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Des cathédrales...

Article mis à jour le 23.05.2016

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Extrait de :"Le patrimoine. Pourquoi, comment, jusqu’où ?", Yann Pottin, Christian Hottin, Documentation photographique, n°8099, mai-juin 2014

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“Œuvres d’art totales” selon Victor­ Hugo, les cathédrales héritées de l’ancienne France occupent une place centrale dans le développement des politiques de conservation et de restauration durant tout le XIXe siècle. Elles restent aujourd’hui le monument historique par excellence, celui qui combine les valeurs d’ancienneté, de rareté et d’exceptionnalité, alliées à une présence matérielle imposante qui en fait le point de départ ou d’arrivée de tout circuit touristique des centres anciens : les guides verts ou bleus en témoignent. Pour autant, ce qui est à l’œuvre depuis la seconde moitié du XXe siècle, c’est une extension continue du champ du patrimoine (du noble et du religieux vers le profane et l’utilitaire) et un constant amenuisement du nombre d’années compris entre la date de construction du bâtiment et celle de sa transformation en monument.

La renaissance de la gare d’Orsay en musée, inauguré en 1986, est représentative de ce double mouvement. Elle est élevée, à l’occasion de l’Exposition universelle de 1900, sur un site fortement marqué par l’histoire récente, celui du palais d’Orsay, incendié pendant la Commune et dont les ruines dominent la Seine durant près d’un quart de siècle. Œuvre de Victor Laloux, elle est célébrée comme la plus belle et la plus moderne gare de France, imitée à l’étranger, notamment en raison de l’implantation souterraine des voies. Ce choix – et sa localisation très centrale interdisant toute extension – entraînent pourtant une obsolescence rapide et la perte progressive de toute valeur d’usage : le trafic des grandes lignes est reporté vers la gare d’Austerlitz et Orsay devient une gare de banlieue surdimensionnée. Son abattement est envisagé dans les années 1960-1970 en vue de son remplacement par un bâtiment plus moderne et plus rentable, en l’occurrence un hôtel international.

La destruction des halles de Baltard en 1971, après de vives discussions, est à moyen terme salutaire pour la verrière métallique d’Orsay et les décors (statues et armoiries) censés magnifier le réseau du Paris-Orléans-Midi. A partir de ce cuisant échec pour les défenseurs de l’art du XIXe siècle s’engage un processus de réhabilitation de l’architecture industrielle et des arts officiels du Second Empire et de la Troisième République. Sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, Orsay échappe à la destruction et devient le cœur d’un projet de réhabilitation. Toute valeur d’usage abolie, c’est désormais en tant que musée du second XIXe siècle que le lieu revit, contenant patrimonialisé pour un patrimoine redécouvert : de Thomas Couture à Puvis de Chavannes, les peintres chéris par la direction des Beaux-Arts mais raillés par les avant-gardes occupent les places d’honneur… Les impressionnistes se trouvent alors relégués dans les combles.

“Cathédrales” encore, les châteaux et vieilles demeures, dont l’association La Demeure historique entend depuis 1923 assurer la sauvegarde en accord avec l’État, tout en se posant comme interlocuteur face à lui. L’argumentaire avancé nous place ici au cœur d’une valeur centrale de l’action patrimoniale : l’authenticité. Elle peut concerner des lieux modestes en apparence, dont l’intérêt vient de leur contribution au génie national. En même temps, une subtile hiérarchie dans l’énumération maintient, voire renforce, les distinctions sociales que le propos général feint d’abolir.

Un processus proche, quoique légèrement différent, est à l’œuvre dans la transformation du haut-fourneau U4 d’Uckange (Moselle). Élevés à partir de 1890, plusieurs fois modernisés et transformés, les quatre hauts-fourneaux du site poursuivent leur existence, atteignant un pic de production au début des années 1960. Mais l’activité décline ensuite, comme dans d’autres territoires de la Lorraine industrielle (Hagondange, Rombas et toute la vallée de l’Orne) et cesse en 1991. La construction d’une valeur patrimoniale du site, concrétisée par la protection au titre des Monuments historiques du U4 en 2001, est rendue possible par près de trente ans de recherches, notamment celles menées par l’administration de l’Inventaire général dans le cadre du développement d’une politique en faveur du patrimoine industriel. Celle-ci s’inscrit dans un mouvement international parti des pays anglo-saxons, qui a conduit, à quelques années d’intervalle, à l’inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco du Zollverein d’Essen ou du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais.

Reste que la valeur scientifique n’est pas seule en cause. Sauvegarder le haut-fourneau d’Uckange s’inscrit dans un double mouvement  : d’une part un hommage à la mémoire d’une industrie et de ses hommes, d’autre part la redynamisation d’une friche industrielle. Ne pouvant accueillir des œuvres d’art, le haut-fourneau en devient une, grâce à l’intervention de Claude Lévêque. De telles propositions ne recueillent pas toujours une pleine adhésion de ceux qui habitent à proximité du monument. Cela peut induire d’autres lectures de la valeur patrimoniale du lieu – plus axées sur l’expérience intime et le souvenir personnel –, voire des formes de résistance à la patrimonialisation.

NB : la revue est disponible à la Documentation française http://www.ladocumentationfrancaise.fr/ouvrages/3303331280996-le-patrimoine

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