Interviews de M. Jean-François Lamour, ministre de la jeunesse, des sports et de la vie associative à RTL et France 2 le 6 juillet 2005, sur la candidature de la France aux Jeux Olympiques de 2012, et notamment le lobbying de la Grande Bretagne.

Texte intégral

France 2
G. Leclerc - J.-F. Lamour, vous avez participé au grand oral de la France. Votre impression, votre sentiment, comment cela s'est-il passé ?
R - Je pense, bien. Je suis comme tous les membres de la candidature, soulagé. Parce qu'on le savait, ce grand oral c'était un peu les figures libres de notre candidature, celle où l'on devait exprimer notre force, notre souffle. Cela s'est bien passé. Maintenant, il faut attendre la décision des membres du CIO.
Q - On dit qu'il y a eu beaucoup d'émotion, des applaudissements à la fin. Est-ce encourageant ?
R - Cette expression de notre amour des Jeux, avec le film de L. Besson, qui était un peu le fil rouge de notre candidature, H. Sérandour, B. Delanoë, le président de la République, puis J.-C. Killy, ont exprimé cette force de la candidature. C'est vrai qu'il y avait beaucoup d'émotion, et beaucoup aussi de richesse dans la présentation. Je pense vraiment que nous avons impressionné les membres du CIO. Maintenant, il faut qu'ils soient impressionnés jusqu'à l'heure de Singapour, 19h30.
Q - Il y a eu beaucoup de questions. Certaines vous ont-elles un peu mis dans l'embarras, avec-vous des regrets, quelques doutes après ce grand oral ?
R - Pour tout vous dire, on s'attendait à certaines questions. Je m'attendais par exemple à une question sur le dispositif de lutte anti-dopage, vous savez que c'est ce qui nous avait été reproché en 2001 pour la candidature de 2008. Donc, là, j'avais effectivement préparé déjà quelques éléments de réponse. On a aussi beaucoup parlé du village olympique, mais là aussi, le village, dans sa conception, dans sa situation, dans le 17ème arrondissement, convient parfaitement aux attentes du CIO. Donc, ce ne furent pas des questions difficiles, nous étions préparés à y répondre.
Q - Quels sont, selon vous, les principaux atouts, les principaux arguments de la candidature de Paris qui ont pu faire mouche auprès des membres du CIO ?
R - Tout à l'heure, vous avez parlé d'émotion. Je crois que cette émotion, nous avons su la faire passer aux membres du CIO : la passion, la cohésion du groupe, le fait que le président de la République, le chef de l'Etat, soit là, à 9 heures du matin, devant eux, pour exprimer, non seulement la qualité de la candidature, mais aussi, l'histoire qui lie notre pays à l'olympisme. Voilà quelques-uns des points forts que nous avons su exprimer tout à l'heure. Bien sûr, je ne sais pas ce qu'il y a dans la tête des membres du CIO, mais je crois qu'en tout cas, nous avons donné le meilleur, nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour offrir ce qu'il y avait de plus beau en France pour cette candidature.
Q - C'est la troisième tentative de la France ces dernières années, après 1986, 2001. Qu'est-ce qui vous fait croire que le dossier cette fois-ci est meilleur ?
R - Parce que, justement, on a bénéficié de l'expérience de 1992, de 2008, mais également de la Coupe du monde 1998, des Championnats du monde d'athlétisme en 2003. C'est cette histoire de notre souhait d'accueillir un jour ou l'autre les Jeux. Regardez le Stade de France, il a été conçu, bien sûr, pour la Coupe du monde 1998, mais aussi pour accueillir les Jeux Olympiques. Voilà, je crois, ce qui fait l'un des points forts, l'une des qualités du dossier après trois candidatures. Mais j'ai envie de dire, que c'est un peu maintenant ou jamais. Je crois vraiment que l'on a exprimé ce que nous avions de meilleur, ce que nous avions, pardonnez-moi du terme, "dans les tripes" aujourd'hui. J'espère que cela va convaincre les membres du CIO.
Q - On a beaucoup souligné le lobbying intensif, même agressif de la Grande-Bretagne, et aussi d'ailleurs, un peu de l'Espagne. Et à côté, plus l'humilité, la discrétion de la France. Pensez-vous que la stratégie française est la bonne ?
R - En tout cas c'est la nôtre. Depuis maintenant plus de deux ans et demi, nous avons adopté ensemble cette ligne de conduite, qui était de respecter les règles du CIO, de faire en sorte d'être fair play. Je n'ai pas à commenter ce qui se passe dans les autres candidatures. Mais en tout cas, c'est notre ligne, et vous en conviendrez, il était hors de question, trois à quatre jours avant la décision finale, de changer de stratégie.
Q - Et si je vous demandais, quel est finalement l'enjeu pour la France, qu'est-ce que les JO vont apporter à la France ? Que retiendriez-vous comme arguments principaux ?
R - Le président de la République l'a exprimé : c'est une candidature française, c'est la candidature de la France, qui permet à notre pays de regarder résolument vers son avenir, sept ans devant lui. Je crois que cela, c'est la principale qualité du projet. Ce qui fait d'ailleurs que, tous les Français, près de 90 %, se sont rassemblés autour de la candidature. Je crois que c'est une note, à la fois, d'espoir, mais aussi d'une grande fierté. On va se rassembler - comme on l'a fait pour la candidature, si nous en avons bien sûr la chance - autour du projet d'organisation de ces Jeux OIympiques et Paralympiques en 2012.
Q - A quelques heures du verdict, y croyez-vous plus que jamais ?
R - Comme je vous l'ai dit, je suis, bien sûr, un peu soulagé, mais bien sûr, là aussi, très attentif à ce qui va se passer. J'ai regardé quelques bribes des deux candidatures suivantes, on va attendre maintenant Madrid et Londres cet après-midi...
Q - New York et Moscou, comment cela s'est-il passé ?
R - J'ai l'impression que c'étaient aussi de bonnes présentations. Mais pour n'être absolument pas objectif, je crois que vraiment qu'on a exprimé un peu plus d'émotion, un peu plus de force. Mais effectivement, je ne suis pas du tout objectif. On va maintenant attendre les deux autres candidatures, et puis, nous verrons bien ce qu'en penseront les membres du CIO.
(Source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 6 juillet 2005)
RTL
Jean-Michel APHATIE : Bonjour Jean-François Lamour. Paris a passé son grand oral devant le jury du CIO. C'était tout à l'heure à trois heures du matin, heure française. Il parait que Bertrand Delanoë et vous aussi vous avez versé quelques larmes. C'était donc aussi émouvant que cela Jean-François Lamour ?
Jean-François LAMOUR : Écoutez, oui, oui, c'était émouvant. Il y avait surtout beaucoup de pression avant, pas mal de stress et puis vous savez j'ai l'habitude des compétitions sportives, mais je me suis rendu compte que j'avais perdu effectivement l'habitude de gérer ce type de situation. Donc, la pression étant ce qu'elle était, eh bien il était normal un peu qu'on l'évacue de cette façon. Surtout, ça exprime autre chose : une grande force de la candidature et de la présentation. Vraiment. Je crois que pendant trois-quarts d'heure on a exprimé cette force, ce souffle. Le film de Luc Besson était vraiment super, il articulait bien les prises de parole, que ce soit de Bertrand Delanoë, d'Henri Sérandour, du Président de la République, en plein milieu de la présentation et enfin de Jean-Claude Killy.
Jean-Michel APHATIE : Et là, 7 h 52 heure française, c'est dans la poche Jean-François Lamour ?
Jean-François LAMOUR : Ah surtout pas ! Non, non. Vraiment, on a donné le meilleur le meilleur de nous. On a donné le meilleur de nous-mêmes qui s'exprime à la fois sur le dossier, mais également sur l'expérience acquise des précédentes candidatures, sur l'organisation de grands événements comme la coupe du monde de football. Donc on a fait le mieux possible mais voilà quoi, maintenant on va regarder les autres présentations et puis surtout on va attendre le vote.
Jean-Michel APHATIE : Et notamment les Anglais, ils commencent à 8 h 30, un peu d'inquiétude quand même ?
Jean-François LAMOUR : On va les regarder, beaucoup d'attention. On va voire ce qu'ils sont capables de proposer, d'exprimer au travers de leur présentation. Voilà. J'ai eu le sentiment quand même en regardant les membres du CIO, pendant la durée du film, qu'ils étaient attentifs.
Jean-Michel APHATIE : C'est bien le moins.
Jean-François LAMOUR : Attentifs, mais pas trop critiques non plus. Attentifs, mais plutôt dans le bon sens, voilà.
Jean-Michel APHATIE : Parlons justement de ce jury du CIO : 116 membres, ils votent individuellement de manière confidentielle, il doit y avoir des pointages parce que ces 116 membres-là vous les connaissez tous, alors combien sont déjà acquis à la candidature de la France Jean-François Lamour ?
Jean-François LAMOUR : Il est très, très difficile de connaître notre socle de voix au premier tour. Vraiment très difficile. Parce que Jacques Rogue, le président du CIO, a imprimé sa marque. Il laisse très libres les membres, alors que c'est vrai que Juan Antonio Samaranche, le précédent président, avait plutôt l'habitude de créer des blocs autour de lui, des blocs de voix qui exprimaient effectivement plutôt une tendance plutôt qu'une autre. Jacques Rogue n'est pas du tout dans cette logique-là, et pour nous il est très, très difficile de savoir finalement de combien de voix on dispose. On a quand même une idée, de toute façon, on sait que pour bien partir il faut avoir entre 25 et 30 voix au premier tour, c'est un bon début, pour atteindre les 50/55 qui sont nécessaires pour obtenir la majorité absolue.
Jean-Michel APHATIE : Toujours sur ce jury du CIO, on sait qu'il y a eu dans les années qui ont précédé des scandales, quelques membres du jury ont été achetés et le journal Le Monde publie un supplément, qui est assez passionnant - il est en vente ce matin - : "personne n'imagine - c'est ce qu'on lit dans ce supplément - que la corruption a disparu au sein du CIO". Quand on lit ça, on est un peu étonné quand même. Qu'est-ce que vous en dites Jean-François Lamour ?
Jean-François LAMOUR : Écoutez moi je pense vraiment que les membres qui s'amuseraient à être achetés, ou corrompus, prendraient des risques énormes. Souvenez-vous d'ailleurs d'un reportage de la BBC, une émission qui s'appelait "Panorama", qui avait justement pris au piège un membre du CIO bulgare. Je pense que ça a échaudé pas mal de monde au CIO et que, désormais, si corruption il y a, elle est très marginale. Pour autant on ne peut pas empêcher les membres du CIO d'agir, en tout cas de réagir et de voter en fonction de leur culture, de leur origine, de leur intérêt personnel. Ça se passe dans n'importe quelle élection. A partir du moment où on accepte le principe d'être candidat pour l'organisation des Jeux, il faut accepter ce préalable, mais pour autant je pense que la corruption a été très largement, très largement éradiquée du CIO.
Jean-Michel APHATIE : Mais alors si on parle de corrompus, on parle aussi de corrupteurs. Paris évidemment n'a absolument pas prêté, ou ne prêtera pas le flanc à ce type de pratique.
Jean-François LAMOUR : Vous voulez que je vous dise une chose ?
Jean-Michel APHATIE : Bien sûr.
Jean-François LAMOUR : Ça été pratiquement l'un des premiers sujets que nous avons abordés entre membres fondateurs, quand nous avons commencé à évoquer cette promotion de la candidature auprès des membres du CIO. On a dit : jamais ça ! Et je peux vous assurer qu'on a respecté cette règle jusqu'à aujourd'hui.
Jean-Michel APHATIE : Alors, CIO toujours, deux membres du jury sont Finlandais. Jacques Chirac était en Russie dimanche, sur invitation de Vladimir Poutine. Il était avec Gerhard Schröder. Tout le monde a dit un peu de mal de Tony Blair et des Anglais - on adore ça - Et notamment Jacques Chirac qui a dit, je le cite, c'est le journal Libération qui rapportait ses propos : "l'Angleterre après la Finlande est le pays où on mange le plus mal en Europe". Alors on imagine que les deux commissaires finlandais eh bien, ils ne voteront peut-être pas pour la France hein.
Jean-François LAMOUR : Et comme vous le savez, l'Élysée a immédiatement démenti ces propos.
Jean-Michel APHATIE : Ah, démenti.
Jean-François LAMOUR : Il ne s'agit que de rumeurs, que d'allégations, qui n'ont absolument pas été confirmées par l'Élysée. Voilà, d'ailleurs ça en est resté là.
Jean-Michel APHATIE : Vous avez vu les deux membres finlandais pour les rassurer un petit peu.
Jean-François LAMOUR : Non, non, non. J'en connais un d'ailleurs, c'est Peter Talberg. Je n'ai pas eu l'occasion de le rencontrer ces deux derniers jours mais je vous dis, immédiatement cette information a été démentie par l'Élysée, et d'ailleurs on en est resté là. Vous savez d'ailleurs il y avait eu une polémique engagée sur le stade de France.
Jean-Michel APHATIE : Ça ce sont les Anglais qui l'ont déclenchée.
Jean-François LAMOUR : Sur sa capacité à accueillir des épreuves d'athlétisme. C'est un peu dommage parce qu'on avait quand même accueilli les championnats du monde en 2003 donc je crois qu'il fallait que les gens qui critiquaient le stade revoient un petit peu leur copie.
Jean-Michel APHATIE : Bon, si Paris tout à l'heure est désigné pour organiser les Jeux Olympiques de 2012, le grand vainqueur ce sera Bertrand Delanoë, c'est-à-dire votre futur adversaire aux élections municipales. C'est compliqué quelquefois la politique.
Jean-François LAMOUR : Non, non. Ce n'est pas compliqué. Surtout pour une candidature de Paris pour les Jeux Olympiques et paralympiques ! Il y a eu, vraiment, non seulement la mobilisation, la fédération de toutes les énergies, et en particulier un véritable consensus politique, qui existe pour la candidature, et qui existera pour l'organisation des Jeux. Donc vous voyez je ne me place, et le maire de Paris non plus, absolument pas sur ce terrain-là.
Jean-Michel APHATIE : Ça va un peu peser sur les futures échéances politiques, quand même.
Jean-François LAMOUR : Vous savez, l'organisation des Jeux c'est une organisation excessivement complexe à maîtriser, à mettre en place. Ça demande encore une fois la fédération, la cohérence de l'action de l'ensemble des partenaires : l'Etat, la ville, la région, le mouvement sportif. Si on n'a pas ce consensus, si n'a pas cette fédération des énergies, nous ne réussirons pas notre pari en tout cas, là je m'avance un peu, parce que nous n'avons pas encore les Jeux bien évidemment. En tout cas, nous ne réussirons pas notre pari d'organiser de très beaux Jeux. Donc il faudra continuer avec cette cohérence et cette action maîtrisée et fédératrice.
Jean-Michel APHATIE : Verdict dans cinq heures, ça va là, vous tenez le choc ? Vous ne vous rongez pas trop les ongles ?
Jean-François LAMOUR : Ça va mieux oui, ça va beaucoup mieux maintenant. On sait qu'on a donné le meilleur. On a vraiment fait tout ce qui était en notre pouvoir pour présenter une belle, une riche candidature, très forte, très puissante. Voilà. Maintenant notre sort est entre les mains du CIO, on attend !
Jean-Michel APHATIE : On attend. Jean-François Lamour, en direct de Singapour, où la ville organisatrice des Jeux Olympiques de 2012 va être désignée. Vous étiez l'invité d'RTL ce matin. Bonne journée !
(Source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 6 juillet 2005)