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L’idée d’Europe dans l’histoire

le 11 01 2013

Si le mot « Europe » est très ancien – on le trouve chez Hérodote et déjà deux siècles auparavant chez un contemporain du poète Hésiode (VIIe siècle av. J.-C.), sa signification est restée longtemps fort vague et n’a été porteuse d’un sens culturel ou politique, ni chez les Grecs, ni chez les Romains. L’idée européenne émerge à partir du haut Moyen-Âge, la chrétienté constituant le ciment de cette unité civilisationnelle. Au XVIIIe siècle, le mouvement des Lumières (Enlightenment, Aufklärung, Iluminismo…) marque l’Europe d’un éclat tout particulier, et, après l’exacerbation des nationalismes à la fin du siècle suivant et les deux conflits mondiaux, quasi suicidaires pour le " Vieux Continent ", commence l’entreprise d’unification européenne, dont la dernière étape en date est celle du traité de Lisbonne signé le 13 décembre 2007 et entré en vigueur le 1er décembre 2009.

1. La chrétienté

"L’Europe, a écrit Marc Bloch, a surgi très exactement quand l’Empire romain a croulé". L’effondrement définitif de cet ancien monde sous la poussée des invasions barbares en 476 entraîne une coïncidence entre le cadre géographique de l’Europe et une certaine unité culturelle et politique. L’unité politique est cependant brève et correspond à l’empire carolingien de Charlemagne (couronné empereur en 800), dont les limites font penser à celles de l’Europe des Six (1957-1973). Son partage en trois parties, lors du traité de Verdun en 843, met fin à l’unité politique, et la période féodale se caractérise par un repliement et la difficulté des échanges. Les tentatives d’unification se perdent dans les prétentions respectives des papes et des empereurs, les différents rois n’étant pour leur part aucunement disposés à s’inféoder aux uns ou aux autres.

Mais pour "atomisée" qu’elle soit, l’Europe de la féodalité n’en possède pas moins un puissant facteur d’homogénéité à travers le partage d’une même foi. Au demeurant, le vocable Europa est fort peu utilisé, le mot christianitas s’imposant pour désigner les espaces où règne la chrétienté latine. Une chrétienté qui s’étend de l’Atlantique à la Sicile jusqu’aux frontières de l’Empire byzantin. Cette unité spirituelle s’appuie sur une Église dont les ordres monastiques couvrent l’Europe et dont les grands pèlerinages mobilisent des fidèles venus d’horizons fort éloignés. Les croisades, puis plus tard la guerre contre les Ottomans, ne pourront que renforcer cet ancrage chrétien.

2. Les Lumières

La Renaissance marque un renouvellement très profond des sensibilités et des cadres mentaux. Les nouvelles valeurs qui s’affirment – progrès de la rationalité, exaltation du savoir, pleine redécouverte du legs de l’Antiquité... – posent les germes d’une contestation des dogmes et des interdits religieux, tandis que le monde chrétien se trouve bientôt déchiré par les guerres de religion, le schisme protestant mettant fin à l’unité de la chrétienté latine. Le mot Europe se substitue alors à celui de christianitas pour désigner les habitants de cet ensemble géographique. Il sert aussi à distinguer ce dernier du Nouveau Monde américain révélé par les "Grandes Découvertes". C’est à cette époque que naît une république des Lettres, qui préfigure le cosmopolitisme des Lumières.

Au XVIIIe siècle, cette république connaît un remarquable essor à travers la renommée et les échanges des cours européennes, la multiplication des académies, le prestige de nombreux salons, l’activité des loges maçonniques. Dans l’Europe des élites, les déplacements entre capitales se banalisent et les idées philosophiques, les œuvres littéraires ou artistiques, les théories d’ordre politique ou économique circulent, elles aussi, généreusement. Cet espace sans frontières possède même une langue grâce à l’usage fort répandu du français dans les milieux savants et au sein des cours. Bien évidemment, pareil foisonnement intellectuel et artistique n’intéresse directement qu’une infime minorité. Néanmoins, l’influence des œuvres et des idées est d’une portée plus vaste. Par leur force et leur ampleur, ces courants, ces mélanges contribuent à élaborer un espace commun d’appartenance.

L’enchaînement Lumières-Révolution française-guerres de la République et de l’Empire napoléonien est extrêmement riche en bouleversements et brassages de toutes natures. Si une certaine uniformisation des États, notamment par le biais d’une uniformisation de leurs structures administratives, en découle, on sait aussi que la menace de l’hégémonie française, par les résistances qu’elle suscite, aide puissamment à la naissance de l’idée nationale en Europe.

Après 1815, le nouvel ordre européen est fondé sur la notion d’équilibre et d’entente entre grandes puissances et le XIXe siècle est aussi pour l’Europe celui des nationalités et de l’unité de l’Italie et de l’Allemagne. L’affirmation des États n’empêche pas que les élites continuent de partager une culture cosmopolite, l’héritage des Lumières se perpétuant sur les plans culturel et institutionnel. La lecture des mémoires de Stefan Zweig, Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen, (1941) montre bien à cet égard ce que pouvait être la vie et l’univers mental d’un bourgeois cultivé dans le monde d’avant 1914. Mais, ce "monde de la sécurité", cher à l’écrivain viennois, disparaît avec la Première Guerre mondiale, aboutissement d’une exaltation des nationalismes qui a pris son essor dans les dernières décennies du XIXe siècle. Les quatre années d’une guerre atroce, qui président à la naissance du XXe siècle, sont suivies d’un second conflit plus dévastateur encore.

3. La construction européenne après 1945

Cette construction, dont les fondements sont jetés au lendemain même de la Seconde Guerre mondiale, relève de ce que l’historien Krzysztof Pomian qualifie d’"unité par le projet". Il prend soin de distinguer cette unification des précédentes : "les deux unifications, la religieuse et la juridique culturelle, ont en commun d’avoir été des effets secondaires ou […] des sous-produits de l’action des forces qui visaient d’autres objectifs. À cet égard, elles diffèrent du tout au tout de la troisième unification, principalement économique et juridique, car celle-ci depuis le lancement de la CECA […] se fait d’une façon réfléchie, selon des modalités programmées d’avance et acceptées à l’issue des négociations par les États concernés " (Le Débat n° 129, mars-avril 2004).

Cette entreprise très concertée, très explicite et répondant à des calendriers rigoureux, dont plusieurs traités et quantité de conférences ont marqué et continuent de marquer les progrès, doit évidemment aussi être distinguée des très nombreuses déclarations et des très nombreux projets qui, depuis des temps parfois anciens, ont accompagné l’idée européenne. Parmi les noms qui se détachent, et pour partir seulement du XVIIe siècle, on peut citer ceux de Grotius, Émeric Crucé, l’abbé de Saint-Pierre, Kant, Saint-Simon, Victor Hugo, Proudhon, ou encore Lorimer ; Des hommes politiques également ont dans le passé attaché leur nom à un système d’unité du continent. Mais jusqu’aux années 1950, aucun projet d’unification européenne n’avait été porté par une action politique réellement élaborée et un tant soit peu durable.

Après plus d’un demi-siècle d’efforts consacrés à la réalisation de cet objectif, plusieurs constatations s’imposent. La justification première de la construction européenne était de rendre impossible un nouveau conflit entre les anciens belligérants et, plus de soixante-cinq ans après la fin de la guerre, la menace d’un recours aux armes entre ces derniers paraît tout à fait irréelle. L’espace de prospérité visé par les pères fondateurs a été également réalisé et les pays de l’Union européenne se sont montrés fort exigeants quant à l’affirmation, la défense et l’approfondissement des droits et des libertés. Enfin, la fin de la Guerre froide a permis, l’entrée dans l’Union européenne des pays d’Europe centrale et orientale satellisés par l’URSS après 1945, mettant notamment ainsi un terme à cette situation d’ "Occident kidnappé", dénoncée par Milan Kundera.

Pour autant, et quelle qu’ait été l’ampleur des réalisations accomplies, les défis posés à l’Europe restent aujourd’hui considérables, et acteurs politiques et analystes s’accordent généralement à penser que le plus difficile, c’est-à-dire la naissance d’une Europe politique avec les nouveaux abandons de souveraineté qu’elle implique pour les Etats membres, reste à réaliser.

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