Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur les priorités de la politique étrangère de la France, à New York le 22 septembre 2019.

Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur les priorités de la politique étrangère de la France, à New York le 22 septembre 2019. Jean-Yves Le Drian 22/09/2019 Politique étrangère 74ème Assemblée générale des Nations unies

Mesdames et Messieurs,


Demain, la semaine de haut niveau de l'Assemblée générale des Nations Unies va s'ouvrir dans un contexte d'instabilité internationale. C'est dans ces heures de tension aiguë que nous mesurons la valeur de cette enceinte, l'opportunité qu'elle offre de dialoguer, l'opportunité qu'elle offre de désamorcer, en dernier ressort, les engrenages dangereux. Nous abordons cette semaine de haut niveau avec les convictions qui sont au fondement de notre action internationale : une confiance résolue dans le multilatéralisme et la détermination à agir pour faire baisser les tensions et rechercher des solutions négociées aux crises.

Mais les objectifs de cette semaine de haut niveau ne se résument pas au temps court de l'actualité. Un mois exactement après le Sommet de Biarritz, nous voulons pousser plus loin les engagements concrets pris par le G7 pour l'avenir de notre planète, et pour les générations à venir. Dans un monde en état d'urgence climatique, en proie à la violence et aux inégalités, un monde bouleversé par la révolution numérique, l'objectif de notre mobilisation – de la mobilisation du Président de la République – sera aussi de mettre les moyens des Nations unies au service des solutions de demain.

Le climat est la priorité absolue de notre action, et celle du déplacement du Président de la République à New York.

La situation est grave. Les voyants sont au rouge. Comme nous le disent les derniers rapports du GIEC, à la fois sur les sols et sur les océans. Mais le GIEC nous dit aussi que il n'est pas trop tard pour un sursaut. La société civile, les jeunes en particulier comme cela a été le cas vendredi dernier, nous poussent à agir plus et à agir plus vite. Nous entendons ce message. Nous avons pour cela besoin d'une mobilisation plus forte et au plus haut niveau. Le Sommet sur l'action climatique qui se tiendra demain, à l'initiative du Secrétaire général, témoigne de cette prise de conscience collective. Il s'intègre dans une séquence forte sur les questions climatiques, entre le Sommet du G7 de Biarritz, qui a pris nombreuses initiatives, y compris la mise en oeuvre de coalitions sur le transport maritime, sur la climatisation, sur le textile, entre le Sommet G7 de Biarritz et la COP25 de Santiago début décembre, en passant par la reconstitution du Fonds vert fin octobre à Paris.

La priorité, l'urgence, c'est de mettre en oeuvre l'Accord de Paris pour pouvoir contenir la hausse de température à 2 degrés, voire si possible à 1,5. Et pour cela il y a le processus indispensable des COP. Le Président Macron participera demain à une réunion pour travailler au succès de la COP25 avec plusieurs chefs d'Etat, dont le Président Piñera, qui accueillera la COP25, la Chancelière Merkel, ou le chef du gouvernement italien M. Conte. Cette rencontre sera un jalon important et permettra aussi d'entrevoir les perspectives de la COP26 de Glasgow, date prévue pour le rehaussement des NDC [Contributions déterminées au niveau national] de la part des Etats parties à l'Accord de Paris.

Il y a aussi urgence au plan financier. Nous devons remplir l'objectif en 2020 de pourvoir 100 milliards de dollars par an aux pays du Sud pour financer la lutte contre le changement climatique. Cet objectif est en voie d'être atteint puisque l'OCDE nous dit dans un rapport très récent que nous sommes en avance sur les temps de passage et que nous avons déjà atteint 71 milliards en 2017. Il y a cet enjeu-là qui est en bonne voie, mais il y aussi l'enjeu de la reconstitution du Fonds vert ; la France a décidé de doubler sa contribution par rapport au précédent Fonds, avec 1,7 milliards de dollars.

Il est enfin nécessaire de faire évoluer nos pratiques économiques et financières pour que l'ensemble des acteurs intègrent les risques climatiques dans leurs investissements et que la finance privée soit davantage drainée vers des actions contribuant à la lutte contre le changement climatique.

Le Président Macron, à qui le Secrétaire général des Nations unies a donné une mission sur cette question avec la Jamaïque et le Qatar, présentera des propositions demain.

Il y a enfin la mobilisation diplomatique. La position américaine est connue, mais les lignes ont commencé à bouger avec les autres acteurs et nous avons convaincu la Russie de lancer la ratification des Accords de Paris.

Et en dernier lieu, le lien avec la biodiversité, et c'est une priorité très forte. Elle sera au coeur de notre action l'an prochain avec le Congrès mondial de l'union internationale pour la conservation de la nature à Marseille en juin 2020, puis la COP biodiversité à Pékin en octobre, tout cela doit nous permettre d'aller plus loin.

En matière de climat, le rôle de la forêt amazonienne et des forêts tropicales de la planète est primordial pour la régulation climatique de notre planète et la sauvegarde de la biodiversité. Et son avenir nous concerne tous. Il nous faut désormais, dans le respect de la souveraineté de chacun, conjuguer nos efforts, pays de la région amazonienne et bailleurs de fonds, pour trouver ensemble de nouvelles voies en faveur d'un développement économique respectueux de cet espace unique. C'est pourquoi, avec le Chili et la Colombie, la France proposera le lancement d'une Initiative pour la préservation des forêts tropicales, permettant de rassembler l'ensemble des acteurs concernés, notamment les Etats de la région amazonienne et différents acteurs de la société civile.

La seconde priorité du déplacement du Président de la République, c'est la santé mondiale. La mobilisation que nous avons su impulser avec nos partenaires a permis de faire reculer les grandes pandémies : depuis 2002, le Fonds mondial de lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose a contribué à sauver plus de 32 millions de vies. Cependant, le risque d'un retour en arrière est aujourd'hui réel. La résurgence des épidémies et les résistances aux traitements et aux insecticides menacent les progrès accomplis. L'équation est simple : si nous voulons nous donner les moyens de sauver 16 millions de vies supplémentaires et d'éliminer le sida, la tuberculose et le paludisme d'ici 2030, comme le prévoient les ODD, nous devons réussir à réunir au moins 14 milliards de dollars. Et la France mettra à profit cette semaine pour continuer à mobiliser nos partenaires, en vue de la conférence de reconstitution du Fonds, qui se tiendra à Lyon, les 9-10 octobre prochains.

Le troisième défi global qui nous préoccupe, c'est le numérique. Les ennemis de la démocratie ont rapidement trouvé comment utiliser les nouvelles technologies de l'information à leurs propres fins. Les menaces sont de plus en plus nombreuses et mettent en péril nos institutions, et parfois notre souveraineté. C'est pourquoi la France défend un ordre international du cyberespace fondé sur le droit international, afin que l'espace numérique demeure un espace de liberté, d'échange et de croissance.

La France et la Nouvelle-Zélande ont lancé en mai dernier l'Appel de Christchurch qui entend lutter contre la diffusion de contenus terroristes et violents en ligne, privilégiant la transparence, l'ouverture et la collaboration avec les plateformes et la société civile. Cette initiative s'inscrit dans la lignée des efforts engagés par la France au sein de l'Union européenne, s'inscrit dans la lignée des initiatives engagées au sein de l'OCDE, du G7, du G20, et évidemment des Nations unies. L'objectif de la réunion qui se tiendra demain est clair : lutter contre l'utilisation d'Internet à des fins terroristes dans le respect des droits de l'Homme, des libertés fondamentales et des principes d'un Internet libre, ouvert et sûr.

Nous devons faire du numérique un outil de promotion de la démocratie : pour accroître la transparence, pour enrichir l'accès à l'éducation, à la connaissance, à la culture. C'est dans ce cadre que nous avons pris l'initiative, avec Reporters sans frontières, d'un nouveau partenariat – le Partenariat pour l'information et la démocratie, qui repose sur la coopération des Etats, des géants du numérique et des professionnels des médias, et qui repose aussi sur la société civile. Il sera endossé par 18 Etats partenaires dans quelques jours. Son objectif est de garantir l'accès de chacun à une information indépendante, plurielle et fiable, à l'heure de la prolifération des manipulations de l'information.


Mesdames et Messieurs,

La France s'impliquera également dans de nombreuses séquences de travail consacrées au traitement des crises. En plus des réunions auxquelles je participerai et des entretiens bilatéraux que j'aurai avec mes homologues, je présiderai mardi soir une réunion des Ministres des Affaires étrangères du G7 et, jeudi, j'aurai l'occasion d'échanger avec les Ministres des Affaires étrangères du G5 et le Secrétaire général, M. Guterres.

Permettez-moi de vous rappeler, sur chacun des dossiers qui seront abordés cette semaine, nos priorités et nos attentes.

En commençant par la crise du Golfe qui est au coeur de l'actualité. Face à la montée des tensions au Moyen-Orient, nos objectifs sont constants : faire en sorte que l'Iran ne puisse jamais se doter de l'arme nucléaire, mais aussi, en même temps, préserver la paix et la stabilité dans la région. Les attaques conduites contre l'Arabie saoudite le 14 septembre constituent un tournant, par leur ampleur, par leurs conséquences. Nous continuons d'en analyser les causes sur la base du travail des experts français dépêchés sur place. Toute la lumière doit être faite car, je l'ai dit cette semaine, la revendication de cette attaque par les Houthis nous paraît peu crédible.

Dans ce contexte très grave, l'Assemblée générale des Nations unies doit être l'occasion de poser des actes politiques en réponse à cette situation de crise. D'abord, la solidarité avec notre partenaire saoudien qui a subi un acte grave, et nous aurons cette semaine des consultations avec nos partenaires du Golfe. Et deuxièmement, la recherche de paramètres d'une désescalade qui passe à la fois par une réponse politique ferme à ces attaques, et par le dialogue sur la sécurité régionale, et évidemment en premier lieu sur la question des missiles dont je vous rappelle que nous avons fait une priorité de notre action diplomatique depuis 2017 – je rappelle le discours prononcé ici par le Président Macron à l'Assemblée générale des Nations unies de septembre 2017. Mais rien de tout ceci ne saurait être atteint sans la préservation de l'Accord de Vienne dans lequel nous attendons de l'Iran qu'il revienne en pleine conformité car l'affaiblissement de cet Accord ne ferait qu'accentuer les risques de conflictualité liés à la question du nucléaire iranien. Nous aurons, sur tous ces sujets, le Président de la République lui-même, des échanges avec l'Allemagne, le Royaume-Uni, car l'unité du groupe E3 est un atout majeur de l'Europe pour peser de manière autonome sur ce dossier qui engage ses intérêts.

S'agissant de la Libye, nous savons tous que la voie des armes est une impasse. La trêve observée lors de l'Aïd, à laquelle la France a activement contribué en soutien des Nation unies, montre qu'un chemin vers la paix existe. Ce chemin passe par un cessez-le-feu et un retour au processus politique. Je tiens à saluer les efforts entrepris en ce sens par le Secrétaire général des Nations unies et par son Représentant spécial. Lors du Sommet de Biarritz, le G7 a exprimé un soutien clair à la tenue d'une conférence internationale inclusive, qui sera suivie d'une conférence inter-libyenne associant l'Union africaine. Les grands principes d'une solution politique on les connaît, ils ont été posés déjà à Paris, à Palerme, à Abu Dhabi, lors de réunions antérieures. Il faut repartir de là pour aller vers une solution politique durable. C'est nécessaire pour les Libyens, c'est nécessaire pour la stabilité de l'Afrique du Nord et du Sahel, mais c'est aussi nécessaire pour la sécurité de l'Europe. Et c'est également indispensable pour mettre un terme à la situation des migrants en Libye qui n'est plus acceptable. Mais pour cela, la première condition est l'unité de la communauté internationale, et en particulier l'unité des acteurs régionaux. Nous en parlerons jeudi, en présence du Secrétaire général des Nations unies, à l'occasion d'une réunion que je présiderai aux côtés de mon homologue italien, et à laquelle nous avons souhaité associer les acteurs régionaux les plus influents, c'est-à-dire le P5 – les membres permanents du Conseil de sécurité – plus l'Allemagne, l'Italie, les Emirats arabes unis, l'Egypte et la Turquie, et les organisations régionales que sont l'Union européenne, l'Union africaine, et la Ligue arabe.

La Syrie figure aussi parmi nos priorités. Sur le terrain, la lutte contre le terrorisme demeure notre premier objectif, car Daech reste une menace, pour le Moyen-Orient, pour l'Europe, pour notre sécurité nationale. Après la défaite territoriale de Daech, l'enjeu est d'éradiquer les réseaux terroristes, dont les attentats se renouvellent en Syrie et en Irak, et d'agir pour éliminer les facteurs qui ont permis à Daech de s'implanter. L'enjeu, c'est aussi de faire en sorte que les crimes de Daech ne restent pas impunis : c'est l'objectif de la réunion organisée par l'Irak et les Pays-Bas jeudi, à laquelle je participerai. Nous sommes particulièrement attentifs à la situation dans le Nord-ouest du pays, où le régime et ses alliés s'entêtent dans une opération militaire aveugle, dont les premières victimes sont les civils, et dont le risque est la dispersion des éléments terroristes présents à Idlib. Le cadre pour sortir de la crise nous le connaissons. Il a été fixé par la résolution 2254 du Conseil de sécurité. Sur cette base, et au-delà de la première étape que constitue la formation du Comité constitutionnel, nous devons construire un processus politique global et inclusif et nous nous tenons pour cela aux côtés du Secrétaire général des Nations unies et de son Envoyé spécial.

Au Sahel, nous poursuivons notre effort politique de développement et de sécurité. Lors du G7 de Biarritz, le Président de la République, la Chancelière Merkel et le Président Kaboré ont proposé de lancer un nouveau Partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel. L'objectif de cette initiative est d'une part d'élargir le périmètre des soutiens de la communauté internationale à tous les acteurs régionaux, du golfe de Guinée au bassin du lac Tchad, en s'appuyant sur la Force conjointe du G5 Sahel qui garde toute sa pertinence. L'objectif c'est aussi d'élargir davantage le soutien aux forces de sécurité intérieure afin de mieux lutter contre les trafics et la criminalité qui alimentent les conflits. Nous apporterons plus de coordination et nous favoriserons les réformes des forces des secteurs de sécurité dans cette dynamique. Il y aura à cet égard une rencontre avant la fin de l'année, et je présenterai ce Partenariat pour la sécurité et la stabilité du Sahel mercredi, avec mon homologue allemand Heiko Maas au cours d'un évènement organisé par le Secrétaire général M. Guterres. Et je présenterai avec mon collègue Heiko Maas le même dispositif et la même initiative le lendemain à une séance du Conseil de sécurité consacrée à ce sujet.

Enfin, j'aurai l'occasion d'aborder la crise ukrainienne avec mes homologues, alors que certains développements encourageants viennent de se produire, je pense, en particulier, à l'échange de prisonniers du 7 septembre, le plus important depuis le début du conflit. Ces avancées doivent permettre de retrouver la confiance entre les différents acteurs, en vue d'une nouvelle réunion potentielle des chefs d'Etat et de gouvernement en format Normandie. Les quatre chefs d'Etat du format Normandie en conviennent, même si c'est avec prudence : cette rencontre au plus haut niveau pourrait insuffler une dynamique nouvelle au processus de négociation et ouvrir la voie, à terme, à un règlement du conflit.

Je voudrais pour finir vous dire un mot de notre méthode. Les symptômes d'un véritable ensauvagement du monde s'accumulent et mettent en péril l'édifice multilatéral que nous avons collectivement élaboré, pour tirer les leçons des deux grandes guerres mondiales : déchaînement de la violence dans les conflits, qui font de plus en plus de victimes ; discours contestant l'universalité des principes qui régissent l'action internationale ; repli sur soi, unilatéralisme, nationalisme. Notre conviction, c'est que nous devons réagir et protéger cet édifice, consacré par les traités internationaux, patiemment construit par les forces de progrès. Cet édifice ne menace en rien la souveraineté de nos pays. Bien au contraire, il en est la garantie et nous protège collectivement de la loi du plus fort.

Je pense d'abord au droit international humanitaire qui énonce les règles élémentaires d'humanité dans la guerre et qui vise à protéger les civils. 70 ans après les Conventions de Genève, la France porte avec l'Allemagne un Appel à l'action pour les personnels humanitaires, pour que ceux qui apportent aux civils les premiers secours, les premiers soins dans les zones de guerre ne soient plus pris pour cibles. 26 Etats l'ont déjà rejointe.

Face aux crises qui traversent le monde contemporain, un multilatéralisme efficace, fondé sur le droit, sur le respect des règles communes, constitue le meilleur gage de règlement des conflits et des défis auxquels nous sommes tous confrontés. Le multilatéralisme, c'est tout à la fois une méthode et un objectif : une méthode, car il repose sur l'idée que le dialogue apaisé de nations responsables et engagées est la meilleure chance du succès ; un objectif, car nous partageons la conviction qu'un monde régi par le multilatéralisme est plus respectueux de la souveraineté des Etats et plus à même de créer les conditions de la paix et du développement. En un mot – le multilatéralisme, c'est un humanisme.

Rappeler ces orientations, qui plus est ici à l'ONU – clé de voûte du système multilatéral – n'est plus aujourd'hui ni une banalité, ni une évidence. Face au doute, face au cynisme, face aux remises en question, face aussi aux difficultés auxquelles peuvent être confrontées les organisations internationales, il est nécessaire de réaffirmer notre engagement dans le multilatéralisme.

Croire au multilatéralisme, ce n'est pas seulement répéter un mantra, c'est aussi agir : et pour compenser les engagements insuffisants par rapport à nos besoins globaux, c'est agir aussi pour réformer et moderniser les organisations existantes, et c'est agir pour mener des initiatives fortes là où le besoin s'en fait sentir, et en particulier là où la gouvernance est absente ou inexistante.

C'est pourquoi la France, l'Allemagne, le Japon, le Canada, rejoints depuis par le Chili, le Mexique, Singapour, et le Ghana et d'autres, ont été à l'initiative de la création d'une « Alliance pour le multilatéralisme », pour donner une voix à l'immense majorité des Etats qui croient en l'efficacité de la coopération internationale. Plus de 50 ministres de toutes les régions du monde ont déjà confirmé leur présence à cette initiative qui aura lieu pendant la semaine qui vient. J'invite donc tous les partenaires de bonne volonté – Etats, acteurs de la société civile, organisations internationales - à participer à cette réunion de haut niveau qui se tiendra pendant cette semaine.

Car je crois au fond que la meilleure réponse que nous pouvons adresser aux discours destructeurs de ceux qui remettent en cause l'ordre international, c'est de porter un projet d'humanisme au XXIème siècle, de porter un agenda positif pour le multilatéralisme au service des principes universels qui sont l'essence même des Nations unies où nous allons nous trouver pendant une semaine. Merci de votre attention.


Questions/Réponses :

Q : Valérie Leroux de l'Agence France Presse – Ma première question concerne les attaques que vous avez évoquées contre les installations pétrolières saoudiennes, en quoi ces attaques ont-elles compromis sinon ruiné les efforts français pour sauver l'accord nucléaire et rapprocher les Etats-Unis et l'Iran ? Peut-on d'ores et déjà conclure qu'il n'y aura pas de rencontre entre les présidents Trump et Rohani à New York ? Et le troisième point, vous évoquez une réponse politique ferme après ces attaques, quelle forme peut prendre cette réponse politique ferme ?

R- D'abord je constate qu'au moment de Biarritz il y a eu des possibilités d'échanges et de conversations pour aboutir à un résultat positif dont la logique était le retour de l'Iran dans l'accord de Vienne, dans le JCPOA, le renoncement donc à de nouvelles mesures, quelques facilités financières pour permettre au dialogue de se poursuivre, et le fait que des négociations s'entament à la fois sur le nucléaire post-2025 et la sécurité régionale dans son ensemble. Les voies du dialogue étaient là. Aujourd'hui, les paramètres de négociations se sont réduits, l'espace s'est rétréci, puisque l'Iran a mis en oeuvre une troisième série de mesures en violation du JCPOA, puis il y a l'échéance du 6 novembre avec éventuellement une quatrième hypothèse. L'enjeu des discussions qui pourront avoir lieu pendant cette semaine c'est de savoir si nous pouvons reprendre ce processus de désescalade qui a été initié et qui a été perceptible. Donc c'est possible. Et parallèlement à cela il y a eu des attaques contre l'Arabie saoudite qui rend la situation de tensions dans le Golfe encore plus grave. A cet égard, je ne fais que constater ce qui est dit, l'enquête est en cours, il faut bien identifier ce qu'il s'est passé, assurer nos solidarités avec l'Arabie saoudite, constater qu'elle prend la bonne initiative que de demander une enquête internationale ; nous-mêmes, nous nous sommes engagés à une enquête spécifique avec l'accord des autorités saoudiennes pour identifier ce qui s'est passé, rendre public ce qui s'est passé ; et à ce moment-là qu'il y ait les explications nécessaires. Mais c'est vrai que ce contexte rend aujourd'hui plus restreint l'espace que j'évoquais en commençant ma réponse.

Les rencontres entre le Président Trump et le président Rohani, je pense que ce n'est pas le sujet numéro 1 ; le sujet numéro 1 c'est est-ce qu'on peut rendre un itinéraire de désescalade, avec les différents acteurs, et c'est ce message qui va être transmis aux intéressés, que le président de la République et moi-même aurons l'occasion de rencontrer dans les jours qui viennent.

Q : James Bays from Al Jazeera English – Mr Minister, a follow-up question from what we were just talking about. It is now one week since those attacks on the oil installations in Saudi Arabia, I know you still have your experts carrying out their work, but certainly the US and Saudi Arabia have come to a conclusion, they say : Iran was responsible. What is your primarily assessment of this ? What is France's view of Iran's involvement ? And on the current crisis, what is at stake and how dangerous is this moment for the world ?

R- Oui, cet instant est dangereux pour le monde. Oui, la situation est grave. Elle est grave du fait de l'ampleur des frappes, du fait de la cible des frappes, du fait qu'il s'agit d'une remise en cause de la souveraineté d'un Etat, et grave aussi parce que ces frappes interviennent à un moment où on sentait qu'il pouvait y avoir un espace de discussions. Tout cela fait une accumulation. Oui la situation est grave mais dans une telle situation il faut s'assurer de la réalité des faits. Et nous, la France souhaitons qu'il y ait une documentation très précise de ce qui s'est passé, des origines, des constats qui sont faits par les experts, pour que chacun sache à quoi s'en tenir, au-delà même du déclaratif. Il faut des vérifications. L'Arabie saoudite a eu la bonne initiative de solliciter les Nations unies pour valider une expertise dont on n'a pas encore les résultats et, pour ma part, j'attends d'avoir ces clarifications pour juger de l'ampleur de l'événement.

Q : Christian Chesnot de Radio France - Bonjour Monsieur le Ministre, Radio France, j'ai une question sur le Brésil, les relations entre la France et le Brésil sont très mauvaises en ce moment, le Brésil ne va pas participer demain à la grande réunion sur l'Amazonie qui est chère au Président Macron, est-ce que cette semaine va quand même être le théâtre pas d'une réconciliation mais un début de rapprochement, parce que c'est quand même un allié traditionnel de la France, est-ce que vous vous allez rencontrer votre homologue, est-ce qu'il peut être fait quelque chose pour raccommoder la France et le Brésil ?

R- Le Brésil est un grand pays, vous l'avez dit, qui a une longue histoire de partenariat avec la France. Je m'y suis rendu au mois de juillet, j'y ai rencontré beaucoup d'interlocuteurs, à la fois des gouverneurs, j'ai eu une réunion de 3h avec mon collègue Araújo à Brasilia. Nous avons même convenu à l'époque d'essayer d'avancer ensemble sur la partie liée à l'environnement, c'était déjà au moment des difficultés sur la forêt amazonienne. Il y a donc tous les éléments d'un bon partenariat. Puis il y a quelques incompréhensions. Nous espérons que ces incompréhensions vont se lever, d'autant plus que l'enjeu de la forêt tropicale, que ce soit la forêt amazonienne, que ce soit d'autres forêts en Afrique ou ailleurs, est suffisamment important pour que nous puissions rassembler nos efforts, dans le respect des souverainetés de chaque Etat, c'est ce que nous allons faire dans la réunion qui est organisée demain matin.

Q : Valeria Robecco for ANSA – Thank you Mr. Minister. According to the French plan on Libya, will General Haftar have a role in tomorrow's Libya ?And if so, which role, given also the fact that during the war he was guilty of criminal acts ? And on this topic, is there an agreement with Italy ? Thank you.

R - Nous sommes totalement en phase avec l'Italie, puisque c'est avec mon collègue italien que je vais co-présider la réunion, à laquelle j'ai fait référence il y a un instant, cette réunion va se tenir au niveau des ministres, elle est importante puisqu'il y a à la fois les représentants des Etats membres du Conseil de sécurité à titre permanent, plus les voisins, plus les organisations internationales. Le but c'est d'embrayer sur un processus politique. Notre conviction : il n'y aura pas de solution militaire en Libye. Ceux qui le pensent se trompent et risquent d'entraîner ce pays dans une dérive dramatique. Il faut arrêter cette spirale, cette réunion qui va se tenir ici, sera, je l'espère, le premier pas vers un processus qui aboutira à une conférence internationale. Le Maréchal Haftar, ce n'est pas moi qui vais dire son rôle ! Ce sont les Libyens puisque le processus prévoit une étape électorale, avec une attente des Libyens sur cette étape électorale qui est manifeste puisqu'ils ont été très nombreux déjà à s'inscrire sur les listes électorales, et c'est ce processus-là qui décidera du rôle de chacun. Mais il faut auparavant qui est cessez-le-feu, qu'on embraye dans le processus politique, et qu'il y ait une réunion inter-libyenne qui puisse élaborer les détails de ce processus, en particulier des élections présidentielles et législatives, et les réformes éventuelles de la constitution.

Q : Raghida Dergham from The National – Mr. Minister, please can you explain when do you expect the investigation on that attacks on Saudi Arabia facilities, when do you expect that investigation to end ? And what difference does it make if those attacks came from Teheran itself or by Iran through the Houthis, and finally, you have been working on a mechanism for the financial arrangement between the EU and Iran, now with the increase of financial sanctions by the Trump administration, how impossible are your efforts to ease up the Iran oil sales, it is their main request, if you don't have that in your efforts, how do you expect to convince the Iranians to cooperate ? So basically, when is the investigation ? Does it make a difference whether it is Houthis or Iran if Iran is behind it, and how about the financial aspect of sanctions, and Iran's request that should be eased ? Thank you.

T - Je crois avoir déjà un peu répondu à vos observations : la date de la fin de l'expertise elle est à l'initiative de l'Arabie saoudite. Puisqu'il y a en ce moment des actions en cours, c'est à la fin de ces vérifications qu'on aura les éléments. Ce que nous souhaitons, c'est que ces événements-là, ces actions-là soient documentées le plus clairement possible, c'est l'intérêt de tout le monde. Ensuite, évidemment, la communauté internationale sera en droit de demander des explications. Avant de demander des explications, il faut savoir qui a agi et pourquoi. Je suis sur cette prudence-là pour l'instant. Concernant les discussions que nous avons commencé à avoir avec les autorités iraniennes, y compris sur des arrangements financiers potentiels sous réserve que du côté iranien les autres engagements que j'ai indiqués tout à l'heure étaient tenus, cette procédure de désescalade elle est toujours sur la table, mais il faut que les actes soient posés et que la partie iranienne en particulier dise ce qu'elle veut faire dans cet environnement-là.

[…]

Merci beaucoup, bonne continuation, bonne semaine qui sera assez chargée.


source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 25 septembre 2019

Politique étrangère Relations internationales Climat Internet Crise politique 193001902

Extraits d'un entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, dans "Le Point" du 12 juin 2019, sur la politique étrangère de la France.

Extraits d'un entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, dans "Le Point" du 12 juin 2019, sur la politique étrangère de la France. Entretien Jean-Yves Le Drian 12/06/2019 Politique étrangère

(...)

Q - Cela fait sept ans que vous sillonnez la planète, d'abord à la Défense, puis au Quai d'Orsay. Quel est votre diagnostic sur la marche du monde ?

R - Nous vivons aujourd'hui dans un monde qui devient sans foi ni loi. Au lendemain de la guerre, en 1945, les grands principes de la Charte des Nations unies avaient triomphé, au moins dans les textes. Malgré la guerre froide et la division de l'Europe, cette conception de l'ordre mondial encourageait la coopération internationale et le droit. Aujourd'hui, nous assistons au délitement de cet ordre multilatéral, rogné, contesté, attaqué. Les rapports de forces purs dominent les relations internationales et la confrontation l'emporte sur le compromis. L'Amérique privilégie l'isolationnisme et le rapport bilatéral exclusif. Les Russes bloquent le Conseil de sécurité des Nations unies et violent les traités ou même les frontières, comme en Ukraine. Les Chinois semblent vouloir transformer les instances multilatérales en outils au service de leurs ambitions. C'est dangereux pour la marche du monde. Regardez les grands accords internationaux sur le nucléaire qui sont aujourd'hui remis en question. Je pense au traité sur les forces nucléaires intermédiaires, violé, ou au traité New Start sur la réduction des armes stratégiques, qui pourrait prendre fin en 2021, nous laissant alors un monde sans aucune régulation. Et à ces comportements s'ajoutent d'autres risques majeurs, comme le terrorisme.

Q - Que peut l'Europe face à un tel tableau ?

R - Nous devons continuer à adapter notre logiciel si nous ne voulons pas sortir de l'Histoire et devenir un simple théâtre de jeu pour les autres. Nous continuons évidemment à parler avec tout le monde, mais nous sommes lucides : certaines de ces grandes puissances cherchent à nous affaiblir, à nous diviser. L'Europe doit sortir de son innocence, elle doit cesser d'être naïve. Elle doit assumer ses responsabilités et ne pas avoir honte de ses forces, bien réelles. Dans le monde actuel, il faut se protéger contre les agressions stratégiques. C'est impératif.

Q - Comment ?

R - Je note que les choses évoluent positivement : en matière de défense, par exemple, en 2016, à Bratislava, nous avions lancé une initiative. Beaucoup de nos partenaires nous observaient avec scepticisme. Aujourd'hui, les mêmes nous encouragent à aller plus loin et l'Union européenne vient de créer un fonds européen de défense, qui devrait être doté d'une enveloppe de près de 13 milliards d'euros pour soutenir le développement des moyens européens de défense. Mais notre rôle, c'est d'abord de défendre et de réinventer le multilatéralisme. Avec l'Allemagne, le Canada, le Japon, notamment, nous avons lancé une initiative en ce sens : l'Alliance pour le multilatéralisme est un rassemblement des démocraties attachées, comme nous, aux grandes institutions internationales.

Q - Sur les exportations d'armements, une pratique européenne commune se fait attendre.

R - Mais il existe déjà des règles internationales et européennes ! Et nous les mettons en oeuvre.

Q - La France et l'Allemagne n'ont pas la même position sur les ventes aux Etats autoritaires sunnites de la région du Golfe. Peuvent-elles être stratégiquement solidaires sans être alignées ?

R - La France et l'Allemagne sont solidaires ! Nous travaillons ensemble tout le temps. Prenez le traité de coopération franco-allemand d'Aix-la-Chapelle, signé le 22 janvier, qui organise une plus grande convergence entre nous. Il comprend plusieurs articles qui renforcent notre coopération de défense, y compris en matière d'armement. Nous avons d'ailleurs engagé deux grands projets d'équipements avec l'Allemagne, l'avion et le char de combat de nouvelle génération. Ou prenez un autre exemple : quand je me suis rendu à Gao, au Mali, en 2017, c'est un hélicoptère allemand qui m'a transporté, scénario qui aurait été impossible quelques années avant. L'Allemagne commence à prendre ses responsabilités dans la défense européenne, y compris dans le cadre d'opérations extérieures. Mais c'est vrai que la position allemande concernant les exportations vers les pays du Golfe, c'est un moratoire de six mois, même si cela n'empêche pas toujours du matériel allemand d'être exporté.

Q - Que la France n'a pas décidé !

R - Je crois qu'il faut réexpliquer les choses plus globalement. Pourquoi exporte-t-on des armes, finalement ? D'abord, parce que c'est nécessaire pour garantir notre propre souveraineté en matière d'équipements militaires. Si nous voulons conserver une base industrielle et technologique de défense souveraine, nous avons besoin d'exporter. C'est la garantie de notre sécurité. On l'oublie souvent. Si nous ne vendions pas d'avions de chasse à des pays étrangers, nous n'aurions pas la capacité de renouveler les nôtres.

Q - Dans le Golfe, notre commerce d'armes fait débat.

R - La vraie question, c'est le Yémen. Une épouvantable guerre s'y déroule, dont l'origine se situe dans un coup d'Etat des Houthis en 2014 contre le gouvernement de M. Hadi, lui-même issu du Printemps arabe. Les Houthis sont encouragés et soutenus militairement par l'Iran. Au Yémen, on trouve aussi Aqpa (Al-Qaeda dans la péninsule Arabique), sans oublier Daech. Et je n'oublie pas qu'au départ ce sont les Houthis qui ont bombardé l'Arabie saoudite, à l'intérieur de ses frontières, à coups de roquettes. Ce que nous disons aujourd'hui, c'est que cette guerre doit cesser et qu'elle ne se terminera pas par une victoire militaire. Nous parlons à tous et nous disons aux parties qu'elles doivent entrer dans le processus de paix initié par Martin Griffiths, envoyé spécial de l'Onu. Et nous le disons aussi aux Iraniens.

Q - Auxquels nous ne vendons pas d'armes...

R - Non, mais d'autres le font ! Quant à l'Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis, nous avons avec eux un partenariat stratégique. Et je l'affirme : les ventes que nous faisons en Arabie saoudite respectent le Traité sur le commerce des armes, notamment ses articles 6 et 7. Nous sommes très vigilants sur cela et sur le respect strict de la position européenne de 2008, singulièrement sur les armements qui pourraient être utilisés pour frapper délibérément des populations civiles. Nous étudions au cas par cas chaque vente de matériel.

Q - Ces points sont contestés par les ONG.

R - Oui. C'est leur droit. Moi, je suis ministre des Affaires étrangères, je décris les choses telles qu'elles sont et telles que nous les faisons.

Q - Venons-en à la Libye. Comment agit la France dans ce pays ?

R - Ce n'est pas du tout le même sujet ! Pourquoi nous intéressons-nous à la Libye ? Parce que c'est de notre sécurité et de celle de l'Europe qu'il s'agit. Ce pays si proche est en proie aux milices, aux groupes extrémistes. Son sort concerne aussi nos amis proches dans la région. Leur sécurité est en jeu et la nôtre est liée. Stabiliser la Libye, c'est réduire les trafics divers qui agitent le Sahel, y compris d'êtres humains, c'est lutter contre le terrorisme. Et enfin, c'est aussi un moyen de maîtriser l'immigration. Autant de raisons amplement suffisantes pour qu'on s'occupe de la Libye.

Q - La France n'a-t-elle pas choisi le camp Haftar ?

R - Nullement. Nous sommes pour une solution politique, durable, négociée dans le cadre des Nations unies. Des discussions politiques se sont déjà tenues deux fois à Paris, à Palerme et à Abou Dhabi à partir de 2017. Un accord existe, qui n'a pas été respecté. Un cessez-le-feu est donc nécessaire pour retrouver le chemin d'une négociation. Nous le disons à M. Fayez el-Sarraj, président du gouvernement provisoire issu des accords de Skhirat. Nous le disons au maréchal Haftar, qui commande l'armée nationale libyenne, désigné à ce poste par l'assemblée de Tobrouk. Lorsqu'une partie des terroristes de Daech a créé des poches à Derna et ailleurs, Haftar les a combattus. Mais il est urgent de faire taire les armes et de revenir maintenant aux initiatives politiques, car personne ne pourra s'imposer par la force seule.

Q - Parmi le personnel politique français, vous êtes celui qui connaît le mieux la situation au Sahel et ses évolutions. Qu'en pensez-vous ?

R - Mon constat, c'est que les groupes terroristes du Sahel ne sont pas si nombreux. Ils ne comptent guère plus d'un millier de combattants. Ils peuvent mener des opérations kamikazes, mais ne sont plus dans une logique de conquête et d'occupation territoriales, comme c'était le cas quand ils voulaient s'emparer du Mali pour en faire un sanctuaire. Aujourd'hui, ils peuvent faire des coups et agir dans une zone plus large, jusqu'au Burkina Faso. C'est une guerre plus diffuse et asymétrique, donc. L'autre nouveauté, c'est que ces groupes jouent sur les rivalités communautaires, comme on le constate autour des Peuls. Ils choisissent désormais des cibles religieuses. Je suis très frappé que les derniers attentats au Burkina Faso aient touché des fidèles chrétiens dans une église. Pour lutter contre le terrorisme, Barkhane remplit bien ses fonctions. Mais il faut que les armées des pays concernés se restructurent, notamment avec le soutien de la mission EUTM Mali. La force conjointe du G5 Sahel, mise en place par les chefs d'Etat africains à Bamako en juillet 2017, est une belle initiative : son objectif, c'est que la sécurité des Africains soit assurée par les Africains eux-mêmes. Avec d'autres, nous les soutenons. C'est long, ce n'est pas facile, mais ce sera payant à terme. A condition aussi que les efforts politiques, de stabilisation et de développement suivent. J'ai pu parfois montrer une forme d'irritation, en trouvant que cela n'allait pas assez vite, mais nous poursuivons nos efforts avec détermination.

Q - Onze Français ont été condamnés à mort en Irak. Quelle est votre position ?

R - Ces ressortissants français jugés en Irak pour appartenance à Daech sont partis de leur pays pour rejoindre les rangs d'une organisation terroriste qui a notamment tué, martyrisé des Irakiens. Il est logique qu'ils soient jugés là où ils ont commis leurs crimes et là où la justice se déclare compétente. C'est une règle générale qui s'applique à tous, partout dans le monde, quels que soient le crime ou l'endroit où il a été commis. Nous respectons naturellement la souveraineté judiciaire de l'Etat irakien. Trois femmes, détenues en Irak, ont déjà été condamnées à perpétuité. En revanche, sur la peine de mort qui peut être prononcée, les autorités irakiennes savent que nous y sommes opposés, que c'est un principe intangible. Nous le leur disons et nous continuerons à le faire avec détermination. Nous plaidons auprès d'elles pour que la peine de mort prononcée contre des Français soit commuée. Nous le faisons d'ailleurs partout dans le monde. Durant leur procès en Irak, les ressortissants français bénéficient de la même assistance consulaire que les autres partout dans le monde. Sept autres Français ont été condamnés à mort ces dernières années, dont deux en Indonésie, un en Algérie et un aux Etats-Unis. Nous les assistons.

Q - Et sur la Syrie ?

R - C'est différent. Notamment parce que la situation de conflit armé se poursuit. Plus de 400 Français se trouvent encore dans les camps du Nord-Est syrien, sans compter la zone d'Idlib. Nous n'avons pas de contrôle sur cette zone. Nous étudions la situation des enfants, notamment orphelins ou isolés, au cas par cas, et, lorsque nous le pouvons, nous essayons de les ramener, comme nous l'avons fait en mars pour cinq enfants et ce lundi avec douze autres. Mais, pour les adultes, la solution définitive devra être trouvée dans le cadre d'un mécanisme judiciaire spécifique, que nous étudions notamment avec les Européens.

Q - Comment voyez-vous ce qui se passe en Algérie ?

R - Le seul souhait de la France, c'est que les Algériens puissent trouver ensemble les chemins d'une transition démocratique. C'est ce que nous souhaitons pour l'Algérie et c'est ce que nous espérons, compte tenu des liens profonds qui nous rattachent à ce pays. Nous sommes confiants dans l'esprit de responsabilité et de dignité qui prévaut depuis le début des manifestations et qui suscite l'admiration. Et nous sommes bien sûr attentifs à ce que cet esprit puisse continuer de s'exprimer librement. La solution, c'est le dialogue démocratique. Dans ces moments historiques, nous continuerons d'être attentifs à l'Algérie et aux aspirations des Algériens, dans le respect et l'amitié qui président à nos relations.

Q - Quel est votre regard sur l'Afrique, que vous sillonnez ?

R - Ce qui me frappe d'abord, c'est le dynamisme, la jeunesse, l'ambition de nos partenaires africains. La nôtre, celle du président de la République, c'est d'inventer une nouvelle approche du développement fondée sur un vrai partenariat. Il ne doit plus y avoir d'un côté ceux qui aident et de l'autre ceux qui seraient aidés. Nous faisons face ensemble à des défis communs, sécuritaires, économiques, technologiques, climatiques et environnementaux. Prenez l'Union africaine, avec laquelle je viens juste d'avoir un dialogue stratégique à Paris ce 11 juin : nous défendons ensemble ce multilatéralisme des solutions concrètes qui est au coeur de nos efforts.

Q - Vous avez rencontré Donald Trump à l'occasion des commémorations du 6 juin 1944. Peut-on encore discuter avec lui ? Est-il encore un allié ?

R - Les Etats-Unis sont notre allié. Nous travaillons avec eux sur des dossiers essentiels pour nos intérêts et notre sécurité, notamment pour lutter ensemble contre le terrorisme. Nous avons des points de convergence et des points de divergence, ça n'est pas inédit dans les relations franco-américaines, pour ceux qui connaissent l'Histoire. Et cette histoire commune, nous l'avons célébrée la semaine dernière lors des commémorations du Débarquement en Normandie. Là où notre différend avec cette administration américaine est inédit, c'est dans son choix de l'unilatéralisme avant toute autre considération. Elle poursuit ses intérêts à coups de négociations et d'accords bilatéraux, sans toujours distinguer les alliés et ceux qui ne le sont pas. La méthode, c'est le rapport de forces. Je considère pour ma part que le multilatéralisme reste la clé de notre capacité à construire des règles communes, qui nous bénéficient davantage qu'elles nous coûtent.

Q - N'est-ce pas dans l'intérêt de l'Europe de renouer des relations sereines avec Vladimir Poutine ?

R - Avec Vladimir Poutine, nous avons des divergences de vues et d'intérêts, et nous les connaissons bien. Mais nous partageons le même continent et une longue histoire avec la Russie. Nous tenons à cet ancrage de la Russie en Europe et avec l'Europe. Je crois profondément que la Russie a son histoire et son destin dans l'Europe. Nous souhaitons que notre dialogue trouve dans les prochaines années une nouvelle dynamique et nous y travaillons. La condition d'un partenariat fort, c'est le respect de notre souveraineté et un dialogue de vérité. Nous ne pouvons tolérer l'ingérence dans nos processus démocratiques. Nous ne pouvons accepter qu'on cherche à enfoncer des coins dans notre projet européen et dans notre système de sécurité euro-atlantique. Nous ne pouvons accepter les violations du droit international aux portes de l'Europe. Mais je reste profondément convaincu que c'est dans cet ancrage en Europe et ce partenariat fort avec l'Europe que réside l'avenir de notre relation avec la Russie.

Q - L'Europe est-elle armée contre l'espionnage chinois et russe ?

R - Elle est en train de sortir de son innocence de l'après-guerre froide. Enfin ! L'Union européenne a par exemple adopté un instrument européen de contrôle des investissements stratégiques pour mieux détecter les risques que posent les investissements étrangers dans nos actifs critiques. Elle s'est dotée d'une boîte à outils de réponse aux cyberattaques qui nous touchent. Ce travail se poursuivra dans les mois qui viennent, en particulier dans le domaine de la sécurité des réseaux 5 G. Il reste encore beaucoup à faire et cette construction d'une vraie souveraineté européenne doit être au coeur du nouveau mandat des institutions européennes.

Q - L'accord sur le nucléaire iranien est-il mort ?

R - Non, même si les dernières menaces iraniennes d'application partielle de l'accord conclu en 2015 sont préoccupantes. C'est une mauvaise réaction à une mauvaise décision américaine. Mais il reste un espace pour une approche plus constructive. D'abord, l'Iran doit continuer à se tenir strictement à ses obligations, comme le vérifie l'AIEA, et ne pas commettre la grave erreur que serait une violation de l'accord. Ensuite, les Américains ont intérêt à montrer de la flexibilité pour permettre d'engager un processus de dialogue avec l'Iran. Le président Trump s'y est dit prêt lors de sa visite en Normandie, la semaine dernière. Ce serait un développement positif. Nous travaillons en ce sens pour préserver l'accord nucléaire et permettre qu'un dialogue global, sur le long terme, apporte des résultats sur la stabilité régionale et sur les missiles.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 14 juin 2019
 

Politique étrangère Relations internationales Union europeenne Terrorisme 193001247

Conférence de presse de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur les relations franco-russes en matière de sécurité, à Moscou le 9 septembre 2019.

Conférence de presse de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur les relations franco-russes en matière de sécurité, à Moscou le 9 septembre 2019. Jean-Yves Le Drian 09/09/2019 France-Russie Déplacement en Russie avec Mme Florence Parly, ministre des armées, pour le Conseil de coopération sur les questions de sécurité

Nous sommes ici pour mettre en place un dialogue franc et exigeant appelé de ses voeux par le président Macron à l'occasion de sa rencontre avec le président Poutine à Brégançon. Ce souhait du président de la République procède de plusieurs constats, le premier c'est que la Russie fait partie de l'Europe, c'est une évidence géographique, c'est aussi une évidence historique et culturelle que l'on perd parfois de vue. La Russie doit demeurer un pays fondamentalement européen. Une importante séquence mémorielle, qui débutera en novembre, devrait le rappeler à ceux qui l'oublient. Nous avons une histoire commune, faite de drames, de tragédies, mais aussi de coopérations, et nous commémorerons ensemble, dans les prochains mois, les trente ans de la chute du Mur de Berlin, la réunification de l'Europe et les 75 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, que le président Macron viendra commémorer à Moscou le 9 mai prochain.

Le moment est venu, le moment est propice, pour travailler à réduire la défiance entre la Russie et l'Europe qui devraient être des partenaires sur les plans stratégique et économique, et qui devraient d'autant plus être des partenaires qu'il y a beaucoup de liens qui nous unissent. Et la France veut agir en ce sens.

Le second constat, c'est que nos divisions nuisent à nos intérêts réciproques. Nous avons connu, ces dernières années, de grandes difficultés avec la Russie, car nombre d'actions, je ne vais pas revenir sur l'ensemble, sur l'Ukraine, sur les attaques chimiques, sur la situation en Syrie, sur l'attaque contre le MH-17, nombre de situations nous ont amenés à avoir de la défiance à l'égard de la Russie. Mais, nous gardons aussi des intérêts en commun. Le premier d'entre eux est d'agir en puissances souveraines, actrices de leur propre sécurité, et actrices de la sécurité internationale. Notre conviction est que si nous ne parvenons pas à construire quelque chose d'utile avec la Russie, nous resterons dans une tension et surtout dans une défiance stérile, avec des conflits gelés en Europe, qui causent chaque année des centaines de morts, avec des risques d'escalade militaire incontrôlée.

Donc, je crois, comme le président de la République nous a incités à le faire, à la nécessité de renforcer notre dialogue avec la Russie. Ce doit être un dialogue exigeant, un dialogue sans naïveté, mais un dialogue que nous mènerons dans le respect de nos principes, dans le respect de nos intérêts et de ceux de nos partenaires, en particulier au profit de la sécurité de tous les Européens. Il est évident que ce dialogue ne sera productif que s'il est réciproque et produira des résultats tangibles et concrets. Son objectif est à la fois simple et clair : faire en sorte que les principes de la sécurité en Europe, les valeurs de la sécurité en Europe, soient partagés entre nos deux pays.

La reprise des réunions du conseil de coopération franco-russe sur les questions de sécurité s'inscrit dans cette démarche et le format 2+2 offre en effet un cadre de discussion utile pour évoquer les dimensions politiques et militaires des différents sujets de crises qui affectent nos deux pays et plus largement le continent européen, et au-delà. Il ne s'agit pas de mettre de côté les points de divergence, il s'agit au contraire de les formuler, pour tenter d'en comprendre les sources, et ainsi pour tendre vers leur règlement.

Le contexte stratégique actuel est source d'inquiétudes, le traité sur les forces nucléaires intermédiaires a pris fin, il existe une menace d'un retour à la course aux armements. Nous ne pouvons pas aujourd'hui nous permettre de faire l'économie d'un dialogue approfondi sur ces questions, si nous voulons retrouver le chemin de la stabilité stratégique. Et c'est dans ce contexte que nous sommes venus proposer à la Russie, au nom du président de la République, un nouvel agenda de confiance et de sécurité, proposer un dialogue structuré, sur la sécurité et la stabilité de l'Europe. Il nous apparaît qu'il faut, dans cette volonté-là, agir dans cinq directions complémentaires :

- d'abord renforcer notre coopération bilatérale dans les domaines prioritaires qui portent déjà des résultats positifs, je pense aux enjeux de sécurité nationale, comme la lutte contre le terrorisme, je pense aux domaines de grande technologie, tels que le nucléaire civil ou les sciences de l'environnement et du climat, je pense au climat en tant que tel, dans la perspective de la COP25, je pense à la culture, au renforcement des liens entre nos sociétés civiles, je pense à la mise en oeuvre du dialogue de Trianon, et nous avons, sur l'ensemble de ces sujets-là, décidé de confier à nos secrétaires généraux de travailler ensemble à cet agenda bilatéral pour qu'il se fructifie et qu'il donne des résultats significatifs rapidement.

- Deuxièmement, en créant des mécanismes bilatéraux de dialogue et de transparence sur les enjeux stratégiques et de défense afin de prévenir tout risque de malentendu et donc d'escalade involontaire. Cela vaut pour le nucléaire, pour le spatial, pour le cyberespace, pour les forces conventionnelles. Il faut assumer les moyens de notre défense et de la dissuasion, mais d'une façon qui ne soit pas escalatoire. Nous devons donc rester les acteurs responsables de notre propre sécurité à cet égard.

- Troisièmement, nous voulons agir ensemble vers une restauration progressive de la stabilité stratégique en Europe, afin de fonder cette nouvelle architecture de confiance et de sécurité que le président Macron a appelé de ses voeux, car le continent européen ne sera jamais stable, ne sera jamais en sécurité, si nous n'avons pas des relations très clarifiées avec la Russie.

- Quatrièmement, cette architecture de confiance et de sécurité renouvelée doit s'ancrer dans la dimension humaine de notre relation, dans l'esprit des grands principes du Conseil de l'Europe et de la Charte de Paris, à la veille de son trentième anniversaire en 2020, car l'Europe c'est aussi un héritage commun de valeurs et de principes, et c'est forts de cette conviction que nous avons soutenu le retour de la Russie à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe.

- Enfin, et c'est le cinquième axe, nous devons poursuivre notre dialogue pour agir ensemble face aux défis internationaux et aux crises auxquelles nous sommes confrontés à l'extérieur de l'espace européen et contribuer ainsi à renforcer notre sécurité commune. Sergueï Lavrov vient d'évoquer l'ensemble des questions que nous avons abordées au cours de la matinée, et des crises que nous avons évoquées ensemble.

Bien sûr, aucun rapprochement durable entre la Russie et l'Europe ne pourra avoir lieu sans des progrès sur le dossier ukrainien. Nous estimons que le contexte y est aujourd'hui favorable, peut-être plus qu'il ne l'a jamais été en trois ans. Nous avons constaté, ces dernières semaines, des avancées significatives. La libération, samedi, de 70 prisonniers, dont les 24 marins détenus depuis novembre 2018, est une manifestation concrète que la France avait fortement encouragée. Il est crucial que les parties continuent de mettre à profit ce contexte favorable, pour progresser vers la pleine mise en oeuvre des Accords de Minsk. Nous souhaitons que puisse être organisé prochainement, à Paris, un sommet en format Normandie, comme l'ont déjà initié nos deux présidents à Brégançon.

Voilà l'agenda ambitieux que je suis venu porter aujourd'hui à Moscou, avec ma collègue Florence Parly. Nous sommes venus porter, au nom du président de la République, un agenda de coopération, un agenda de dialogue, tourné résolument vers l'avenir, un agenda qui ne peut avoir de sens que s'il a des résultats concrets, et qui ne peut avoir de sens que s'il se fait dans la réciprocité des avancées communes. Merci de votre attention.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 17 septembre 2019

Russie France - Russie UE - Russie Relations internationales 193001825

Extraits d'un entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, à Europe 1 le 8 septembre 2019, sur la politique étrangère de la France.

Extraits d'un entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, à Europe 1 le 8 septembre 2019, sur la politique étrangère de la France. Entretien Jean-Yves Le Drian 08/09/2019 Politique étrangère


Q - Bonjour et bienvenue, Jean-Yves Le Drian, l'actualité hors de nos frontières donne le tournis, le monde est entré dans une phase d'ébullition, où se mêlent les effets des révolutions technologiques, sociales, politiques, qui mettent les gouvernements sous pression et qui inquiètent les peuples chaque jour. Nous pouvons voir sous nos yeux les mutations de ce monde nouveau, qu'il s'agisse des tensions au Moyen-Orient, au Proche-Orient, du choc entre Chinois et Américains, du chaos qui menace en Algérie et en Tunisie, et autour d'un bassin méditerranéen où le drame des migrants ne s'arrête pas. Entre le G7 et l'Assemblée générale de l'ONU fin septembre, entre les discussions, hier, avec de hauts responsables américains et des rencontres cruciales à Moscou, demain, aujourd'hui, vous êtes, Jean-Yves Le Drian, au grand rendez-vous d'Europe 1, avec CNews et les Echos, c'est dire si votre parole est attendue, pour nous dire si les effluves du succès scénographique du sommet du G7 de Biarritz, se sont évaporées ou pas, et surtout nous expliquer en quoi chaque secousse sur la planète a son onde de choc dans nos vies quotidiennes. (...) Vous êtes encore une fois dans les sondages désigné comme le ministre le plus populaire du gouvernement, on sait que vous préférez le savoir-faire au faire savoir, mais ce matin on a beaucoup de questions.

Bonjour Jean-Yves Le Drian, on a beaucoup parlé du Brésil lors de cette réunion du G7 à Biarritz, on en reparle encore ces jours derniers. Les relations entre nos deux pays ne se réchauffent toujours pas, avec encore une fois Brigitte Macron insultée par un ministre brésilien, celui des finances. Votre réaction ?

R - Ma réaction personnelle, c'est que l'on ne gère pas les relations internationales pour quelque pays que ce soit, en organisant des concours d'insultes, parce que c'est ce qui se passe. Et la manière dont tel ou tel haut responsable brésilien, ministre en plus, traite Madame Macron est indigne. Elle est indigne pour Mme Macron, elle est indigne pour la France, elle est indigne également pour les femmes, à commencer par les femmes brésiliennes, qui elles-mêmes protestent contre ce type de déclarations. Mais le Brésil, ce n'est pas que cela, heureusement. J'ai effectué un déplacement, il y a quelques semaines, dans ce grand et beau pays, où la France est très présente.

Q - Vous n'aviez pas rencontré le président brésilien d'ailleurs.

R - J'avais rencontré mon collègue Araujo, pendant un long moment, nous avions évoqué ensemble beaucoup de sujets, y compris les sujets environnementaux, nous avions décidé de mettre en place une commission mixte entre le Brésil et la France sur les enjeux environnementaux. Donc je ne confonds pas les dirigeants actuels du Brésil avec ce qui est la réalité du Brésil, mais je constate malheureusement le maintien de propos agressifs, des invectives qui ne sont pas acceptables.

Q - On sursaute en vous entendant parler, parce que vous dites votre " réaction personnelle ". Ce n'est pas une réaction de la France ? Il n'y a pas de voix diplomatique ?

R - Je suis ministre des affaires étrangères, donc les deux se mélangent. Mais c'est ma réaction d'homme aussi, parce que quand vous constatez ce type d'insultes, vous réagissez humainement.

Q - Jean-Yves Le Drian, quand le Premier ministre reçoit hier à Bordeaux le chef indien Raoni, premier opposant au président brésilien, ce n'est pas aussi de la provocation ?

R - Le président de la République avait aussi reçu M. Raoni, et le précédent président de la République l'avait également reçu. Il y a donc là une habitude de relations, sur lesquelles d'ailleurs j'ai été amené à m'expliquer lorsque je suis allé au Brésil, donc ce n'est pas une nouveauté, même si aujourd'hui, cela prend une dimension singulière, en raison de la situation en Amazonie. Je vous dis, pour le Brésil, nous sommes disposés à une collaboration qui existe déjà. Beaucoup d'entreprises françaises sont présentes dans ce pays, il y a des écoles françaises, des lycées français, bref, des Brésil qui aiment la France, au-delà des propos vindicatifs que l'on a pu entendre.

Q - Sur le fond, d'un mot sur ce qui se passe, il y a des incendies qui continuent, des pompiers français vont en Bolivie pour également participer aux secours. Est-ce qu'il faut, selon vous, créer un droit d'ingérence environnemental et climatique, lorsque ce genre de catastrophe arrive ?

R - Sur le fond d'abord, la France, en particulier au moment du G7, a pris les initiatives nécessaires pour répondre à l'urgence. Vous avez évoqué le fait qu'hier une quarantaine de sapeurs sont partis en Bolivie, avec du matériel, des drones, pour contribuer à lutter contre les incendies. Et il y a, par ailleurs, l'enjeu amazonien qui n'est pas uniquement un enjeu brésilien, qui est partagé par huit pays, dont la France, puisque la Guyane est amazonienne, enjeu sur lequel la France, parce qu'elle préside le G7, a pris des initiatives au moment du sommet de Biarritz, pour qu'au moment de l'Assemblée générale des Nations unies, dans quelques jours, puisse se constituer ce que nous appelons, pour l'instant, l'Alliance pour l'Amazonie, qui regrouperait à la fois les pays concernés, les Etats souverains d'Amazonie, mais aussi tous les acteurs qui veulent contribuer à faire en sorte qu'il y ait une reforestation, qu'il y ait des pratiques nouvelles. Ce n'est pas le droit d'ingérence. Parce que cela existe déjà. Il faut rappeler les choses telles qu'elles sont. Il y a eu un accord à Paris, pour lutter contre le changement climatique. Parce qu'en ce qui concerne les biens communs, il faut que la communauté internationale se mette d'accord sur des principes, sur des engagements. Et dans les Accords de Paris, il y a eu des engagements qui ont été pris.

Q - Mais il ne marche pas cet accord de Paris.

R - Je vais jusqu'au bout. Il y a des engagements qui ont été pris et qui vont être renouvelés, nous l'espérons, lors de la réunion sur le climat, ce qu'on appelle la COP, qui va se tenir au Chili dans quelque temps, au mois de décembre. Ces engagements concernent aussi le Brésil, puisque le Brésil a validé l'Accord de Paris, il l'a ratifié, et il s'est engagé à agir pour la reforestation de l'Amazonie, pour la préservation de l'Amazonie. Donc les autres pays du monde sont en droit de se dire " est-ce que chacun respecte ce qu'il a dit qu'il allait faire ". Aujourd'hui, pour le Brésil, on constate que c'est incertain. C'est le moins qu'on puisse dire. Donc il importe, lorsque nous allons nous retrouver au Chili, que l'on puisse mettre sur la table l'ensemble de ces enjeux et voir comment chacun lutte contre le réchauffement climatique, à commencer par les pays d'Amazonie.

Q - Ce sera une occasion supplémentaire de vous réinviter à votre retour du Chili. A Biarritz, ce n'était pas " l'été indien ", c'était " l'été iranien ", durant le G7. Avant d'en parler on va écouter cet extrait du documentaire " dans les coulisses du G7 " réalisé par les équipes de CNews : " (Emmanuel Macron) Après cette rencontre, avec le ministre Zarif, je rentre, j'ai un nouvel échange avec le président Trump, en tête-à-tête, à notre hôtel. Cela crée un arc électrique, si je puis dire, autour du sommet et cela met tout le monde dans la situation d'essayer de retrouver un accord. " On le voit, l'Iran s'éloigne de plus en plus, justement, de cet accord de 2015. Téhéran a annoncé hier la mise en service de quarante centrifugeuses avancées qui vont permettre de produire de l'uranium enrichi, ce qui est complètement contraire à l'accord de 2015. En clair, l'Iran s'assoit sur cet accord. Est-ce que ce n'est pas un pied de nez vis-à-vis des Européens et de la France en particulier ?

R - Les premiers à s'être assis sur l'accord, ce sont les Etats-Unis, il faut rappeler l'histoire : les Accords de Vienne ont été signés par un certain nombre de pays dont les Etats-Unis qui ont estimés ne plus être engagés par cet accord et donc ont retiré leur signature. Ils ont aussi mis en oeuvre des mesures de sanction, ils ont remis en place les sanctions, avec un élargissement de celles-ci, ce que l'on appelle les sanctions extraterritoriales, qui font que tout acteur qui fait des actes commerciaux avec l'Iran est susceptible d'être pénalisé dans ses relations avec les Etats-Unis, si bien que tout le monde hésite, si bien que...

Q - Cela veut dire que vous comprenez l'attitude de Téhéran ?

R - Non, je vais revenir sur Téhéran. Je rappelle l'histoire

Q - pas trop longtemps, hein.

R - ...si bien que l'Iran était en panne de retour des avantages qu'il aurait pu retirer de la signature de cet accord. Ensuite, l'Iran apporte de mauvaises réponses à une mauvaise décision qui est celle des Américains. Mauvaises réponses, parce que le fait d'essayer de se désengager, de poser des actes de désengagement de l'accord que l'on appelle le JCPoA, disons de l'Accord de Vienne, induit une escalade et ne met pas en place les dispositions nécessaires pour que l'on puisse trouver des accords. Mais les voies du dialogue sont toujours ouvertes, y compris aujourd'hui. Il faut que l'Iran renonce à ce type d'action qui entrave le processus de désescalade que nous voulons mettre en place, mais nous continuons notre action pour permettre qu'il y ait une plus grande sérénité dans la région.

Q - Est-ce qu'il y a une capacité à négocier quelque chose ? Est-ce que cette médiation française va déboucher sur un résultat concret, sur une rencontre Trump-Rohani à New York, par exemple ? Est-ce l'objectif de la France ?

R - Je crois qu'il ne faut pas mélanger les choses. La chorégraphie, c'est-à-dire la rencontre d'un tel avec un tel, du président Rohani avec le président Trump, c'est à la fin de l'histoire. On ne fait pas la chorégraphie en commençant. On essaie d'abord de mettre sur la table l'ensemble des enjeux qui sont très simples : comment fait-on pour que l'Iran revienne dans l'Accord de Vienne, quels sont les avantages financiers potentiels que l'Iran peut trouver dans cette opportunité, et puis comment fait-on pour que l'Iran s'assoit à la table des discussions pour parler du reste, c'est-à-dire ce qui se passera après 2025, c'est-à-dire à la fin de l'Accord de Vienne, et comment peut-on éviter les déstabilisations dans la région. Voilà l'agenda potentiel sur un sujet très grave, parce que si l'Iran accède à l'arme nucléaire, alors c'est toute la région qui a un risque de guerre. Nous sommes dans une situation de conflictualité potentielle très inquiétante.

Q - A combien de mois sont-ils de l'arme nucléaire, là ?

R - Ils sont à plusieurs mois encore. Et les actes qui ont été posés sont des actes négatifs mais ils ne sont pas définitifs, je l'espère. On peut revenir en arrière relativement facilement, encore faut-il que les voix du dialogue puissent revenir.

Q - Effectivement, vous l'avez souligné, c'est à cause des Américains que cela a commencé, mais on a vu que la France s'installe dans ce rôle de médiation, le président de la République l'a qualifié lui-même, "France puissance médiatrice", cela vous convient comme terme ?

R - La nouveauté, pour faire référence à l'image que nous avons vue, c'est qu'à Biarritz le président Trump a fait des ouvertures au président Macron, appelé le président Macron président d'une "puissance médiatrice", ou d'une "puissance d'équilibre" comme je préfère, en tout cas l'acte a été posé.

Q - Vous préférez ce terme, vous, pourquoi ?

R - L'acte a été posé et c'est à partir du moment où l'acte a été posé le samedi midi que le président a souhaité que l'on puisse avoir des discussions assez ouvertes avec le ministre Zarif qui est venu spécialement de Téhéran pour en parler, en particulier avec moi, mais aussi avec le président de la République. Donc il y a eu une désescalade, une baisse de tension, et la France a joué son rôle, de facilitatrice de paix. Et on ne peut jouer ce rôle de facilitateur de paix que si on est une puissance, parce qu'autrement, on peut être un petit pays en essayant d'articuler les volontés des uns et des autres, certains le font d'ailleurs très bien. Mais dans ces enjeux-là qui sont cruciaux pour la paix dans le monde, qui sont cruciaux pour la paix dans cette région, il faut qu'une puissance forte, comme la France, puisse jouer ce rôle, elle le joue.

Q - La diplomatie, c'est évidemment le rôle des mots. Vous préférez puissance d'équilibre à puissance médiatrice, pourquoi ? Parce que médiatrice, c'est trop passif ?

R - Je veux bien les deux. Mais une puissance ne peut être médiatrice que si elle est une puissance d'équilibre, donc disons les deux.

Q - Après l'Iran, la Russie. Vous partez dès ce soir à Moscou pour une première rencontre depuis 2014 avec votre homologue. Vous y serez avec Florence Parly, ministre de la défense, donc vous rencontrez vos homologues. Quel est l'objectif de ce rapprochement, de cette nouvelle politique française, vis-à-vis de la Russie, qui suscite d'ailleurs un peu d'interrogation chez certains de nos partenaires européens?

R - D'abord, les relations avec la Russie, entre la France et la Russie, mais aussi entre l'Europe et la Russie, n'ont jamais été aussi basses depuis la fin de la guerre froide. Il y a des raisons à cela : il y a beaucoup de sujets sur lesquels nous sommes en désaccord profond, sur la question ukrainienne, que ce soit les questions d'ingérence, que ce soit la question syrienne, l'utilisation de l'arme chimique, bref, il y a une accumulation de, plus que des irritants, d'oppositions, de tensions, qui existent. Parallèlement à cela, constatons que le statu quo de défiance dans lequel nous sommes installés ne sert personne, n'aboutit à rien. Il y a toujours les conflits gelés, il y a toujours des blocages, il y a toujours une incompréhension aux Nations unies. Donc, le président de la République a souhaité que l'on puisse essayer d'envisager de passer d'une défiance un peu absolue à des éléments de confiance. Et c'est ce que nous allons essayer de faire avec Florence Parly, à Moscou, demain. Non pas que nous ne nous voyons pas, je rencontre mon collègue Lavrov régulièrement, mais on n'avance pas. Donc essayons, dans cette configuration, d'aborder ensemble les sujets sur lesquels on peut aboutir progressivement à des éléments de confiance. On sait que ce sera long, nous allons là-bas sans naïveté, on connaît nos désaccords, mais peut-être pouvons-nous embrayer sur un certain nombre d'accords, la lutte contre le terrorisme, la collaboration dans le spatial, le renforcement de la relation économique, le renforcement des relations entre les sociétés civiles, l'appréciation des crises, ensemble, tout cela peut faire partie d'une nouvelle donne. Parce que sinon, si on ne bouge pas, et c'est le sentiment profond du président de la République, alors, on pousse la Russie vers l'Est, alors que cette Russie est européenne, elle a une histoire, une géographie, une culture européennes et progressivement, devant ce blocage, la Russie va vers la Chine. Donc, comment peut-on l'éviter ?

Q - Vous avez inscrit votre action, et celle du président de la République, dans le temps long. Mais il y a aussi les urgences, il y a l'Ukraine, il y a l'urgence de faire repartir ces discussions. On voit les éxchanges de prisonniers entre la Russie et l'Ukraine hier attestent aussi d'un réchauffement. Est-ce que vous allez vous saisir de ce moment-là pour faire revivre ce fameux sommet du format de Normandie, comme on dit, qui réunit les pays importants, dont la France, autour de cette crise ?

R - Je pense qu'il y a une opportunité, il y a une porte entrouverte, pour commencer à avancer sur le règlement de ce conflit, d'abord parce que le nouveau président ukrainien Zelensky a fait des gestes, en démilitarisant une partie dans le Donbass, une partie de ses forces, ensuite en permettant qu'il y ait un échange de prisonniers. Il y a eu échange de prisonniers. C'est une bonne nouvelle, y compris Oleg Sentsov qui était emprisonné depuis déjà très longtemps,

Q - le cinéaste

R - y compris les marins du détroit de Kertch qui avaient été emprisonnés il y a maintenant quelques mois. Bref, il y a là une ouverture. Est-ce que cette ouverture peut se poursuivre ? Nous le souhaitons et il faudrait à ce moment-là que la Russie réponde à l'Ukraine par des actions de déminage et de désarmement des armes lourdes dans les secteurs concernés et que parallèlement l'Ukraine engage les réformes institutionnelles qui sont prévues dans les accords de Minsk, parce que pour l'instant on était bloqué au statu quo, on était bloqué dans l'impossibilité d'avancer. Et, peut-être demain, du coup, une réunion au plus haut niveau, entre les chefs d'Etat et de gouvernement, sur le règlement de la crise ukrainienne.

Q - Jean-Yves Le Drian, on vous entend, on entend vos intentions et en parallèle l'Europe s'apprête à reconduire pour six mois des sanctions contre la Russie, elles arrivent à échéance le 15 septembre prochain. Le porte-parole du ministère russe des affaires étrangères parle de processus avec un disque rayé, est-ce que cela ne vient pas en contradiction avec ce que vous dites ?

R - Non, pas du tout, nous n'allons pas demain à Moscou pour lever les sanctions. On sait pourquoi les sanctions ont été posées. Elles ont été posées après l'annexion de la Crimée et en raison des actions menées par la Russie dans une partie de l'Ukraine, essentiellement dans le Donbass. Tant que le processus ne sera pas engagé, les sanctions seront là.

Q - Quel geste faut-il pour que justement ces sanctions soient levées, qui affectent beaucoup aussi le système économique français, dans certains domaines, les agriculteurs, dans le monde aussi de la finance ?

R - Le processus de Minsk, en format Normandie pour sa mise en oeuvre, doit avancer pour permettre une stabilisation en Ukraine, et alors progressivement les sanctions pourraient être révisées, mais pour l'instant nous n'y sommes pas. On est simplement à un échange de prisonniers. Mais un échange de prisonniers, cela n'avait pas eu lieu depuis longtemps, donc je considère que c'est un signe positif d'une bonne évolution, encore faut-il qu'il y en ait d'autres.

Q - Cette inflexion de la politique de la France à l'égard de la Russie suscite des interrogations, y compris, semble-t-il, au sein même de l'administration. Le président de la République a fait état de façon un peu surprenante d'un " Etat profond " qui serait un peu en résistance par rapport à cette nouvelle ligne. Comment est-ce qu'il faut le comprendre ? Vous avez des hauts fonctionnaires ou des ambassadeurs qui ne sont pas en ligne avec ce que vous dites ?

R - Je ne la sens pas cette opposition. Le président de la République dit souvent, s'adressant à tel ou tel ministre : il faut que l'Etat profond de votre administration comprenne bien la ligne et l'orientation que je veux donner au pays, qu'il se mobilise. Il l'a dit aux diplomates, il le dit ailleurs. Il faut que l'ensemble, le fonctionnement du Quai d'Orsay puisse se mobiliser sur ces sujets.

Q - Mais c'est plus spécifique sur la Russie quand même.

R - Moi, je ne le sens pas. Je sens au contraire, dans cette initiative, beaucoup d'intérêt et de mobilisation de la part des diplomates.

Q - Sur le Brexit, la date limite, on s'en rapproche, le 31 octobre, elle avait été fixée, d'ailleurs voulue par Emmanuel Macron, lors d'un Conseil européen. Or, le Parlement britannique et la chambre des lords ont voté une loi imposant un report du Brexit après le 31 octobre, en cas de no deal. Est-ce que la France est prête, oui ou non, à accepter ce report ?

R - La situation en Grande-Bretagne est quand même très perturbante, parce qu'en fait sur le fond, si l'on ne suit pas les évolutions depuis trois ans, il y a une espèce de conflit de légitimité entre le peuple qui, par la voie du référendum, il y a trois ans, a dit " je veux sortir " - ce n'était pas notre position, nous regrettons cette positon, mais le peuple britannique s'est exprimé - et puis le Parlement, expression du peuple aussi, qui ne sait pas comment sortir et qui pendant trois ans essaie de voir comment on peut faire respecter la décision du peuple britannique et ne trouve pas la manière de faire.

Q - Et sur le calendrier ?

R - Et sur le calendrier non plus. Parce qu'il n'y a aujourd'hui, au Parlement britannique, de majorité pour rien. Il n'y a pas de majorité pour l'accord de retrait. Il n'y a pas de majorité pour aller aux élections. Il n'y a pas de majorité pour le no deal. Il n'y a de majorité pour rien. Donc, il y a une impasse.

Q - Qu'est-ce qu'il faut faire ? Qu'est qu'il peut faire Boris Johnson ?

R - Il faut lui demander. Il y a une impasse et il faut que les Britanniques disent ce qu'ils veulent. On ne va pas aller se substituer aux Britanniques. C'est aux Britanniques de nous dire voilà ce que nous voulons. Nous, nous ne souhaitions pas qu'ils sortent de l'Union européenne. Ils ont décidé de le faire. Dites-nous, chers amis britanniques, comment vous voulez faire pour qu'on puisse vous aider à le faire. Mais pour l'instant on ne sait pas ce qu'ils veulent faire puisqu'il n'y a pas de majorité sur aucune des options. Donc c'est une impasse...

Q - Et si on reportait la date ?

R - Il y a aujourd'hui une impasse qui se traduit par des risques qui concernent le Royaume-Uni puisque l'Ecosse agite l'éventualité d'une indépendance à cet égard. Donc, que les Britanniques assument leur situation.

Q - Mais s'ils nous disent qu'ils veulent reporter la date du 31 octobre. Qu'est-ce qu'on leur répond ? On est d'accord ou pas ?

R - Dans l'état actuel des choses, c'est non. Puisqu'ils disent qu'ils veulent proposer d'autres solutions alternatives, des arrangements alternatifs pour assurer le retrait et assurer le no deal. Nous ne les avons pas vus, donc c'est non, on ne va pas recommencer tous les trois mois. Que le Parlement britannique, que les autorités britanniques nous disent le chemin.

Q - Et toujours avec Jean-Yves Le Drian, le patron de la diplomatie française effectivement, il n'y a pas un sujet qui ne soit pas urgent ou brûlant. Le 15 septembre, dans une semaine donc auront lieu les élections présidentielles en Tunisie. Elles se déroulent de manière assez particulières puisque Nabil Karoui, le propriétaire d'une télévision privée, un des favoris des sondages est en prison, accusé de fraude fiscale. Il reste quand même candidat et il mène campagne depuis sa cellule. Europe 1 a pu en exclusivité cette semaine interviewer son épouse. C'était jeudi dans la matinale de Mathieu Belliard, écoutez cet extrait : " Ecoutez, moi, je fais appel à mon pays, je fais appel à ma justice, je fais appel aux hommes nobles et honorables de notre pays et je sais qu'ils vont être là. Je sais qu'ils vont le faire. Bien évidemment on a des relations d'amitié avec la France mais moi franchement je fais appel à mon pays, je fais appel à ma justice ". Que dit la France face à cette situation particulière ?

R - La France constate que la transition démocratique s'effectue correctement en Tunisie.

Q - Vous trouvez ?

R - C'est une jeune démocratie. C'est une constitution récente. C'est le premier pays du printemps arabe mais un printemps qui s'est poursuivi par la voie démocratique. La mort du président Essebsi a entraîné une accélération du calendrier mais le processus se déroule. Respectons-le. Il est très honorable. Alors il y avait six candidats, Monsieur Darmon. Je ne vais pas aller prendre position pour tel ou tel candidat. Et la justice tunisienne est majeure, je la respecte et je n'ai pas d'autre commentaire.

Q - Ce n'est pas un peu un déni de démocratie quand même ? Quand un candidat comme ça ne peut pas se présenter ?

R - Il y a une justice en Tunisie que je respecte, il y a une constitution en Tunisie que je respecte et ce que je souhaite c'est que la transition démocratique se fasse le mieux possible.

Q - D'une manière plus générale, la Tunisie est-elle pour vous un pays menacé par la situation post Daech, perte du califat. Est-ce qu'il faut craindre les agissements du voisin Libyen ?

R - Là, ce n'est plus directement le processus démocratique. Nous souhaitons que le pouvoir tunisien soit bien affirmé et soutenu par l'ensemble de la population. J'espère que c'est ce qui va se passer. La difficulté de la proximité avec la Libye est réelle puisqu'il y a en Libye de nouveau l'apparition de poches de Daech dans le sud libyen. Et il faut s'en prémunir. C'est un sujet plus vaste qui a été aussi abordé au moment du G7 avec l'ensemble des membres du G7. Sur cette question d'ailleurs, c'est un échange que nous pouvons avoir avec les Russes. Nous pensons qu'il est urgent de faire en sorte qu'il y ait une conférence internationale sur la Libye avec l'ensemble des acteurs, à la fois les voisins, mais aussi tous ceux qui d'une manière ou d'une autre ont affaire à la Libye, certains groupes par des armes, ceux qui ont une proximité telle qu'ils peuvent agir pour qu'enfin on trouve les voies d'une réponse politique à cette situation. Parce qu'il n'y aura pas en Libye de victoire militaire, quelle que soient les intentions des uns et des autres. Au contraire, il peut y avoir un accroissement de conflictualité entre différents groupes armés qui, à ce moment-là, peuvent remettre en cause notre propre sécurité. Donc, l'urgence c'est de trouver les voies d'un cheminement politique en Libye. On les connaît, on sait le processus tel qu'il peut être. Encore faut-il qu'il y ait une détermination de l'ensemble des acteurs pour le faire.

Q - Quelle voie politique pour un pays voisin, l'Algérie, vingt-neuvième vendredi consécutif de manifestation, sur place une forte mobilisation toujours et un chaos politique mais aussi économique peut-être qui se profile. Votre commentaire sur la situation.

R - Il n'y a pas de chaos dans les rues. Il y a une population qui s'exprime très régulièrement depuis le mois de février, tous les vendredis. Et il y a une transition politique depuis le départ du président Bouteflika qui n'est pas simple parce c'est un grand moment de l'histoire de l'Algérie. Nous, Nous comptons sur le sens de la responsabilité des Algériens. Nous pensons que la voie du dialogue doit s'imposer pour trouver des solutions.

Q - Et les conséquences de la purge dans les clans industriels font que les entreprises s'arrêtent, que le chômage technique se répand partout.

R - Il est opportun que les Algériens prennent en considération l'ensemble de cette donne mais il faut qu'ils trouvent eux-mêmes les voies du dialogue. Ce n'est pas à la France d'aller dire aux Algériens comment il faut faire. Ils sont devant une étape importante de leur vie commune...

Q - C'est un pays à côté de nous quand même.

R - Oui, bien sûr, nous sommes très attachés à l'Algérie et nous souhaitons que les voies du dialogue permettent une solution politique rapide.

Q - Mais on voit bien aussi que les rentrées liées aux mannes pétrolières sont en train de baisser. Cela fragilise considérablement le budget. Est-ce que vous ne craignez pas tout simplement un chaos dans ce pays aussi important et pour la région et pour nous, pour la France ?

R - Je trouve que pour l'instant la maturité est au rendez-vous, la responsabilité est au rendez-vous et nous souhaitons que cela se poursuive en ce sens. Nous sommes en appui de toutes les voies de dialogue qui peuvent avoir lieu pour permettre à l'Algérie d'avoir une nouvelle étape de sa vie politique qui soit forte et qui fasse honneur à l'Algérie.

Q - Jean-Yves Le Drian, le Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l'Homme vient de rendre un rapport sur le Yémen. Il pointe le fait que les Etats qui vendent des armes à l'Arabie saoudite et aux Emirats, et c'est le cas de la France, et là je cite : " pourraient être tenus responsables de complicité de violation du droit international en raison des crimes de guerres qui sont commis là-bas. Alors, est-ce que ça pourrait vous amener à reconsidérer le fait de vendre des armes à l'Arabie saoudite ?

R - Nous sommes extrêmement vigilants sur le type d'armes que nous fournissons à l'Arabie saoudite et aux Emirats, singulièrement depuis les opérations initiées par la coalition arabe au Yémen. Mais sur cette question il faut voir l'ensemble. Parce qu'aujourd'hui, par exemple, les jours qui viennent de se passer, c'est l'Arabie saoudite qui est victime de drones en provenance des Houthis qui attaquent l'Arabie saoudite sur ses frontières et même sur ses aéroports. Donc, il y a une situation impossible, insupportable au Yémen. Là aussi, il n'y aura pas de solution militaire. Il faut mettre en oeuvre les éléments d'une solution politique qui est très compliquée parce qu'au Yémen vous avez à la fois les Houthis qui sont soutenus par l'Iran mais vous avez aussi Al Qaïda, mais vous avez aussi Daech, mais vous avez aussi un gouvernement légitime qui ne peut plus siéger, et vous avez aussi des acteurs qui veulent une scission du Yémen. Donc, on ne peut pas régler la question du Yémen uniquement à coups d'anathèmes. C'est beaucoup plus complexe que ça.

Q - Ce sont des crimes de guerre (inaudible)

R - Que l'Allemagne, à ma connaissance. Et l'Allemagne repousse régulièrement cette décision mais la France assume ses responsabilités dans la région. Mais nous sommes extrêmement vigilants et même très parcimonieux sur la manière dont nous intervenons en soutien pour les livraisons d'armes à l'Arabie saoudite. Mais nous ne voulons pas que dans cette partie du monde on ne voit la crise yéménite que par un côté. Il faut la voir dans son ensemble et il faut trouver aujourd'hui les moyens de sortir de cette sale guerre. Les Saoudiens, les Emiriens ont leur responsabilité à cet égard.

Q - Jean-Yves Le Drian, que répondez-vous à l'avocat Henri Leclerc, le président d'honneur de la Ligue des droits de l'Homme, qui vous demande d'en finir avec la politique du cas par cas, concernant le rapatriement de ces enfants de djihadistes qui sont aujourd'hui toujours retenus en Irak. Le cas par cas, on en finit ou pas ?

R - La logique que nous développons sur les combattants étrangers est bien connue. Maître Henri Leclerc le sait bien. Nous avons quatre principes : premièrement l'impunité. Je ne parle pas des enfants. Les combattants étrangers, mais cela peut être des combattantes aussi, doivent être jugés pour les crimes qui sont commis. Je rappelle ce que nous avons subi ici en France. C'est venu de là, de cette zone-là. Deux, nous respectons les autorités irakiennes. Trois, il y a aujourd'hui une situation de guerre dans le nord-est syrien. Il y a des camps, et les camps nous n'y sommes pas présents. Nous essayons de rapatrier, autant que faire se peut, lorsqu'on a bien identifié les possibilités, des enfants isolés et de manière exceptionnelle, lorsque la mère l'autorise, des enfants qui ont leur mère dans les camps. Et puis quatre, il nous faut agir, réfléchir à la mise en oeuvre d'un dispositif judiciaire particulier pour que demain on puisse juger les combattants étrangers qui sont là. Ce n'est pas uniquement un problème français.

Q - Qu'est-ce que ça veut dire imaginer ? Ça veut dire un tribunal en France ?

R - On travaille aujourd'hui avec plusieurs de nos collègues européens à la mise en oeuvre d'un dispositif judiciaire qui permette de régler cette question.

Q - Ce serait quoi ? Une cour internationale liée à la justice ?

R - Ce n'est pas uniquement français... qui pourrait permettre de juger les combattants djihadistes. Mais nous sommes toujours en situation de guerre dans le nord-est syrien.

Q - Donc, vous annoncez aujourd'hui qu'une instance de cour européenne de justice peut voir le jour.

R - Nous sommes en train de travailler à la mise en oeuvre d'un dispositif de ce type qui est la seule bonne solution. Non seulement pour la question des enfants mais aussi pour la question des combattants.

Q - Effectivement, on reviendra beaucoup sur cette information. On a vu qu'effectivement un nouveau gouvernement est arrivé en Italie. L'Italie va demander l'aide à l'Europe sur deux sujets, en particulier plus de souplesse sur le budget et puis également un accord sur les migrants de façon à pouvoir éviter le retour de l'extrême droite au pouvoir. Est-ce que la France est prête à aider l'Italie et donc à enterrer la brouille qu'il y avait eu à l'époque ?

R - Il y a un nouveau gouvernement en Italie. C'est la responsabilité des Italiens. Il apparaît aujourd'hui effectivement plus ouvert dans sa dimension européenne, plus déterminé à avoir avec la France des relations positives, plus ouvert aussi à la mise en oeuvre de dispositifs migratoires partagés. Nous sommes prêts à en parler. J'ai écrit à mon nouveau collègue, Monsieur Di Maio, pour lui faire part de ma bénévolence à cet égard. Cela vient de se passer et j'espère que nous allons avoir avec l'Italie des relations plus constructives.

Q - Vous avez des rendez-vous programmés peut-être.

R - J'espère que cela va venir.

Q - Il vous a demandé des nouvelles des gilets jaunes ?

R - Pas du tout.

Q - La brouille est terminée, la page est tournée entre la France et l'Italie ?

R - Il y a eu une nouvelle donne que chacun constate. Nous ne sommes plus là non plus dans l'invective et la rodomontade. Nous sommes dans la volonté d'agir en commun au sein de l'Union européenne. La nomination de Monsieur Gentiloni qui est ancien Premier ministre au poste de commissaire européen pour l'Italie est un bon signe.

Q - C'est pour vous une réponse uniquement italienne ou vous avez le sentiment que quelque part les régimes populistes reculent parfois, n'arrivent pas à faire leur preuve lorsqu'ils arrivent donc au pouvoir ?

R - Il y a des moments où certains responsables politiques, on a pu le constater pour Monsieur Salvini, se voient plus forts qu'ils ne le sont. Et ils font des erreurs. C'était le cas.

Q - Louis Aliot, vice-président du RN dit : " Il reviendra au pouvoir ".

R - Moi, je n'en suis pas certain. Quand on fait des erreurs lourdes comme cela, parfois cela dure longtemps.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 septembre 2019

Politique étrangère Relations internationales Climat Non proliferation des armes nucleaires Conflit arme Union europeenne 193001809

Déclaration de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, sur la construction européenne, à Cernobbio le 7 septembre 2019.

Déclaration de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, sur la construction européenne, à Cernobbio le 7 septembre 2019. Bruno Le Maire 07/09/2019 Construction européenne Forum The European House - Ambrosetti

Je suis très heureux de vous retrouver ici à Cernobbio pour la troisième fois.

Je voudrais dire tout de suite le grand plaisir que j'ai à retrouver l'Italie et à retrouver Cernobbio. J'attends avec impatience de travailler avec le nouveau gouvernement italien, notamment le nouveau ministre des Finances, Roberto Gualtieri, que je connais bien. Je suis certain que nous allons faire du très bon travail ensemble.

Avant de parler d'Europe, je pense qu'il est essentiel que nous sachions dans quel temps nous sommes. Les bonnes décisions politiques sont prises quand nous savons dans quel temps nous nous trouvons. Nous sommes, cela n'a échappé à personne, dans un temps de changement radical : changement technologique avec l'intelligence artificielle, changement climatique, changement géopolitique avec la bascule des puissances vers la Chine et vers l'Asie.

Quand le G7 a été créé, il représentait 70 % de la richesse mondiale, aujourd'hui il n'en représente plus que 45 %. Ce sont des changements radicaux et rapides. Ces temps de changements radicaux sont aussi des temps de grande peur et les extrêmes prospèrent sur cette peur. Les extrêmes sont le visage politique de la peur du changement.

On le voit partout en Europe : peur du déclassement de la classe moyenne à laquelle nous n'avons pas fait suffisamment attention et qui dit “Nous supportons toute la charge fiscale et nous ne voyons pas comment nos enfants pourraient voir leurs vies s'améliorer” ; peur de la relégation de l'Europe et des nations européennes qui se disent “Le 21è siècle sera asiatique, il ne sera même plus américain et certainement pas européen” ; peur de la disparition de son travail, avec l'intelligence artificielle. Que va-t-il advenir des emplois de service dans la grande distribution, dans la banque ? ; peur enfin des grandes migrations qui vont être provoquées par le changement climatique et par la faiblesse du développement dans certains pays en Afrique.

Je me souviens d'un entretien avec le président Sissi en Egypte qui me disait “Nous sommes aujourd'hui près de 100 millions d'Egyptiens, dans quelques années nous allons être 120 millions. Aidez-nous à nous développer parce que la seule question que vous avez à vous poser, c'est de savoir si vous voulez que les 20 millions d'Egyptiens soient en Egypte ou qu'ils partent en Europe.”

Quelle réponse pouvons-nous apporter à ces temps de changements radicaux et à la grande peur qu'ils provoquent et dont se nourrissent les extrêmes partout en Europe ? Je n'ai qu'une seule réponse : le courage. Et je voudrais faire ici à Cernobbio l'éloge du courage en politique.

Je voudrais le faire devant des responsables politiques sur cette scène qui ont eu du courage. Je l'ai dit à Alexis Tsipras quand je me suis rendu à Athènes avec le président de la République Emmanuel Macron, il y a un peu plus d'un an. Je ne sais pas si Alexis s'en souvient mais j'avais dit devant des entrepreneurs “Alexis Tsipras, voilà un homme politique qui a eu du courage !”. Parce qu'il faut du courage pour transformer son pays quand il est confronté à une crise financière, à une crise économique qui touche chaque citoyen dans sa vie quotidienne.

Il y a sur cette scène des premiers ministres italiens qui ont eu du courage. Jamais dans notre histoire européenne récente, le courage politique n'a été aussi nécessaire et je ne vous cache pas que c'est pour moi une fierté de servir un président de la République française, Emmanuel Macron, dont la première qualité est, précisément, le courage. Il faut avoir le courage de voir la réalité en face.

Il faut avoir le courage de voir que nous sommes face à une déstabilisation internationale liée à la confrontation entre les Etats-Unis et la Chine, confrontation commerciale qui va nous coûter 0,5 point de croissance en 2020 dans le monde. Mais c'est aussi une confrontation politique : les Etats-Unis ne veulent pas que la Chine devienne la première puissance mondiale et ils sont prêts à tout pour empêcher la Chine de devenir la première puissance économique, politique, stratégique, technologique mondiale.

Ayons la lucidité de le reconnaître, ayons la lucidité de reconnaître que les Etats-Unis ne se comportent plus en alliés vis-à-vis des Européens. Quand on impose des sanctions commerciales à ses alliés, ce n'est pas la meilleure façon de résoudre les conflits, en tout cas certainement pas la plus pacifique.

Courage de voir la réalité en face sur la déstabilisation européenne qui est à l'oeuvre et dont le Brexit est l'illustration la plus éclatante.

Chacun voit bien - en Allemagne, aux Pays-Bas, en France, en Italie - la montée des extrêmes, que je n'appelle pas populistes parce que je crois au peuple, et je pense que la responsabilité politique, c'est de répondre au peuple. Les extrêmes ce n'est pas le populisme ; les extrêmes, ce sont tout simplement les conséquences des peurs des concitoyens. Ce sont les conséquences des peurs des grands changements. Les extrêmes n'ont aucune solution à apporter à nos problèmes ni sur l'environnement, ni sur l'emploi, ni sur les technologies, ni sur les compétitions. En France, Marine Le Pen n'a aucune réponse à la désindustrialisation du pays. Marine Le Pen n'a aucune réponse à apporter à la création d'emplois en France. Marine Le Pen n'a aucune réponse à apporter au changement climatique. Les extrêmes sont la conséquence de nos problèmes, ils n'en sont pas la solution.

La solution, je le redis, c'est le courage, le courage de voir la réalité en face, le courage de décider. Parce que c'est très bien de voir qu'il y a des difficultés, qu'il y a des problèmes migratoires, qu'il y a du chômage, qu'il y a de la pauvreté, qu'il y a des inégalités mais la responsabilité politique, ce n'est pas d'être observateur, c'est d'être acteur et d'avoir le courage de décider.

C'est ce que nous avons fait en France. Nous avons eu le courage de transformer la fiscalité du capital en France, nous avons eu le courage de supprimer l'impôt sur la fortune. Tout le monde a dit "c'est épouvantable, le capital doit être taxé".

La réalité est que si nous voulons réindustrialiser la France, il faut alléger la fiscalité sur le capital. Parce que l'industrie est grosse consommatrice de capital et qu'un capital moins cher c'est plus d'investissements dans l'industrie et donc plus d'emplois industriels. Mais il faut du courage pour prendre cette décision.

Je peux vous garantir que quand vous allégez la fiscalité sur le capital, ça ne vous rend pas populaire. Mais quand vous revenez deux ans plus tard et que vous pouvez dire à la population française que, pour la première fois depuis dix ans, vous avez créé 28 000 emplois industriels en France, vous vous dites que le courage, ça vaut la peine d'en faire la règle cardinale de l'action politique.

Les résultats sont là en France parce que nous avons fait les réformes du capital, la réforme du travail, la réforme de la SNCF. Nous avons aujourd'hui une des croissances les plus élevées de la zone euro. Nos entreprises investissent et nous sommes devenus la nation la plus attractive de la zone euro parce que nous avons eu le courage, avec le président de la République Emmanuel Macron, de prendre des décisions qui ne sont pas populaires mais qui sont efficaces.

Ce courage, il doit être le même partout ailleurs en Europe. Et puisqu'il y a un nouveau gouvernement en Italie - je n'ai évidemment aucun conseil à donner à qui que ce soit - mais je sais une chose : le peuple italien veut lui aussi des résultats.

Quand vous regardez l'évolution de la situation économique en Italie, ce pays que j'aime profondément et pour lequel j'ai un immense respect, la réalité est que l'Italie ne s'est pas encore relevée de la crise financière de 2008. La situation de chaque Italien aujourd'hui en 2019, je le dis avec l'amitié que j'ai pour chaque Italien, est moins bonne qu'elle ne l'était en 2008. La seule façon d'éviter la montée des extrêmes en Italie est que chaque Italien aille mieux. Pour cela, il faut avoir le courage de prendre un certain nombre de décisions difficiles.

Courage de décider aussi en Europe. Pendant deux ans, nous nous sommes battus avec Emmanuel Macron, pour avoir une juste taxation des géants du numérique et pour remédier à un vide fiscal qui est incompréhensible. Vous avez aujourd'hui des grandes entreprises, les plus grandes entreprises de la planète, qui ont des niveaux de capitalisation supérieure à celle de 80% des Etats, qui utilisent les clients européens, qui utilisent les clients français par exemple, sans avoir ni usine ni installation et quasiment pas d'emplois en France. Mais ils ont 40 ou 45 millions de clients français, ils ont un chiffre d'affaires de plusieurs milliards d'euros et ils payent des impôts en centaines de milliers d'euros, pas plus. C'est injuste et chacun voit bien la nécessité absolue qu'il y a à combler ce vide fiscal. Nous ne visons aucun pays en particulier, nous voulons juste rétablir de la justice et de l'efficacité fiscale.

L'Europe a passé deux ans sur ce sujet. Il y a eu 24 Etats pour et 4 contre et, au bout du compte, après tant de discussions, tant de palabres, tant de réunions qui coûtent cher aux contribuables, nous n'avons pas été capables de décider sur la taxation numérique. C'est un échec politique cinglant pour l'Europe. Je propose que nous passions une fois pour toute à la majorité qualifiée sur les décisions fiscales en Europe. Il ne faut plus qu'une minorité de 4 Etats puisse bloquer la majorité des 24.

Courage de décider, courage de se réinventer - et je partage totalement ce qu'a dit Alexis Tsipras sur la nécessité pour l'Europe de tirer les leçons du passé. Je partage aussi son constat que l'Europe n'a pas tiré les leçons de ses échecs et qu'elle doit se réinventer. Elle doit réinventer sa politique de la concurrence. La politique de la concurrence européenne c'était très bien quand l'Europe était seule au monde. C'était parfait, dans les années 50 ou 60. La politique de la concurrence, c'était parfait quand il n'y avait pas de Chine, pas d'Asie, pas d'Amérique aussi puissante. On pouvait dire “Nous Européens, nous sommes très puissants, donc attention, protégeons le consommateur, divisons les industries, divisons les champions industriels, évitons qu'il y ait des monopoles en Europe !” Mais à l'ère de Google, d'Amazon, de Facebook et du géant chinois CRRC, c'est absurde. Le temps a changé et l'Europe n'a pas changé.

Il faut changer la politique industrielle. Il faut changer la politique de la concurrence. Il faut mettre fin à un néolibéralisme qui était adapté aux années 60 mais qui est dépassé au début du 21ème siècle. Il faut des champions européens, et je regrette par exemple que la Commission européenne n'ait pas permis de faire la fusion entre Alstom et Siemens. Elle a laissé grandes ouvertes les portes du marché ferroviaire européen à CRRC et à la Chine. Je fais confiance à Ursula Von Der Leyen. Je suis persuadé qu'elle sera une grande présidente de la Commission européenne et qu'elle saura réinventer la politique industrielle, réinventer la politique de la concurrence et mieux défendre les intérêts européens.

Le courage de se réinventer, c'est aussi le courage de comprendre qu'une zone euro avec une croissance qui oscille entre 1 quand ça va mal, 1,2 quand ça va bien et 1,3 quand ça va très très bien, ce n'est pas possible.

Il faut que les Etats qui ont les capacités budgétaires nécessaires investissent, l'Allemagne la première. Je n'hésite pas à le dire avec force à mes amis allemands. Il est temps que vous utilisiez vos marges de manoeuvre budgétaires pour investir, soutenir la croissance dans la zone euro et être solidaire de cet ensemble politique qu'est la zone euro.

La zone euro a besoin de plus de croissance, de plus de prospérité et de plus d'emplois. De notre côté, nous allons rétablir nos finances publiques. Nous avons commencé à le faire, nous allons mettre en place les réformes structurelles nécessaires. Que chacun fasse sa part du chemin, c'est ça la solidarité de la zone euro. L'Allemagne doit investir davantage pour soutenir la croissance de son pays et de la zone euro dans son ensemble.

Enfin, le dernier courage qui me paraît indispensable, c'est le courage de penser grand. L'Union européenne doit penser grand, l'Union européenne c'est 450 millions de consommateurs qui sont les plus riches de la planète. C'est le premier marché au monde et vous allez voir que les Britanniques vont s'apercevoir d'une chose simple : ça coûte plus cher de quitter le marché unique que de payer chaque année son chèque de cotisation à l'Europe, beaucoup plus cher. Nous sommes un marché riche.

Nous sommes un marché innovant. Nous sommes un marché de technologies matures. Nous avons tout pour réussir mais il faut que nous soyons capables de penser grand et d'avoir des perspectives de long terme.

J'en fixe trois pour terminer.

La première, l'euro doit devenir une monnaie internationale de référence équivalente au dollar.

Cela nous permettra de résister aux sanctions extraterritoriales américaines et de faire du commerce avec qui nous voulons comme un continent souverain. C'est possible, c'est à portée de main et ça ne repose que sur le courage de prendre des décisions sur l'euro comme monnaie de référence, sur le marché unique financier et sur l'ensemble des décisions financières qui nous attendent.


Deuxième perspective, l'Europe doit être le grand continent des technologies.
Nous devons investir davantage dans l'innovation. Nous l'avons fait avec Peter Altmaier sur les batteries électriques, nous devons le faire sur l'intelligence artificielle, nous devons le faire sur la santé pour être l'un des continents les plus avancés en matière technologique, parce que la souveraineté politique désormais dépend de la souveraineté technologique. Vous n'êtes pas souverain quand vous circulez dans des voitures dont les batteries sont chinoises et le système de guidage américain. La souveraineté politique est adossée à la souveraineté technologique.

Enfin, troisième grande perspective, celle de l'environnement.

Nous devons être la première économie décarbonée de la planète et nous devons pour cela proposer un nouveau capitalisme qui soit plus respectueux des ressources de la planète, qui lutte davantage contre les inégalités et qui soit plus durable.

Voilà les quelques mots je voulais vous dire. Je veux vous redire à quel point je crois plus que jamais, dans ce début du 21ème siècle, au courage. Le courage est la première vertu politique. Le vrai courage aujourd'hui pour l'Europe, ce n'est pas de ressasser avec nostalgie son passé, c'est avoir la force de se rassembler pour inventer le futur.


Merci à tous.


Source https://www.economie.gouv.fr, le 26 septembre 2019

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