Interview de M. Patrick Devedjian, ministre délégué aux libertés locales, à France 2 le 23 octobre 2003, sur les relations entre la France et le Vatican, l'augmentation de la consommation en septembre, la baisse de popularité du Premier ministre et les relations de l'UMP et de l'UDF pour la préparation des élections régionales en 2004.

Texte intégral

F. Laborde-. Avec P. Devedjian, ce matin, nous allons évoquer la conjoncture économique et puis aussi politique. Mais d'abord, je voudrais que l'on revienne sur ce voyage que vous avez fait récemment à Rome, où vous accompagniez la délégation française, avec J.-P. Raffarin et Bernadette Chirac. Certains se sont étonnés de l'importance de la délégation française, il y a eu une sorte de début de polémique autour de ça ?
- "D'abord, c'était un événement très important. Premièrement, 25ème anniversaire du pontificat, béatification de Mère Teresa, qui est une figure pour toutes le femmes, en même temps, création de 30 nouveaux cardinaux qui vont être appelés dans la succession Jean Paul II lorsqu'elle interviendra. Et tous les Etats au monde étaient représentés. Parce que le Vatican, c'est une religion, mais c'est aussi un Etat, une diplomatie."
Bien sûr, un Etat souverain, oui.
- "Et pour la France, c'était tout à fait exceptionnel parce que nous avons trois nouveaux cardinaux, nous en avions quatre maintenant nous en aurons sept. Et c'était aussi beaucoup de cardinaux francophones qui étaient nommés. Donc c'était le prestige de la langue française, de notre pays, c'était très important d'y être."
Mais encore une fois, est-ce que cette délégation était particulièrement importante, est-ce que c'est un voyage qui a coûté plus cher que la moyenne, est-ce que... ?
- "Pas du tout. C'est un voyage qui a coûté 1200 euros par personne. Et il y avait une quinzaine de représentants sur trois cérémonies. Une quinzaine de représentants et des services de sécurité autour, et c'est absolument une représentation comparable."
Cette polémique est sans objet ?
- "Elle est débile la polémique. Elle fait penser à ceux qui, comme Staline, par exemple, considéraient que le Pape n'avait pas d'armée, il disait : "combien de divisions ?". On a vu l'influence du Pape, le communisme s'est effondré sous l'influence du Pape. On aurait tort de penser que l'Eglise, c'est seulement la religion, c'est une influence spirituelle sur le monde entier. Et la France a sa place évidemment dans la diplomatie vaticane."
Revenons justement à la France, avec une bonne nouvelle : on a vu que la conjoncture économique finalement était relativement satisfaisante grâce aux Français, qui ont consommé en septembre : + 3,4 %. Ca veut dire qu'on peut espérer avoir une petite croissance ?
- "Ca prouve d'abord que la politique économique du Gouvernement fonctionne, contrairement à ce qu'on a dit."
Que les Français aiment les soldes, ce n'est pas forcément le Gouvernement qui fait que les Français consomment.
- "Mais écoutez, quand le Gouvernement a fait une politique pour stimuler la consommation, on nous a dit qu'ils allaient épargner, que ça ne servait à rien. On voit, au contraire, que la consommation est relancée et c'est bon pour la croissance, c'est bon pour l'emploi. Ce n'est pas le seul indice d'ailleurs. Nous avons créé 7,5 % de plus d'entreprises dans le premier semestre de cette année. Ce n'est pas encore l'euphorie, loin de là. Mais ce sont des signes encourageants."
Mais pourtant, la plupart des instituts de conjoncture estiment que cette année sera mauvaise, et qu'on n'arrivera pas aux 0,5 % de croissance.
- "On est autour de ça, c'est une très mauvaise année naturellement pour l'ensemble de l'Europe. Même si la conjoncture commence à redémarrer aux Etats-Unis, pour l'ensemble de l'Europe, la situation est mauvaise. Mais ce qui est important, c'est de ne pas louper le train de la croissance quand il va démarrer et nous faisons ce qu'il faut pour cela, et ça marche, la preuve."
Est-ce que ça pourrait aussi avoir une influence sur la popularité du Premier ministre qui a un peu souffert, pour employer un euphémisme. Dans certains titres d'ailleurs, on parle de "vaste dégringolade".
- "Evidemment, le Premier ministre subit très naturellement les conséquences de la conjoncture économique et sociale. Comme elle est très mauvaise, les Français, très naturellement, parfois de manière injuste, aussi - parce que ce sont des événements qui nous dépassent, qui viennent de loin, qui touchent le monde entier - le Premier ministre est évidemment touché par cela. Mais quand la conjoncture remontera, les Français le jugeront sur ses résultats, et moi ces résultats j'y crois."
A l'intérieur même du Gouvernement, certains pensaient, déjà, d'ailleurs, que, peut-être, la place de Matignon se libérerait dans des délais plus ou moins rapides. Ca ne se passe pas comme ça, non ?
- "Ce sont des spéculations parisiennes !"
Ce sont des inventions de journalistes ça ? Vous ne sentez jamais, quand vous êtes en réunion gouvernementale, que, je ne sais pas... il y a des ambitions personnelles ? Non, ça ne se passe pas comme ça ?
- "Mais dans toute démocratie, il y a des ambitions. Simplement, il faut que les ambitions soient raisonnables. Et le Premier ministre s'attelle à une tâche difficile. Il marque des points, progressivement, les Français les jugeront ces points. Mais évidemment, c'est une politique qui demande de la durée, donc ça n'a aucun sens d'imaginer qu'il puisse être remplacé."
Et l'ambiance au Conseil des ministres reste fraternelle, solidaire ?
- "Bien sûr, oui."
Il n'y a jamais de petites piques ou de choses comme ça...
- "Vous savez, ce n'est pas au Conseil des ministres que ce genre de choses se passe. Au Conseil des ministres, on travaille, on essaye de construire des projets. C'est pas le lieu des polémiques. Ce sont les couloirs de l'Assemblée nationale qui sont comme ça."
Les couloirs de l'Assemblée nationale, justement. On voit que F. Bayrou est assez allant sur les régionales, il est assez tenté par des listes UDF. Et donc, il n'y aurait pas forcément des listes communes UDF-UMP. Qu'avez-vous envie de dire, là, à F. Bayrou : attention, reste avec nous ? Que veux-tu ?...
- "Je veux lui dire simplement - je le dis à tout le monde - qu'on est dans un parcours classique avant les élections. Les élections ont lieu au mois de mars, la campagne commencera l'année prochaine, et dans cette période-là, les partis politiques, à gauche comme à droite, et c'est toujours comme ça, font un peu d'effets de muscles pour essayer de tirer le meilleur parti, c'est naturel, c'est la vie même qui est comme cela."
Vous pensez que ce sont juste des effets de manches de F. Bayrou pour obtenir une ou deux régions ?
- "Il essaye d'obtenir la meilleure part de ce que son parti peut obtenir. C'est un petit jeu parfois avec un de bluff, avec parfois, aussi, au-delà du bluff, de légitimes ambitions. L'UDF ça existe donc il n'est pas anormal non plus qu'elle ait des ambitions. Mais, où est la limite ?"
Concrètement, par exemple à Paris, on dit qu'A. Santini, le maire d'Issy-les-Moulineaux, pourrait être effectivement, le candidat UDF face, si je puis dire à J.-F. Copé.
- "Ce serait, à la fois, un signe un peu regrettable parce qu'on aurait le sentiment d'une désunion. Or, la majorité est très attachée à cette union, et l'UDF est dans la majorité. Mais en même temps, ce ne serait pas très grave parce qu'on se retrouverait naturellement au second tour. On ferait un premier tour avec, je crois, beaucoup de respect mutuel, l'un pour l'autre. A. Santini, est quelqu'un qui est très respectueux ..."
Qui est courtois et plein d'humour.
- "... qui est courtois et plein d'humour. Le débat avec lui aurait même un peu de charme. Et peut-être, cela nous éviterait des listes dissidentes. En tout cas, on ratisserait aussi, peut-être de manière plus large. Donc, ce n'est pas vraiment un drame. Et puis on se comptera, et on verra ce que chacun pèse à ce moment-là."
Donc, finalement, ce n'est pas effectivement une menace qui était particulièrement...
- "Si on peut s'entendre c'est mieux, parce que c'est un signe adressé à l'électorat. Mais s'il faut attendre le second tour pour cela - de toute façon on s'entendra - on s'en accommodera."
Une dernière question sur un sujet sur lequel chacun a une opinion un peu arrêtée, c'est la question du voile. Faites-vous partie de ceux qui pensent que la législation suffit ou estimez-vous qu'il faudrait une loi supplémentaire pour, effectivement, permettre aux enseignants et aux administrations d'avoir, une fois pour toutes, une règle compréhensible et stricte ?
- "J'ai retrouvé quelque chose d'assez extraordinaire, qui est la circulaire que J. Zay avait adressée au moment du Front populaire."
J. Zay, qui était ministre de l'Education nationale..
- "Oui. Eh bien, tout est dit là-dedans. Seulement, elle est tombée en désuétude cette circulaire, et peut-être c'est dans ce sens qu'il faut aller. Je ne sais pas d'ailleurs s'il faut le faire par voie de circulaire, parce que le Conseil d'Etat ne se laisse pas influencer réellement par des circulaires, mais il faut peut-être une loi sur l'école - non pas sur le voile, mais sur l'école - pour la protéger, non pas contre le voile seul, mais contre tous les signes religieux ostentatoires, et tous les signes politiques aussi. Parce que l'école est souvent un lieu d'affrontement idéologique. Et, dans l'idéologie, il y a la religion et la politique."
[question inaudible]
- "L'école n'est pas un lieu non plus de commerce, naturellement. Des signes ostentatoires, ceux qui font polémique. C'est dans la circulaire de J. Zay, c'est cela qui est dit. Il est dit qu'il faut interdire à l'école tous les signes qui créent des polémiques. "
C'est assez inattendu de vous voir appeler à la rescousse un ministre du Front populaire, mais enfin...
- "Vous savez, c'est l'histoire de notre pays, et elle est complexe et il y a des bonnes choses partout."
(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 23 octobre 2003)