Interview de M. Jacques Chirac, Président de la République, diffusée à ZDF le 14 juillet 2003, sur l'importance de la relation franco-allemande et l'opposition de la France au conflit en Irak.

Texte intégral

QUESTION - Merci de nous avoir reçu ici, à la Chancellerie allemande, c'est une chose extraordinaire. On se souvient toujours de ce moment historique quand Charles de Gaulle et Konrad Adenauer se sont pris dans les bras. Ces deux hommes ont développé une relation presque amicale au-delà des relations de travail, alors quelle importance les relations personnelles jouent-elles entre deux hommes d'Etat ?
LE PRESIDENT - Quand le Chancelier Gerhard Schroeder a été élu, je ne le connaissais pratiquement pas. Nous avons été réunis ensuite au Sommet de Berlin, dont l'Allemagne assumait la Présidence, et j'ai été très impressionné par la capacité du Chancelier à conduire ce Sommet alors que c'était son premier Sommet et je crois les liens d'amitié que nous avons développés sont nés à ce moment là. Mais comme dans toutes les vraies amitiés les choses progressent et se renforcent, ce n'est pas soudain, ce n'est pas des coups de foudre, c'est une estime réciproque qui se renforce, ce qui a été le cas. Et aujourd'hui je crois que nous avons la même vision des choses, la même conception des choses et notamment la même vision et la même conception de l'Europe et nous avons conscience de notre propre responsabilité, tant il est vrai que l'Europe ne pourra se construire que s'il y a un vrai accord entre l'Allemagne et la France. Ce n'est pas suffisant pour faire l'Europe mais c'est nécessaire.
QUESTION - Le rôle du couple franco-allemand dans une Europe de vingt-cinq peut-il être le même ?
LE PRESIDENT - Je crois que cela n'a pas changé, c'était déjà le même quand on était six, c'est toujours le même à quinze et ce sera le même à vingt-cinq pour une raison simple, c'est qu'il apparaît évident à tous que - je le répète - si notre entente n'est pas suffisante pour faire progresser les choses elle est nécessaire pour que les choses ne s'arrêtent pas. Et cela, tout le monde en a conscience et cela continuera d'être vrai compte tenu, je dirais, du poids de l'Allemagne et de la France au coeur de l'Europe.
QUESTION - On a eu quelques grands couples franco-allemands dans l'Histoire, certainement de Gaulle - Adenauer - Giscard - Schmidt - Mitterrand - Kohl. Lequel a joué le rôle le plus important dans l'histoire franco-allemande ?
LE PRESIDENT - Le moment décisif a été la vision prophétique du Chancelier Adenauer et du Général de Gaulle. Ils ont tracé la voie, ils ont eu la vision, ils ont tracé la voie et à partir de là les autres ont suivi, ont eu l'intelligence de suivre.
QUESTION - Vous vous voyez dans cette tradition, dans la tradition de Adenauer - de Gaulle plus que dans la tradition des autres ?
LE PRESIDENT - Je crois que c'est la même tradition, c'est la tradition de l'entente franco-allemande, c'est-à-dire le refus d'une évolution historique qui nous conduisait à nous affronter en permanence par les armes, au plus grand détriment de tout le monde, des Allemands, des Français et des autres, naturellement. La voie, la tradition, c'est cela, le refus de nous affronter et cela a été institué par ces deux hommes visionnaires qu'étaient Adenauer et de Gaulle et les autres ont suivi par conviction.
QUESTION - De faire face à une grande crise politique comme celle que nous avons vécu ces derniers mois ensemble, cela renforce un couple ?
LE PRESIDENT - Vous faîtes allusion à quoi ?
QUESTION - A la crise iraqienne.
LE PRESIDENT - D'abord, je ne crois pas que cela soit une grande crise politique. En revanche, l'Allemagne et la France ont voulu affirmer la même référence à la morale internationale, à une vision du monde de demain qui suppose le respect d'une loi internationale, d'une règle, donc le refus de l'unilatéralisme. C'était une conception à la fois éthique, morale et politique du monde que nous avons affirmée en commun. Et nous l'avons fait, je dirais, spontanément tout simplement parce que depuis longtemps nous adhérons aux mêmes principes moraux.
QUESTION - Vous avez rendu publique cette position commune le 22 et 23 janvier pendant la célébration de l'anniversaire du Traité de l'Elysée, pourquoi à ce moment ? Est-ce par hasard ?
LE PRESIDENT - Non, simplement c'était une échéance historique, c'était le quarantième anniversaire d'un moment important, puisqu'il avait scellé la paix, non seulement dans le Traité mais dans le coeur des hommes. Et donc il était légitime que le Chancelier et moi nous apportions notre témoignage d'adhésion sans réserve à ce processus, en commémorant cet anniversaire.
QUESTION - Le même jour M. Rumsfeld a parlé de "vieille Europe", Washington a envoyé des émissaires en Europe, on a eu la lettre des "huit"... Vous avez entendu cette réaction forte de la part des Etats-Unis à cette entente franco-allemande ?
LE PRESIDENT - Bien entendu que nous nous en doutions mais nous exprimions un point de vue, une réaction, qui était celle d'abord d'une très grande majorité des Allemands et des Français, mais surtout et encore plus important, d'une très grande majorité des peuples et des nations dans le monde. Nous exprimions une majorité, qui d'ailleurs s'est très clairement exprimée au Conseil de Sécurité, qui n'a pas voulu donner son feu vert à une opération militaire individuelle et à une guerre qu'il considérait comme une guerre illégale et illégitime. Donc, il était tout à fait normal que la France et l'Allemagne, se fondant sur les mêmes principes moraux et éthiques, aient pris cette position. Ce n'était en rien une position anti-américaine naturellement. Nos relations avec les Etats-Unis sont excellentes, aussi bien celles de l'Allemagne que celles de la France, notre attachement aux liens transatlantiques est sans réserve. Les choses doivent être bien claires, c'est une question qui touche à la culture même, à la défense d'une culture identique des deux côtés de l'Atlantique et donc d'une solidarité nécessaire. Ce n'est pas cela qui est en cause, c'était une réaction face à une situation particulière dans un endroit déterminé, l'Iraq, et pour laquelle nous estimions qu'il n'était pas fondé de prendre des initiatives qui ne soient pas en accord avec la Communauté internationale.
QUESTION - Quand et comment avez-vous été sûr que M. Poutine pendrait la même position ?
LE PRESIDENT - D'abord parce que j'étais convaincu que le Président russe était attaché aux mêmes principes que nous et ensuite, lorsque nous en avons parlé, aussi bien moi que d'ailleurs le Chancelier avec le Président russe, nous avons tout de suite constaté que nous étions sur la même ligne. Nous étions également sur la même ligne que le Président chinois et que, bien sûr, un certain nombre de pays, une majorité de pays puisque pratiquement, sur les quinze membres du Conseil de Sécurité, il y en avait disons au moins dix ou onze qui étaient sur la même ligne que nous. C'est la raison pour laquelle le Conseil de Sécurité n'a pas voulu donner son feu vert à une action militaire unilatérale.
QUESTION - En Allemagne, on a longtemps douté que la France puisse faire face à la pression diplomatique, politique américaine.
LE PRESIDENT - On a eu tort de douter.
QUESTION - Quand avez-vous été sûr de votre "non" irréversible ?
LE PRESIDENT - Mais je l'avais dit dès le départ à G. Bush. Il n'y a pas un moment ou j'ai été sûr. J'étais contre une guerre qui n'ait pas l'accord du Conseil de Sécurité et je considérais que tant qu'il y avait un espoir de désarmer le régime iraquien, ce qui l'aurait fait tomber d'ailleurs de façon internationalement reconnue, il était illégitime de faire la guerre. Donc, je n'ai jamais douté et je l'ai dit dès l'origine aussi bien au Chancelier allemand qu'au Président américain.
QUESTION - Deux petites questions personnelles. Quel est le trait de caractère chez un homme que vous estimez le plus ?
LE PRESIDENT - La fidélité à sa parole.
QUESTION - Et d'une femme ?
LE PRESIDENT - Et d'une femme je dirai la finesse et l'intelligence de ses intuitions.
QUESTION - Vous avez un musicien, un compositeur préféré ?
LE PRESIDENT - J'en ai un certain nombre mais j'ose à peine vous dire qu'ils ont presque tous d'origine asiatique. Je vous remercie.
QUESTION - Merci, Monsieur le Président.