La géopolitique des data centers et de l'IA : trois questions à Laurent Carroué

Temps de lecture  11 minutes 12 secondes

Par : La Rédaction

Pourquoi les centres de données et l'intelligence artificielle sont-ils au cœur d'intenses rivalités géopolitiques ? Les États-Unis ont-ils dans ce domaine stratégique les moyens d'aboutir à un monopole sur le marché mondial ? L'Europe peut-elle rattraper son retard face aux États-Unis et à la Chine ?

Pourquoi le cyberespace fait-il l’objet de rivalités géopolitiques ?

Oui, le cyberespace est un terme qui définit donc l'ensemble des dispositifs techniques sur lesquels s'appuie en particulier l’intelligence artificielle.

Donc, on a à la fois des centres de données data centers en anglais.

Et puis on a d'autre part les réseaux de fibre optique.

Il faut se rendre compte dans les réseaux de fibre optique l'information circule à la vitesse de la lumière.

Donc, par exemple, un trajet entre le Portugal et le Brésil, c'est 0,06 secondes, la 
milliseconde.

Donc c'est pour ça qu'en général les usagers, même s’ils ont une demande qui traverse la moitié de la planète en quelques secondes, sont connectés et donc ont un sentiment que cet espace et ce cyberespace, il est général, il est « aterritorial », alors qu’en fait il est très ancré dans l'espace géographique et dans les territoires.

Alors après, on a aussi tous les dispositifs techniques de relais.

Et puis le cyberespace, c'est peut-être aussi votre téléphone portable ou votre ordinateur, y compris privés, qui vont être connectés et qui participent de ce dispositif général.

Et sur ce cyberespace se développe ce que l'on va appeler la datasphère.

Donc c'est l'ensemble des données, des informations qui circulent et des discours ou des 
informations qui vont pouvoir se structurer et organiser cet espace.

Alors le cyberespace, il représente des enjeux techniques, les équipements, technologiques, les technologies, les composants qui vont pouvoir le mettre en œuvre.

Et puis, d'autre part aussi, toutes les dimensions culturelles, intellectuelles et culturelles et 
aussi toutes les dimensions politiques.

Pensons au contenu et aux débats qu'il peut y avoir sur le contenu et à la volonté de tel ou tel pouvoir politique de pouvoir le contrôler.

Pensons par exemple à la dictature iranienne qui va couper le pays du cyberespace mondial.

Pensons à la Chine par exemple.

On a des pays comme ça autoritaires, pour lesquels ils essayent de couper leur population et leur pays du cyberespace mondial.

Alors donc ça représente un enjeu politique, géopolitique extrêmement important.

C'est un enjeu de puissance et de rivalités, tout simplement parce que les entreprises, les États, les entreprises, les particuliers sont complètement inscrits dans ces logiques et dans cet essor de la donnée numérique mondiale et que ça participe donc de l'ensemble de 
l'économie et des sociétés.

Alors ce cyberespace, il est né aux États-Unis dans les années 1980-1990.

Il s'est progressivement développé.

Il est en particulier contrôlé ou piloté très largement au niveau technologique encore 
aujourd'hui, par un ensemble de sociétés étasuniennes qu'on appelle les GAFAM, qui sont l'abréviation d'un certain nombre de grands Google, Microsoft, etc.

Et donc, ce cyberespace il a connu un essor extrêmement important avec en particulier le 
développement de l'IA l'intelligence artificielle, c'est 5, 10 dernières années.

Au début l'IA est plutôt dans la sphère privée, dans la sphère des entreprises, et elle quitte les laboratoires et elle va, grâce aux grands modèles de langage universels aujourd'hui 
développés, acquérir maintenant un usage social très généralisé et à peu près mondial.

Donc, on a un développement avec une rupture technologique qui s'est opérée et donc une hypertrophie en fait du cyberespace et de la datasphère qui pose aujourd'hui des problèmes tout à fait nouveaux, en particulier sur la finalité de son développement, ses modes de 
fonctionnement, ses coûts économiques et environnementaux.

Et puis le coût énergétique en particulier, qui est absolument énorme pour pouvoir le faire 
fonctionner.

On a aujourd'hui à peu près 12000 centres de données, data centers dans le monde et les États-Unis représentent à peu près représentaient 60 % des capacités de 
stockage et de traitement de l'information dans le monde.

Grâce au développement en particulier des centres géants qu’ils sont en train de développer.

Ils sont aujourd'hui passés à 70 %, avec des data centers géants qui peuvent coûter entre 1 et 10 milliards de dollars.

Donc leur volonté, c'est bien d'écraser la concurrence aux niveaux technologique, technique et financier pour faire en sorte que le coût d'entrée dans le cyberespace et dans l'IA devienne exorbitant et que les entreprises ne puissent pas suivre.

Et donc, cela pourra comme cela asseoir leur monopole technologique, économique et 
technique sur l'ensemble du globe.

Les États-Unis peuvent-ils obtenir le monopole sur l’IA et les data centers ?

Dans le panorama géopolitique et géostratégique actuel on peut considérer que la Russie est marginalisée avec le conflit en Ukraine en particulier, et donc la grande rivalité elle est 
aujourd'hui entre les États-Unis et la Chine.

La Chine est à peu près le seul État aujourd'hui en capacité de rivalité de manière frontale avec les États-Unis sur les data centers, et puis l'intelligence artificielle, grâce en particulier à leur énorme marché intérieur, grâce à l'élévation aussi de leur niveau culturel, scientifique et technique qui a connu des progrès phénoménaux dans ces 30 dernières années.

Et puis d'autre part, grâce à un pilotage public et étatique extrêmement fort, extrêmement 
cohérent, qui leur permet aujourd'hui d'avoir des stratégies d'affirmation tout à fait 
intéressantes.

Donc l'objectif des Américains, c'est bien aujourd'hui de bloquer, de gérer leur affirmation 
mondiale en bloquant le développement de la Chine.

On le voit avec une guerre commerciale mais qui est aussi une guerre technologique.

Quand Donald Trump interdit l'exportation de composants de Nvidia pour l'intelligence 
artificielle, l'objectif est de bloquer en fait le développement de l'IA à la chinoise.

Ceci dit, le reflet de cette position, le contraire, c'est que les Chinois aujourd'hui sont en train de faire des investissements énormes, considérables dans le développement de leurs 
systèmes de composants.

Et peut-être que dans 5 à 10 ans auront un niveau technologique équivalent à peu près à 
celui de la Silicon Valley.

Donc, plus on bloque la Chine, plus en fait, elle investit pour essayer de compenser ses 
faiblesses avec ses propres ressources internes.

Donc on peut estimer que la Chine, d'ici 5 à 10 ans, sera en état de rivaliser dans ces 
domaines largement avec les États-Unis.

Alors les États-Unis le deuxième élément, c'est le blocage de la montée en puissance 
potentielle de l'Union européenne.

Et puis, c'est d'autre part la tentative de bloquer aussi les puissances mondiales 
intermédiaires : je pense au Brésil, je pense à l'Inde en particulier, donc pour essayer de 
maintenir ce monopole mondial.

Alors, les États-Unis font face à des difficultés structurelles majeures.

Premièrement, leur base industrielle et technologique est quand même très affaiblie.

Les data centers, il faut importer énormément d'équipements électriques, électroniques, ou même mécaniques, la chaudronnerie, etc.

Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'il faut du temps.

Un data center, ça met 2, 3, 4 ans entre l'effet d'annonce et son entrée en fonction.

Donc toutes les annonces qui ont été faites cette année en 2025, 2026, elles ne vont arriver en fait en activité que d'ici 2 ans, 3 ans.

Donc il y a des délais, il y a des inerties qui apparaissent. Au niveau des composants, Nvidia conçoit ses composants en Californie mais il les fait fabriquer à Taïwan.

Donc on voit bien là aussi les liens de dépendance qui s'opèrent et de faiblesses.

Le troisième élément, l'enjeu, c’est l’énergie on a actuellement une base énergétique qui est fragile.

On voit le retour du charbon.

On voit l'explosion du gaz de schiste, en particulier au Texas.

On voit le boom du nucléaire.

Donc le boom de l'IA va avoir un coût environnemental extrêmement important et il est porté en particulier par les populations locales, puisque les compagnies électriques aux États-Unis, en fait, augmentent considérablement leurs prix pour pouvoir investir dans la fourniture 
électrique.

Et on voit même aujourd'hui des GAFAM qui sont en train d'acheter ou d'investir dans des 
anciennes pour la réouverture d'anciennes centrales nucléaires.

Donc la question énergétique est un enjeu tout à fait essentiel.

L’Europe peut-elle rattraper son retard sur les États-Unis et la Chine ?

Alors concernant l'Union européenne, l'Union européenne a tous les leviers et tous les moyens à sa disposition.

D'abord, c'est un marché qui est considérable.

On a une dépense annuelle dans l’IA de 320 ou 350 milliards de dollars dont 70 % part aux États-Unis, du fait des liens de dépendance.

D'autre part, on est quand même en Europe sur des équipements ou des matériaux ou des 
logiciels qui sont étasuniens, avec en particulier un investissement important des GAFAM qui pose aujourd'hui des enjeux d’extraterritorialité du droit américain.

Les États-Unis se réservent en particulier le droit de pouvoir poursuivre à l'international tout acteur et de pouvoir saisir toutes ses données à partir du moment où ils passent par une 
entreprise américaine, étasunienne ou par des équipements étasuniens, ou par des logiciels, etc. étasuniens. 

Donc ce droit extraterritorial étasunien, il est complètement impérial et il menace aujourd'hui la souveraineté européenne.

Donc l'Europe a tous les éléments intellectuels, scientifiques, techniques, financiers pour 
obtenir ou construire son autonomie face aux États-Unis, dans le cyberespace et dans l'IA, après, manque la volonté politique.

Donc la question qui se pose aujourd'hui, c'est le rôle et la place de la France, qui est un des grands États cherchant à promouvoir à la fois son autonomie stratégique mais en même temps à construire un vrai projet d'autonomie européen.

Et la question qui se pose après, c'est au-delà de l'éclatement ou des intérêts nationaux qui peuvent être divergents, essayer de construire un véritable projet et une véritable vision 
européenne dans les 5 à 10 ans qui viennent.

Donc là, il y a un enjeu extrêmement important.

Mais ce qui est intéressant pour l'Union européenne, c'est qu'elle peut prendre appui à l'échelle internationale sur des exigences nouvelles qui ont été par exemple formulées dans le sommet sur l'IA en Inde, il y a quelques jours, avec l'objectif de faire de l'IA et du cyberespace un grand enjeu de société et de civilisation avec un bien commun public mondial.

Alors, immédiatement, la Maison-Blanche et son conseiller technologique s’y sont opposés et y ont mis un veto.

Mais on peut espérer, comme on l'a fait dans le droit de l'espace, dans le droit maritime.

On peut espérer, peut être que dans les 20 ans qui viennent, un droit international de l'IA et du cyberespace puisse être posé comme une ressource et comme une solution face aux 
tentatives hégémoniques à la fois chinoise ou étasunienne.

Là, il y a une troisième voie.

Et là, la France n'est pas forcément isolée.

Peut-être qu’elle peut être en difficulté sur l'Europe sur ces questions, mais elle peut trouver aussi des relais au Brésil ou en Inde pour essayer de construire quelque chose de nouveau.

On est là face à un vrai projet de civilisation en fait.

Et c'est ce qui est intéressant, c'est que ça renouvellerait, refondrait un peu les bases de la mondialisation actuelle.