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De la stratégie de Lisbonne à la stratégie Europe 2020

le 15 03 2013

Par Marion GAILLARD
Diplômée de l’IEP de Paris, docteur en histoire
spécialiste de la construction européenne et de la relation franco-allemande


Durant les années 1990, un écart important se creuse entre l’Europe et les États-Unis, alors que les puissances économiques émergentes progressent et que le Japon demeure très performant en recherche-développement proportionnellement à sa population.

À titre d’exemple, entre 1996 et 2006, le nombre d’articles scientifiques publiés dans les pays de l’Union européenne représente seulement 88% de ceux publiés aux États-Unis. De même, le nombre d’articles européens figurant parmi les publications les plus citées au monde ne s’élève qu’à 54% du total américain.

Devant ce décrochage, les États européens ont élaboré, lors du Conseil européen de Lisbonne les 23 et 24 mars 2000, une stratégie, dite « stratégie de Lisbonne », visant à faire de l’UE en 2010 « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale ».

L’objectif était ambitieux et dépassait le simple cadre de la recherche pour s’étendre au taux d’emploi des femmes, des jeunes et des seniors, ainsi qu’au taux de croissance.

L’échec de la stratégie de Lisbonne

Cette stratégie a échoué. Alors qu’elle prévoyait d’affecter au budget de la recherche 3% de son PIB, l’UE dans son ensemble n’y consacre que 1,9% (avec des écarts importants entre pays : 3,95% pour la Suède en 2006 contre 2,16% pour la France ou 1,1% pour l’Italie). À titre de comparaison, ce pourcentage est de 2,6% aux États-Unis et 3,15% au Japon. De même, le taux de croissance visé était de 3% et il n’a atteint que 1,25 % en moyenne.

L’Europe reste également à la traîne pour le PIB/habitant, avec 25 160 euros en 2011 contre 36 720 aux États-Unis et 26 190 au Japon. En matière d’emploi, les objectifs n’ont pas non plus été atteints : le but fixé était un taux d’emploi global de 70% et il n’était que de 64,3% en 2011 ; celui des 55-64 ans devait d’élever à 50% et n’atteignait à la même date que 47,4%. On peut bien sûr y voir les conséquences de la crise, mais cela serait occulter le retard existant avant la crise et les carences de la stratégie définie en 2000.

En effet, cette dernière souffrait de nombreuses faiblesses.

  • Tout d’abord, les objectifs étaient sans doute trop nombreux et concernaient trop de domaines afin de contenter le plus d’acteurs possible : croissance, compétitivité, recherche, protection sociale, environnement.
  • En outre, cette stratégie n’était portée par aucune personnalité emblématique, contrairement à ce qui s’était passé pour le marché unique soutenu par Jacques Delors ou la monnaie unique poussée en avant par le chancelier Helmut Kohl et le président François Mitterrand.
  • Par ailleurs, la faille essentielle de la stratégie de Lisbonne résidait sans doute dans la méthode employée. Loin de la méthode communautaire utilisée pour la PAC, l’union douanière ou le marché unique, c’est cette fois la « méthode ouverte de coordination » (MOC) qui a été choisie. Beaucoup plus souple, elle se contente de fixer des objectifs aux États membres et de favoriser le benchmarking, c’est-à-dire la comparaison entre les différentes politiques des États et la diffusion des meilleures pratiques. Rien n’est imposé aux pays qui ne sont pas contraints juridiquement par des directives et un contrôle de la Cour de Justice – comme cela est le cas pour le marché unique –, ni par des critères fermes – comme ceux de Maastricht pour l’unification monétaire. Dès lors, comment imposer à un État de consacrer 3% de son PIB à la recherche ?
  • Enfin, la stratégie de Lisbonne n’était pas dotée de moyens financiers spécifiques : les États-Unis disposent d’un budget fédéral qui leur permet de consacrer 127 milliards de dollars par an à la recherche, quand l’UE, dont le budget n’est pas de nature fédérale, n’y consacre que 4 milliards chaque année.

Malgré le bilan de mi-parcours réalisé en 2004 par Wim Kok, ancien Premier ministre des Pays-Bas, et la réorientation opérée en 2005, l’échec était patent en 2010. Face à cela, la Commission a mis au point en mars 2010 la stratégie Europe 2020.

Les trois axes de la stratégie Europe 2020

Ce nouveau projet, visant une «  croissance intelligente, durable et inclusive », est organisé autour de trois axes :

  • l’innovation,
  • l’accroissement du taux d’emploi,
  • la durabilité de la croissance.

Il propose plusieurs objectifs chiffrés, comme un taux d’emploi global de 75% (5% de plus que dans la stratégie de Lisbonne), un budget de la recherche équivalent à 3% du PIB (reprise de l’objectif précédent, réaffirmé malgré le contexte de réduction des déficits et de la crise), une réduction de 25% de la pauvreté, ou encore une diminution de l’échec scolaire de 15 à 10%.

Par ailleurs, la stratégie Europe 2020 réaffirme les ambitions du « paquet énergie-climat » adopté en 2008.

On peut d’ores et déjà craindre pour la réalisation de ces objectifs car depuis l’adoption de cette stratégie, la situation économique de certains pays s’est encore dégradée, avec une récession persistante, une dette croissante, un chômage et une pauvreté en augmentation.

En outre, il convient de repenser la méthode qui a clairement montré ses limites. Or, la stratégie 2020, tout en affirmant la nécessité d’améliorer les mécanismes de la MOC, ne propose pas la mise en place de contraintes pouvant s’exercer sur les États. Néanmoins, elle sera davantage institutionnalisée à travers l’adoption de lignes directrices intégrées et la possibilité pour la Commission d’avertir les pays qui ne prendront pas les mesures jugées appropriées pour atteindre les objectifs fixés.

Si cela représente un progrès par rapport à la stratégie de Lisbonne, on peut cependant douter de l’efficacité de ces quelques améliorations qui restent en deçà des propositions formulées par certains parlementaires européens, comme la mise en place de sanctions ou de récompenses pour inciter les États à remplir leur rôle pour aller vers un succès commun.

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