un projet qui n'est en aucun cas réservé aux scientifiques et aux laboratoires, qui doit porter la collectivité nationale dans son ensemble. Faire une loi de programmation de la recherche, ce n'est pas seulement redonner à la communauté scientifique les moyens de ses ambitions, c'est aussi répondre à une série de questions concrètes qui conditionnent une part de notre avenir : comment rendre à nouveau attractives les carrières scientifiques ?

Comment lutter contre les fake news et le sentiment que toutes les paroles se valent et que les faits n'existent pas ? Comment répondre à une crise de défiance qui n'épargne rien ni personne, pas même la confiance naturelle que nous devrions porter à la vaccination ?

Et comment, plus profondément encore, convaincre une jeunesse qui doute - et elle n'est parfois pas la seule - de notre capacité à inverser le cours des choses et à relever le grand, l'immense défi de la transition écologique et solidaire, alors même que la science, à défaut d'avoir toutes les réponses, en a sans doute quelques-unes ?

Ce soir, Mesdames et Messieurs, devant vous tous et devant le Président de la République, je veux vous redire la confiance absolue que la biologiste, que le professeur, que la ministre que je suis à présent porte à la science, au savoir, à la connaissance. Nous savons tous, d'un savoir intime, viscéral, permanent que le simple fait de comprendre rend plus fort et plus libre. Nous savons que le propre de la recherche est de dépasser les problèmes que l'on croyait insoluble et d'ouvrir un chemin là où il n'y en avait pas.

Cette conviction, nous devons la partager avec l'ensemble de la société française. Nous devons rebâtir la relation de confiance qui s'est usée au fil du temps. Et cela veut dire nouer avec la société qui nous entoure et dont nous sommes parties prenantes un dialogue nouveau, un dialogue différent, qui ne nie plus l'autorité du savoir, mais qui accueille les interrogations sociales et qui en fait l'une de ses motivations.

C'est ainsi que nous ferons ensemble à nouveau de nos universités, de nos écoles et de nos organismes les sources d'un avenir meilleur, d'un avenir que nous aurons su réinventer ensemble, sans naïveté, mais sans pessimisme, avec objectivité et méthode - et, plus que tout, avec l'énergie et l'enthousiasme qui est celui des plus grands savants.

C'est cela, l'enjeu profond au coeur de la L.P.P.R.. Et quand je vois vos travaux, cher Thomas Ebbesen, quand je vous vois tous rassemblés pour fêter ce soir le navire amiral de notre recherche depuis 80 ans, j'ai une immense confiance et je sais, qu'ensemble, nous allons relever ce beau et grand défi pour notre pays.


Je vous remercie.


Source https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr, le 3 décembre 2019 
 

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Déclaration de M. Edouard Philippe, Premier ministre, sur l'esprit de résistance des "héros de Bazeilles" et les grandes orientations de la politique de défense depuis 2018, à Fréjus le 31 août 2019.

Déclaration de M. Edouard Philippe, Premier ministre, sur l'esprit de résistance des "héros de Bazeilles" et les grandes orientations de la politique de défense depuis 2018, à Fréjus le 31 août 2019. Edouard Philippe 31/08/2019 Bazeilles politique de défense Fréjus 149ème anniversaire des combats de Bazeilles sur le thème "Honneur aux anciens !", aux arènes de Fréjus (Var) le 31 août 2019

Officiers,
Sous-officiers,
Caporaux-chefs,
Caporaux, marsouins, bigors et sapeurs de marine, dignes héritiers de la Division bleue,


C'était la dernière cartouche. Et, avec elle, le dernier espoir qui partait en fumée. Bazeilles était en flammes, comme un brasier sinistre. Mais cette dernière cartouche allait marquer l'histoire. Car la victoire venait de faire défaut aux héros de Bazeilles. Mais pas l'honneur, ni la bravoure.

La veille, le 31 août 1870, vers cinq heures du matin, l'ébranlement du canon avait fait tressaillir les habitants de ce petit village des Ardennes. Certains étaient partis, à l'approche des combats. D'autres étaient arrivés pour défendre cette frontière, pour défendre leur nation.

Ce n'était pas n'importe quels combattants qui montaient au combat. C'était les troupes de marine qui formaient « la Division bleue », sous le commandement du général de Vassoigne. Certains de ces soldats avaient déjà sillonné les ports métropolitains et les garnisons d'outre-mer, à bord des bateaux de la marine impériale. Aux côtés de ces « lions de la mer », d'autres recrues étaient moins aguerries, mais non moins valeureuses.

Dans La Débâcle, Emile Zola décrit « ces jeunes soldats [qui] arrivaient de Toulon, de Rochefort ou de Brest, à peine instruits, sans avoir jamais fait le coup de feu ; et, depuis le matin, ils se battaient avec une bravoure, une solidité de vétérans ». Ces hommes, jusqu'alors « alourdis d'inaccoutumance, se révélaient comme les mieux disciplinés, les plus fraternellement unis d'un lien de devoir et d'abnégation, devant l'ennemi. »

Ces héros, un à un, donnèrent leur vie pour écrire une page de notre histoire collective. Une page glorieuse et tragique de notre histoire militaire et européenne. Nous la commémorons aujourd'hui avec une très grande solennité et beaucoup d'émotion. Car vous incarnez la continuité des plus hautes valeurs militaires. Et vous défendez la grandeur de la France, non plus contre l'Europe ou seuls en Europe, mais au sein d'une Europe réconciliée.

Ce récit, vous le connaissez par coeur. Il marque un point d'orgue de la guerre franco-prussienne. Depuis le 19 juillet 1870, cette guerre opposait une France, isolée diplomatiquement, à la Confédération de l'Allemagne du Nord, que dirigeait une Prusse redoutable militairement.

A quelques kilomètres de Sedan, Bazeilles résiste. A deux reprises, marsouins et bigors de la « Division bleue » expulsent l'ennemi. Mais le lendemain, le 1er septembre 1870, les Bavarois reviennent en nombre. Pour les soldats français, l'infériorité numérique et matérielle devient écrasante.

Quelques officiers et une trentaine de soldats se retranchent dans une auberge en feu, un peu isolée, la maison Bourgerie. La plupart de ces hommes sont blessés. « Les balles sifflaient comme un vent d'équinoxe », décrit Zola. Ces héros repoussent encore les assaillants pendant quatre heures. Enfin, la dernière cartouche est brûlée.

Cette « dernière cartouche », le peintre Alphonse de Neuville l'a immortalisée comme l'un de nos symboles patriotiques. Le symbole « d'une nation vaincue mais glorieuse ». Le symbole d'une poignée d'hommes qui ont lutté jusqu'aux limites extrêmes du devoir, jusqu'au sacrifice de leur vie. L'ennemi lui-même rendit les honneurs à ceux qui avaient refusé de baisser les armes. A ces soldats de marine qui jetèrent l'ancre à Bazeilles, pour la dernière fois.

Depuis longtemps déjà, les vétérans de Bazeilles ont rejoint les champs d'honneur de notre postérité militaire. Depuis longtemps aussi, le Prussien ou l'Allemand n'est plus « l'ennemi », mais notre allié.
Pour autant, cette histoire de Bazeilles, vous ne la connaissez pas seulement par coeur. Vous la connaissez aussi par le coeur, intimement, par l'expérience de vos engagements dans le Golfe, en ex-Yougoslavie ou au Rwanda, et plus récemment en Afghanistan, au Sahel ou au Levant. Le récit de Bazeilles, c'est toujours le vôtre, malgré la réconciliation européenne. C'est le quotidien de celles et ceux qui se battent en ce moment-même sur tous nos théâtres d'opération. Le quotidien de ces femmes et de ces « homme[s] de fer que rien ne lasse » [hymne des troupes de marine].

Cette ancre d'or que vous arborez sur vos coiffes est la marque d'un style très spécifique, forgé au service des outre-mer et des expéditions lointaines. Elle est la marque d'une grande faculté d'adaptation aux situations les plus insolites, les plus extrêmes, les plus dangereuses. La marque d'une fraternité d'armes indéfectible. La marque d'une ouverture aux autres et au monde.

L'héroïsme de Bazeilles, c'est celui des combattants qui vous ont précédés, notamment les Anciens que vous mettez à l'honneur ce soir. Ce sera celui des soldats que vous accueillez aujourd'hui dans vos rangs, au service de la France, au péril de leur confort, de leur intégrité et peut-être de leur vie.

L'héroïsme de Bazeilles consiste à porter au plus haut niveau des vertus militaires universelles que vous connaissez mieux que quiconque : le courage qui permet aux hommes de se dépasser « dans la bataille et la tempête » ; la volonté de faire face pour ne jamais subir ; la fidélité à la parole donnée, « contre vents et marées » ; l'esprit de sacrifice qui fait de l'infanterie de marine « l'arme de tous les héroïsmes et de toutes les abnégations », selon les mots du maréchal Lyautey. Bazeilles n'est pas seulement un haut fait militaire devenu lieu de mémoire. C'est une manière d'être au monde, jusqu'à l'héroïsme, parfois tragique : c'est l'autre nom de Camerone, de Sidi Brahim, de Monte Cassino, ou de Dien Bien Phu.

Bazeilles, c'est aussi l'esprit de résistance. La résistance de la Nation en armes qui refuse de voir son territoire mutilé. Arrêter, défendre, tenir, contre-attaquer, vous connaissez et vous incarnez la pugnacité qu'il faut mobiliser lorsque ces mots prennent un sens très concret. Celui de la survie, individuelle et collective.

L'esprit de résistance consiste enfin à endiguer les obscurantismes et les fanatismes. A contrer, à éduquer, à réprimer ceux qui nous menacent pour ce que nous sommes, ce en quoi nous croyons. Les héros de Bazeilles défendaient notre frontière territoriale. Actuellement, nous défendons également des frontières moins visibles mais tout aussi vitales pour notre avenir, pour notre intégrité. Vous défendez un monde où la liberté et la raison restent des valeurs cardinales.

C'est précisément pour cela, et parce que nous vivons dans un monde dangereux où nous devons défendre nos intérêts, que la France a décidé, par la voix du Président de la République, avec l'accord du Parlement, de consacrer depuis 2018 des moyens chaque année accrus à nos armées.

C'est pourquoi aussi la ministre des armées et le chef d'état-major de l'armée de Terre accordent une grande attention à nos blessés, à leur famille, et plus généralement à la condition du personnel. J'y suis très attentif car il ne saurait y avoir de combat victorieux à l'avant sans un soutien efficace à l'arrière. Je sais que, sur leur lit d'hôpital, les blessés affrontent un nouveau combat. Ils sont soutenus et soignés par le service de santé des armées, dont l'action est exemplaire, et j'ai une pensée toute particulière pour Marc Laycuras, médecin militaire tombé le 2 avril dernier au Mali, aux côtés de ses frères d'armes du 2ème de Marine.

Ce soir, en commémorant le 149ème anniversaire de Bazeilles, je m'incline avec un immense respect devant vos drapeaux et vos étendards. Ils portent haut les couleurs de la France et les plis de leur soie gardent en mémoire le sacrifice de tant des vôtres.

Ce soir, marsouins, bigors, sapeurs de marine, soyez fiers de ce que vous êtes. Un jour, vous défendrez peut-être, vous aussi, votre maison Bourgerie. Et vous serez peut-être également face à vous-mêmes. Ce jour-là, souvenez-vous de Bazeilles. Souvenez-vous de ce qui nous rend plus grand. Souvenez-vous de la France.


Vive les Troupes de Marine, vive la République, vive la France !


Source https://www.gouvernement.fr, le 11 septembre 2019 
 

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