Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur la politique étrangère et de sécurité de l'Union européenne, à Munich le 15 février 2020.

Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur la politique étrangère et de sécurité de l'Union européenne, à Munich le 15 février 2020. Emmanuel Macron 15/02/2020 Politique étrangère de l'Union européenne Conférence de Munich sur la sécurité

Merci beaucoup, Monsieur l'Ambassadeur, et je salue tous mes collègues et amis qui sont dans cette salle.

La question est vaste, je vais essayer d'y répondre de manière un peu rapide et donc forcément approximative. Quand je regarde le monde tel qu'il est en train de se faire, et c'est le thème de cette conférence cette année, il y a en effet un affaiblissement de l'Occident. On pensait il y a quinze ans que nos valeurs étaient universelles, qu'on allait dominer le monde durablement, qu'on était dominant sur le plan technologique, sur le plan militaire. Quand je nous regarde en effet à dix ou quinze ans, nous allons être de plus en plus bousculés par d'autres projets et d'autres valeurs qui émergent. L'émergence chinoise évidemment est à prendre en compte. Nous avons des puissances régionales qui ne partagent pas nos valeurs mais qui sont dans nos voisinages - la Russie et la Turquie, on y reviendra sans doute.

Il faut avoir une stratégie. Nous avons un voisinage qui est une formidable source d'opportunités si on décide de s'en occuper, c'est l'Afrique. Parce que quand je regarde l'Europe sur les trente prochaines années il semblerait plutôt que nous allons perdre de la population, que nous avons du mal à nous stabiliser ; l'Afrique est en train d'exploser démographiquement. Et il y a une politique américaine qui a commencé il y a plusieurs années, pas que sous cette administration, qui est celle aussi d'une forme de repli relatif, en tout cas d'une reconsidération de la relation avec l'Europe et qu'il nous faut regarder là aussi en face. Tout ça me convainc, en tout cas me conforte dans l'idée que nous avons besoin d'une stratégie européenne qui est celle de nous revivre comme une puissance politique stratégique. Et donc moi je vois une Europe beaucoup plus souveraine, unie et démocratique.

À horizon dix ans, je vois une Europe qui aura construit les leviers pour bâtir sa souveraineté technologique, de sécurité et de défense, sur les sujets migratoires, en termes alimentaires, en termes climatiques et environnemental et dans sa relation avec son grand voisinage c'est-à-dire en particulier sa politique russe, sa politique "Middle-East", sa politique africaine. Je vois une Europe où on aura décidé de ce fait, dans un coeur qui est à définir, et de manière je dirais souveraine, chacun, de mettre davantage ensemble, de bâtir une vraie souveraineté de la zone euro pour être crédible dans cet environnement.

Et où on aura aussi su moderniser nos règles de décision commune, avec une Europe puissance crédible, avec ce que je viens de dire. Ça ne peut plus être une Europe où on garde les règles d'unanimité pour tout, où on a un commissaire par pays, etc. Si on se projette à dix ans, il faut qu'on accepte que dans le coeur de l'Europe, on mette beaucoup plus de choses ensemble et, voilà, qu'on accepte d'avoir un coeur d'Europe puissance.

Et donc je vois cette Europe, selon les choix d'ailleurs des pays souverains, à plusieurs cercles : un coeur beaucoup plus intégré qui, sur les fonctions clés que j'évoquais, décide de mettre ensemble beaucoup plus ; des partenaires qui restent dans une politique avec un marché commun, des règles communes et des vraies convergences ; une politique de voisinage commun, mais qui ont un accès moins étroit et moins ensemble, et une politique de voisinage stabilisé.

Mais je pense qu'on est à un moment de vérité de l'Europe, et je m'arrêterai là, parce qu'en effet, l'Europe est le moyen pour nous de protéger nos valeurs, nos préférences collectives qui ont évidemment beaucoup en commun avec les Etats-Unis d'Amérique - ce goût pour la liberté qui nous a mis toujours jour côte à côte sur les guerres - mais qui n'est pas tout à fait les Etats-Unis d'Amérique. Et qui fait qu'il faut en effet avoir aussi une liberté d'action européenne, une indépendance européenne, une capacité à bâtir notre propre stratégie parce qu'on n'a pas la même géographie, parce qu'on n'a pas le même rapport à l'égalité, par exemple, aux équilibres sociaux, pas tout à fait le même rapport aussi à la culture, aux auteurs.

Il y a des spécificités européennes qu'il faut défendre. Et on a une politique de voisinage qui est propre. La relation avec la politique méditerranéenne est une politique européenne, ce n'est pas une politique transatlantique. La politique avec la Russie doit être une politique européenne, elle ne peut pas être simplement une politique transatlantique. Et donc, voilà comment je veux nous projeter, je nous vois nous projeter, je l'espère, à dix ans : une Europe qui aura su bâtir les termes de sa souveraineté sur ces grands sujets, d'une plus grande unité, d'une plus grande vitalité démocratique et qui saura aussi retrouver un certain goût pour l'avenir. Je veux ce faisant conclure ce point en disant, j'ai comme vous regardé et écouté le discours du président Steinmeier et je voulais dire combien je me retrouvais et étais en sympathie avec le discours du président Steinmeier. Cela ne m'a pas étonné mais j'ai trouvé qu'il avait eu des mots forts en ce sens.

(Intervention de M. Wolfgang Ischinger, président de la Conférence)

I'm not a man of frustrations you know. No, I think this is a permanent story between our two countries. I remember several approaches or proposals made by Germans, years ago, waiting for French answers. Joschka Fischer made a great speech waiting for French answers. We have a story of proposals waiting for answers. I mean first, I think that at the European and the bilateral level we've worked very hard together during the last two and a half years, three years - with the SCAF [FCAS] and a lot of projects and I do thank our ministers present here (inaudible) together (inaudible) impossible. Let's say, three years ago, let's imagine ?we will make the future aircraft in common with Germany", a lot of people probably would have said to me ?it is not possible". It is happening and we are progressing. So, we've launched (inaudible) bilateral approach and we've launched a series of new initiatives at the European scale: on batteries, on universities, Europe of defense - with a lot of initiatives - and we will probably refer to that.

I think the big question mark now we have together is the magnitude of the answer on the speediness. And for me, the main challenge we have in front of us is our ability to address the core European perspective.

Je pense aujourd'hui que la crise qui est la nôtre, c'est une crise des démocraties européennes et des classes moyennes européennes. Aujourd'hui, dans nos pays, les gens sont en train de douter de l'Europe, parfois même de l'idée de démocratie - les extrêmes montent -, et de notre capacité à apporter une réponse en commun.

Donc quelle est la perspective qu'on donne à l'Europe sur les vingt-trente prochaines années ? C'est ça qui est en jeu. Et donc, je n'ai pas de frustrations mais des impatiences. Et je pense qu'aujourd'hui qu'en franco-allemand, le travail qu'on va donner est de savoir comment on donne une nouvelle dynamique à l'aventure européenne. On a réussi à bâtir une équipe solide, nouvelle, européenne. Je salue la présence de notre commissaire Thierry Breton, la présence du haut représentant Borrell. Il y a d'autres commissaires, un ami grec qui est là aussi. Mais on a une équipe avec le président Michel, la présidente Von der Leyen à la Commission européenne, le nouveau parlement européen, qui est totalement nouvelle, avec des perspectives, et on l'a vu ces dernières semaines. Le plan Climat, les perspectives sur la 5G, qui bâtissent une nouvelle ambition européenne dans laquelle moi, je me retrouve totalement.

Mais la clef pour moi des prochaines années, de ce qu'on doit faire au niveau européen, de ce que j'ai essayé de proposer au discours de la Sorbonne et ce sur quoi on doit avancer c'est 1) aller beaucoup plus vite au niveau européen sur ces éléments de souveraineté que j'évoquais tout à l'heure. Et comment sur le plan technologique, on investit beaucoup plus fort, beaucoup plus vite sur nos entreprises, nos innovations et notre régulation pour bâtir des solutions européennes. La 5G, le cloud, l'intelligence artificielle. On doit avoir ces règles de la souveraineté ; ça, c'est clair. Comment en européen, on relève les défis qui inquiètent nos populations, le climat, le rapport aux frontières. Ça fait des années qu'on n'arrive pas à régler nos sujets migratoires. On doit les régler en européen et tous nos peuples voient l'importance du défi climatique, ont à la fois peur, peur du changement ou peur que ça ne change pas assez vite, selon les uns ou les autres.

C'est en Européen qu'on peut changer les choses, c'est la bonne échelle, c'est le bon marché. Donc moi, je veux sur ces sujets, qu'en franco-allemand, on aille beaucoup plus vite, beaucoup plus fort avec beaucoup plus d'ambitions pour réussir cette perspective européenne. Et la clef de cela, c'est de prendre des risques. On a su le faire par le passé. Si les Français, les Allemands ne prennent pas de risques sur ces sujets, ça n'avance pas. Et c'est changer notre relation, je crois très profondément, au futur, et à l'investissement.

Nous sommes en train de devenir un continent qui ne croit plus dans son futur. Je regarde aujourd'hui le Policy-mix européen. On va discuter d'un budget dans quelques jours au niveau européen, on trouvera un accord, on défendra. Mais la question est de savoir si on aura un budget à 1,06, 1,07, 1,08 % du PNB européen avec des retours et des "rebates" etc. Ça n'est pas à la hauteur de tout ce qui est à faire.

Je regarde ce qu'il y a derrière. On a la Chine qui investit massivement. L'argent public, dans des règles, avec des visibilités, qui est compliqué à voir chaque jour, mais un investissement sur le numérique, sur le digital, sur une stratégie climatique qu'il ne faut pas sous-estimer, en bougeant très vite ces dernières années. Elle investit sur son futur. On a des Etats-Unis d'Amérique qui font le choix d'augmenter très fortement la dépense publique, très fortement, à des niveaux sans précédent ; qui investit sur sa défense, qui investit sur sa technologie et qui investit sur des choix d'avenir.

Et je regarde l'Europe : au niveau consolidé, agrégé, nous continuons la consolidation budgétaire. Je parle du niveau agrégé, je ne parle pas d'un budget entre Etats, mais au niveau agrégé, c'est vrai. Et dans le même temps, on a su réguler les acteurs de marché avec des règles post-crise. On n'a pas régulé les marchés financiers qui financent essentiellement les anglo-saxons. On a su réguler les intermédiaires de marché, banques et assurances, qui sont la clef du financement de l'Europe continentale. Et donc, nous avons depuis dix ans une contraction du financement public et privé en Europe. Ce Policy-mix est fou et il est fou dans un environnement à taux d'intérêt bas ou quasi nul, parce que le résultat de tout cela est que nous avons une épargne en Europe qui continue d'augmenter, et que comme nous n'avons pas fini de bâtir une Europe financière intégrée et une vraie Europe des marchés de capitaux et de la finance, cette épargne ne circule pas en Europe pour être proprement allouée dans les endroits qui sont nos priorités et qu'aujourd'hui, nous sous-investissons en consolidés nos priorités, et que l'épargne européenne privée, elle, va financer les bons américains.

C'est ce que je disais tout à l'heure à certains, c'est que le résultat de cette stratégie, c'est que les Américains sont en train d'investir beaucoup plus vite sur les choix du futur, les Chinois aussi. S'ils ont raison, dans dix ans ou quinze ans, ils auront les industries, les normes et les structures qui permettent d'embrasser le futur, là où nous aurons pris du retard. S'ils ont tort et qu'ils font faillite, ils auront fait faillite avec notre argent. Donc c'est un jeu où on perd de toute façon à chaque fois, parce que nous n'investissons pas nous-mêmes suffisamment sur notre avenir.

Et donc, on doit retrouver ce goût de l'avenir, cette capacité à investir. Et je vous le dis très simplement aussi parce que politiquement, c'est le seul moyen de réconcilier les classes moyennes européennes avec notre avenir. Et pour moi, c'est un point très important sur le plan politique. La crise financière de 2008-2010 a été gérée en Europe beaucoup plus lentement qu'aux Etats-Unis, et elle a été gérée en ajustant sur les classes moyennes. Soyons très clairs. On a demandé à l'Italie, à la Grèce, à l'Espagne des efforts sans précédent dans l'histoire. Ça n'était jamais arrivé en temps de paix. Et on a ajusté sur les classes moyennes, on a baissé des salaires, on a baissé des retraites et on a poussé à faire des privatisations forcées, généralement d'ailleurs en ayant le talent de faire vendre ces actifs aux Chinois.

Ensuite, on a eu la crise migratoire qui a bousculé - et je parle dans un pays qui a pris ces risques sur la crise migratoire -, mais qui a bousculé nos classes moyennes, qui a fait monter une inquiétude démographique, culturelle.

La réalité c'est qu'aujourd'hui, en Europe, soyons lucides, ce qui était le coeur de nos démocraties, nos classes moyennes ont un doute sur l'aventure européenne. Parce qu'elles se disent : "dans ce continent, quand il y a un problème économique ou financier, c'est nous qui payons" ; "quand il y a un problème migratoire, c'est nous qui ajustons, et il n'y a plus de solidarité".

Il y a eu une division Nord-Sud sur la crise financière, une division Est-Ouest sur la crise migratoire. Comment recréer du goût de l'avenir, du goût de la solidarité entre nous, pour les classes moyennes ? Parce que l'Europe, c'est une aventure politique qui est démocratie, liberté individuelle, progrès pour les classes moyennes, "économie sociale de marché" dirait-on pour citer les bons auteurs en Allemagne. S'il n'y a plus pour les classes moyennes de perspective, il n'y a plus d'avancée et c'est pour ça que vous voyez d'ailleurs le doute démocratique naître et le doute sur l'aventure européenne. C'est ce sujet qu'en franco-allemand, on doit adresser.

Donc je n'ai pas de frustration. J'ai des impatiences parce que je pense que c'est une question aujourd'hui de rapidité de notre réaction et de la clarté de la réponse qu'on apporte à nos citoyens. Si le couple franco-allemand ne sait pas apporter et avec lui tous les partenaires européens, une réponse claire à ces défis, à ces sujets et une perspective d'avenir pour les classes moyennes, nous aurons fait une erreur historique.

(Intervention de M. Wolfgang Ischinger, président de la Conférence)

C'est la question de la relation entre une ambition européenne de la défense et l'OTAN que vous posez implicitement. Je crois très profondément que nous avons besoin d'avoir une Europe de la défense plus forte. C'est pour cela que je considère ce que l'on a réussi à faire durant les dernières années, un fonds européen de la défense, une coopération renforcée, la mise en place, comme j'avais proposé à la Sorbonne, d'une Initiative européenne d'intervention pour rapprocher les cultures stratégiques, sont des pas historiques et extrêmement importants pour avoir des financements européens, pour avoir des projets capacitaire communs - le SCAF ou le MGCS en sont des formidables exemples franco-allemands - et pour avoir, derrière, une culture stratégique commune.

Je pense que nous en avons besoin pour les raisons que j'évoquais tout à l'heure de souveraineté. Parfois, cela a été mal interprété ou mal compris. Ce n'est pas un projet qui est contre l'OTAN ou alternatif à l'OTAN, mais je l'ai dit, pour moi, la sécurité collective européenne a deux piliers : l'OTAN et l'Europe de la défense. Ce n'est pas une alternative, mais c'est la conséquence logique de la situation que nous avons vu ces dernières années.

Nous avons un partenaire américain qui nous dit "vous devez investir davantage dans votre sécurité", ce qui est vrai. Nous avons les Etats-Unis d'Amérique qui nous disent "vous, Européens, depuis la chute du Mur, vous avez désinvesti pensant que la paix était là. Le monde a changé. Je ne suis pas le shérif de votre voisinage". Et quand je regarde ce qui a été fait, y compris d'ailleurs sous l'administration du président Obama, c'est déjà un repositionnement stratégique américain. Le choix d'être moins investi dans le Moyen-Orient, de se repositionner sur le Pacifique beaucoup plus, et de dire "l'Europe doit prendre ses responsabilités en termes de voisinage".

Mais je pense que nous avons besoin de l'OTAN, très clairement. Mais nous avons besoin de construire en cohérence avec l'OTAN, et pour nous-mêmes et en réponse à la demande américaine, une capacité propre qui nous donne de la crédibilité vis-à-vis du partenaire américain. Celle de dire nous nous mettons en situation de pouvoir nous protéger nous-mêmes et mener des actions utiles et celle d'avoir une liberté d'action. Je le dis parce que c'est aussi très important pour avoir une politique étrangère. Si nous n'avons pas de liberté d'action, nous n'avons pas de crédibilité en politique étrangère. Et nous ne pouvons pas être "junior partner" des Etats-Unis d'Amérique, parce que parfois nous avons des désaccords qu'il faut assumer. Sur l'Iran, nous avons des désaccords. Si nous n'avons pas bâti une vraie souveraineté financière et économique et militaire, nous ne pouvons pas avoir une diplomatie propre. On l'a vécu sur le JCPoA. Donc, on a besoin de cette Europe de la défense.

Dans ce cadre-là, j'ai souhaité qu'on puisse avancer sur beaucoup de choses et la proposition que je fais, ce qui est nouveau dans ce que j'ai dit la semaine dernière... Rien de neuf par rapport à l'OTAN : la France contribue dans le cadre de l'OTAN, en matière nucléaire, aux réflexions stratégiques ; elle ne participe pas aux exercices et elle n'y participera pas davantage, cela a toujours été le cas. Mais je dis, maintenant nous devons rentrer dans un dialogue stratégique avec tous les partenaires qui le souhaitent, y compris sur le nucléaire.

Dans ce cadre-là, nous sommes prêts à avoir des exercices conjoints parce que le but, c'est de bâtir une culture stratégique commune. L'étape pour moi à laquelle on est au niveau européen, c'est de dire "la France croit à une Europe de la défense". Et donc, nous sommes prêts à passer ce pas et à proposer à tous les partenaires qui le souhaitent d'entrer dans un dialogue stratégique inédit et de regarder une culture commune sur ce sujet. Et je pense que c'est un élément très important et c'est ça qui est nouveau dans le cadre de cette Europe de la défense et dans cette articulation entre Europe de la défense et l'OTAN.

Mais si vous me le permettez, cela suppose de regarder entre nous, on l'évoquait avec quelques-uns, des impensés que nous avons. Et moi je pense que l'Europe, elle a des impensés par rapport à la puissance militaire. Et nous sommes à un moment de notre histoire où on doit les lever.

Il y a deux grands impensés : il y a un impensé allemand, si je puis dire et il y a un impensé de l'Est de l'Europe. Et c'est à nous de les regarder par rapport à notre histoire, de manière très décomplexée, très respectueuse, et de voir comment on sait les lever. Nous avons bâti l'Europe sur l'abandon de la puissance militaire allemande. C'est comme ça qu'on l'a fait au début. Et on a ensuite construit les choses en laissant les deux puissances alliées - Grande-Bretagne, France - bâtir une puissance militaire dotée, donc avec le nucléaire ; pas l'Allemagne.

Mais l'Allemagne a su avoir un débat sur le nucléaire. Elle l'a eu par truchement, c'est-à-dire avec les Etats-Unis d'Amérique. Et en quelque sorte, s'est comme installée l'idée en Allemagne qu'on pouvait parler du nucléaire américain, mais pas du nucléaire européen ou du nucléaire français. Parce que l'idée de puissance ne se pense que par le truchement des Etats-Unis d'Amérique et l'ombre portée.

Et je pense qu'il faut aujourd'hui, de manière très décomplexée, se dire "si on veut vraiment une Europe souveraine, une Europe qui donc se met en situation de protéger ses propres peuples, comment on pense le rapport à la puissance, y compris en Allemagne ?" C'est un débat. J'en parle en tant que président français et j'en parle avec tout le poids de notre histoire commune, mais notre capacité à dépasser cette histoire.

Et je sais que c'est un débat qui n'est pas simple en Allemagne, du tout. Mais je pense qu'on doit avoir un débat apaisé sur ce sujet. Mais le rapport à la puissance ne peut pas simplement se faire par le truchement du tiers de confiance que sont les Etats-Unis d'Amérique. Il doit aussi se penser en européen. Et de l'autre côté, à l'Est de l'Europe, depuis, au fond, la chute du Mur et même l'élargissement, il y a un autre impensé, qui est l'idée de dire "l'Europe de l'Ouest c'est celle qui nous a abandonnés ; l'Europe de l'Ouest, c'est celle qui nous a laissés être envahis et qui a accepté qu'un rideau tombe en Europe en 47". Et donc s'est dit "j'ai subi un rapport à la puissance qui était celui de l'empire soviétique. Je préfère un rapport à la puissance qui est le rapport américain parce qu'eux ils ne m'ont pas laissé tomber".

Je schématise, mais c'est je crois comme ça vraiment que ça a été vécu. Et la question par rapport à notre aventure européenne, cette réunification de l'Europe que nous vivons maintenant depuis quinze ans avec nos partenaires de l'Europe centrale et orientale, c'est la question de savoir comment nous repensons ensemble notre sécurité et donc la confiance commune.

Et donc c'est un vrai bon sujet. Mais tout cela pour vous dire que beaucoup des inquiétudes qu'il a pu y avoir par rapport à cette ambition sur l'Europe de la défense, ou à ce que j'ai pu proposer de nouveau, elles sont aussi liées à ces impensés européens que nous avons, et que nous devons dépasser parce qu'on entre dans une ère nouvelle. Pardon de ma réponse un peu longue et complète, mais le sujet est suffisamment important pour le détailler.

(Intervention de M. Wolfgang Ischinger, président de la Conférence)

Je vais essayer de regarder où on en est avec la Russie pour voir où on peut aller. Ces dernières années nous avons en effet accru la défiance à l'égard de la Russie et la Russie nous a donné beaucoup de bonnes raisons d'accroître la défiance. On pourra revenir si vous le souhaitez dans le reste de l'échange sur les raisons et l'histoire de cette relation, mais c'est ainsi. Je regarde ces dernières années, avec le même degré de défiance, nous avons été plus faibles avec les Russes. 2013-2014, on décide de dire : on a mis une ligne rouge aux Russes sur le chimique en Syrie. Mais on ne la fait pas respecter. Enorme erreur.

Et donc on a le droit d'être défiant avec la Russie, c'est une stratégie, c'est celle qu'on avait pendant des années. Si on est défiant et qu'on dit on n'a pas les mêmes valeurs, les mêmes principes, il faut être fort. Je considère qu'après 2013-2014, on était défiant et faible. C'est-à-dire on met des lignes rouges, mais on ne les fait pas respecter. Bilan des courses, regardez ce qu'il s'est passé dans les mois qui ont suivi : ils ont continué en Syrie, le retrait américain, je pense, a été, même s'il est relatif et il a été ensuite corrigé, une erreur en Syrie, parce qu'il a laissé la place à d'autres puissances.

Et de la même manière, on les laisse avancer sur beaucoup de théâtres d'opérations. Comme ils nous ont sentis faibles, ils ont ensuite fait l'Ukraine. Donc, moi j'entends la défiance de tous nos partenaires, la nôtre aussi. La personne que vous avez en face de vous a été un candidat à l'élection présidentielle qui a subi une attaque massive quelques jours avant le premier tour dont je sais d'où elle vient. Donc, je ne suis pas fou ! Simplement, je sais une chose : avoir de la défiance et être faible en étant voisins - parce que je regarde aussi notre géographie, la grande différence que nous avons avec les Etats-Unis d'Amérique quand on parle de la Russie, c'est que nous, on partage un même espace, on n'a pas un océan entre deux - à la fin des fins, ça ne fait pas une politique. Ça ne fait pas une politique, ça fait un système totalement inefficace.

Bilan des courses, nous avons accumulé les conflits gelés, les systèmes de défiance, la conflictualité sur le cyber, des sanctions qui n'ont absolument rien changé en Russie. Je ne propose pas du tout de les lever. Je fais juste le constat : nos sanctions et les contre-sanctions nous coûtent au moins aussi cher que les Russes si ce n'est plus, à nous Européens, pas à tout le monde, pour un résultat qui n'est pas très positif.

Donc, ce que j'ai proposé, voyant tout cela, ce n'est pas de dire soudainement les choses vont changer, vous allez voir, embrassons-nous, comme on dit en français, en un claquement de doigts la relation va changer. Non. Mais j'ai juste dit quelle est notre stratégie crédible sur le long terme avec la Russie ? Il y a un premier scénario, continuer à être intraitable et défiant, mais dans ce cas-là il faut être brutaux. Il faut assumer des conflits, il faut assumer de faire respecter les frontières et y aller.

Est-ce que c'est le choix collectif ? Je n'ai pas vu des gens se précipiter dans la salle pour dire on y va. Choix pas crédible. Il y a un deuxième choix qui est de dire on est exigeant, on ne cède rien sur nos principes, sur les conflits gelés mais on réengage un dialogue stratégique qui va prendre du temps. Mais on réengage un dialogue stratégique. Parce qu'aujourd'hui la situation dans laquelle on est, est la pire. On parle de moins en moins, on multiplie les conflits et donc on ne se met pas en capacité de les régler. Ces choses-là vont prendre du temps mais je crois que c'est un chemin en tout cas qui est crédible.

Je considère que, ce faisant, vous aurez noté, ça fait plus de trois ans qu'on n'avait pas eu de réunion en format dit Normandie sur l'Ukraine. Vous parliez de l'Ukraine et du président Zelensky. On réengage le dialogue et du coup le président Poutine accepte ce qu'il n'avait pas fait depuis plus de trois ans : un sommet en format Normandie. Et on a des résultats que nous n'avions jamais eus en commun. On travaille avec la chancelière, le président Zelensky, le président Poutine. Et juste après ce sommet, on a eu des libérations de prisonniers comme on n'en avait jamais eu jusque-là, la reconnaissance d'ailleurs de la nécessité d'articuler les élections locales avec des éléments de sécurité qui n'étaient même pas dans les accords de Minsk, et donc une avancée.

Là-dessus aucune naïveté, on aura d'autres chausse trappes, d'autres problèmes, mais ça a recréé une dynamique qu'on va poursuivre avec la chancelière et avec un prochain sommet à Berlin qu'on veut pour avril. Donc, quand je regarde, et on est à une échelle de temps très court, on réengage quelque chose.

Ensuite, pour moi, ce dialogue stratégique avec la Russie il doit reposer sur une capacité à régler ces conflits gelés, une capacité à penser le cyber, le spatial, la relation militaire, donc cette architecture de sécurité, notre capacité à nous articuler sur beaucoup de conflits extérieurs. Regardez ce qu'il se passe en Syrie, nous sommes en désaccord avec la Russie sur ce qu'il se passe à Idlib et qui est inacceptable. Ce désaccord il n'est pas lié à l'initiative que la France a prise ou à ce qu'on propose, il est lié historiquement à notre faiblesse et à notre abandon du théâtre d'opérations. C'est ça le résultat. Donc on voit bien qu'en tout cas il nous faut dans la durée réengager ce dialogue avec la Russie, mais la mettre aussi en responsabilité sur son rôle. La Russie est un membre permanent du Conseil de sécurité, elle ne peut pas être constamment un membre qui bloque les avancées de ce Conseil. Et je me félicite que le président Poutine ait accepté l'idée d'une réunion en format P5 cette année.

Donc voilà la démarche dans laquelle j'ai souhaité qu'on puisse avancer. Cette démarche, un, elle doit, elle sera constamment coordonnée en européen, évidemment en franco-allemand comme le prévoit le traité d'Aix-la-Chapelle, mais aussi avec nos partenaires. J'ai eu beaucoup de discussions avec mes homologues polonais sur ce sujet. Ils ont bien sûr des inquiétudes que l'histoire et la géographie documentent. Mais quand je leur dis qu'est-ce qu'on fait d'autre et de mieux, ils reconnaissent que si on peut trouver les voies d'un dialogue de confiance accrue, c'est aussi bon pour eux.

J'ajoute un dernier point. Si je me mets à la place de la Russie, quelles sont ses perspectives d'avenir ? Je pense qu'il faut toujours aussi raisonner comme ça, nous-mêmes. La Russie a construit ces dernières années une armada militaire incroyable. Elle a continué à investir quand on avait stoppé, fait des investissements massifs, elle a beaucoup innové et il faut reconnaître sur le plan militaire, elle a acquis des capacités qu'on ne la pensait pas capable d'acquérir il y a vingt ans sur le plan maritime, aussi sur le plan terrestre, spatial.

Cette stratégie est-elle soutenable pour elle sur le plan financier ? Je ne crois pas. Parce que simplement, elle a un produit intérieur brut qui est celui plutôt d'une économie moyenne. Donc, si je me mets à la place de la Russie, je me dis la stratégie que j'ai eue ces dernières années me donne une crédibilité aujourd'hui, est-ce qu'elle est soutenable à vingt ans ? Je ne suis pas sûr. Ensuite, elle a maximisé par notre faiblesse et nos désaccords son rôle dans toutes les crises régionales - Syrie, Libye, sur certains sujets africains et ailleurs - est-ce que c'est soutenable ? Et après, quelles sont ses options ? Le "stand alone" ? Compliqué.

Enorme pays, démographie déclinante, il faut des alliés. L'alliance avec la Chine ? On l'a plutôt poussée dans ce sens collectivement après 2013-2014, pour des bonnes raisons. Je ne crois pas que cette alliance soit durable pour la Russie. D'abord parce que la Russie ne s'est jamais projetée culturellement dans cette alliance. Le président Poutine, et je dirais, le conservatisme politique qu'il a créé, n'est pas un projet politique qui se bâtit dans cette alliance. Et parce que surtout je pense que l'hégémonie chinoise n'est pas compatible avec le sentiment de fierté russe, si je peux le dire en des termes très politiquement non-corrects.

Donc je pense qu'il faut chercher les voies d'un partenariat européen, il faut chercher les voies d'un partenariat. Je l'ai dit en Pologne : moi, je ne suis pas pro-russe, je ne suis pas non plus anti-russe, je suis pro-européen. Et il se trouve que quand je regarde notre géographie on a quelque chose à faire ensemble. Et donc, c'est à nous de bâtir cette architecture de sécurité et de confiance réciproque. Et je pense que c'est aussi donner une option stratégique à la Russie qui a de la valeur pour nous.

(Intervention de M. Wolfgang Ischinger, président de la Conférence)

Je vous remercie de m'aider à faire prospérer l'initiative avec la Russie.

(Intervention de M. Wolfgang Ischinger, président de la Conférence)

C'est une très bonne question. Les formats sont multiples parce que quand je parle d'une stratégie européenne, il y a évidemment l'Union européenne. Mais nous avons cette possibilité que nous nous sommes donnée à nous-mêmes d'avancer avec quelques Etats qui veulent aller plus loin si les autres ne veulent pas suivre. C'est pour ça d'ailleurs que sur les sujets de défense, nous avons fait une coopération renforcée, ce qui est une bonne méthode.

Ensuite nous avons le format du Fonds européen de défense. Et puis nous avons pris une initiative qui est elle aussi intergouvernementale, une initiative européenne d'intervention sur laquelle il y a plusieurs Etats européens, pas tous, et des Etats d'ailleurs qui sont membres de l'OTAN, d'autres qui ne le sont pas, je pense à la Finlande. Dans ce contexte-là et dans cette Europe de la défense, oui, pour moi, le Royaume-Uni a une place. Il a une place parce que c'est une puissance alliée extrêmement importante avec laquelle d'ailleurs nous partageons deux choses comme Français : membre permanent du Conseil de sécurité et puissance dotée. Et la relation d'ailleurs militaire, elle est structurée par des accords bilatéraux : Lancaster, Sandhurst ne dépendent pas..., ne sont pas impactés par le Brexit et je l'ai dit à plusieurs reprises.

Et donc, oui, pour moi, cette Europe de la défense, elle suppose d'intégrer des formats divers, de bâtir progressivement une culture stratégique de plus en plus intégrée et elle suppose d'inclure le Royaume-Uni à travers les traités actuels, à travers les initiatives futures. Je pense aussi que nous aurons, en Européens, à construire les formats de coordination avec les Britanniques à l'avenir sur les plans stratégiques. Je pense que nous aurons à créer une forme de Conseil de sécurité et de défense européen. On l'a fait avec le Traité d'Aix-la-Chapelle en bilatéral, on va le réunir dans les prochaines semaines avec la chancelière. Je pense qu'il nous le faut en Européens pour coordonner sur les grands sujets stratégiques, et je pense qu'il nous faudra de manière régulière associer le Royaume-Uni à un tel Conseil. Donc oui.

(Intervention de M. Wolfgang Ischinger, président de la Conférence et question d'un intervenant)

Sur votre première question, je ne rentrerai pas dans le débat pour savoir si une intervention irait favoriser tel ou tel candidat ou candidate. Ce qui est vrai, c'est que jusqu'à présent la stratégie de la Russie a été plutôt d'accompagner les mouvements politiques dans nos pays qui étaient anti-européens et qui étaient aussi anti-immigration, très conservateurs sur le plan social et sur lesquels de manière approximative, ils pouvaient penser bâtir une alliance. Surtout, me semble-t-il, des partenaires qui pouvaient affaiblir l'intégration européenne. Je crois que c'est une stratégie claire, elle est assumée et elle est liée au fait que du point de vue de la Russie, l'intérêt a longtemps été de dire : "mieux vaut avoir vingt-sept Etats divisés que vingt-sept Etats ensemble quand on est leur voisin proche". Je peux comprendre cette stratégie. Ce n'est pas celle que nous poursuivons, c'est pour cela qu'il faut se réengager dans une stratégie qui consiste à dire : "Nous, unis, nous pouvons avoir une approche avec la Russie qui construit quelque chose, même si on a des désaccords de valeurs, de fonctionnement."

Je pense que la Russie continuera à essayer de déstabiliser. Alors soit des acteurs privés, soit directement les services, soit des proxys. Je ne crois pas aux miracles. Moi, je crois à la politique c'est-à-dire au fait que la volonté humaine peut changer les choses quand on se donne les moyens. Je ne crois pas pour autant que les changements sont spontanés et que d'un seul coup, la lumière fut, et que les choses vont changer du jour au lendemain.

Donc, oui, il y aura toujours des stratégies de déstabilisation. Nous, en France, nous n'avons pas pour habitude de rendre publiques les assignations, si je puis dire, et donc quand on arrive à tracer d'où vient l'attaque. On n'a jamais rendu public. Certains autres pays le font. Par contre, évidemment, on enquête et on a un dialogue avec les pays quand on sait que ça vient de chez eux. Parfois, ce sont les services publics, dirais-je, pour rester pudique, parfois, ce sont des proxys privés ou des acteurs privés.

Donc je pense que la Russie continuera d'être un acteur extrêmement agressif sur ce sujet dans les prochains mois et les prochaines années. Et d'ailleurs, dans toutes les élections, elle cherchera à avoir des stratégies de la sorte, ou elle aura des acteurs qui le feront. Il faut se méfier d'ailleurs. Il n'y a pas que la Russie, il y a beaucoup d'autres pays où il y aura toujours des acteurs qui le feront. Il y a des acteurs conservateurs d'ultra-droite américaine qui ont été très intrusifs aussi dans les campagnes européennes et les stratégies européennes, avec des moyens qui ne relèvent pas de la légalité non plus. Donc, il faut être assez oecuménique sur ce sujet.

Donc, qu'est-ce qu'on doit faire ? Nous, renforcer nos défenses technologiques, nos coopérations entre services et nos systèmes juridiques. Parce que la vérité c'est que nous avons très peu d'anticorps face à ces attaques. Et je crois que c'est une immense faiblesse des démocraties européennes. Je fais cette parenthèse, mais pour moi, en Europe aujourd'hui, d'ailleurs dans toutes les démocraties au monde, les mutations du système médiatico-technologique sont telles que nous n'avons plus les anticorps pour protéger la démocratie. Et ça, c'est un des plus grands sujets que nous avons devant nous. C'est-à-dire la possibilité aujourd'hui que des acteurs privés utilisent les technologies de deep fake, manipulent, pénètrent, diffusent de l'information à très grande vitesse, de toute nature, sans traçabilité, dans des systèmes démocratiques hyper médiatisés où tout circule tout de suite avec un effet d'émotion et d'intimidation dans les démocraties, n'est aujourd'hui pas compatible avec des systèmes qui ont été construits sur le plan des valeurs, pour la liberté de conscience de la presse, de la circulation de l'information qui était celle de la fin du XIXème siècle.

Parce que c'est ça, notre système. On protège la liberté de la presse, la liberté... ce qui est très bien. La liberté de circulation avec des lois qui datent du XIXème siècle, qu'on a un peu adaptées mais dont les fondements, en tout cas en France, sont celles-ci. Je pense que nous avons des vulnérabilités en la matière énormes. Et nous n'avons pas des rapidités d'intervention sur le plan technologique et juridique pour stopper ces stratégies. Cela est pour moi le plus gros point. Donc la Russie continuera à être un acteur de ce sujet.

Et je pense que d'ailleurs dans l'initiative qu'on doit mener, on doit construire la stratégie de désescalade, mais aussi de transparence commune qu'on fera sur ce sujet. Et moi, je pense que dans les prochains mois ce qu'on doit essayer de faire avec la Russie sur ce point, c'est si des acteurs privés russes ou publics russes se mettent dans de telles stratégies, dans toutes nos démocraties ou celles de nos partenaires, on doit mettre en place une méthodologie d'action rapide, mais peut-être aussi d'attribution beaucoup plus claire et beaucoup plus forte et de système de sanctions, et réciproquement. C'est pour cela que je pense que nous devons réengager le dialogue sur ce point, pour lutter contre ces nouvelles formes de déstabilisation, voire de criminalité en ligne des acteurs publics comme privés.

Sur votre deuxième question de long terme. Je pense que rien n'est impossible. Je pense que rien n'est impossible et beaucoup de ces sujets seront d'ailleurs structurés par les conséquences directes et indirectes de la stratégie chinoise. On voit bien combien la stratégie chinoise des dix dernières années détermine la stratégie américaine aujourd'hui. Ce qui est d'ailleurs normal et tout à fait légitime sur le plan commercial, sur le plan stratégique, etc.

Et donc, si la Chine continue son essor et continue d'avoir une politique avec une vraie stratégie d'infrastructure, numérique et une vraie stratégie aussi d'expansion avec une logique de comptoirs, si je puis dire, dans le Pacifique, en Afrique, en Asie du Sud-Est, "Middle-East" et maintenant en Europe, il est évident que cela va renforcer les intérêts et l'alignement d'intérêts de l'autre grande puissance, qui est les Etats-Unis, et ceci à mesure aussi que la Chine la rattrapera ou la dépassera peut-être économiquement et surtout des puissances européennes et russes pour faire face et construire des régulations. Donc, je pense que le chemin que vous avez décrit n'est absolument pas impossible, mais il dépend : 1) de l'avenir de la Chine et de sa stratégie et de sa réussite et 2) d'abord et avant tout de la capacité européenne à apporter une réponse. Si les Européens ont une stratégie déjà commune, ils peuvent ensuite prétendre avoir une stratégie avec les Américains.

(Intervention de M. Wolfgang Ischinger, président de la Conférence)

Premier point, si vous m'y autorisez, je récuse le terme de veto français.

Non, non, non, non. Je sais bien Monsieur l'Ambassadeur. Je récuse le terme parce que je salue le grand courage qui consiste à se cacher derrière la France quand il y a des désaccords. Mais je peux vous dire que plusieurs Etats étaient contre l'ouverture de négociations avec la Macédoine du Nord et l'Albanie. Et j'ajoute à ça qu'une partie non négligeable d'Etats était de toute façon contre l'ouverture de toutes négociations avec l'Albanie. Et je pense qu'une erreur funeste eût été de découpler les deux sujets et de n'ouvrir la négociation qu'avec la Macédoine du Nord. Fin de parenthèse, pour rendre l'histoire plus juste sur le dernier conseil.

Moi, j'ai d'abord dit "on a une précondition qui est de changer les règles de discussion sur l'élargissement parce qu'elles sont beaucoup trop bureaucratiques, techniques, non-visibles et qu'on doit rendre plus politique, c'est-à-dire avoir une discussion pour l'élargissement quand on l'ouvre, qui est différenciée, réversible, plus claire." Ça veut dire : on doit pouvoir aller beaucoup plus vite avec un pays qui avance clairement, on doit faire plus clairement des investissements dans un pays qui a ouvert les négociations et qui progresse, et on doit aussi pouvoir revenir en arrière si ce pays ne progresse pas.

Ça ne doit pas être, une fois qu'on a ouvert les négociations, un système bureaucratique téléologique, si je puis dire,...- téléologique, parce que je le dis, il y avait beaucoup de gens qui n'ont pas compris il y a quelques mois, ce n'est pas "théologique", la France étant un pays laïc, je préférais faire... j'avais vu dans beaucoup d'articles qu'on disait "le président, il a une vision théologique de l'élargissement"-. Téléologique, c'est-à-dire, au fond, où la finalité est déjà écrite dès le début, non. On doit pouvoir revenir en arrière si ça ne marche pas. Ça, la Commission a fait un remarquable travail, je l'en remercie, je la salue.

Et donc cette précondition est levée. Maintenant, moi, je suis aussi rigoureux. On est toujours très rigoureux entre nous quand il s'agit des rapports de commissions sur tel ou tel sujet budgétaire, dans le processus, on attend tous un rapport de la Commission au mois de mars, sur les deux pays. Donc, nous devons voir ce que la Commission va dire sur l'état des avancées attendues en Albanie, en Macédoine du Nord, sur les sujets. Et en fonction de ça, je considère que les préconditions que j'avais posées, si les résultats sont positifs et que la confiance est établie, nous devons pouvoir être en situation d'ouvrir ensuite les négociations.

Mais sur ce point, j'attire votre attention sur deux remarques très simples. La première, l'objectif stratégique qui est le nôtre dans les Balkans occidentaux avec l'élargissement, c'est au fond de les ancrer en Europe. Je partage cet objectif stratégique. Est-ce que, vis-à-vis d'eux, ouvrir des négociations en vue de l'élargissement est la bonne méthode ? Allez aujourd'hui en Serbie, le président Vucic fait un formidable travail et c'est un dirigeant pour qui j'ai beaucoup de respect et il a beaucoup de leadership dans son pays. Les tours qui se bâtissent aujourd'hui, elles sont russes et chinoises, elles ne sont pas européennes. Et donc, c'est formidable d'ouvrir des livres de négociations mais ça ne change pas la vie des gens.

Et donc nous devons nous aussi être plus crédibles c'est-à-dire il faut dans ces cas-là faire des investissements en termes de culture, d'éducation, d'infrastructures, beaucoup plus qu'on ne le fait. Nous on ouvre des livres de négociation, ça fait cinq ans que la Serbie a commencé avec nous. Et je vous écris l'histoire, dans deux ans, on dira il faut maintenant donner, il faut que la Serbie rejoigne le club parce qu'elle s'impatiente, à juste titre. Mais on aura laissé les investissements des autres se faire.

Je trouve que nous avons une politique qui est très théorique sur ce sujet. Je préfère la realpolitik en la matière. Si on veut ancrer les Balkans, on doit y investir, y réinvestir des infrastructures, de l'éducation, des langues, de la culture, alors qu'on n'a pas beaucoup changé- moi aussi, j'ai vu ce qu'on faisait côté français et on change cette politique - plutôt que simplement d'ouvrir des livres de négociations avec une grande hypocrisie. Parce que tous ceux qui disent "on ouvre les négociations avec l'Albanie, la Macédoine du Nord", vous disent la seconde d'après "Mais attention, ils n'ont aucune vocation à intégrer avant quinze ou vingt ans".

On n'est pas raisonnable, on se moque des gens, et c'est ça, l'hypocrisie collective dans laquelle on est, tout le monde. On désespère les peuples à leur dire dans quinze-vingt ans ils vont intégrer. Ce n'est pas vrai. Donc si on est là, ça veut dire qu'ils doivent rentrer. Deuxième remarque, nous avons nous Européens un problème, on ne pense le voisinage que par l'élargissement. Ça ne fonctionne pas à vingt-sept. On avance trop lentement, on a des règles d'unanimité partout, on est trop lourd.

Vous pensez que ça va fonctionner si on est trente, trente-deux, trente-trois ? On dit tous, je pense qu'il y a une convergence, il faut une politique étrangère européenne commune. Vous pensez que l'élargissement va faciliter la politique européenne commune à l'égard de la Turquie ou de la Russie pour ne prendre que deux exemples ? Donc nous ne sommes pas cohérents.

Et j'ajoute que les mêmes qui nous disent "Faites de l'élargissement plus vite" sont les mêmes ensuite qui disent "Je suis pour le budget à 1%, pas plus". Donc, je le disais tout à l'heure, une tartine de plus en plus grande avec la même quantité de beurre, à la fin, les gens ne sentent plus le beurre. Ça veut dire que la stratégie implicite qu'il y a derrière, sur l'Europe, c'est qu'on pense l'Europe comme un grand marché qui s'élargit et pas comme une puissance politique. Une puissance politique, elle a des préférences collectives, elle a des minimums de convergence et d'homogénéité. Et elle doit penser de manière adulte sa politique de voisinage qui n'est pas forcément d'être intégrée dans le club tout de suite. Et je crois que ça aussi on doit le changer.

(Intervention de M. Wolfgang Ischinger, président de la Conférence et question d'un intervenant non identifié)

Sur la première question, je me permettrai d'être en désaccord avec vous sur le constat. Je pense que l'ADN de l'Union européenne, ce n'est pas d'être mené par qui que ce soit. Je pense que le projet des fondateurs de l'Europe, et ce qui a fait que nous vivons en paix depuis soixante-dix ans, c'est précisément que nous avons rompu avec deux millénaires de ce que le droit médiéval appelait le translatio imperii, le transfert d'empire, c'est-à-dire des politiques hégémoniques successives. Depuis soixante-dix ans, nous avons bâti une construction politique inédite de coopération sans hégémonie. Sans hégémonie.

Et donc il y a des Etats plus grands que d'autres qui sont coeur, mais il est faux de dire qu'il y a une hégémonie. Ca je crois que c'est très important et donc il n'y a jamais eu un chancelier ou une chancelière allemande menant un président ou présidente français ou menant les autres. Et moi, je tiens beaucoup à cette idée parce que c'est celle qui préserve l'ADN de cette Union européenne, le fait que ça n'est pas un projet d'hégémonie donc conflictuel.

C'est d'ailleurs pour ça que nous vivons, ce qui est notre trésor qu'il ne faut pas oublier, une période inédite de paix en Europe. Notre continent, qui avait toujours été traversé au maximum tous les vingt, trente ans par des guerres civiles, depuis soixante-dix ans vit en paix. Donc je ne veux ni mener Mme la Chancelière Merkel ni être menée par Mme la Chancelière Merkel parce que ce serait contraire à l'idée même européenne. Ce que je sais, c'est que le couple franco-allemand est la condition de possibilité de l'ambition européenne. Elle n'est pas suffisante, mais, malgré tout, tel que nous fonctionnons sur le plan historique, démographique, économique, stratégique, quand l'Allemagne et la France se mettent d'accord sur quelque chose, cela n'est pas suffisant pour emporter une dynamique européenne.

Mais si l'Allemagne et la France ne se mettent pas d'accord pour quelque chose c'est suffisant pour tout bloquer. Et donc ce que je veux c'est que nous construisions, nous continuons de construire l'accord franco-allemand qui permet d'avancer et qu'on le fasse avec de plus en plus d'ambition et de rapidité. Je crois que c'est la clé pour nous pour répondre aux défis contemporains, c'est le degré d'ambition et de rapidité. Et je sais que la Chancelière Merkel en a aussi conscience et on a un dialogue permanent, mais dans cet esprit de respect mutuel et de coopération auquel je tiens beaucoup.

Ensuite, nous sommes peut-être en train, vous voyez mon esprit de résistance dans ce débat actuel, mais on est peut-être en train d'arriver à ce paradoxe qu'au moment du Brexit, la langue des vingt-sept sera de devenir l'anglais. Plus sérieusement, je pense que - Umberto Eco avait une très belle phrase que je cite souvent, il disait "la langue de l'Europe est la traduction". Et c'est vrai. Et vous savez quoi, même sur les sujets stratégiques et de défense, cela n'est pas grave, au contraire. Parce que les concepts, dans chacun de nos pays, ont une histoire et des sonorités différentes.

Et donc je pense que nous avons un espéranto commun qui est l'anglais et qui permet d'avancer, de travailler, etc. et que nous pratiquons et c'est très bien. Mais je pense que c'est très bien de rester sur le plurilinguisme en Europe, et je ne crois pas du tout qu'il faille qu'une langue, là aussi, s'impose à l'autre, parce que c'est le sens d'hégémonie que j'évoquais tout à l'heure, mais parce que c'est ce qui permet aussi de respecter nos différences, nos intraduisibles, et de cheminer. Nous n'avons pas forcément les mêmes cultures, le rapport à la dette n'est pas le même, je l'ai souvent dit, entre l'Allemagne et la France, parce que les connotations de ce mot ne sont pas les mêmes. Il y a un rapport de culpabilité dans le vocabulaire allemand quand on parle de la dette, il n'y a pas du tout ça dans le vocabulaire français.

Mais si on continue à traduire nos langages, on arrive à travailler ensemble parce qu'on peut expliquer nos différences. Cela prend peut-être plus du temps mais ça n'est pas grave. Donc je souhaite que nous continuions à avoir tous les langages européens mais que simplement nous construisions l'esprit de responsabilité et la conscience du monde qui nous conduisent à aller plus vite et plus fort ensemble. Je crois que la clé c'est la lucidité sur notre environnement stratégique et c'est le goût de l'avenir que j'évoquais tout à l'heure.


Merci à vous. Merci beaucoup.

Construction européenne Politique etrangere Defense europeenne Relations internationales

Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur statégie de défense et de dissuasion, à Paris le 7 février 2020.

Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur statégie de défense et de dissuasion, à Paris le 7 février 2020. Emmanuel Macron 07/02/2020 Politique de défense Discours devant les stagiaires de la 27ème promotion de l'Ecole de guerre

Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les élus,
Monsieur le Chef d'état-major des armées,
Mesdames et Messieurs les officiers généraux,
Mesdames et Messieurs les officiers supérieurs, auditeurs du Centre des Hautes Etudes Militaires et stagiaires de l'Ecole de Guerre,
Mesdames et Messieurs,


C'est un réel plaisir pour moi de me trouver aujourd'hui parmi vous au sein de cette prestigieuse Ecole de Guerre qui a formé tant de nos chefs militaires.

Aussi curieux que cela puisse paraître, aucun chef de l'Etat n'est revenu ici depuis Charles de Gaulle. C'est d'ailleurs devant vos lointains prédécesseurs, aux premiers jours de la Vème République, dans un discours resté fameux, que le général de Gaulle avait annoncé le 3 novembre 1959, il y a maintenant soixante ans, la création de ce qu'il avait alors appelé la "force de frappe".

Le contexte stratégique a évidemment depuis profondément évolué et il me paraît important de venir partager avec vous, qui allez être appelés dans les prochaines années aux plus hauts postes de nos armées, quelques réflexions sur les fondamentaux de notre stratégie de défense.

Il n'est pas besoin ici de rappeler que "la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens" comme le disait un auteur dont la fréquentation est recommandée sur ces bancs.

C'est donc, pour reprendre votre dialectique militaire, à une analyse de situation, c'est-à-dire l'analyse du monde tel qu'il est et non du monde tel qu'on aimerait qu'il soit, que je voudrais aujourd'hui procéder avec vous, avant de vous exposer mon idée de manoeuvre en tant que chef des armées.

L'état du monde, je l'ai à plusieurs reprises déjà décrit tel que je le vois, et je dois dire que je partage avec l'écrivain Amin Maalouf le constat d'un dérèglement du monde et, je le cite : "l'inquiétude d'un adepte des Lumières, qui les voit vaciller, faiblir, et, en certains pays, sur le point de s'éteindre".

La dernière décennie que nous venons de vivre a vu les équilibres stratégiques, politiques, économiques, technologiques, énergétiques et militaires, largement remis en cause et nous voyons aujourd'hui poindre à nouveau ce qui pourrait mettre à mal la paix acquise après tant de drames sur notre continent.

Alors que les défis globaux auxquels notre planète est confrontée devraient exiger un regain de coopération et de solidarité, nous faisons face à un délitement accéléré de l'ordre juridique international et des institutions qui organisent les relations pacifiques entre Etats.

Ces phénomènes ébranlent le cadre de sécurité global et affectent, directement ou indirectement, notre stratégie de défense. Les risques, les menaces, se sont accrus et diversifiés. Leurs effets se sont accélérés, rapprochés de nous, jusqu'à nous toucher directement pour certains.

Au lendemain de mon élection, la lutte contre le terrorisme a été ma première priorité. Elle le restera car un certain nombre de groupes terroristes se sont déclarés eux-mêmes comme nos ennemis. L'ennemi, c'est une menace qui se concrétise. Le califat territorial de Daech a depuis été détruit, mais les réseaux et l'idéologie terroriste djihadiste, alimentés au terreau des Etats faillis, continuent à chercher des failles dans nos sociétés, matérialisant l'existence d'un continuum entre la défense et la sécurité.

Pourtant, il serait naïf et inconséquent de notre part de limiter l'ensemble des problématiques de défense et de sécurité à une seule menace, si prégnante soit-elle.

En réalité, alors que nos concitoyens et nous-mêmes nous focalisons à juste titre sur la lutte antiterroriste, dans le même temps, le cours du monde continue de changer sous nos yeux.

Nous sommes ainsi chaque jour confrontés aux conséquences de la mondialisation, directes ou indirectes, sur notre souveraineté et notre sécurité.

La maîtrise des ressources et des flux, qu'ils soient matériels ou immatériels, constitue le ferment de nouvelles stratégies de puissance. La haute mer, les espaces aériens et exo-atmosphériques, le numérique, ces espaces communs qui s'interpénètrent et complexifient notre compréhension des enjeux, deviennent ou redeviennent des terrains de rapports de force et parfois de confrontation.

Par leur dispersion géographique, leur simultanéité, leur complexité, ces évolutions étendent de facto le champ et les modalités des confrontations interétatiques possibles.

Elles sont les symptômes au fond d'une époque de profondes ruptures que nous sommes en train de vivre.

La première rupture est d'ordre stratégique.

Une nouvelle hiérarchie des puissances se dessine, au prix d'une compétition stratégique globale, désinhibée, porteuse pour l'avenir de risques d'incidents et d'escalade militaire non maîtrisée. Plusieurs tendances lourdes, prévisibles, sont à l'oeuvre.

- D'abord, la compétition globale engagée entre les Etats-Unis et la Chine est aujourd'hui un fait stratégique avéré, qui structure et structurera dorénavant les relations internationales.

- Ensuite, la stabilité stratégique en Europe nécessite davantage que le confort d'une convergence transatlantique acquise avec les Etats-Unis. Notre sécurité dépend donc de notre capacité à nous investir de manière plus autonome à l'égard de notre voisinage à l'Est comme au Sud ;

- Enfin, la frontière entre compétition et confrontation, qui nous permettait de distinguer le temps de paix du temps de crise ou de la guerre, est aujourd'hui profondément diluée. Elle laisse place à de multiples zones grises où, sous couvert d'asymétrie ou d'hybridité, se déploient des actions d'influence, de nuisance voire d'intimidation, qui pourraient dégénérer.

Ces tendances lourdes ne peuvent être ignorées, par nous-mêmes, par l'ensemble des Européens, alors même que d'autres puissances sont engagées dans des programmes de réarmement, y compris nucléaire, et que ces dernières années ont été marquées par une accélération de ces programmes.

Dans ce domaine, la multipolarité nucléaire actuelle n'a rien de comparable avec la logique qui prévalait lors de la Guerre froide. Contrairement à la France et à ses alliés, certains Etats optent sciemment pour des postures nucléaires opaques, voire agressives, incluant une dimension de chantage ou de recherche du fait accompli. Les équilibres dissuasifs entre puissances sont ainsi devenus plus instables.

Avec la prolifération des missiles aux technologies plus avancées, nous sommes également confrontés à une situation inédite où des puissances régionales sont, ou vont être, en mesure de toucher directement le territoire de l'Europe.

Enfin, le tabou de l'usage des armes chimiques a été brisé à de multiples reprises en Syrie, en Malaisie et jusqu'en Europe même.

A l'évidence, cette rupture stratégique rendra encore plus exigeantes les conditions de nos engagements militaires futurs. En particulier, lorsqu'elles seront engagées pour décourager des agresseurs potentiels ou pour augmenter le coût de leurs actions, nos armées devront faire face à un durcissement sensible de leur environnement opérationnel.

La deuxième rupture est d'ordre politique et juridique, je l'évoquais il y a un instant en creux dans mon introduction : c'est la crise du multilatéralisme et le recul du droit face aux rapports de force.

L'idée même d'un ordre multilatéral fondé sur le droit, où le recours à la force est régulé, où les engagements sont respectés, où les droits créent des obligations qui s'appliquent à tous, cette idée-là est profondément remise en cause aujourd'hui.

Cette déconstruction des normes internationales s'inscrit dans une logique assumée de compétition, où seules primeraient la loi du plus fort, la réalité du rapport de forces. Les plus cyniques vont jusqu'à se draper dans la légalité et un attachement de façade à l'ordre international, pour mieux les violer en toute impunité.

Ces attitudes posent évidemment des questions fondamentales à nos démocraties. Pouvons-nous être les seuls à accepter de respecter les règles du jeu, les seuls dont la signature sur les engagements internationaux aurait encore une valeur ? Serait-ce aujourd'hui devenu une coupable naïveté ?

La réalité c'est que ces enjeux restent essentiels pour l'immense majorité des Etats membres des Nations unies, pour lesquels le droit est protecteur et stabilisateur et qui aspirent à un ordre international qui renforce la sécurité et la paix.

Aucun peuple ne peut trouver son intérêt dans l'affaiblissement du caractère universel des droits de l'Homme. Aucun peuple ne peut trouver son intérêt dans la remise en cause de l'autorité du droit international humanitaire, ou celle des différents régimes de non- prolifération, ou de la convention sur le droit de la mer ou encore du traité de l'espace.

L'Europe elle-même est directement exposée aux conséquences de cette déconstruction. Regardons la situation actuelle : depuis le début des années 2000, c'est en effet l'ensemble de l'architecture de sécurité en Europe, difficilement bâtie après 1945 durant la Guerre froide, qui s'est trouvé progressivement fissuré, puis sciemment déconstruit brique par brique. Après le blocage des négociations sur les armements conventionnels, la fin, en 2019, du traité sur les forces nucléaires intermédiaires est le symbole de ce délitement.

Les Européens doivent aujourd'hui collectivement prendre conscience que, faute de cadre juridique, ils pourraient rapidement se trouver exposés à la reprise d'une course aux armements conventionnels, voire nucléaires, sur leur sol. Ils ne peuvent pas se cantonner à un rôle de spectateurs. Redevenir le terrain de la confrontation des puissances nucléaires non européennes ne serait pas acceptable. En tout cas, je ne l'accepte pas.

Enfin, la troisième rupture est technologique.

La technologie est en effet à la fois un enjeu, un perturbateur et un arbitre des équilibres stratégiques. Le déploiement de la 5G, le cloud pour stocker les données, ainsi que les systèmes d'exploitation sont aujourd'hui des infrastructures stratégiques dans le monde contemporain. Nous avons sans doute ces dernières années trop souvent considéré qu'il s'agissait là de solutions commerciales, de sujets simplement industriels ou marchands, alors que nous parlons là d'infrastructures stratégiques pour nos économies évidemment et pour nos armées.

L'émergence de nouvelles technologies, comme l'intelligence artificielle, les applications de la physique quantique ou encore la biologie de synthèse, est porteuse de nombreuses opportunités, mais également source de futures instabilités.

Porteur d'innovations sans limite, le numérique innerve tous les milieux physiques. Devenu lui-même un champ de confrontation à part entière, sa maîtrise exacerbe les rivalités entre puissances, qui y voient un moyen d'acquérir la supériorité stratégique. Il offre également des possibilités inédites de surveillance de masse des populations, d'exercice d'un autoritarisme numérique.

En temps de crise, ces ruptures technologiques mettront davantage sous tension nos capacités d'analyse, de décision, tiraillées entre exhaustivité, véracité et réactivité. En ce sens, elles augmentent les risques de dérapage et appellent à la mise en place de mécanismes de déconfliction, robustes et transparents.

Vous le voyez, les grandes ruptures de ce monde nous obligent à penser sans tabou ce que pourraient être les guerres de demain, étant bien conscients qu'en ce début de XXIème siècle "ni les hommes, ni les Etats n'ont dit adieu aux armes" pour reprendre les mots de Raymond Aron.

Il y a tout d'abord les conflits inter-étatiques où des Etats tiers, agissant en soutien des différents belligérants, peuvent se retrouver face à face. C'est le cas aujourd'hui en Libye, en Irak ou en Syrie. L'opération Hamilton conduite avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni en 2018 pour sanctionner l'usage prohibé d'armes chimiques par le régime syrien, a illustré de manière concrète cette imbrication accrue, ces risques d'escalade et la nécessité de canaux permanents de dialogue afin de les limiter.

Il y a également la multiplication des zones de friction entre puissances, lorsqu'elles sont engagées dans des activités de démonstration, parfois à la limite de l'épreuve de force. C'est le cas en mer dans plusieurs zones contestées, de la Méditerranée aux mers de Chine en passant par le Golfe arabo-persique. C'est le cas sur terre lorsque s'y déploient des exercices massifs sans préavis. C'est le cas sous la mer, mais aussi dans les airs qui voient le retour des bombardiers stratégiques testant les défenses aériennes. C'est enfin le cas dans l'espace, devenu à son tour un milieu de confrontation, plus ou moins visible, mais tout à fait réelle et, dans l'espace numérique, de manière de plus en plus claire.

L'escalade de début janvier en Irak montre bien à cet égard que ces diverses situations "au contact" peuvent à tout moment déboucher sur une crise ouverte entre des Etats qui semblent avoir oublié la raison du "plus jamais la guerre !" pour un hypothétique "pourquoi pas la guerre ?".

Aujourd'hui, les théâtres de crise au Levant et en Libye sont aussi, et en raison de ces phénomènes que je viens de décrire, un véritable test pour la cohésion du P5, dont je souhaite qu'il puisse se réunir au sommet et démontrer sa capacité à assumer pleinement son mandat pour le maintien de la paix et de la sécurité internationale, mais également un test pour la solidarité de l'Alliance atlantique. C'est pour cette raison, que j'ai eu des mots durs, qui ont sonné comme un réveil, et que nous avons pu ainsi, après le Sommet de décembre dernier, engager une revue stratégique de l'OTAN, que je veux à la fois ambitieuse et opérationnelle.

Comme à chaque fois que nous sommes confrontés à des défis historiques, notre réaction doit être la même : l'audace et l'ambition renouvelée. Nous devons sur ce sujet prendre nos responsabilités.

Le choix qui se pose à nous est en effet celui d'une reprise en main de notre destin ou celui, renonçant à toute stratégie propre, d'un alignement sur quelque puissance que ce soit.

C'est pourquoi un sursaut est nécessaire et la refondation de l'ordre mondial au service de la Paix doit être notre cap. La France et l'Europe y ont un rôle historique à jouer.


Mesdames et Messieurs,

Toute notre action doit être au service d'une ambition, celle de la Paix, tirant parti d'un multilatéralisme fort et efficace fondé sur le droit.

Au fond, il y a quatre piliers à cette stratégie, à mes yeux : la promotion du multilatéralisme qui fonctionne, le développement de partenariats stratégiques, la recherche d'autonomie européenne et la souveraineté nationale. Ces quatre éléments forment un tout, qui donne sa cohérence globale et son sens profond à notre stratégie de défense.

D'abord, je le disais, nous avons besoin d'un multilatéralisme qui fonctionne. C'est par le multilatéralisme que nous répondrons collectivement aux problèmes qui s'imposent à tous.

La France ne menace personne. Elle veut la paix, une paix solide, une paix durable. Elle n'a nulle part de visée expansionniste. Sa sécurité et celle de l'Europe supposent que les rapports internationaux restent régis par le droit, un droit accepté et respecté par tous.

A ce titre, nous attendons des grands partenaires de l'Europe qu'ils oeuvrent à préserver et renforcer le droit international, et non à l'affaiblir. La transparence, la confiance, la réciprocité sont la base de la sécurité collective.

Car la stabilité stratégique, qui passe par la recherche de l'équilibre des forces au plus bas niveau possible, n'est plus aujourd'hui garantie. Derrière la crise des grands instruments de maîtrise des armements et de désarmement, ce sont bien la sécurité de la France et de l'Europe qui sont en jeu.

Ce débat crucial ne doit pas se dérouler au-dessus de la tête des Européens, dans une relation directe et exclusive entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Et je vois bien que c'est la tentation de quelques-uns, parfois des principaux intéressés.

Pour les Européens, un multilatéralisme repensé, au service de la sécurité collective, conforme à nos principes fondateurs, doit articuler deux exigences, qui ne sont pas contradictoires si nous voulons garantir la paix : celle, d'une part, de la promotion d'un agenda international renouvelé pour la maîtrise des armements, et celle, d'autre part, d'un réel investissement européen en matière de défense.

Ces exigences découlent directement de l'ambition de souveraineté et de liberté d'action que je porte pour l'Europe depuis mon élection. Elle est le pendant d'une relation transatlantique rééquilibrée, d'une alliance dans laquelle les Européens sont des partenaires crédibles, efficaces. Les Européens doivent pouvoir ensemble se protéger. Ils doivent pouvoir décider et agir seuls lorsque cela est nécessaire. Ils doivent le faire en n'oubliant jamais ce que l'Histoire leur a appris : la démocratie et le droit sans la force ne tiennent pas longtemps ! Ils doivent enfin utiliser de manière courante les mécanismes assurant leur solidarité.

C'est pour cela que je suis convaincu que les Européens doivent d'abord et avant tout définir ensemble ce que sont leurs intérêts de sécurité et décider souverainement de ce qui est bon pour l'Europe.

Ainsi, il ne peut y avoir de projet de défense et de sécurité des citoyens européens sans vision politique cherchant à favoriser la reconstruction progressive de la confiance avec la Russie.

Ce projet, je le conduis avec exigence. J'attends de la Russie qu'elle soit un acteur constructif de notre sécurité commune. Mais nous ne pouvons pas nous satisfaire de la situation actuelle, où le fossé s'accroît, le dialogue s'appauvrit, alors même que les enjeux de sécurité à traiter avec Moscou, eux, se multiplient.

L'objectif principal - j'y suis revenu à plusieurs reprises - de ma démarche à l'égard de la Russie, c'est l'amélioration des conditions de la sécurité collective et de la stabilité de l'Europe. Ce processus s'étalera sur plusieurs années. Il demandera patience et exigence, et il sera conduit avec nos partenaires européens. Mais nous n'avons aucun intérêt à déléguer un tel dialogue ou nous enfermer dans la situation actuelle.

Dans ce cadre, les Européens doivent également pouvoir proposer ensemble un agenda international de maîtrise des armements. En effet, je l'évoquais à l'instant, la fin du traité sur les forces nucléaires intermédiaires, les incertitudes sur l'avenir du traité New Start, la crise du régime de maîtrise des armes conventionnelles en Europe laissent entrevoir d'ici 2021 la possibilité d'une pure compétition militaire et nucléaire, sans contraintes, comme nous n'en avons plus connu depuis la fin des années 1960. Je ne décris pas là un impossible ou un futur lointain. Simplement ce qui est en train de se faire depuis plusieurs années sous nos yeux. Les Européens doivent à nouveau comprendre les dynamiques d'escalade et chercher à les prévenir ou les empêcher par des normes claires, vérifiables. Car le droit doit ici servir notre sécurité, en cherchant à contraindre et limiter les armes et les comportements les plus déstabilisateurs d'adversaires potentiels.

Il nous faut sur ce sujet une position très claire de l'Europe, qui tienne compte à la fois de l'évolution des armements contemporains, notamment russes, qui pourraient impacter notre sol, et des intérêts des Européens - de tous les Européens, y compris au Nord et au Centre de l'Europe. Car il faut bien le dire, les traités même en vigueur encore il y a quelques années ne protégeaient plus certains de nos partenaires.

Il convient enfin de repenser les priorités du désarmement. Trop longtemps, les Européens ont pensé qu'il suffisait de donner l'exemple et qu'en se désarmant, les autres Etats nous suivraient. Il n'en est rien ! Le désarmement ne peut être en soi un objectif : il doit d'abord améliorer les conditions de la sécurité internationale.

Sur ces questions, la France mobilisera les partenaires européens les plus concernés, afin de poser les bases d'une stratégie internationale commune que nous pourrons proposer dans toutes les enceintes où l'Europe est active.

Et la France, puissance nucléaire reconnue par le Traité de Non-Prolifération, membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations unies, prendra ses responsabilités, en particulier en matière de désarmement nucléaire, comme elle l'a toujours fait.

Dans la recherche de la paix, la France est attachée à la logique d'un désarmement qui serve la sécurité et la stabilité mondiale. Et elle a, à cet égard, un bilan unique au monde, conforme à ses responsabilités comme à ses intérêts, ayant démantelé de façon irréversible sa composante nucléaire terrestre, ses installations d'essais nucléaires, ses installations de production de matières fissiles pour les armes, et réduit la taille de son arsenal, aujourd'hui inférieure à 300 armes nucléaires. Toutes ces décisions sont cohérentes avec notre refus de toute course aux armements et le maintien du format de notre dissuasion nucléaire à un niveau de stricte suffisance.

Ce bilan exemplaire donne à la France la légitimité pour réclamer aux autres puissances nucléaires des gestes concrets en direction d'un désarmement global, progressif, crédible et vérifiable.

En matière de désarmement nucléaire, j'appelle ainsi tous les Etats à nous rejoindre autour d'un agenda simple, en application de l'article VI du TNP, autour de quatre points que nous connaissons :

I/ Le respect strict de la norme centrale que constitue le traité de non-prolifération nucléaire et la préservation de sa primauté à l'occasion de son 50ème anniversaire en 2020. Le TNP est le traité le plus universel au monde. Il est le seul traité à permettre de prévenir la guerre nucléaire tout en apportant à chacun les bénéfices des usages pacifiques de l'énergie nucléaire.

II/ L'enclenchement à la Conférence du Désarmement de la négociation d'un traité d'interdiction de la production de matières fissiles pour les armes, ainsi que la préservation et l'universalisation du traité d'interdiction complète des essais nucléaires. Nous y sommes engagés.

III/ La poursuite des travaux sur la vérification du désarmement nucléaire, que nous portons notamment avec l'Allemagne, car tout accord de désarmement n'est rien s'il ne peut pas être vérifié de façon robuste.

IV/ Enfin, le lancement de travaux concrets pour la réduction des risques stratégiques, car l'escalade non contrôlée d'un conflit local en guerre majeure est l'un des scénarios les plus préoccupants aujourd'hui, qu'une série de mesures simples et de bon sens pourrait efficacement conjurer.

J'entends par ailleurs les appels à la "trilatéralisation" ou à la multilatéralisation des accords de maîtrise ou de réduction des arsenaux nucléaires.

Les traités bilatéraux russo-américains correspondent à une histoire - celle de la Guerre froide - mais aussi à une réalité toujours actuelle, celle de la taille considérable des arsenaux encore détenus par Moscou et Washington, sans commune mesure avec ceux des autres Etats dotés d'armes nucléaires. A cet égard, il est essentiel que le traité New Start soit prolongé au-delà de 2021.

Mais après l'effondrement du traité FNI, la France souhaite, pour sa part, que des discussions élargies soient enclenchées, dans lesquelles l'Europe doit faire entendre sa voix et s'assurer que ses intérêts seront bien pris en compte dans une négociation sur un nouvel instrument à même d'assurer la stabilité stratégique sur notre continent. Soyons clair, si une négociation et un traité plus large sont possibles, nous les souhaitons. S'il est bloqué par certains, nous ne saurions rester à l'arrêt. Et les Européens doivent être parties prenantes et signataires du prochain traité car il s'agit de notre sol et d'une discussion qui ne doit pas passer par-dessus notre tête.

La France, au titre de ses responsabilités propres, est également prête à participer à des discussions qui rassembleraient les cinq Etats dotés d'armes nucléaires au sens du TNP, sur les priorités du désarmement nucléaire, le renforcement de la confiance et de la transparence sur les arsenaux et les stratégies nucléaires de chacun. Cette discussion devra viser à renforcer la stabilité entre Etats dotés et à réduire les risques d'escalade involontaire en cas de conflit.

Cette ambition de la France, puissance d'équilibre, au service de la paix et de la sécurité, ne saurait par ailleurs être mise en oeuvre sans un réseau dense d'amitiés, de partenariats stratégiques et d'alliances, et une capacité diplomatique globale, car nos responsabilités et nos intérêts de sécurité sont mondiaux. C'est pour moi le deuxième pilier, que j'évoquais à l'instant, sur lequel je veux rapidement revenir.

La France oui, est insérée dans un réseau de relations résultant de l'histoire et de la géographie. Dans ce cadre, elle continuera à développer et à approfondir des partenariats stratégiques sur tous les continents.

Elle prend d'ailleurs aujourd'hui sa part dans toutes les grandes coalitions au Levant comme en Afrique. Mais nous avons aussi bâti ces dernières années des structures régionales nouvelles. Au Sahel, elle lutte avec détermination contre le terrorisme grâce à l'opération Barkhane avec ses partenaires internationaux et africains du G5. Le sommet de Pau le 13 janvier dernier a permis de clarifier le cadre de nos opérations et de confirmer l'engagement de chacun. C'est pour cela que j'ai décidé d'envoyer six cents soldats supplémentaires pour renforcer l'engagement de la France au service de la paix et de la sécurité dans cette région. C'est une véritable coalition que nous avons bâtie à Pau, dont l'armature sont la force Barkhane et le partenariat avec le G5 Sahel. Mais nous allons progressivement engager les puissances amies pour la sécurité collective de la région. Nous sommes au coeur de cette coalition nouvelle. Elle est stratégique pour l'Afrique, comme pour notre sécurité.

Puissance riveraine de l'Indo-Pacifique, la France entretient aussi des liens privilégiés avec l'Australie, l'Inde et le Japon pour préserver les souverainetés et la liberté de navigation dans cet espace géographique. Elle fait vivre au quotidien ses coopérations de défense, sa solidarité avec ses partenaires du golfe arabo-persique, méditerranéens ou du sud-est asiatique. Cet axe Indo-Pacifique que nous avons, ces deux dernières années, posé, expliqué, développé, consacre notre géographie, la réalité d'engagements militaires multiples que nous prenons depuis plusieurs années, des exercices inédits que nous conduisons dans la région, mais aussi une lecture du monde qu'il nous faut avoir. Nous sommes aussi une puissance Indo-Pacifique, avec des ressortissants, des bases, des intérêts. Notre capacité à assurer cette liberté dans la région, à défendre nos intérêts, à protéger les grands axes énergétiques et technologiques passe aussi par ce nouvel axe et ces nouvelles coopérations.

Il est évident qu'au coeur de ce réseau mondial, l'ensemble de nos partenaires européens et nos alliés nord-américains ont une place toute particulière sur laquelle je reviendrai.

Je veux enfin, quand je parle de ses alliances et de ses partenariats stratégiques, souligner notre responsabilité dans le cadre commun qui est le nôtre, celui des Nations unies, et le rôle primordial des opérations de maintien de la paix.

Le troisième pilier de notre stratégie, en complément de la maîtrise des armements et des réseaux d'alliances, de partenariats et de relations diplomatiques, c'est l'ensemble des ambitions concrètes que nous voulons donner à la politique de sécurité et de défense de l'Europe.

Pour longtemps encore, l'Europe, en matière de défense, ne pourra tirer sa force que des armées nationales. C'est une certitude et le redressement des budgets et des capacités de ces armées nationales doit être la priorité.

En revanche, nous avons commencé, entre Européens, à élaborer concrètement les outils qui nous permettent de faire émerger une conscience commune, de défendre des intérêts partagés, et d'agir de façon autonome et solidaire chaque fois que cela sera nécessaire. Cette voie, c'est celle de la construction d'une liberté d'action européenne qui complète et renforce les souverainetés nationales.

Il faut à cet égard dissiper ici un malentendu : la question pour les Européens n'est pas de savoir s'ils doivent se défendre avec ou sans Washington, ni de savoir si la sécurité des Etats-Unis se joue en Asie ou sur notre continent. La France participe naturellement à la communauté des nations alliées riveraines de l'océan Atlantique, dont elle partage les valeurs, les principes et les idéaux. Elle est fidèle à ses engagements dans l'Alliance atlantique, qui assure depuis soixante-dix ans la stabilité et la sécurité collective de ses membres et de l'Europe. Et à ce titre, j'entends parfois beaucoup de bruit. Mais je préfère regarder les faits : la France est un acteur militaire crédible, qui est présent au combat sur le terrain et qui paie le prix du sang. Elle l'a prouvé récemment au Sahel, une fois encore. La France est un allié fiable et solidaire, y compris dans les coups durs. Elle l'a prouvé encore récemment en Syrie et en Irak. La France, enfin, est convaincue que la sécurité à long terme de l'Europe passe par une alliance forte avec les Etats-Unis. Je l'ai redit lors du sommet de l'OTAN à Londres, et la France en fait chaque jour l'expérience dans ses opérations.

Mais notre sécurité passe aussi, inévitablement, par une plus grande capacité d'action autonome des Européens. Que le dire, l'assumer, le porter suscitent tant de réactions, tant de doutes, me surprend vraiment. Pour reprendre les mots du général de Gaulle, "aucune alliance ne peut être dissociée de l'effort entrepris par chacun de ses membres, pour son compte, à ses frais et en fonction des intérêts qui lui sont propres". Oui, les vraies questions pour les Européens sont au fond plutôt les questions qu'ils doivent s'adresser à eux-mêmes, plutôt qu'aux Américains : pourquoi ont-ils diminué à ce point leur effort de défense depuis les années 90 ? Pourquoi ne sont-ils plus prêts à inscrire la défense parmi leurs priorités budgétaires et à faire pour cela les sacrifices nécessaires, alors même que les risques s'accumulent ? Pourquoi avons-nous aujourd'hui des débats si compliqués sur les montants à allouer au Fonds européen de défense que nous venons de créer - parce que c'est une question accessoire, dont d'autres se chargeraient pour nous ? Pourquoi y a-t-il de tels écarts entre les budgets et les capacités de défense des Etats européens, alors que les menaces auxquelles nous sommes exposés nous sont très largement communes ?

Toutes ces questions, ce sont des questions à nous poser à nous, Européens. L'Europe doit se mettre en situation de pouvoir davantage garantir sa sécurité et agir dans son voisinage. Cet objectif d'action autonome, l'Union européenne se l'est, d'ailleurs, déjà fixé à elle-même. Imaginez, c'était au Conseil européen de Cologne, en...1999 ! Il est, aujourd'hui comme il y a vingt ans, parfaitement compatible avec le souhait que les Européens se réengagent et soient plus crédibles et efficaces dans l'OTAN. Ce rééquilibrage est d'ailleurs souhaité par les Etats-Unis.

C'est pourquoi, les Européens doivent aujourd'hui assumer davantage cette Europe de la défense, ce pilier européen au sein de l'OTAN. Et je l'assume pleinement, sans état d'âme ! Je vous le dis très clairement : je considère que l'une de mes responsabilités est bien que cela ne reste pas lettre morte, comme ce fut le cas après 1999. L'OTAN et l'Europe de la défense sont les deux piliers de la sécurité collective européenne. Assumons-le ! Regardons les choses en face, entendons les Etats-Unis d'Amérique qui nous disent : "Dépensez pour votre sécurité davantage, je ne serai plus dans la durée votre garant de dernier ressort, votre protecteur." Prenons nos responsabilités, enfin !

Mais la liberté d'action européenne, la défense et la sécurité de l'Europe, ne peuvent reposer sur une approche uniquement militaire.

Pour construire l'Europe de demain, nos normes ne peuvent être sous contrôle américain, nos infrastructures, nos ports et aéroports sous capitaux chinois et nos réseaux numériques sous pression russe.

Il nous faut, au niveau européen, maîtriser nos infrastructures maritimes, énergétiques et numériques. Là aussi, nous nous sommes beaucoup trompés. Nous avons fini par penser, dans les années 90 et 2000, que l'Europe était devenue un gros marché, confortable, théâtre d'influence et de prédation à tout-va. Nous nous sommes même abandonnés entre européens, poussant tant de pays du Sud de notre Union Européenne, à laisser des investisseurs prendre ce que nous ne savions pas acheter, ce que nous poussions à privatiser, quand bien même, ces infrastructures étaient stratégiques.

Funeste erreur ! Nous devons pour ces infrastructures critiques, retrouver, au niveau européen, une vraie politique de souveraineté !

C'est le cas pour les infrastructures 5G, le cloud, décisif pour le stockage des données, les systèmes d'exploitation, les réseaux de câbles sous-marins, systèmes névralgiques de notre économie mondialisée. Il nous faut, au niveau européen, aussi, maîtriser notre accès à l'espace et décider nous-mêmes des standards qui s'imposent à nos entreprises.

Cette politique de normes, cette politique d'infrastructures stratégiques, est essentielle. Et elle l'est pour notre sécurité collective, notre capacité à agir. Nous vivons dans le monde de l'interopérabilité, avec des équipements de plus en plus numérisés. Dépenser ce que nous dépensons pour avoir des équipements parfaits et remettre les infrastructures de connexion, entre nos équipements et nos pays, à d'autres, sans garantie, serait quand même une étrange naïveté. Vous me permettrez de ne pas vouloir y participer.

La liberté d'action européenne passe par cette souveraineté économique et numérique. Les intérêts européens, qu'eux seuls sont à même de définir, doivent être entendus. C'est à l'Europe de définir le cadre de régulation qu'elle s'impose, car il s'agit à la fois de protéger les libertés individuelles, les données économiques de nos entreprises, au coeur de notre souveraineté, et notre capacité concrète opérationnelle à agir aussi de manière autonome.

Il nous faut également conforter l'indépendance technologique de l'Europe et sa capacité à anticiper les prochaines ruptures stratégiques. Il nous faut pour cela une base industrielle de défense autonome et compétitive, un effort résolu et massif d'innovation, la maîtrise de nos technologies de sécurité et la maîtrise de nos exportations de défense.

Tout cela aujourd'hui suppose un aggiornamento de l'approche européenne, de ces approches économiques et budgétaires pour que chacun en tire les conséquences. Nous ne sommes plus dans le monde des années 90 !

La bonne utilisation de ces outils de souveraineté commune nécessite, d'abord et avant tout, bien évidemment des investissements, une politique industrielle, des standards de souveraineté, beaucoup plus forte et ambitieuse mais aussi la construction d'une culture stratégique partagée, car notre incapacité à penser ensemble nos intérêts souverains et à agir ensemble de façon convaincante met chaque jour en cause notre crédibilité en tant qu'Européens. Elle offre aux autres puissances la possibilité de nous diviser, de nous affaiblir.

La construction de cette culture stratégique européenne partagée, c'est ce à quoi s'emploie la France, sur la base des importants progrès accomplis depuis, un peu plus de deux ans, et qui rendent, je le crois, d'ores et déjà, plus tangible la vision arrêtée en 1999 : le Fonds européen de défense, la coopération renforcée mais aussi l'Initiative européenne d'intervention que nous avons proposée, portée, voulue et qui se déploie.


Mesdames et Messieurs,

Pour que la France soit à la hauteur de son ambition européenne, à la hauteur aussi de son histoire, elle doit rester souveraine ou décider elle-même, sans les subir, les transferts de souveraineté qu'elle consentirait, tout comme les coopérations contraignantes dans lesquelles elle s'engagerait. Et c'est le quatrième pilier de la stratégie que je veux pour notre pays : une véritable souveraineté française.

Cette volonté de souveraineté nationale n'est absolument pas incompatible avec notre volonté de développer les capacités européennes, je dirais même que c'est un prérequis indispensable. On coopère mieux quand on peut décider souverainement de coopérer.

Fondement de toute communauté politique, la défense est au coeur de notre souveraineté.

Notre stratégie de défense se définit donc, d'abord et avant tout, par sa capacité à protéger nos concitoyens, à contribuer à la sécurité et à la paix de l'Europe et de ses approches.

Mais elle ne s'y limite pas. Elle doit également nous donner la capacité de défendre nos intérêts souverains partout dans le monde, en lien avec notre géographie des outremers et avec la densité de nos partenariats stratégiques. Elle doit nous permettre d'assumer nos responsabilités dans le maintien de la paix et de la sécurité internationale. Elle doit nous mettre à l'abri d'un chantage, et ainsi préserver notre autonomie de décision. Elle doit nous permettre de tenir notre rang et notre influence parmi les nations. Elle doit, en somme, nous garantir la maîtrise de notre destin.

Au lendemain de la guerre froide, une vision idéaliste a accrédité l'idée que le monde était devenu moins dangereux et a conduit à réduire progressivement la part de notre richesse nationale consacrée à la défense. C'était, au fond, l'époque des dividendes de la Paix.

Ce choix, cette réorganisation des priorités budgétaires, pouvait sembler justifié alors que des arsenaux considérables avaient été accumulés de part et d'autre du rideau de fer. Mais la grande erreur a sans doute été, en Europe uniquement, de le prolonger au cours des vingt dernières années, voire de l'accélérer pendant la crise financière, alors que d'autres puissances, majeures ou régionales, maintenaient voire renforçaient leurs efforts de défense.

Au fond, les dix dernières années ont conduit à un décalage profond. Les européens ont continué de réduire, de réduire, de réduire, quand d'autres ont cessé de le faire, voire ont réinvesti, accélérant les mutations technologiques, accélérant leurs capacités propres.

Le format et les capacités de nos armées ont été directement impactés. Celles-ci étaient pourtant sollicitées, au même moment, de manière croissante, dans des opérations régionales de gestion de crise, toujours plus variées et plus éloignées. La nécessité de dimensionner les outils de défense en fonction de défis bien supérieurs, "de haut du spectre", était alors souvent oubliée.

Ce double effet de ciseau a conduit à un décalage croissant entre le niveau de nos capacités militaires et la réalité de l'évolution de l'environnement international tel que je viens de vous le décrire.

C'est pourquoi, afin d'arrêter la lente érosion de nos capacités militaires et de les adapter à ce nouvel environnement stratégique, j'ai décidé qu'un effort budgétaire inédit serait accompli dans le domaine de la défense. C'est un effort majeur et durable, je l'assume pleinement devant la Nation.

Je vous le redis, très clairement, aujourd'hui. J'entends, parfois, je suis étonné de cela, des doutes, des remises en question, des désirs de révision. Soyons clairs, les sujets dont nous parlons sont trop stratégiques et importants. Il faut que les mots prononcés soient suivis d'actes en conformité et que la durée soit au rendez-vous, car nous parlons là de programmes de long-terme. Ce sur quoi j'ai engagé notre nation sera tenu dans la durée avec force. Que nul ne perde d'énergie à chercher à le revisiter.

Mais le budget n'est qu'un indicateur de l'effort consenti. Pour la défense, comme pour les autres domaines de l'action publique, ce n'est pas en priorité le prisme budgétaire qui doit nous guider. Car cet effort n'est rien s'il ne se met pas au service d'une vision stratégique.

Ce qui doit nous guider, c'est bien la réalité des menaces d'aujourd'hui et de demain pour la France et les Français, pour l'Europe et les Européens. C'est le juste équilibre à conserver entre gestion du court terme et prise en compte du temps long. C'est l'anticipation des menaces à venir et l'adaptation continue aux nouveaux modes de conflictualités. C'est ce que nous voulons préserver en national et ce que nous choisissons librement de faire en coopération avec nos partenaires.

Pour répondre à ces exigences, il faut à la France un outil de défense complet, moderne, puissant, équilibré, mis en oeuvre par des armées réactives et tournées vers l'avenir.

Nous pouvons être fiers de nos armées. Notre outil de défense doit en effet nous permettre de relever trois grands défis :

- Il s'agit tout d'abord, naturellement, de protéger nos concitoyens, notre territoire, ses approches aériennes et maritimes, contre tous les types de menaces et d'agression. C'est le fondement premier de notre existence en tant que nation et l'essence même de notre souveraineté.

Au quotidien, cet objectif réunit le soldat de l'opération Sentinelle, la frégate de surveillance et la patrouille de défense aérienne. En surplomb, dans le cadre de la posture permanente de dissuasion, la veille silencieuse des équipages de nos SNLE et des forces aériennes stratégiques garantit chaque jour la protection du territoire et de la population et, au-delà, celle de nos intérêts vitaux.

Responsable devant la Nation de la sécurité de notre pays et de son avenir, j'ai la responsabilité de protéger la France et les Français contre toute menace d'origine étatique contre nos intérêts vitaux, d'où qu'elle vienne et quelle qu'en soit la forme.

Cette responsabilité ultime, au coeur de la fonction présidentielle, je l'assume chaque jour avec la plus grande détermination. Elle s'exerce par la dissuasion nucléaire. Cet exercice de la dissuasion, tout comme la transparence et la confiance que nous devons à la communauté internationale en tant qu'"Etat doté" au sens du TNP - nécessite une doctrine strictement défensive, claire et prévisible, dont je veux ici rappeler les principaux fondements.

Si d'aventure un dirigeant d'Etat venait à mésestimer l'attachement viscéral de la France à sa liberté et envisageait de s'en prendre à nos intérêts vitaux, quels qu'ils soient, il doit savoir que nos forces nucléaires sont capables d'infliger des dommages absolument inacceptables sur ses centres de pouvoir, c'est-à-dire sur ses centres névralgiques, politiques, économiques, militaires.

Nos forces nucléaires ont été configurées pour cela avec la flexibilité et la réactivité nécessaires. En cas de méprise sur la détermination de la France à préserver ses intérêts vitaux, un avertissement nucléaire, unique et non renouvelable, pourrait être délivré à un agresseur étatique pour signifier clairement que le conflit vient de changer de nature et rétablir la dissuasion.

Dans ce cadre, la France s'appuie au quotidien sur les deux composantes de ses forces nucléaires, qui sont complémentaires. J'ai pris et je continuerai à prendre les décisions nécessaires au maintien de leur crédibilité opérationnelle dans la durée, au niveau de stricte suffisance requis par l'environnement international.

- Mais notre territoire, comme celui de l'Europe, n'est pas isolé du monde. C'est à mes yeux, le deuxième défi sur lequel je voulais revenir. En effet, nous vivons au rythme des crises qui agitent notre environnement direct. Nous subissons les conséquences de ces crises qui troublent des régions ou des mers plus lointaines, rendues toujours plus proches par les flux économiques et les échanges humains.

Pour défendre nos intérêts de sécurité, nous devons donc relever le deuxième défi que représentent, d'une part la faillite des Etats qui laisse des sociétés entières en proie à la violence et aux bandes armées, et d'autre part, le désordre qui gagne les espaces communs, qu'ils soient océaniques, exo-atmosphériques ou cyber.

C'est pourquoi, dans le respect du droit international et de nos responsabilités de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, nos armées contribuent chaque jour, par le stationnement de nos forces de présence et de nos forces de souveraineté outre-mer comme par nos opérations extérieures, à la prévention des crises et à la stabilisation des régions où progresse le chaos.

J'ai souhaité également que la France renforce ses capacités dans les nouveaux champs de confrontation. Au-delà du renseignement, de la cyberdéfense pour laquelle un investissement est en cours dans la durée, la défense spatiale sera renforcée et réorganisée au sein d'un nouveau commandement spatial rattaché à l'armée de l'air. Quant à l'intelligence artificielle, elle est l'une des priorités de la nouvelle Agence d'Innovation de la Défense.

Terrain d'expression de la rivalité stratégique des Etats, certaines crises régionales représentent aujourd'hui autant d'hypothèses crédibles, mais pas exclusives, dans lesquelles nous pourrions, pour la première fois depuis longtemps, devoir relever un troisième défi, celui d'avoir à affronter directement, dans une escalade non maîtrisée, une puissance hostile, éventuellement dotée de l'arme nucléaire ou alliée à une puissance possédant des armes de destruction massive.

Ce troisième défi, c'est le résultat très concret des transformations de la menace que j'évoquais tout à l'heure.

La prise d'un gage territorial, la déstabilisation d'un de nos alliés ou partenaires stratégiques, la remise en cause de fondements entiers du droit international ne sont plus seulement des scénarios du passé. Ils pourraient, demain, justifier l'engagement aux côtés de nos alliés de nos forces terrestres, navales ou aériennes dans un conflit majeur pour défendre la sécurité collective, le respect du droit international et la paix.

A cet égard, notre stratégie de défense est un tout cohérent : forces conventionnelles et forces nucléaires s'y épaulent en permanence. Dès lors que nos intérêts vitaux sont susceptibles d'être menacés, la manoeuvre militaire conventionnelle peut s'inscrire dans l'exercice de la dissuasion. La présence de forces conventionnelles robustes permet alors d'éviter une surprise stratégique, d'empêcher la création rapide d'un fait accompli ou de tester au plus tôt la détermination de l'adversaire, en le forçant à dévoiler de facto ses véritables intentions. Dans cette stratégie, notre force de dissuasion nucléaire demeure, en ultime recours, la clé de voûte de notre sécurité et la garantie de nos intérêts vitaux. Aujourd'hui comme hier, elle garantit notre indépendance, notre liberté d'appréciation, de décision et d'action. Elle interdit à l'adversaire de miser sur le succès de l'escalade, de l'intimidation ou du chantage.

En tant que chef de l'Etat, je suis le garant du temps long parce que ma responsabilité de chef des armées est de prémunir notre Nation des menaces, en fixant l'horizon à plusieurs dizaines d'années.

La dissuasion nucléaire a joué un rôle fondamental dans la préservation de la paix et de la sécurité internationale, notamment en Europe. Je suis intimement persuadé que notre stratégie de dissuasion conserve toutes ses vertus stabilisatrices, et demeure un atout particulièrement précieux dans le monde de compétition des puissances, de désinhibition des comportements et d'érosion des normes qui aujourd'hui se dessine sous nos yeux

La stratégie nucléaire de la France, dont je rappelais tout à l'heure les bases doctrinales, vise fondamentalement à empêcher la guerre.

Nos forces nucléaires ne sont dirigées contre aucun pays et la France a toujours refusé que l'arme nucléaire puisse être considérée comme une arme de bataille. Je réaffirme ici que la France ne s'engagera jamais dans une bataille nucléaire ou une quelconque riposte graduée.

Par ailleurs, nos forces nucléaires jouent un rôle dissuasif propre, notamment en Europe. Elles renforcent la sécurité de l'Europe par leur existence même et à cet égard ont une dimension authentiquement européenne.

Sur ce point, notre indépendance de décision est pleinement compatible avec une solidarité inébranlable à l'égard de nos partenaires européens. Notre engagement pour leur sécurité et leur défense est l'expression naturelle de notre solidarité toujours plus étroite. Soyons clairs : les intérêts vitaux de la France ont désormais une dimension européenne.

Dans cet esprit, je souhaite que se développe un dialogue stratégique avec nos partenaires européens qui y sont prêts sur le rôle de la dissuasion nucléaire française dans notre sécurité collective.

Les partenaires européens qui souhaitent s'engager sur cette voie pourront être associés aux exercices des forces françaises de dissuasion. Ce dialogue stratégique et ces échanges participeront naturellement au développement d'une véritable culture stratégique entre Européens.

Nos forces nucléaires évidemment contribuent également de manière significative au renforcement global de la dissuasion de l'Alliance atlantique, aux côtés des forces britanniques et américaines. La France ne participe pas aux mécanismes de planification nucléaire de l'Alliance et n'y participera pas plus à l'avenir. Mais elle continuera à nourrir la réflexion de niveau politique visant à renforcer la culture nucléaire de l'Alliance.

Seules puissances nucléaires européennes, la France et le Royaume-Uni ont dès 1995 affirmé clairement qu'ils n'imaginaient pas de situation dans laquelle les intérêts vitaux de l'un des deux pays pourraient être menacés sans que les intérêts vitaux de l'autre ne le soient aussi.

Je veux aujourd'hui réaffirmer solennellement ce constat. Le haut niveau de confiance mutuelle, consacré par les traités de Lancaster House de 2010, dont nous célébrons cette année le dixième anniversaire, se traduit au quotidien dans une coopération inédite sur les sujets nucléaires. Nous la poursuivrons avec détermination et le Brexit n'y change rien.


Mesdames et Messieurs,

Avant de conclure, je voudrais prendre encore quelques instants pour approfondir devant vous la réflexion sur le sens de la stratégie de dissuasion dans le monde d'aujourd'hui.

Il faut tout d'abord, sur ce sujet, reconnaître l'existence d'un débat éthique autour des armes nucléaires, qui n'est pas nouveau et auquel le Pape François a très récemment contribué lors de son déplacement à Hiroshima.

Il y a aussi un débat juridique et stratégique : face à un environnement international dégradé, certains, y compris en Europe, se sont engagés récemment dans une approche prohibitionniste, fondée en grande partie sur un impératif absolu et un raisonnement stratégique simple : pour supprimer la peur, pour supprimer la guerre, il suffirait de supprimer les armes nucléaires !

Je respecte très profondément les considérations qui se sont exprimées. Mais pour sa part, la France, Etat doté, qui porte la responsabilité du maintien de la paix et de la sécurité internationales, ne partage qu'en partie cette vision de la réalité de notre monde. Je souhaite vous exposer ma vision des équilibres, sur lesquels repose le Traité de Non-Prolifération, et les raisonnements éthiques qu'il convient d'appliquer pour préserver la paix.

L'objectif ultime d'élimination complète des armes nucléaires dans le cadre du désarmement général et complet figure dans le préambule du TNP. Mais dans la réalité de notre monde, les avancées vers cet objectif ne peuvent être que progressives, et fondées sur une perception réaliste du contexte stratégique.

Faute de disposer d'une recette pour faire disparaître rapidement les armes nucléaires de notre monde, les promoteurs de l'abolition s'attaquent au fond à la légitimité de la dissuasion nucléaire et avant tout, disons-le, là où cela est le plus facile, c'est-à-dire dans nos démocraties européennes.

Or j'estime que le choix n'est pas entre d'une part un absolu moral sans lien avec les réalités stratégiques, et d'autre part un retour cynique au seul rapport de forces sans le droit.

Pour ma part, je ne tomberai pas dans le piège de cette fausse alternative. Elle est déstabilisante pour l'architecture de sécurité internationale et n'est pas à la hauteur des ambitions que porte la France pour la paix, le multilatéralisme et le droit.

Ma responsabilité est d'assurer la sécurité de notre pays, dans le respect de ses engagements internationaux, en particulier ceux du TNP.

Mais cela ne signifie pas pour autant que la France renonce aux questionnements éthiques s'agissant de l'arme nucléaire. Une démocratie doit se poser la question des finalités de sa politique de dissuasion nucléaire, porteuse de dilemmes moraux et de paradoxes.

Il faut pour cela saisir la dissuasion dans la totalité de ses aspects, ce qui suppose de la replacer dans un cadre politique plus large, relatif à notre vision de l'ordre mondial.

L'arme nucléaire a fait pénétrer en 1945 l'humanité dans un nouvel âge, en lui donnant au fond les moyens de sa propre destruction et en lui faisant prendre ainsi conscience de l'unité de son destin. Sa diffusion a été limitée en 1968 par le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, photographie en quelque sorte du monde nucléaire de l'époque - il constate l'existence de cinq Etats dotés d'armes - et qui, à de rares exceptions près, a tenu. Ce faisant, la détention de l'arme nucléaire confère aux responsables politiques des pays concernés une responsabilité d'une ampleur morale sans précédent dans l'histoire. S'agissant de la France, j'assume pleinement cette responsabilité.

Nous n'avons pas d'autre choix que de nous confronter à l'imperfection du monde et d'affronter, avec réalisme et honnêteté, les problèmes qu'il nous pose.

Je ne peux ainsi donner à la France comme objectif moral le désarmement des démocraties face à des puissances voire des dictatures qui, elles, conserveraient ou développeraient leurs armes nucléaires.

Un désarmement nucléaire unilatéral équivaudrait pour un Etat doté comme le nôtre à s'exposer et à exposer ses partenaires à la violence et au chantage, ou à s'en remettre à d'autres pour assurer sa sécurité.

Je refuse cette perspective. Et ne soyons pas naïfs : un décrochage de la France, dont l'arsenal ne peut en aucun cas être comparé à celui des Etats-Unis ou de la Russie, n'aurait pas le moindre effet d'entraînement sur les autres puissances nucléaires.

Dans le même esprit, la France n'adhérera pas à un traité d'interdiction des armes nucléaires. Ce traité ne créera aucune obligation nouvelle pour la France, ni pour l'Etat, ni pour les acteurs publics ou privés sur son territoire.

Le désarmement n'a en réalité de sens que s'il s'inscrit dans un processus historique de limitation de la violence.

La stratégie de dissuasion y contribue déjà, même de façon paradoxale. Dans la dissuasion telle que la France la pratique, c'est bien la possibilité de dommages inacceptables pour un adversaire potentiel qui, sans même que la menace en soit proférée, restreint la violence effective.

Reconnaissons cependant que cette rationalité dissuasive ne suffit pas à fonder la paix, au sens plein du terme, c'est-à-dire un état qui ne soit pas une simple inhibition de la violence, mais bien une véritable coopération et une concorde entre tous.

Notre objectif doit être d'oeuvrer à l'instauration d'un ordre international différent, avec un gouvernement du monde efficace capable d'établir le droit et de le faire respecter.

Cet objectif de transformation de l'ordre international n'est pas seulement un idéal. Il dessine dès à présent un chemin politique et stratégique qui doit nous permettre de progresser concrètement.

Pour ce faire, il est indispensable de circonscrire le rôle de la dissuasion aux circonstances extrêmes de légitime défense.

Les armes nucléaires ne doivent pas être conçues comme des outils d'intimidation, de coercition ou de déstabilisation. Elles doivent rester des instruments de dissuasion à des fins d'empêchement de la guerre.

La doctrine nucléaire de la France s'inscrit strictement dans ce cadre.

J'appelle les dirigeants des autres puissances nucléaires à faire preuve de la même transparence dans leur doctrine de dissuasion et à renoncer à toute tentation d'instrumentalisation de cette stratégie à des fins coercitives ou d'intimidation.

Voici, Mesdames et Messieurs, ce que je voulais vous dire aujourd'hui sur la place de la France dans le monde, sur son ambition européenne, sur sa stratégie de défense et de dissuasion.

Regardons notre avenir avec lucidité et détermination.

Lucidité, parce que nous ne pouvons faire comme si la mondialisation et les progrès technologiques ne bouleversaient pas les modèles issus du passé. Plus que jamais notre réflexion stratégique doit s'adapter aux soubresauts de notre environnement, tout en s'inscrivant dans le temps long. Ayons le courage de regarder le monde tel qu'il est, tel qu'il va évoluer. Il n'y a pas de fatalité, mais il peut y avoir des erreurs historiques à ne pas vouloir le regarder.

Détermination également : détermination à rester la France, la France fière de son Histoire, la France fière de ses valeurs et respectueuse de ses engagements. La France farouchement attachée à rester maîtresse de son destin, au sein d'une Europe refondée pour le bien commun.


Vive la République et vive la France !

Politique de la défense Relations internationales Cooperation militaire Dissuasion nucleaire Strategie militaire 207000357

Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur la politique étrangère de l'Union européenne, à Montpellier le 6 février 2020.

Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur la politique étrangère de l'Union européenne, à Montpellier le 6 février 2020. Jean-Yves Le Drian 06/02/2020 Union européenne Les Rencontres d'Occitanie Faire entendre la voix de la France en Europe et dans le monde

Madame la Présidente, chère Marie-France,


Je suis ravi d'être là et de répondre à mon engagement lors de mon déplacement précédent à Toulouse, ravi de vous rencontrer aussi, Mesdames et Messieurs.

Je pense qu'il faut que nous ayons plutôt un échange qu'un exposé magistral et c'est, en tout cas, de cette manière que j'ai conçu notre rencontre pour que nous soyons plus détendus et plus à l'aise les uns les autres sur les grands sujets qui sont aujourd'hui de l'actualité internationale.

Je voudrais commencer par vous dire que j'ai eu, il y a peu de jours, une certaine satisfaction au niveau européen. Vous savez que se réunissent tous les mois l'ensemble des ministres des affaires étrangères de l'Union européenne. Et nous nous sommes réunis, de manière exceptionnelle, début janvier, parce qu'il y avait l'aggravation de la situation internationale dans le Golfe, parce qu'il y avait des risques, des menaces, des nuages sombres sur la paix. Et, pour la première fois, je suis sorti de cette réunion des ministres des affaires étrangères, pour la première fois depuis que je suis dans ces responsabilités, en disant à la presse, en sortant : j'ai eu l'impression que l'Europe reprenait la main, j'ai eu le sentiment que l'Europe était au rendez-vous. Pourquoi ? Parce que, au cours de cette rencontre, sur les trois sujets majeurs que nous avions à traiter dans l'actualité dense du moment, il y avait à la fois volonté commune et initiative commune européennes.

Ces trois sujets majeurs que sont la crise libyenne, la crise du Sahel et la crise iranienne, ont vu l'Union européenne reprendre l'initiative, pour la première fois.

D'abord - je prends un ordre qui n'est pas un ordre de dramatisation, je prends un ordre qui n'a pas de valeur hiérarchique -, d'abord, la crise libyenne. Vous avez cette situation de dégradation, de déstabilisation, de balkanisation de ce pays depuis l'intervention en 2011. Pour la première fois, les Européens ont dit : nous prenons l'initiative ensemble pour établir un agenda, un calendrier, et faire en sorte que, d'une part, le cessez-le-feu puisse être mis en oeuvre et que, d'autre part, il puisse être engagé un processus de réconciliation interne de longue durée, et permettre aussi qu'il y ait un aboutissement de la crise libyenne par un processus démocratique.

Cela a abouti au fait que, quelques jours après, à Berlin, l'ensemble des acteurs, sur initiative européenne, se sont réunis pour essayer de mettre en oeuvre un processus de paix. Il n'est pas abouti mais, à cette réunion de Berlin, prise par l'initiative européenne, nous avons pu réunir ensemble à la fois les Européens mais aussi le président Poutine, le président Erdogan, le ministre des affaires étrangères américain, M. Pompeo, le président Sissi, les Africains, les voisins de la Libye, pour dire comment est-ce que l'on fait pour établir un calendrier qui nous permette d'aboutir à un processus politique de pacification.

Il faudra maintenant faire en sorte que nous puissions suivre de très près ce processus pour qu'il puisse aboutir, pour que les Européens qui se sont engagés puissent être au rendez-vous permanent de cette crise. Mais il y a là une forme d'espoir même si le cessez-le-feu n'est pas encore traduit en trêve ni encore en processus politique. Au moins, le chemin a été tracé.

Et puis, dans le même temps, les mêmes Européens - là, c'est plutôt à l'initiative de la France, sur Berlin c'était plutôt à l'initiative de l'Allemagne même si nous étions totalement complémentaires et complices dans la mise en oeuvre -, sur l'initiative de la France, a eu lieu ce que l'on a appelé le Sommet de Pau, qui a permis de réunir, là aussi, à la fois les Européens, les Africains, l'Union africaine, l'ensemble des pays concernés, pour mettre en oeuvre un calendrier d'actions et faire en sorte que cette région puisse trouver une forme de pacification, en mettant à la fois en avant la nécessité de maintenir les enjeux sécuritaires, avec un renforcement de notre présence mais aussi un renforcement de la présence européenne, et d'établir un calendrier qui articule la nécessité pour les pays du Sahel de reprendre leur autorité sur l'ensemble de leurs territoires, de faire en sorte que leurs propres forces de sécurité puissent travailler ensemble, mais aussi de faire en sorte qu'il y ait un processus de développement et un processus politique qui permettent d'engager une spirale vertueuse dans cette région très aléatoire, avec les risques majeurs qui peuvent se produire à l'égard de notre propre sécurité.

Et puis, troisièmement, dans la même réunion, nous avons pris les initiatives nécessaires pour essayer d'engager un processus de désescalade dans la région du Golfe, pour éviter que l'aggravation que l'on sentait très sensible s'apaise et qu'un processus politique puisse être engagé pour préserver ce que l'on appelle les accords de Vienne, c'est-à-dire ceux qui ont été signés en juillet 2015 et qui ont permis d'éviter que l'Iran n'accède à l'arme nucléaire.

Trois événements en même temps qui permettent de dire que l'Europe peut être au rendez-vous de son destin et de la maîtrise de son devenir, sur des sujets sensibles et sur des sujets de confrontation et de conflictualité.

Cet élément un peu d'optimisme, je l'ai aussi constaté depuis l'arrivée de la nouvelle Commission, depuis le fait que, après les élections européennes, qui ont permis l'affirmation des Européens et leur volonté de saisir ensemble leur devenir. Ce sentiment positif, je l'ai aussi senti dans la définition de l'Agenda stratégique que les Européens ont élaboré ensemble et sur les premières grandes orientations de la nouvelle Commission européenne, du nouveau Conseil européen, visant à ce que l'Europe s'affirme elle-même comme puissance, qu'elle sorte de la naïveté dans laquelle elle pouvait être auparavant et qu'elle détermine son propre projet politique pour que, dans la confrontation à laquelle nous assistons aujourd'hui entre grandes puissances, elle puisse faire valoir sa force, qu'elle soit non plus un terrain de jeux et un terrain d'affrontements pour des puissances extérieures mais qu'elle affirme elle-même sa propre souveraineté.

Des mots qui n'étaient pas employés jusqu'à présent ou qui étaient employés avec beaucoup de parcimonie par les uns et par les autres, tels que la souveraineté européenne, deviennent maintenant au centre du débat politique. Et c'était un élément tout à fait considérable dans la nouvelle donne internationale à laquelle nous sommes confrontés.

Cet élément d'espoir s'est traduit aussi par la volonté de faire en sorte qu'un pacte vert nous permette d'affronter les enjeux écologiques. Ce qui nous permet aussi d'affirmer que l'Europe de la défense, qui affirme son autonomie stratégique, sera aussi au rendez-vous.

Bref, il est en train de se passer toute une série d'éléments qui sont des éléments positifs dans un monde un peu désarçonné et un peu affolé par les risques d'affrontements que vous constatez, que nous constatons les uns et les autres régulièrement. L'Europe, apparaissant désormais non plus comme un grand marché mais comme une volonté politique qui s'affirme progressivement, je l'ai dit pour les crises, je le dis pour le projet politique européen, il y a là de quoi espérer, malgré le Brexit qui est intervenu en même temps, dont nous allons sans doute parler ensemble dans un instant.

Le Brexit, c'est à la fois un grand regret, une tristesse, d'une certaine manière, aussi, un grand gâchis. Mais un élément important dans la résolution provisoire de cette crise et de ce départ des Britanniques, c'est le fait que l'Union européenne soit restée unie pendant cette période. C'est-à-dire, rappelez-vous, au début des discussions qui ont eu lieu après le référendum britannique, on laissait entendre qu'il pouvait y avoir des distorsions européennes, que l'exemple britannique allait pouvoir éventuellement être suivi par d'autres.

En fait, l'Union européenne est restée solide et unie, affirmant sa volonté commune et évitant les risques de fuites que certains pouvaient imaginer et que les Britanniques ont essayé de jouer, à un moment donné.

Pourquoi est-ce que l'Europe est restée unie ? Non pas, d'abord par un sentiment de partage collectif, mais essentiellement parce que chaque pays concerné a considéré que son propre intérêt était de rester fidèle à l'unité européenne, son propre intérêt, c'est-à-dire le fait que l'Europe est un marché unique, qui présente aussi beaucoup d'avantages, pour les uns et pour les autres, et que rompre avec cette unité était néfaste pour chacun des pays pris séparément.

Il y a donc eu la réaffirmation d'une volonté collective qui va, j'en suis convaincu, se traduire dans les actes au fur et à mesure de la discussion qui va s'ouvrir avec le Royaume-Uni pour élaborer nos relations futures.

Je voulais vous dire cela parce que, dans cet ensemble-là, la France joue un rôle majeur, qui est le rôle d'une puissance d'équilibre, comme aime à le définir le président de la République. Puissance d'équilibre parce que dans notre diplomatie, dans notre action internationale, nous avons trois critères majeurs qui définissent notre politique.

D'abord la défense de nos propres intérêts, à la fois sécuritaires, mais aussi économiques, mais aussi sociaux. Mais en même temps, la défense de nos propres intérêts se traduit par la solidarité de la part de nos partenaires, pas là non plus par volonté de partenariat gratuit, mais parce que c'est notre intérêt de faire en sorte que l'Union européenne soit forte, et il n'y a pas de distorsion entre la volonté d'affirmation de la force de notre pays, et la volonté d'affirmation européenne. Les deux sont liées. Le patriotisme est important mais le patriotisme ne peut vraiment s'épanouir et s'affirmer que s'il y a, parallèlement, une souveraineté européenne, sinon nous deviendrons les victimes et les débiteurs d'autres puissances.

Et puis, notre troisième pilier de notre action internationale, c'est la défense de nos valeurs, le fait que nous ayons une histoire dans le monde, que nous soyons membre du Conseil de sécurité et que nous ayons, à ce titre, une responsabilité particulière. Cela se retrouve dans notre volonté d'impulsion européenne et c'est ce à quoi on assiste en ce moment, à un tournant ; tournant, parce qu'il y a une nouvelle Commission, tournant parce qu'il y a une nouvelle donne internationale, tournant parce qu'il y a nécessité, pour les grands enjeux qui sont devant nous, que ce soit l'enjeu migratoire, que ce soit l'enjeu numérique, que ce soit l'enjeu industriel, que ce soit l'enjeu climatique, il y a nécessité de faire en sorte que la force de notre diplomatie puisse se traduire par la force de l'initiative européenne.

Enfin, un dernier point avant que nous puissions échanger ensemble sur tous ces points, je voudrais faire une ou deux remarques sur les questions liées au multilatéralisme, parce que ces questions sont nécessairement articulées à ce que je viens de dire. Nous avons vécu depuis la fin de la dernière guerre mondiale sur une forme d'organisation du monde qui était à peu près respectée par les uns et par les autres et qui se traduit par le fait qu'il y ait une organisation internationale qui s'appelle les Nations unies, avec un certain nombre d'organismes qui sont parallèles et articulés avec l'Organisation des Nations unies.

Ce multilatéralisme-là est aujourd'hui en voie de dégradation, parce que, d'abord, les Etats-Unis considèrent que ce multilatéralisme ne sert pas leurs propres intérêts. Ils envisagent les relations dans le monde essentiellement sous la forme de rapports de force et sous la forme d'additions de relations bilatérales. Et ce multilatéralisme-là n'est pas vraiment le multilatéralisme du droit que nous avons construit ensemble, à la fin de la dernière guerre. La posture américaine aboutit au fait que l'on détricote progressivement l'ensemble des accords sur lesquels il y avait eu un consensus international depuis plusieurs années, plusieurs dizaines d'années, que ce soit le dé-tricotage de l'Organisation Mondiale du Commerce, que ce soit le dé-tricotage des accords internationaux qui ont été passés par les uns et par les autres, que ce soit le désengagement de solidarités mondiales comme, par exemple, le désengagement de l'UNESCO. La posture américaine est une posture qui transforme le multilatéralisme, essentiellement, en intérêts de puissances.

A côté de cela, il y a la Russie qui, dans son isolement de départ, a essayé, par sa présence au Conseil de sécurité, de bloquer toute évolution possible sur l'action des Nations unies et qui a un rôle de gel des situations, ce qui, indirectement, permet aux Etats-Unis de développer leur propre logique unilatérale.

Enfin, le troisième partenaire est la Chine, qui affiche une volonté multilatérale très forte, mais dont on sait qu'elle est destinée à provoquer un nouveau multilatéralisme qui serait basé sur les Routes de la soie et sur l'Empire du milieu. Et donc, ce détournement de la fonction multilatérale par cette grande puissance est aussi très préoccupant.

Face à ces trois logiques-là, il nous faut recréer un multilatéralisme qui respecte le droit, qui fasse en sorte que chaque pays ait sa propre souveraineté et doive être respecté en tant que tel, qui évite la confrontation et qui privilégie la coopération, qui fasse en sorte que ce nouveau multilatéralisme soit en mesure de relever les grands défis de notre époque. C'est de notre responsabilité, Français et Européens, que d'agir en ce sens. C'est pourquoi, nous avons pris une initiative avec nos amis allemands de renouveler le multilatéralisme, de rassembler autour de grands sujets des biens communs de l'humanité le maximum de participants, que ce soit les pays, que ce soit les organisations non gouvernementales, ou que ce soit les entreprises, pour faire en sorte que sur la régulation du numérique, sur l'ensemble des enjeux de l'éducation, sur l'ensemble des enjeux de santé, on puisse avoir des rassemblements de coalitions qui permettent de peser pour que le multilatéralisme, un peu caduc aujourd'hui, puisse se revivifier, sous notre impulsion. C'est aussi la responsabilité de la France et c'est dans cette direction que nous travaillons ; c'est tout à fait articulé avec ce que je viens de dire sur les enjeux européens.

Voilà quelles sont les stratégies, quels sont les enjeux essentiels, qui sont devant nous et c'est sur ces enjeux-là que je passe, pour ma part, l'essentiel de mon temps, sous la responsabilité et l'orientation du président de la République.

Ces dimensions-là sont d'autant plus essentielles aujourd'hui que, vous le savez, il y a des liens très forts, de plus en plus forts, entre l'action internationale et l'action nationale. Chaque acte a des conséquences sur notre propre territoire et chaque acte sur notre territoire a des conséquences au niveau international. Tout cela nécessite que nous renforcions ce que nous appelons notre diplomatie d'influence, faire en sorte que la France soit, en plus d'être une puissance d'équilibre, une puissance qui affirme ses valeurs, qui affirme son histoire, qui affirme ses propres priorités. Dans cette diplomatie d'influence qui se traduit par le développement de la langue française, mais qui se traduit aussi par les enjeux culturels qui sont aujourd'hui essentiels, on voit bien que la conflictualité et les rapports de force s'exercent, aussi, dans beaucoup de territoires, par la présence culturelle, la présence de la langue, qui est aussi un de nos enjeux prioritaires.

Tout cela est un ensemble qui fait, je crois, la force de notre diplomatie et aussi la force de la France dans le monde et la manière dont elle est respectée.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 11 février 2020

Politique commune Politique etrangere Relations internationales Tension internationale 203000358

Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur l'action du ministère de l'Europe et des affaires étrangères, à Paris le 29 janvier 2020.

Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur l'action du ministère de l'Europe et des affaires étrangères, à Paris le 29 janvier 2020. Jean-Yves Le Drian 29/01/2020 Politique étrangère Voeux aux agents du ministère

Madame et Monsieur les Secrétaires d'Etat, chère Amélie de Montchalin, cher Jean-Baptiste Lemoyne, il n'est pas loin, il va arriver, je viens de le quitter,
Monsieur le Secrétaire général, cher François Delattre, pour qui c'est la première cérémonie des voeux,
Mesdames les Ambassadrices, Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames les Directrices, Messieurs les Directeurs,
Chères auditrices et chers auditeurs du Collège des hautes études de l'Institut diplomatique,
Mesdames et Messieurs,


Le mois de janvier touche déjà à sa fin, mais heureusement il est encore temps pour moi, de vous présenter, avec mon épouse, tous nos voeux de bonheur, de santé et de réussite pour 2020. À vous-mêmes, qui êtes réunis ici, ainsi qu'à l'ensemble des agents de ce ministère, qu'ils soient en poste à Paris, à Nantes ou à l'étranger.

Différents et complémentaires, vous incarnez les mille visages du Quai d'Orsay. Et cette année encore, je tenais à vous dire à quel point je suis fier d'être à la tête de cette belle maison.

Mille visages, oui, car notre ministère n'a pas seulement le don d'ubiquité. Un don qui, bien sûr, tient moins à une vertu magique qu'à la force de notre réseau universel. Il a aussi, pour remplir les nombreuses missions qui lui sont confiées, le talent de rassembler une très large palette de compétences, les vôtres.

Tisser des liens de confiance avec nos partenaires, les préserver, parfois contre vents et marées.

Négocier pour défendre les intérêts de nos concitoyens, quand leur sécurité, leurs emplois, leur avenir sont en jeu.

Porter haut une certaine idée de la culture et, dans les batailles nouvelles de l'influence, faire de notre modèle humaniste une main tendue en direction des sociétés civiles et de leurs jeunesses.

Soutenir nos compatriotes à l'étranger, en toutes circonstances, comme nous le faisons en ce moment en organisant le rapatriement des Français de Wuhan, ceux qui le souhaitent, en lien avec d'autres ministères.

Accompagner nos entreprises dans la grande aventure de l'export, promouvoir nos destinations touristiques.

Voilà le quotidien de ce ministère, et je ne parle là que des jours calmes...

Voilà ce qui nous autorise à revendiquer le titre de service public des Français à l'international et à trouver, chaque jour, dans la certitude qu'ils comptent sur nous et que nous leurs sommes utiles, la force de braver toutes les tempêtes. Y compris d'ailleurs celles qui nous touchent au coeur, j'ai à ce moment une pensée particulière pour notre collègue, Marie-Anne Mortelette, en poste à Canberra qui a trouvé la mort dans un terrible accident.

Chers amis, je me trouvais hier à La Haye, où j'ai eu le grand plaisir, le grand honneur, de participer à la Conférence des ambassadeurs néerlandais. Ce qui m'a frappé, c'est que - comme nous - ils se posent une question très simple et pourtant fondamentale : comment expliquer à nos concitoyens le sens de notre action diplomatique ?

C'est une question absolument légitime, essentielle, car les enjeux nationaux et internationaux sont désormais de plus en plus imbriqués.

Et c'est une question qui peut et qui doit nous servir de boussole, dans un monde dont la correspondance diplomatique permet d'apprécier la vertigineuse complexité.

Ce monde, nous sommes aux premières loges pour en suivre les évolutions et pour l'expliquer aux Français. Afin d'en pointer les menaces, elles sont nombreuses, mais aussi les opportunités. Ce rôle de vigie est essentiel. Mais notre mission est loin de s'y résumer.

Ce que les Français attendent de nous, c'est que nous conservions, en plus de cette capacité à penser le monde, une véritable capacité à tenter de le transformer. Et, dans un monde lui-même en plein bouleversement, je crois que cela suppose de ne pas hésiter à bousculer quelques habitudes pour inventer, sous l'autorité du président de la République, la diplomatie la mieux adaptée au moment que nous vivons.

Cette diplomatie du XXIe siècle, c'est d'abord une diplomatie agile et réactive.

2019 nous a vus multiplier les initiatives face aux crises. Pour garantir notre sécurité, pour prévenir l'escalade, pour restaurer des espaces de négociation à chaque fois que c'est nécessaire.

En ce début d'année très mouvementé, depuis le 3 janvier, nous avons été partout à la manoeuvre. Et je tiens à souligner l'extraordinaire détermination de ceux qui, au sein de ce ministère, proposent sans cesse, parce qu'ils refusent de baisser les bras et de se résoudre au pire. De ceux qui inventent sans cesse, parce qu'ils croient qu'il existe toujours, quelles que soient les situations, un chemin de négociation. Parce qu'ils croient, tout simplement, en la diplomatie et en sa puissance.

Partout, donc, nous avons été à la manoeuvre, en suivant une même méthode : conjuguer l'agilité de coalitions d'action rassemblant, au cas par cas, les Européens les plus volontaires, conjuguer cela avec la force de frappe de nos institutions communes.

C'est ainsi qu'en quelques semaines, avec nos partenaires, nous avons, à la Conférence de Berlin, établi un cadre en vue d'un processus politique en Libye. Nous avons proposé, au Sommet de Pau, sur l'initiative du président de la République, le lancement d'une Coalition internationale pour le Sahel. Nous avons fait entendre, alors que le Golfe menaçait de s'embraser, une voix européenne pour appeler à la retenue et à la désescalade, à la poursuite du combat contre Daech et la préservation de l'Accord de Vienne.

Tout cela, bien sûr, reste à consolider. Et nous allons nous y employer tout au long des semaines qui viennent. Mais il était important de prendre ces initiatives maintenant, car la diplomatie, entre bien d'autres belles choses, c'est aussi l'art de saisir les occasions.

La diplomatie du XXIe siècle, c'est aussi une diplomatie ambitieuse.

Dans bien des domaines, il y a besoin de faire bouger les lignes. Car nous ne saurions vraiment défendre les intérêts des Français, dans la durée, en nous accommodant du monde, tel qu'il va.

C'est pourquoi nous agissons pour une mondialisation mieux régulée et plus juste.

Nous l'avons fait l'an dernier, vous l'avez rappelé, Monsieur le Secrétaire général, en plaçant la lutte contre les inégalités mondiales au coeur de la présidence française du G7 et du Sommet de Biarritz. Je crois que ce fut un réel succès, qui n'aurait pas été possible sans l'engagement de nombreuses directions de cette maison, que je tiens à féliciter et à remercier.

Et c'est un combat que nous poursuivrons en 2020.

Avec le Forum Génération Egalité. Ce sera la plus grande conférence internationale de l'année et nous serons très fiers de l'accueillir à Paris en juillet, cinquante ans après la première conférence internationale sur les Femmes à Mexico et vingt-cinq ans après la conférence de Pékin sur les droits des Femmes. Ce sera une occasion historique de poursuivre la mobilisation mondiale pour l'égalité de genre.

Nous poursuivrons ce combat en 2020 avec le Sommet Afrique-France pour les villes et les territoires durables. Il se tiendra à Bordeaux du 4 au 6 juin prochain. Nous y avons convié les chefs d'Etat et de gouvernement de cinquante-quatre pays africains, mais aussi des entrepreneurs, des élus locaux, des représentants des sociétés civiles. Nous voulons, avec eux, trouver des solutions concrètes pour répondre aux défis de l'urbanisation à travers ce continent, un défi, vous le savez, qui ne va cesser de croître dans les années et décennies à venir.

Avec, la présentation au Parlement de la loi de programmation sur le développement que nous préparons depuis des mois. "Enfin", diront certains ! Et ils n'auront pas tout à fait tort. Mais nous avons fait preuve d'une endurance collective et cela a fini par payer et le projet de loi sera normalement bientôt soumis au Conseil des ministres. Ce sujet constituera en tout cas l'une de mes priorités en 2020.

Ce projet de loi fixera la trajectoire budgétaire qui nous permettra de tenir l'engagement pris par le président de la République de porter notre APD à 0,55% de la richesse nationale en 2022, sera aussi l'occasion de rénover en profondeur notre approche de la politique du développement avec des priorités claires, un pilotage politique de nos opérateurs à Paris comme dans les postes, avec une association de tous les acteurs pertinents que Jean-Baptiste Lemoyne a récemment rencontrés dans le cadre du CNDSI et, enfin, avec des dispositifs d'évaluation indépendants pour mesurer l'impact réel de cette politique.

Défendre les intérêts des Français dans la durée, c'est aussi porter une certaine vision des relations internationales. Une vision fondée sur la conviction que la coopération vaut mieux que le chacun pour soi et le droit vaut mieux que les purs rapports de force.

C'est d'ailleurs pourquoi nous avons entrepris de renforcer la coordination entre les divers pôles juridiques du Département, autour de la Direction des affaires juridiques, pour accorder une place plus importante aux compétences en droit dans nos recrutements, identifier les postes juridiques d'influence dans les grandes organisations internationales et favoriser les mobilités de nos diplomates juristes.

En 2020, soixante-quinze ans après la création des Nations unies, nous continuerons à affirmer notre attachement au système multilatéral, à défendre ses institutions historiques et à mobiliser nos partenaires de l'Alliance pour le multilatéralisme en soutien à des projets collectifs innovants, notamment en matière de droit humanitaire, d'accès à l'éducation et de régulation de l'espace numérique.

Et, cinquante ans après la création de la Francophonie multilatérale, que le Sommet de Tunis célébrera en décembre, nous continuerons à défendre et à promouvoir les valeurs portées par la langue française - la diversité culturelle, le plurilinguisme - et notre modèle éducatif unique. Un modèle ouvert, un modèle qui, partout dans le monde, attire les talents, et que le Plan de développement de l'enseignement français à l'étranger que nous avons préparé avec Jean-Michel Blanquer et Jean-Baptiste Lemoyne permettra de renforcer.

Diplomatie féministe, diplomatie solidaire, diplomatie multilatérale, notre diplomatie globale, pour être à la hauteur du moment que nous vivons. Mais l'ensemble de cette diplomatie doit être aussi une diplomatie verte. C'est ce que nos concitoyens attendent de nous. Et ils nous le font savoir sans ambiguïté.

Je l'ai déjà dit, et je veux le redire aujourd'hui devant vous : 2020 ne doit, à aucun prix, rester dans l'histoire comme l'année des rendez-vous manqués.

Du Congrès de la Nature de l'UICN à Marseille à la COP15 de Kunming, en passant, bien sûr, par la COP26 de Glasgow, nous plaiderons pour le climat et la biodiversité avec une détermination sans faille.

Et, dans le même temps, nous continuerons à agir pour que les Européens montrent la voie. Nous soutiendrons le "Pacte vert" proposé par la Commission et ses propositions très fortes.

L'instauration d'un mécanisme d'inclusion carbone aux frontières pour empêcher le dumping écologique - c'est une question d'efficacité et c'est une question et de justice.

L'alignement de notre politique commerciale sur notre engagement environnemental - car il faut de la cohérence.

La création d'une Banque du climat pour investir massivement dans la transition. Nous devons impérativement nous donner les moyens de nos ambitions.

Enfin, pour nous, chers amis, la diplomatie du XXIe siècle sera européenne ou ne sera pas.

Qu'est-ce à dire, une "diplomatie européenne" ? C'est tout à la fois une diplomatie qui prend appui sur l'Europe pour agir et une diplomatie qui agit pour l'Europe.

L'un ne va pas sans l'autre et c'est pourquoi, si nous voulons continuer à faire entendre une voix autonome, et à conserver une capacité d'action propre sur la scène internationale, nous devrons absolument nous employer à bâtir une véritable souveraineté européenne. C'est l'axe majeur de la politique menée par le président de la République.

Certains jalons ont déjà été posés en matière de défense, en matière de politique commerciale. Mais nous devons aller plus loin et montrer aux puissances qui rêvent de prendre notre continent pour terrain de jeu que les Européens sont toujours là et que personne, personne, n'écrira leur histoire à leur place.

Cette exigence de souveraineté européenne vaut aussi, et je vous remercie, M. le Secrétaire général de l'avoir citée, dans le domaine numérique. C'est d'ailleurs le message que je suis allé porter hier aux Pays-Bas, après l'avoir fait à Prague il y a quelques semaines.

Ce qui rend cette question particulièrement emblématique, c'est qu'elle se situe très précisément au point d'intersection des besoins nouveaux de nos concitoyens, dont les vies sont désormais traversées de part en part par le numérique, et des formes nouvelles de la compétition internationale.

Il y a là, pour la diplomatie du XXIe siècle que nous devons inventer ensemble au service des Français, quelque chose comme une épreuve de vérité. C'est pourquoi j'ai tenu à m'impliquer personnellement sur ce sujet.

En 2020 je continuerai donc à m'engager pleinement, avec la complicité active d'Amélie de Montchalin à mes côtés, dans la construction de l'Europe souveraine que le président de la République appelle de ses voeux, en gardant à l'esprit qu'au premier semestre 2022, notre pays aura une immense responsabilité, celle de présider le Conseil de l'Union européenne. Ce sera un moment majeur pour notre pays, que nous devons commencer à préparer très sérieusement, dès maintenant.

Sur le plan consulaire, notre ministère poursuivra, en 2020 et au cours des prochaines années, des réformes structurelles de grande ampleur, afin de moderniser et d'améliorer le service rendu aux Français de l'étranger. Plusieurs directions sont pleinement mobilisées, et notamment la DFAE à Paris et à Nantes et la DSI. Réformes dont les agents vont aussi bénéficier, puisqu'elles vont leur permettre de se libérer des tâches les plus fastidieuses et de faire face, par ailleurs, à une activité qui a doublé en dix ans.

Voilà le cap que je vous propose pour 2020. Il est dense, et je serai là, à vos côtés, à chaque étape, pour m'assurer qu'il soit bien maintenu.

Je serai aussi à vos côtés, vous le savez, pour que ce ministère et ses agents conservent les moyens de remplir leurs missions. Vous le savez bien, les batailles budgétaires sont de rudes batailles. On y passe beaucoup de temps. Mais, vous savez aussi, au moins je le pense, que les Bretons ont la réputation d'être têtus et cette réputation est amplement méritée ! J'essayerai de le prouver encore cette année.

En 2020, vous me trouverez aussi à vos côtés à chaque fois que vos droits seront remis en cause. Cela ne changera pas.

Comme vous, j'ai ressenti comme une injustice les attaques contre le système de rémunération à l'étranger et j'ai tenu à y répondre en rappelant que la diplomatie n'est pas seulement un métier, mais un véritable choix de vie, qui peut être lourd de conséquences, tant pour soi-même que pour ses proches.

C'est d'ailleurs pourquoi je me suis aussi battu pour obtenir, dans le cadre du projet de loi de finances (PLF 2020), des crédits supplémentaires pour couvrir les effets de l'inflation mondiale sur les indemnités de résidence des agents expatriés et sur la rémunération des agents de droit local.

Et c'est pourquoi je me bats actuellement pour que la rémunération des agents de catégorie C en poste à l'étranger soit revalorisée.

C'est pourquoi je me bats aussi actuellement pour que les spécificités des fonctions des agents de ce ministère et de leur carrière soient pleinement prises en compte dans le cadre de la réforme en cours du système des retraites. J'ai écrit récemment à ce sujet au Premier ministre, en mentionnant notamment mon attachement au dispositif des bonifications pour services rendus hors d'Europe. Je connais vos préoccupations et je resterai pleinement mobilisé. Ces spécificités qui nous sont propres, qui ne sont pas du corporatisme mal pensé, doivent également être prises en compte dans le cadre de la réflexion conduite par M. Thiriez sur la réforme des concours d'accès à la haute fonction publique.

2020 sera aussi l'année du lancement du Plan parité, dont je présenterai les détails le 9 mars prochain. Pourquoi pas le 8 mars, parce que le 8 mars est un dimanche, cette année. C'est aussi cela, la diplomatie féministe : encourager les femmes de talent de ce ministère, et elles sont nombreuses, à se porter candidates aux postes de responsabilité, agir dans la durée pour élargir notre vivier de recrutement féminin, élargir la discussion à toutes celles et à tous ceux qui peuvent nous aider à avancer dans le bon sens, les directions concernées, l'association "Femmes et diplomatie" et bien sûr les organisations syndicales. C'est le sens de la démarche inclusive engagée à ma demande par la Haute fonctionnaire à l'égalité.

Chacun doit comprendre que la féminisation de notre diplomatie est l'affaire de tous et qu'elle est une chance pour l'ensemble de notre ministère. Parce que nous devons être à la hauteur des exigences fixées par la loi, mais aussi parce qu'une administration qui reflète la réalité de notre société est à l'évidence mieux à même de servir les Français, tous les Français et donc les Françaises.

Des avancées significatives ont déjà été actées, grâce à votre mobilisation, M. le Secrétaire général, à la mobilisation de la Direction générale de l'administration et de la Direction des ressources humaines. On en reparlera plus longuement, le 9 mars.

Je voudrais toutefois rappeler que je veillerai à ce que la lutte contre le fléau du harcèlement se poursuive. Le 8 mars dernier, j'ai annoncé la création d'une cellule d'écoute et de suivi des victimes de violences sexuelles et sexistes. Et, depuis le premier décembre, une cellule spécifique de lutte contre le harcèlement moral a été mise en place. Ma position est très claire sur ce sujet : tolérance zéro. Nous ne laisserons rien passer.


Mes chers amis,

Tout ce que nous faisons, c'est au nom des Français et pour les Français.

Si je voulais commencer l'année en le rappelant, c'est parce que je ne connais pas de meilleure façon de nous inciter, tous, à continuer à donner le meilleur de nous-mêmes, jour après jour. Je sais que vous le faites, que vous continuez à le faire. Et je vous en suis très reconnaissant.

Bonne année 2020 à la diplomatie française et à toutes celles et tous ceux qui la font vivre à travers le monde ! Merci.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 5 février 2020

Politique étrangère Diplomatie Relations internationales Aide au developpement Climat 203000300

Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur la politique étrangère de l'Union européenne, à La Haye le 28 janvier 2020.

Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur la politique étrangère de l'Union européenne, à La Haye le 28 janvier 2020. Jean-Yves Le Drian 28/01/2020 Politique étrangère de l'Union européenne Conférence des ambassadeurs néerlandais

Monsieur le Ministre des affaires étrangères, cher Stef,
Madame la Secrétaire générale,
Mesdames les Ambassadrices, Messieurs les Ambassadeurs,


Je suis très heureux d'être ici. C'est un plaisir de retrouver Stef Blok, avec qui j'ai une relation de grande confiance et d'amitié. Je reviens aux Pays-Bas trois mois après ma dernière visite à La Haye donc c'est une bonne habitude. J'y avais passé trois jours, et je n'avais pas subi le choc gastronomique dont vous me parlez. J'ai un souvenir plutôt agréable de la table, pas uniquement de celle de l'ambassadeur, mais des autres tables que j'ai pu fréquenter, donc c'est plutôt un élément incitatif et puis j'ai pu aussi constater que Scheveningen ce n'était pas aussi beau que la Bretagne, mais c'était quand même au bord de la mer, et donc qu'il y avait là des attractivités conjointes et sans doute une "maritimité commune", c'est plutôt cela. D'ailleurs, peut-être que j'en reparlerai avec toi, tout à l'heure, mais finalement, c'est cette maritimité commune, à laquelle je suis très attaché en raison de mes origines, et puis il fût un temps lointain où j'ai été Secrétaire d'Etat chargé de la mer auprès de François Mitterrand, c'est presque de l'histoire ancienne, mais cette "maritimité commune" doit nous aider je pense à appréhender ensemble, on en reparlera, les conséquences du Brexit. Notre lien à nous, c'est aussi la mer. C'est aussi le lien avec l'autre côté mais précisément nos intérêts peuvent être communs. Voilà en tous cas je suis très honoré de votre invitation, je considère que c'est aussi une marque de confiance et je suis très honoré aussi, très heureux de pouvoir, Mesdames et Messieurs, échanger avec vous, parce que le fil rouge que vous avez choisi de suivre cette année est, pour nous aussi, une question incontournable : comment expliquer à nos concitoyens le sens de l'action diplomatique que nous menons en leur nom ?

Sous une forme ou sous une autre, elle se pose à nous comme à l'ensemble de nos partenaires, tant il est vrai que, partout dans le monde, les enjeux nationaux et internationaux sont désormais imbriqués, pour le meilleur ou pour le pire. Partout, on sait que ce qui se passe ailleurs, parfois très loin, peut avoir, ici, des répercussions considérables. Et, partout, on sait que, seuls, nous serions impuissants face à certains de nos défis les plus urgents.

Et pour nous - en France et aux Pays-Bas -, cette question en appelle une autre : l'Europe n'est-elle pas impuissante face aux nouveaux dérèglements de l'ordre international ? Car, au point de rencontre entre nos pays et le monde, il y a l'Europe.

Et ma conviction est qu'elle a les moyens et de s'affirmer comme un acteur de la compétition internationale et de garder la main sur son propre destin. Et du reste, l'un ne va pas sans l'autre. Je veux le dire avec force : c'est ma conviction politique et c'est ma conviction intime, rien ne nous condamne à assister en simples spectateurs aux luttes d'influence qui opposent partout les grandes puissances - et jusque sur notre propre sol. Rien ne nous empêche, pour autant que nous y soyons prêts, de continuer à être les acteurs de notre propre histoire.

Et ma conviction, c'est que l'heure des choix est venue. Pour décider de ce que nous voulons être, mais aussi du monde dans lequel nous voulons vivre.

Et ma conviction est que nous ne saurions répondre aux attentes de nos concitoyens - à leur besoin de sécurité, à leur aspiration à la prospérité, à leur désir de préparer l'avenir - nous ne saurions répondre à ces préoccupations si nous n'agissons pas pour que, dans tous ces domaines, l'Europe soit au rendez-vous. Non pas que je nie le rôle de nos nations. D'autant que ce serait bien hardi de le faire dans un pays que je sais très attaché au principe de subsidiarité ! Mais face au désordre du monde, à l'affolement du monde, qui inquiète légitimement nos citoyens, l'Europe ne peut plus se permettre d'être hésitante et doit répondre présente à chaque fois qu'il le faut. Et à quelques jours du Brexit, je le dis avec une certaine solennité.

2020, Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, aura débuté dans une atmosphère de fébrilité et d'inquiétude. Et au coeur de cette rentrée mouvementée, je trouve que les Européens sont parvenus à faire entendre une voix propre et à montrer qu'ils conservent une véritable capacité d'action et de mobilisation. Et c'était essentiel à ce moment-là.

Essentiel pour notre propre sécurité, bien sûr.

Essentiel, aussi, parce qu'à chaque fois qu'une crise éclate, ce qui est en jeu - en même temps que la vie des populations exposées aux violences, en même temps que la stabilité d'une région -, c'est toujours aussi une certaine vision du monde. Et si nous laissions libre cours au pur jeu des logiques de puissance, nous commettrions une triple erreur stratégique, que nous finirions par payer au prix fort.

L'erreur de laisser la force l'emporter sur le droit. Comme si de la brutalité pouvait naître un ordre stable. Comme si laisser parler les armes, sans essayer de revenir à la voie de la diplomatie et du dialogue, pouvait être la solution.

Deuxième erreur stratégique qui serait de croire que l'approche qui nous a permis, qui a permis à notre continent de se relever de deux guerres mondiales et de marcher vers sa réunification ne vaudrait que pour l'Europe.

Et enfin, l'erreur d'oublier que l'histoire peut toujours être tragique et que les leçons de l'histoire peuvent être balayées sous le poids des événements et l'embrasement du monde.

A cette triple erreur où le cynisme le dispute au défaitisme, à cette triple erreur, on pourrait en rajouter une quatrième, nous ne devons pas en rajouter une quatrième, nous Européens, par naïveté : celle de croire que par le seul exemple de notre modèle et par notre seule parole, nous pourrions garantir notre place et notre sécurité dans un monde brutal et violent. Nous devons donc disposer aussi des moyens concrets, militaires, économiques, technologiques, de mieux préserver notre conception commune de l'ordre mondial.

Depuis le début de l'année, du Moyen-Orient au Sahel en passant par la Libye, nous avons, les Européens, multiplié les initiatives et nous avons montré que l'Europe pouvait être de retour.

Elle pouvait être de retour avec des objectifs clairs : garantir notre sécurité, prévenir l'escalade, trouver partout des chemins de négociation, inscrire dans la durée le retour à la stabilité.

De retour, avec une méthode pragmatique, citée par Stef il y a un instant : conjuguer la force de nos institutions et l'agilité de coalitions d'action rassemblant, au cas par cas, les Européens les plus volontaires. Il n'y a là aucune contradiction. J'en veux pour preuve l'appui que Josep Borrell, le nouvel Haut Représentant, a apporté à ces initiatives. Cette diplomatie agile et pragmatique, que Stef a relevée il y a un instant, j'ai souhaité qu'elle soit au coeur de l'action de la France. Et c'est pourquoi nous nous retrouvons très souvent pour agir ensemble parce que nous avons la même approche.

Le pragmatisme est souvent gage de succès. Et, de fait, c'est grâce à cette méthode que finalement l'Europe a pu reprendre la main.

D'abord sur la crise libyenne.

Si une réunion importante a pu se tenir le 19 janvier, c'est grâce aux efforts conjoints des acteurs européens : France, Allemagne, Italie, et Royaume-Uni en particulier. C'est essentiel car ce qui se passe en Libye concerne directement l'Europe : le terrorisme, les migrations, les luttes d'influence de puissances. Tels sont les enjeux du conflit en cours.

Et à Berlin, la Présidente de la Commission, le Président du Conseil européen, le Haut Représentant, étaient à nos côtés et désormais, l'Union européenne va prendre toute sa part dans la mise en oeuvre de ce qui a été décidé. Pour soutenir les Nations unies afin de consolider la trêve - c'est la priorité immédiate. Pour aboutir ensuite à un cessez-le-feu durable - c'est la deuxième priorité. Et le travail a également été engagé pour faire respecter l'embargo sur les armes et documenter les cas flagrants de violation, en utilisant tous les moyens dont nous disposons, tout ça doit se poursuivre. L'accord était important, maintenant il s'agit d'assurer la mise en oeuvre, pour pouvoir aboutir à une reprise rapide du processus politique.

Josep Borrell, Charles Michel étaient également présents à Pau, où la France a organisé il y a deux semaines un sommet essentiel avec les pays du G5 Sahel.

L'UE et les Etats membres ont soutenu le lancement de la Coalition internationale que nous avions proposée. Je crois qu'il s'agit d'un tournant majeur pour le Sahel, que nous devons collectivement accompagner avec les quatre objectifs que s'est donnés cette coalition internationale :

- renforcer notre action dans la lutte contre le terrorisme ;

- renforcer les capacités militaires et d'intervention des pays du G5 Sahel;

- aider au retour de l'Etat et de ses services dans les territoires concernés ;

- faire plus et mieux en matière de développement.

Une semaine après le Sommet de Pau, ma collègue des armées s'est rendue à Bamako avec ses collègues suédois, portugais et estonien pour assurer la suite des engagements des uns et des autres, et je voudrais souligner ici combien l'engagement néerlandais a été utile, précieux, et essentiel au moment où il s'est produit. J'ai pu moi-même le constater, j'ai pu moi-même vérifier la présence des hélicoptères néerlandais.

Le déploiement, dans quelques semaines, des forces spéciales européennes de la task force Takouba sera une étape supplémentaire dans notre mobilisation au Sahel. Je redis ici, nous avons besoin des Pays-Bas pour agir ensemble au Sahel, car c'est de notre sécurité et de celle de la frontière Sud de l'Europe dont il s'agit, c'est d'ailleurs la raison pour laquelle vous étiez intervenus dans le cadre de la Minusma.

Les Européens ont aussi été à l'initiative face au cycle de violences et d'escalade militaire que nous venons de vivre dans le Golfe.

Ensemble, à Bruxelles, lors d'une réunion d'urgence organisée par le Haut représentant, nous avons porté un même appel à la retenue et à la désescalade. C'est essentiel pour la stabilité de la région et pour le combat que nous menons contre Daech dans le cadre de la Coalition internationale. Ce combat, contre Daech, de la Coalition doit impérativement se poursuivre, dans le respect de la souveraineté irakienne. Le message qui a été porté par le Parlement irakien il y a quelques jours, même si c'était dans des conditions particulières, doit être entendu comme un message politique. Le maintien de l'action de la Coalition contre Daech suppose la bonne articulation aussi avec le concept de la souveraineté irakienne. Je pense que nous l'avons bien compris.

Ainsi avec sept autres Etats membres - l'Allemagne, la Belgique, le Danemark, la Grèce, l'Italie, le Portugal et, bien sûr, les Pays-Bas -, nous venons dans cet esprit de retenue et désescalade de lancer la Mission européenne de surveillance maritime dans le Golfe (Emasoh). Elle sera opérationnelle dans les tout prochains jours. Et la contribution de votre pays à cette mission, avec le départ de la frégate De Ruyter vers le Golfe, est un acte majeur. Je suis d'ailleurs très, très, sensible à la coïncidence, que j'imagine volontaire, de faire partir la frégate le jour où je parle ici. Je trouve que c'est un acte d'élégance auquel je suis particulièrement sensible. L'essentiel c'était le signe d'un engagement fort des Européens pour défendre leur sécurité.

Enfin, sur le JCPoA, l'Union européenne et ses Etats membres ont rappelé leur détermination à préserver l'accord et à ramener l'Iran dès que possible au plein respect de ses engagements. Avec l'Allemagne et le Royaume-Uni, nous avons fait le choix d'activer le mécanisme de règlement des différends de l'accord. Nous l'avons fait pour que l'accord soit respecté, nous l'avons fait dans le cadre de l'accord. Nous l'avons fait pour ouvrir un espace de dialogue politique avec l'Iran, en refusant la logique de pression maximale américaine qui n'engendre de l'autre côté que la résilience maximale iranienne et précipite concrètement ce qu'elle était censée empêcher. Nous devons tout faire pour éviter qu'une crise de prolifération nucléaire ne vienne s'ajouter à la situation d'instabilité actuelle.

Alors, Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, pour continuer à porter cette voix singulière qui a pu se faire entendre là, dans le courant du mois de janvier, et pour défendre à la fois sa sécurité et sa vision du monde, comme d'ailleurs l'ensemble de ses propres intérêts, l'Europe doit être libre de prendre ses propres décisions et de faire ses propres choix. En un mot, elle doit être souveraine.

Et c'est sans doute notre plus grand défi, celui qui conditionne notre capacité à affronter tous les autres. Et c'est en même temps aujourd'hui notre plus grand devoir vis-à-vis de nos peuples qui attendent, si j'ose dire, que nous "reprenions le contrôle". Notre obligation, c'est surtout de ne pas laisser la souveraineté aux souverainistes, en gardant à l'esprit que, dans le monde physique comme dans le monde politique, la nature a horreur du vide et donc si on laisse le champ ouvert, alors ils s'y engouffrent.

Aussi, face à la rivalité des puissances qui est en train de redéfinir le monde, je pense que le temps d'un aggiornamento européen est venu. Nous devons ouvrir les yeux sur la réalité des rapports de force internationaux. Nous devons en quelque sorte sortir de l'innocence.

Oui, sortir de l'innocence : non seulement pour préserver nos intérêts, mais aussi pour défendre ce en quoi nous croyons, nous les Européens. Je prendrai l'exemple du climat. Il est bien sûr essentiel de se donner un objectif ambitieux. Et c'est ce que nous avons fait avec l'objectif de neutralité carbone que nous avons collectivement endossé pour 2050, et c'est ce que nous devons faire prochainement en rehaussant nos engagements de réduction des émissions de CO2 en vue de la COP 26 de Glasgow. Mais cela ne suffit pas : nous devons aussi garantir la justice et l'efficacité de notre approche, les deux en même temps, avec le Mécanisme d'inclusion carbone aux frontières pour empêcher le dumping écologique parce qu'il n'est ni juste ni efficace pour nos propres intérêts. C'est ce que nous devons faire aussi en alignant notre politique commerciale sur notre engagement environnemental. C'est exactement le sens du "Pacte vert" que la Commission a proposé en décembre et que la France soutient. Dans un monde en état d'urgence climatique, les Européens sont déterminés à montrer la voie, comme ils l'ont fait en 2015 avec la COP de Paris.

Et sur cette question vitale comme sur tant d'autres, la prise de conscience collective dont nous avions tant besoin a donc commencé. Et notre nouvel agenda stratégique européen en témoigne.

Mais vous aussi, je sais que vous avez pris acte de cette nouvelle donne internationale et que vous en tirez toutes les conséquences. J'ai relevé dans les discours des autorités néerlandaises - notamment les discours du Premier ministre à Zurich et à Berlin - l'expression de préoccupations en termes de réciprocité, en termes de défense des conditions de concurrence équitable, en termes de protection des intérêts stratégiques et de la propriété intellectuelle des entreprises européennes, j'ai noté aussi les propos en termes de convergence sociale. Il y a d'ailleurs quelques semaines, votre gouvernement annonçait des propositions pour une révision de la politique européenne de la concurrence.

Vous avez, d'une certaine manière, fait votre part du chemin. Et je suis venu vous dire que nous avons aussi fait la nôtre. La souveraineté de l'Europe, telle que nous la concevons et telle que nous vous proposons de la bâtir avec nous, comme membres fondateurs à une nouvelle étape de l'Europe, ce n'est pas un protectionnisme qui ne dirait pas son nom, ou une approche qui reposerait sur la seule subvention publique. Ce n'est pas - pour parler très clairement - un nouveau colbertisme à 27 que nous essayerions d'infuser dans nos dispositifs. Et si c'est un Français qui vous le dit ça a du sens !

Et je voudrais, pour illustrer cette vision, prendre un exemple que je considère comme majeur, qui est l'exemple du numérique. Un exemple parmi d'autres, je ne m'appesantirai que sur celui-là, mais qui peut être le symbole d'autres actions à entreprendre dans d'autres domaines. C'est un domaine dans lequel nous devons définir aujourd'hui les conditions d'un exercice renouvelé de notre souveraineté.

Car le numérique fait partie déjà intégrante de notre quotidien. Parler à ses proches, travailler, s'informer, se divertir, se cultiver : tout cela, aujourd'hui, nous le faisons, aussi, grâce aux nouvelles technologies. Elles sont maintenant au coeur de nos vies. Et, quand les appareils que nous utilisons sont fabriqués en Chine, quand les contenus que nous consultons sont produits aux Etats-Unis, quand nos entreprises sont menacées par des innovations conçues hors de notre continent, quand notre vie privée est scrutée et que nous perdons la main sur nos données personnelles, nos concitoyens sont en droit de se poser des questions et de nous les poser. Et nous avons le devoir d'y répondre.

Et ce qui est en jeu pour les Européens - pour les Etats, pour les entreprises, pour les citoyens - c'est, au fond, de conserver une liberté d'action, alors que nos marges de manoeuvre sont limitées ou menacées par les capacités et par les actes d'autres que nous, et c'est une constatation que nous pouvons faire ensemble aujourd'hui.

C'est notre capacité à porter la vision originale des Européens, une vision qui ne vise ni à assurer notre suprématie, ni à nous replier sur nous-mêmes, mais à garantir un espace numérique sûr, ouvert, unique, neutre. C'est cette vision là qu'il nous fait mettre en avant.

Un espace sûr, parce qu'il ne saurait y avoir de souveraineté dans un espace numérique dans lequel nos infrastructures et nos données ne seraient pas protégées, et qui pourraient même être détournées à des fins terroristes.

Un espace ouvert, car nous ne saurions exercer notre souveraineté si l'espace numérique est sujet à des restrictions d'accès décidées par d'autres que nous.

Un espace unique, parce qu'un espace numérique segmenté et isolé sur lui-même serait incompatible avec les valeurs que nous portons.

Un espace neutre, enfin, parce qu'il ne saurait être exercée de discrimination, pour des raisons lucratives ou politiques, en fonction de la nature et de l'origine des données qui circulent sur les réseaux numériques.

Récemment à Prague, j'ai évoqué les chantiers à engager pour porter cette vision d'une souveraineté numérique européenne : la sécurité du cyberespace ; notre capacité d'innovation ; notre rôle de puissance normative ; la protection des biens communs que sont les infrastructures numériques communes et ouvertes.

Aucun de ces quatre chantiers que je viens d'évoquer ne peut être laissé de côté, sauf à promouvoir des modèles qui ne nous correspondent pas : nous ne voulons pas d'un modèle de souveraineté numérique uniquement sécuritaire, ça ne serait pas conforme aux démocraties libérales que nous sommes ; mais nous ne voulons pas non plus d'un modèle d'innovation débridée qui ne serait régi par aucune règle ; ni d'un modèle uniquement normatif et incapable de s'adapter avec flexibilité à l'évolution des technologies ou encore utopiste et incapable d'assurer sa sécurité.

Mais c'est sur la dimension économique et technologique de ce combat pour notre souveraineté numérique que je voudrais insister aujourd'hui. Elle est absolument fondamentale.

En quelques années, le flux d'innovations radicales qui a transformé le monde a cédé la place à quelques grands acteurs globaux fortement monopolistiques, qui occupent désormais des positions de domination économique avec un pouvoir prescripteur sans précédent. Au point qu'il est difficile aujourd'hui, pour les entreprises et les administrations européennes, d'innover sans recourir aux ressources partagées, sous conditions, par les géants du secteur. Comme il est difficile - mais pas impossible - mais très difficile d'héberger ses données sans les retrouver localisées aux Etats-Unis et régies par des textes de loi tels que le Cloud Act. Et qu'il est difficile de vendre des livres, des réservations hôtelières et bientôt des billets d'avion sans passer par un géant de l'intermédiation.

Et c'est d'ailleurs en plus un cercle vicieux parce qu'à chaque fois que nous avons recours aux ressources de ces entreprises, nous les renforçons dans leur position dominante en leur donnant accès à de nouvelles données, qui sont les nôtres puis deviennent exclusivement les leurs, sans que, généralement, on ne s'en aperçoive.

Comme en matière de sécurité ou de défense, l'exigence de souveraineté de l'Europe doit être notre boussole. Les Européens ne sont pas condamnés à être uniquement des consommateurs de produits et de services fabriqués ailleurs. Ce qui est vrai dans l'économie réelle ne l'est pas moins dans l'économie numérique. Nous devons donc nous battre pour que nos entreprises, nos administrations, nos chercheurs, nos concitoyens puissent bénéficier des conditions leur permettant d'innover sans dépendre des technologies détenues ou contrôlées par d'autres. Sans être liés par des conditions générales d'utilisation de droit californien, ni dépendre d'entreprises chinoises ou russes dont les modèles nationaux ne sont pas les nôtres.

Et ma conviction, c'est que nous n'y arriverons pas en créant de toute pièce - comme parfois cela a été envisagé- nous n'y arriverons pas en créant des géants industriels décrétés par l'Etat, ou par les Etats. Ce dont nous avons besoin, me semble-t-il, c'est de politiques industrielles d'un nouveau genre. Plusieurs pays européens ont d'ailleurs déjà lancé ces concepts à l'échelle nationale. Il nous faut maintenant passer de ces tentatives locales à un modèle global et cohérent.

Et nous devons mettre en oeuvre une véritable stratégie d'encouragement de nos entreprises à l'innovation de rupture. Nous devons le faire en ciblant clairement celles des technologies d'avenir, y compris les technologies de niche, qui nous donneront demain les moyens non pas d'être indépendants, fermés, repliés, mais qui nous donneront les moyens de faire nos propres choix, libres, dans un univers ouvert et mondialisé. Je pense par exemple à la recherche sur l'informatique quantique ou à certains éléments de l'informatique en nuage. L'enjeu ici, ce n'est pas de multiplier les subventions publiques, même si nous devons être à la hauteur de l'effort de recherche, mais d'organiser et d'inciter nos citoyens, nos chercheurs, nos ingénieurs à innover et préparer la prochaine génération des technologies numériques.

Nous devons ainsi nous positionner sur les combats à venir, en faisant confiance à nos entreprises, à nos entreprises européennes en leur donnant les moyens, le cadre, les règles nécessaires pour innover et finaliser la création d'un marché numérique européen qui intègre cette nécessité de souveraineté européenne. Par exemple grâce à Nokia ou Ericsson, l'Europe est l'un des rares acteurs à disposer de capacités industrielles en matière d'équipements 5G. Cela peut être un atout formidable permettant à notre continent d'avoir des solutions sécurisées face à ce défi industriel considérable.

Et bien sûr, nous devons dans le même temps, identifier les nouvelles stratégies de domination numérique et travailler, ensemble, à trouver les voies et moyens de les réguler. Je pense en particulier à la question de l'intelligence artificielle et des données de masse, le fameux big data. Il ne s'agit pas de succomber à ce j'appellerais la "passion normative" ou la "dérive normative" de l'Europe, passion plus française que néerlandaise d'ailleurs, où l'on n'aime rien tant que de légiférer ! Non, il s'agit de fixer les règles minimales conformes à son modèle de souveraineté numérique et aux valeurs qui le sous-tendent. Nous avons déjà su le faire avec le document général de protection des données le RGPD. Il n'y a pas de raison que nous ne sachions pas le faire dans la prolongation de cette dynamique.

Voilà, cet agenda de construction de souveraineté numérique est ambitieux. J'en ai bien conscience. Mais les Européens n'ont jamais reculé devant la difficulté et sûrement pas les membres fondateurs de l'Union.

"Tout ce qui est beau est difficile autant que rare", "Omnia praeclara tam difficilia quam rara sunt". Ecrits il y a plusieurs siècles par l'un de vos plus admirables compatriotes, Spinoza, ces mots n'ont rien perdu de leur force, et je pense qu'aujourd'hui encore, il faut les laisser nous guider.

Parce que nos deux pays ont beaucoup en commun - des intérêts, des valeurs, une certaine vision du monde, une grande ambition pour l'Europe -, nous devons unir nos forces et je pense multiplier les initiatives conjointes, on a déjà fait beaucoup, mais il faut encore faire davantage pour inventer, avec nos partenaires, la souveraineté européenne du XXIe siècle, une souveraineté confiante, une souveraineté ouverte, une souveraineté fidèle aux valeurs libérales de notre Europe. C'est, en un mot, cette conviction que je suis venu porter ici aujourd'hui. Merci de votre attention.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 29 janvier 2020

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