Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors du dîner offert par le ministre-président et Mme Albrecht, sur la construction européenne, notamment en matière agricole, Hanovre, mercredi 21 octobre 1987.

Texte intégral

Monsieur le ministre-président,
Madame,
Mesdames et messieurs,

- Je vous remercie de votre hospitalité, de ces conversations enrichissantes et de cette belle soirée.
- Vous avez parlé à l'instant de la construction de l'Europe, de l'amitié franco-allemande et de la nécessité où nous nous sommes trouvés de surmonter les conséquences des guerres.
- Je suis né pendant la première guerre mondiale et j'avais l'âge d'être soldat lors de la deuxième guerre mondiale. J'ai été prisonnier de guerre en Allemagne, c'est comme cela que j'ai connu votre pays. Je vous ai quittés sans vous demander votre permission. Cependant, vous m'aviez donné le temps de réfléchir. Je me souviens, alors que je venais d'être arrêté après une évasion manquée, j'étais entouré de quelques soldats qui m'amenaient en prison à nouveau. Une vieille dame allemande a écarté les soldats, m'a donné du pain et une saucisse. C'était au mois d'avril 1941, elle m'a dit "monsieur, j'espère que cela vous fera aimer l'Allemagne".
- Je dois dire que beaucoup de faits m'ont permis d'aimer l'Allemagne tout en accomplissant mon devoir à l'égard de mon propre pays. Au fond c'est une histoire banale. Elle a été partagée par des millions d'hommes en Europe, des hommes de ma génération. Les plus jeunes ont vécu d'autres expériences, c'est leur vie, ce n'est pas la même. Peut-être n'ont-ils pas pu éprouver à ce point la nécessité d'en finir avec un -état de crise permanent, l'animosité entretenue, le nationalisme affronté. Bref, il fallait changer le cours des choses.
- Précisément, dans cette Allemagne où j'ai vécu les quelques événements que je vous racontais, Kriegsgefangener `prisonnier de guerre`, j'étais étonné de rencontrer des Allemands qui ne correspondaient pas au schéma que je m'étais formé dans ma jeunesse. Je me disais : mais les Allemands ne nous détestent pas. Il doit bien y avoir quelques Allemands qui ont vécu la même expérience et qui ont découvert que les Français ne les détestaient pas. Il fallait donc changer le cours des choses. Passer par-dessus les deuils, les blessures de toutes sortes, les ruptures.
Certains hommes l'ont fait et c'est pourquoi je les admire encore. J'ai eu la chance d'être le secrétaire d'Etat, alors que j'avais 31 ans, de Robert Schuman. Cet homme qui dirigeait le gouvernement de la République française n'avait jamais un papier sur sa table. Ou bien il était assis en réfléchissant ou bien il se promenait de long en large les mains derrière le dos comme je suis maintenant. Et il expliquait aux autres ce qu'il pensait, son expérience de jeune homme allemand, de député français. Il fut le premier parlementaire français arrêté par la police allemande en 1940, né au Luxembourg, aimant l'Allemagne et patriote français.
- Il a fallu quelques coïncidences de ce type, je pense à Gaspéri, parlementaire austro-hongrois, député italien, véritable fondateur de l'Italie moderne, patriote italien et qui connaissait l'Europe dans sa réalité pour l'avoir vécue. On ne peut pas exiger cela de tout le monde. Moi qui n'étais jamais sorti de ma province au centre de la France, avant de devenir étudiant à Paris, des conversations de cet ordre m'ouvraient les horizons.
- J'admire beaucoup les fondateurs et la conception européenne. Je suis, j'étais moi-même charentais, et tout à côté de ma maison, il y avait une autre maison, c'était celle de Jean Monnet. Mon grand-père fabriquait du cognac, et lui aussi. Le cognac mène à tout. Et tout cela a fait que, parvenu à l'âge de la maturité, j'ai voulu être à la suite des autres, longtemps après, quelqu'un qui choisirait de nouveaux chemis pour son pays d'abord, pour mon pays, pour la France, mais aussi pour les pays voisins percevant aussi clairement que possible l'artificiel de nos disputes pour ne reconnaître que la vérité d'une civilisation commune.
- Il est je ne sais quelle heure ce soir, vous êtes tous assis devant vos tables, il est normal que nous attendions la suite du repas, je ne vous raconterai donc pas la suite de ma vie. J'ai simplement voulu répondre à l'interrogation de M. le président Albrecht, pour dire que chacun des artisans de l'Europe actuelle a une expérience personnelle et une réflexion qui l'a conduit à considérer que la grande oeuvre moderne pour nous tous, c'est ce que nous faisons.
Deuxième point. J'ai été élevé comme cela, un point, deux points, trois points, un exorde, une conclusion, n'est-ce pas monsieur le ministre des affaires étrangères ?
- Deuxième point, le ministre-président de Basse-Saxe m'a présenté ses revendications. Je veux dire les revendications des agriculteurs de Basse-Saxe. Or, il s'agit là de l'un des dirigeants de l'Europe où il a rendu les plus grands services, et c'est dire que les problèmes des agriculteurs allemands le prennent à la gorge. Je dois vous faire une confidence : les problèmes des agriculteurs français prennent à la gorge les dirigeants français.
- Comment va-t-on faire ? Je crois qu'on peut considérer que le plus simple, c'est de rester fidèle au traité, le Traité de Rome, qui est à la base de la Communauté et qui impliquait certaines directions. Notamment une politique agricole commune qui imposerait des tarifs préférentiels sur un système douanier et sur l'idée qu'il fallait tenter de préserver un certain type de civilisation rurale autour des familles d'exploitants agricoles. Il ne s'agit pas d'avoir le fétichisme des textes, mais cela correspondait à une certaine Europe des années 1950. Et ce marché commun agricole qui présente ses difficultés actuelles, c'est quand même lui qui a permis le développement de l'agriculture française, mais aussi le bond en avant de l'agriculture allemande et du début d'une réalité de l'agriculture anglaise, c'était donc plutôt un bon traité. Les choses ont évolué ; elles ont évolué parce que les techniques se sont mêlées, autant que pour l'industrie. On est parvenu à une productivité considérable, en même temps que se sont ouverts des marchés de tous côtés. Et puis souvent ces marchés se sont ensuite refermés.
- Ces bouleversements dus, d'une certaine manière, au progrès technique et scientifique, à l'évolution de nos sociétés de plus en plus urbaines, de moins en moins rurales, à la disparition ou au départ des millions de jeunes agriculteurs, à la nécessité d'investissements très lourds, finalement, cette société rurale que nous voulons préserver, elle a été gravement atteinte. Je ne pense pas qu'elle disparaîtra, mais il faut y prendre garde. Et je crois que les vertus paysannes sont les mêmes chez vous et chez nous. C'est le même type d'homme, et c'est le même type de civilisation pastorale, même si nos agriculteurs sont devenus industriels.
`Suite sur les problèmes du marché commun agricole` Alors, l'Allemagne, au fond, souffre de quoi sur ce plan-là ? Elle souffre de sa réussite. Vous trouvez que le mark est un peu surévalué et puis d'autres pensent qu'il ne l'est pas tout à fait assez, d'une certaine manière... C'est le -prix de votre réussite. Vous avez déjà environ 40 à 50 milliards de bénéfice sur le commerce extérieur avec la France, est-ce qu'il vous en faut 60 ? Ce qui est vrai, c'est que vous avez besoin de gens qui travaillent, vous avez besoin de ne pas devenir simplement une société industrielle, vous avez besoin de préserver le meilleur d'une grande tradition qui marque particulièrement la Basse-Saxe. Nous sommes des sociétés qui ne sont plus rurales mais où l'esprit, la forme de culture restent totalement imprégnés par des siècles où le monde rural inspirait notre évolution. Alors je comprends très bien votre souci, vous qui êtes responsables, premiers responsables de cette belle et grande région. Mais vous êtes un des meilleurs techniciens de l'Europe. Il y en a d'autres qui ne sont pas mauvais ici. Arrangez-vous !
- Naturellement, vous vous plaignez des excédents, vous avez raison ; acheter la production des agriculteurs, - ce qui est la règle pour certains produits -, c'est la règle du Marché commun ; garantir la production pour ne pas la consommer, pour ne pas la vendre, ce n'est pas logique en matière commerciale, parce que ça coûte quand on l'achète, parce que ça coûte parce qu'on la stocke et, monsieur le ministre-président, la France est tout à fait prête à discuter de cette évidence économique avec ses partenaires. Elle ne se considère pas comme seule responsable de cette situation de fait : nous pensions par exemple que la transformation d'un certain nombre de produits en Hollande, en Grande-Bretagne, peut-être en Allemagne, de productions américaines qui viennent ici sans taxe et qui permettent de fabriquer du lait ou du beurre avec des vaches que l'on pourrait loger sur les places publiques, au centre de vos villes sans qu'elles aient jamais rencontré un champ, c'est une façon, en effet, de détruire l'agriculture que vous voulez défendre !
- Enfin, vous êtes à table, il est sans doute plus de neuf heures du soir, le deuxième plat nous attend, je ne vais pas vous raconter la vie de l'Europe. Je pense que pour deux pays comme les nôtres, les solutions sont déjà trouvées pour partie. Eh bien, nous allons continuer de le faire : on ne va quand même pas casser l'Europe pour ça ! Votre impression n'a rien de dédaigneux pour le problème des agriculteurs. Je suis d'un monde rural moi-même, j'ai été élevé parmi eux, jusqu'à l'âge de 16 ans je n'avais pas quitté ma campagne, et je partage tout à fait les sentiments que vous éprouvez. Avec une volonté politique, vous l'avez, nous l'avons ; avec de bons techniciens, vous les avez, nous les avons, avec des diplomates habiles, vous en avez, nous en avons, on devrait y arriver.
Troisième point : vous avez parlé d'un problème d'envergure européeenne et mondiale, de votre sécurité, de notre sécurité, de la proximité de la République démocratique allemande qui nous attend peut-être, vous l'avez remarqué. Vous nous avez replacés au centre du drame européen qui est souvent le drame allemand, toutes nos réflexions doivent désormais se porter sur ce point. Comment assurer notre sécurité ? A l'intérieur d'une nouvelle Europe, d'une Communauté dans laquelle nous sommes vous et nous, que nous avons faite ensemble, nous avons besoin d'avoir une direction politique sur les problèmes essentiels, notamment la défense, la monnaie, la recherche, la technologie, l'environnement, les transports. Si nous parvenons à bien réussir dans tous ces domaines, nous trouverons réponse dans les autres.
- Vous avez vien voulu dire votre reconnaissance, non pas à moi, mais à la France, c'est-à-dire aux artisans de l'Europe. Je crois que notre devoir maintenant, est d'avancer plus vite, sans quoi nous serons rattrapés par une histoire qui marchera en sens contraire. Ceux qui se considéreraient comme nos adversaires, ceux qui se considéreraient comme nos amis, s'empresseront de combler le vide, vide économique, vide constitutionnel, vide militaire. Nous n'avons donc pas de temps à perdre.
- Sachez, monsieur le président, et vous mesdames et messieurs, que la France qui s'exprime ce soir par ma bouche est vraiment engagée dans cette conception et dans cette construction. Sachez qu'elle considère, cette France, l'Allemagne comme le partenaire et l'ami indissociable. Sachez que tout cela n'a de sens pour nous qu'autant que ce que l'on appelle la culture, c'est-à-dire la forme exprimée des valeurs de civilisation, que nous avons la conviction que nous les partageons.
Le troisième point est terminé et je vais simplement vous dire pour conclure que c'est pour nous plus qu'un plaisir, une joie intérieure réelle que d'être parmi vous ce soir, que d'entendre parler par votre bouche comme nous l'avons fait de l'histoire de ce pays si le temps nous le permettait mais il ne le permet jamais. Nous pourrions parler comme cela toute la nuit mais le temps ne permet jamais rien.
- Je pense qu'à l'heure de la mort à l'égard des êtres les plus chers, la pensée qui doit occuper l'esprit de celui qui va partir ce doit être de murmurer justement ; "j'allais vous dire " On ne saura jamais quoi. Alors nous, quand même, prenons au moins le temps de nous dire en temps utile ce qu'il convient de faire, c'est ce que comme les autres autorités allemandes rencontrées au cours de ce voyage, vous avez fait ce soir et je vous en remercie, monsieur le président.
- Je crois que la véritable conclusion c'est de lever son verre. Je lève mon verre à votre santé monsieur le président, à la vôtre madame, au bohneur des êtres qui vous sont chers, à vous toutes, mesdames, à vous tous messieurs, au peuple allemand et puisque nous sommes chez lui, au peuple de Basse-Saxe.