Interview de M. Luc Chatel, ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et de la vie associative, à France-Inter le 14 décembre 2010, sur le système scolaire français, les acquis scolaires et l'illettrisme.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : France Inter

Texte intégral

 
 
 
 
 
P. Cohen.- Vous vous êtes rendu à Besançon, hier. Y a-t-il une leçon à tirer de cette prise d'otages, conclue heureusement sans drame ?
 
Je ne sais pas s'il y a de leçon, mais en tout cas d'abord une grande émotion de la part des familles, de la communauté éducative de cette école. Il y a surtout un hommage à rendre à l'institutrice, l'employée de vie scolaire, l'ATSEM, les personnels de cette école qui ont fait preuve de beaucoup de sang-froid, beaucoup de calme, beaucoup de détermination, et qui ont permis de garder une situation sereine malgré la présence de cet agresseur, et qui, au total, ont permis de faire libérer les enfants. Pas de leçon, mais les parents de jeunes enfants qui nous écoutent sont sans doute troublés par la façon dont ce jeune homme a pénétré sans difficulté dans cet établissement muni de deux longs couteaux, on a d'abord parlé de sabres. Alors, évidemment, l'enquête déterminera la façon dont le preneur d'otages est entré dans l'école. Il s'agissait, effectivement, plutôt de couteaux, de longs couteaux - j'ai vu les armes - plutôt que de sabres, qui avaient manifestement été dissimulés sous les vêtements de l'intéressé. Bien sûr, que cela interpelle. Il y a 55.000 écoles dans notre pays. Je ne veux pas d'école bunker, d'école prison. L'école elle doit être ouverte sur la société. Maintenant, l'école elle doit aussi se protéger des éventuelles agressions extérieures et c'est ce que nous faisons, c'est ce que font les équipes pédagogiques tous les matins. Je voudrais leur rendre hommage parce que, vous savez, c'est très difficile. Je ne sais pas si vous avez des enfants, mais quand vous allez à 8 h 30 dans une école, au moment où je vous parle, vous avez plusieurs centaines de personnes, il faut récupérer les enfants, le soir il faut donner les enfants, laisser les enfants à des adultes un par un, en ayant bien identifié l'adulte. C'est un travail qui est compliqué mais qui se fait au quotidien. Alors, il y a une vigilance, bien sûr, à avoir dans tous les instants. Nous verrons ce qui s'est passé réellement dans cette école, mais je veux rassurer les parents, parce que les équipes des écoles, les 55.000 écoles de France, sont très vigilantes et extrêmement mobilisées. Je crois que ce n'est pas exactement le même sujet que celui de la protection de nos collèges et lycées. On a une autre forme de délinquance potentielle qui justifie les moyens supplémentaires.
 
J'en viens, Luc CHATEL, à cette évaluation internationale, ce test Pisa réalisé tous les trois ans par l'OCDE, auprès de 470.000 élèves de 15 ans dans 65 pays. En France, 4700 adolescents ont été testés sur leurs acquis scolaires. Et c'est une sacrée claque pour le système français : le niveau de nos élèves est jugé globalement médiocre, y compris en mathématiques où la France était dans le peloton de tête au début des années 2000, et surtout en lecture, l'écart se creuse entre une élite qui s'améliore et une part croissante de jeunes en grande difficulté. Je voudrais d'abord que vous nous donniez vos explications à ce qui apparaît comme un décrochage.
 
D'abord, je ne reprendrais pas vos mots, ce n'est pas « une sacrée claque ». La France est dans la moyenne des pays développés, c'est-à-dire qu'elle est au même niveau en résultats que les pays...
 
... elle est au milieu du peloton.
 
Au milieu du peloton, dans la moyenne, au même niveau que des pays comme les Etats-Unis, l'Allemagne, la Grande-Bretagne.
 
Après avoir été en tête dans certaines disciplines.
 
Non, c'est inexact !
 
... en mathématiques.
 
Depuis que ces tests Pisa existent, c'est le quatrième en dix ans. Mais c'est intéressant parce que on peut comparer...
 
...depuis 2000.
 
On peut comparer sur une longue période, ils ont lieu tous les trois ans, et depuis que ces tests existent, nous sommes dans le même niveau du peloton, c'est-à-dire que nous sommes à la fin du premier tiers des pays qui sont évalués, et nous sommes exactement dans la moyenne des pays de l'OCDE. Alors, faut-il s'en satisfaire ? La réponse est non. Et ce qui est intéressant, justement, dans ces enquêtes internationales, c'est que cela nous donne des pistes, des perspectives pour progresser, pour avancer.
 
Lesquelles ?
 
Alors, d'abord, vous avez identifié, vous avez rappelé quels sont nos points de faiblesse. Aujourd'hui, nous avons principalement deux points de faiblesse qui sont évalués par cette enquête, et qui sont confirmés d'ailleurs par toutes les autres enquêtes. Récemment, l'enquête de la COUR DES COMPTES, le rapport de l'Institut MONTAIGNE. Et donc, ces deux points de faiblesse sont quoi ? Ce sont ce qu'on appelle, ce que les sociologues appellent « la France du grand écart », c'est-à-dire une élite qui n'est pas suffisamment large, on est à environ 10 % de la population d'une classe d'âge qui est considérée comme faisant partie de l'élite. Vous avez des pays qui montent à 14 ou 15 %. Donc, on peut progresser dans ce domaine. Et puis, à l'autre bout de la chaîne, vous avez un nombre d'élèves en difficulté qui est trop élevé, trop important.
 
Qui grandit.
 
Et qui grandit.
 
« L'école publique ne corrige plus les inégalités », dit l'OCDE.
 
Absolument, et c'est le deuxième point que vous avez relevé, c'est-à-dire que les discriminations, j'allais dire de naissance, ce qu'on appelle souvent « les déterminismes », l'école ne les corrige pas suffisamment. Vous connaissez ces chiffres qui sont édifiants : quand on entre en 6e, en gros, une classe de 6e c'est la sociologie de la population française, c'est-à-dire 15 % de cadres, 55 % d'ouvriers et employés ; si vous regardez la même sociologie d'une Journaux et invités du matin - Dept. Revues de presse - 01 42 75 54 41 https://rpa.applications.pm.gouv.fr/journaux_et_invites.php3?date=201... 14 sur 24 14/12/2010 12:49 classe de 1ère année d'université ou de classe préparatoire, c'est exactement l'inverse, c'est-à-dire 55 % de cadres, 15 % d'ouvriers et d'employés. Alors, la réponse, qu'est-ce qu'on fait ?
 
Oui.
 
Qu'est-ce qu'on fait ? On regarde d'abord ce que font les gens qui réussissent. Qu'est-ce qu'ont fait ceux qui sont en haut du peloton ? Ils ont engagé...
 
C'est souvent le contraire de ce que fait la France ?
 
Non, non ! Regardez bien !
 
En matière de redoublement, de formation des enseignants... ... redoublement, je vous le concède.
 
... de rythme scolaire. Il y a beaucoup de choses.
 
Alors, le rythme scolaire, on est en train d'y travailler. Ce qui est très intéressant, c'est de regarder... le Cabinet McKINSEY a fait une enquête sur... finalement, sur quatre tests Pisa, comment ont fait les pays qui ont réussi à progresser en assez peu de temps, en trois ans, de test en test ? On s'aperçoit que les pays qui réussissent le mieux, ce sont ceux qui ont mis en marche une politique de personnalisation de l'enseignement beaucoup plus forte. Nous sommes dans des systèmes d'éducation de masse, et c'est le grand défi qui est posé au système français. En une génération, les enseignants ont changé de métier. Il y a 25 ou 30 ans, on s'adressait à 15 ou 20 % d'une classe d'âge, aujourd'hui, on s'adresse en terminale à 65 % d'une classe d'âge ; en 3e, à 100 % d'une classe d'âge. Donc, ce n'est pas le même métier.
 
Et c'est le moment où on les forme plus mal, les enseignants.
 
Non, ce n'est pas « le moment où on les forme plus mal », et le sujet n'est pas que celui-là. Le sujet, c'est d'être capable à partir de programmes nationaux, à partir de garanties nationales, dont je suis le garant en tant que ministre de l'Education nationale. Nous avons fait un choix en France, nous somme l'héritier d'un système que, je crois, qui fait consensus dans la classe politique, qui est l'idée que, nous avons une Education nationale qui n'a pas été décentralisée comme en Allemagne, et qui, donc, permet un certain nombre de garanties sur l'ensemble du territoire. Mais dans ce cadre-là, il faut davantage personnaliser notre enseignement. Personnaliser cela veut dire quoi ? Cela veut dire que dans une classe aujourd'hui vous avez, à la fois, à détecter les cinq élèves qui ont du potentiel et qui doivent aller loin, qu'on doit détecter, qu'on doit porter le plus loin possible dans le système éducatif. Moi, je crois en l'école de l'excellence, je crois au mérite républicain. Et en même temps, il faut être capable de détecter les six ou sept élèves qui ont des difficultés, voire de grandes difficultés et qui risquent de décrocher s'ils n'ont pas un soutien scolaire spécifique. Aujourd'hui, c'est cela la difficulté du métier d'enseignant, et c'est ce que nous nous efforçons de faire, un peu dans le sens de ce qu'ont fait tous ces pays que je citais tout à l'heure. Donc, quand aujourd'hui nous mettons en place au lycée deux heures d'accompagnement personnalisé par semaine, dans le cadre des cours, cela consiste en quoi ? Cela consiste pour les élèves qui ont des difficultés à apporter du soutien scolaire, au lycée, avec l'Education nationale, avec nos professeurs, et non pas à la maison. Et puis, pour les élèves qui ont des facilités, à leur donner des méthodes de travail qui vont leur permettre de préparer des examens, d'aller loin dans leurs études. Donc, je crois qu'il faut aller dans ce sens, il faut continuer dans cette direction. Un mot sur les moyens, c'est l'éternel débat entre les enseignants, leurs syndicats et le Gouvernement qui dit généralement « c'est pas un problème de moyens ». Il y a tout de même, et c'est montré dans cette étude, un sous- investissement dans le primaire. L'école primaire en France a été délaissée ces dernières années. Vous êtes d'accord ?
 
Alors, d'abord un mot sur les moyens. Ce qui est très intéressant dans cette étude, c'est qu'effectivement, il n'y a pas de corrélation entre les moyens investis dans les systèmes éducatifs et les résultats, c'est-à-dire que vous avez des pays qui investissent plus que la France par élève...
 
...globalement.
 
...et qui ont des résultats qui ne sont pas meilleurs.
 
Globalement, mais par cycle c'est pas vrai pour le primaire. Alors, inversement, vous avez des résultats, des pays qui investissent beaucoup moins et qui ont de meilleurs résultats. Alors, maintenant, la France a fait un choix, mais depuis très longtemps, depuis 25 ou 30 ans, d'investir davantage dans le système secondaire que dans le système primaire. Pour ma part, vous savez que j'ai montré depuis quelques mois mon attachement, notamment à la classe de maternelle, pour les fondamentaux, pour la maîtrise de la lecture. Les fondamentaux cela s'apprend avant même le cours préparatoire, avant même l'apprentissage de la lecture, à travers la connaissance des mots. C'est tout le sens du plan de lutte contre l'illettrisme que j'ai mis en place. Donc, nous somme en train de rectifier le tir. Mais encore une fois, en termes de moyens je crois qu'il faut sortir de ce débat et toutes les enquêtes récentes le démontrent, il faut qu'on prenne du recul par rapport à cela. Les moyens existent, ils sont là, le sujet c'est la bonne répartition de ces moyens là où il y a des priorités. C'est tout l'enjeu des prochaines années.
 Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 21 décembre 2010