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La féminisation de la vie politique

le 9 02 2017

par Christian Le Bart

Professeur de science politique à Sciences po Rennes


Exclues du suffrage universelSuffrage universelDroit de vote accordé à tous les citoyens majeurs. jusqu’au milieu du XXe siècle en France, les femmes l’étaient de fait des positions de pouvoir (rappelons malgré tout la présence de plusieurs d’entre elles au sein du gouvernementGouvernementOrgane collégial composé du Premier ministre, des ministres et des secrétaires d’Etat chargé de l’exécution des lois et de la direction de la politique nationale. Blum en 1936). Électrices depuis le scrutin municipal du 29 avril 1945, à la suite de l’ordonnance du 5 octobre 1944 qui leur accorde le droit de vote, les femmes ont dû cependant attendre plusieurs décennies pour voir le monde politique consentir à leur faire une place.

Quelques moments forts de cette histoire furent les nominations de Simone Veil et de Françoise Giroud comme ministres de Jacques Chirac en 1974, la désignation d’Édith Cresson comme Premier ministre de François Mitterrand en 1991, le gouvernement dirigé par Alain Juppé en 1995 dans lequel se trouvaient plusieurs femmes, la qualification de Ségolène Royal pour le second tour de la présidentielle en 2007, le premier gouvernement paritaire sous l’autorité de Jean-Marc Ayrault en 2012, la compétition parisienne opposant en 2014 Anne Hidalgo et Nathalie Kosciusko-Morizet. Le monde des personnalités politiques s’est incontestablement féminisé, en France comme dans toutes les démocraties modernes.

On connaît pourtant les nombreux obstacles rencontrés par les femmes désirant s’investir en politique, depuis la division du travail qui continue à faire de la politique une affaire d’hommes jusqu’au machisme ordinaire des milieux partisans prompts à moquer les militantes désireuses d’affronter le suffrage universel… Le cœur de la domination masculine est sans doute, aujourd’hui encore, l’idée selon laquelle la vie publique en général et la vie politique en particulier sont des secteurs masculins, les femmes demeurant cantonnées dans l’espace domestique.

Des progrès dans la parité imposés par la loi

Les mentalités bougent, mais l’idée s’est finalement imposée d’user du pouvoir coercitif de la loi pour changer vraiment les choses. La loi du 6 juin 2000 tendant à favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions électives (dite « loi parité hommes-femmes »), a obligé les partis à présenter un nombre équivalent de femmes et d’hommes pour les scrutins de liste, c’est-à-dire aux élections municipales (dans les villes), régionales et européennes. C’est désormais aussi le cas des conseils départementaux, où sont élus des binômes paritaires depuis la loi du 17 mai 2013, ce qui garantit la parité de ces assemblées.

Le bilan reste très insatisfaisant lorsque la parité ne s’applique que sous la forme d’incitations financières faites aux partis : 27% de députées après les législatives de 2012, ou lorsque l’élection se fait au second degré : les femmes sont très minoritaires à la tête des mairies (16,1 % aux élections de 2014), des intercommunalités (moins de 10 %), des régions (23,1 %) ou des départements (10 %). Et on ne compte qu’un quart de sénatrices.

Quelle influence sur la façon de faire de la politique ?

Au-delà des chiffres, la question est posée de savoir dans quelle mesure cette présence accrue des femmes a produit des effets sur les façons de faire de la politique. Un argument souvent mis en avant est que les femmes seraient moins obsédées par le pouvoir et les enjeux politiciens et davantage soucieuses d’efficacité concrète. L’imaginaire de la proximité, du terrain, du souci des autres (care) est ainsi volontiers associé à la féminisation. De même, la capacité à endosser les rôles institutionnels de façon décrispée et à gouverner simplement.

Il convient ici de demeurer très prudent. D’une part, certaines femmes ont su endosser des rôles traditionnellement considérés comme masculins (par exemple, Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense de 2002 à 2007) ; d’autre part, les façons de faire de la politique ont également changé du côté des hommes, ces derniers pouvant aussi jouer le jeu de la proximité et de la distance au rôle.

S’il est au final incontestable que la féminisation a contribué au renouvellement des façons d’être (et donc des légitimités) en politique, il est évident que ces nouveaux comportements expriment davantage une opportunité stratégique pour « entrants » que l’expression d’un éternel féminin. Cette définition réductrice de la féminité politique a pu se retourner contre les femmes, ces dernières se voyant souvent cantonnées (par exemple dans les collectivités locales) aux secteurs du social, de la culture, de l’éducation…, loin donc du vrai pouvoir (finances, économie, urbanisme…).

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