Interview de M. Nicolas Sarkozy, secrétaire général du RPR, dans "Paris-Match" du 2 avril 1998, sur le refus du RPR de faire alliance avec le Front national pour conserver les présidences de région et la menace d'exclure les conseillers régionaux RPR acceptant un poste de vice-président dans les régions obtenues grâce aux voix du Front national, et sur la nécessité de retrouver une "identité" à la droite.

Texte intégral

Valérie Trierweiler : Jacques Chirac a-t-il eu raison d’intervenir lundi soir dans le débat sur le Front national et la recomposition politique ?

Nicolas Sarkozy : Oui, sans aucun doute, et sans aucune réserve. Cette intervention du Président était à la fois utile, digne et exemplaire. On ne peut pas transiger avec les valeurs. Il était bon que le Président de tous les Français puisse le rappeler à tous les Français.

Valérie Trierweiler : Comment qualifiez-vous ce qui vient de se produire à droite ?

Nicolas Sarkozy : La panique qui s’est emparée d’un petit nombre d’élus a créé une grande confusion dans notre électorat. Cette panique a conduit cinq présidents de droite à tenir un discours tout à la fois inadmissible sur le plan des valeurs et inutile sur le plan de l’efficacité électorale. Inadmissible, car c’est faire fi des messages de nos électeurs et agir à l’encontre de nos promesses d’avant les élections que de chercher le soutien des dirigeants du Front national. Cela revient à ne pas tenir sa parole. Ce faisant, ils prennent la responsabilité de passer outre les convictions les plus profondes qui sont les nôtres. Celles-là mêmes qui nous font rejeter les déclarations du Front national sur le racisme et sur l’exclusion. Les moins déterminés d’entre nous sont tombés dans le piège du Front national et il aura fallu moins de quarante-huit heures pour que M. Jean-Marie Le Pen présente l’addition. Inutile, parce qu’en agissant ainsi les cinq présidents ont désorienté la majorité de notre électorat et mobilisé celui de nos adversaires. Singulière manœuvre ! Si, depuis des années, nous avons perdu des électeurs qui se sont reportés sur le Front National, ce n’est pas parce qu’il représente un espoir, mais parce que nous les avons désespérés en refusant de défendre des idées de droite. Faire alliance avec cette formation serait accepté de laisser le monopole de cet électorat déçu à l’extrême droite. Ce serait renoncé à le convaincre de revenir vers nous. Ce serait consommer notre défaite idéologique. Je souhaite, tout au contraire, qu’on récupère cet électorat en retrouvant notre identité de droite.

Valérie Trierweiler : Beaucoup de vos électeurs estiment que la droite peut être plurielle comme l’est la gauche et qu’un accord avec le FN n’est pas pire qu’une alliance avec le PC…

Nicolas Sarkozy : Si je comprends bien, nous n’aurions d’autre choix que de « singer » avec vingt ans de retard des comportements que nous rejetons et que nous condamnons lorsque ce sont les socialistes qui en sont les auteurs. Tout cela au nom de la transparence et de la logique politique ! Quelle serait notre crédibilité ? Cela ne suffirait pas pour la France de porter le poids des conséquences d’un Parti communiste aux affaires, il faudrait en plus le Front national. Nous devons avoir une autre ambition, celle qui consiste à  ne vouloir ni de l’un ni de l’autre. Je rejette tous les extrêmes et ne suis pas décidé à prendre pour référence et encore moins comme exemple ce qu’a fait hier François Mitterrand et ce que font aujourd’hui MM. Lionel Jospin et Robert Hue ! Je voudrais enfin rappeler qu’en démocratie on ne peut être que des locataires provisoires du pouvoir. Vouloir s’y maintenir à tout prix et surtout contre les urnes est un contresens.

Valérie Trierweiler : Les exclusions ont commencé à pleuvoir au RPR, mais que va-t-il se passer pour les conseillers régionaux gaullistes qui ont apporté leur soutien aux présidents ayant pactisé avec le FN ?

Nicolas Sarkozy : Notre raisonnement est d’une cohérence implacable. Nous ne pouvons   pas en vouloir à des conseillers régionaux RPR-UDF d’avoir voté pour un candidat UDF-RPR ! C’était même leur devoir. En revanche, quand la « manœuvre » est avérée, au sortir des urnes, nous leur disons « ne participez pas à un exécutif qui est désormais l’otage des dirigeants du Front National, n’acceptez aucune responsabilité ». Nous serons conduits à nous priver de tous ceux qui accepteront des vice-présidences. Cette ligne politique de la clarté et de la transparence doit être tenue : c’est à ce prix que nous pourrons, sans complexe, défendre nos idéaux de droite et convaincre les électeurs du Front national qu’ils doivent nous rejoindre.

Valérie Trierweiler : Pensez-vous qu’il puisse y avoir désormais une véritable hémorragie des mouvements de la droite républicaine vers le Front national ?

Nicolas Sarkozy : Je suis persuadé qu’il n’y aura aucune hémorragie. Quitte à paraître paradoxal, je pense même que cette situation de crise peut être une chance pour la droite. Nous devons repartir sur des bases nouvelles, changer nos candidats, ouvrir nos formations politiques, rénover nos procédures. Je lance un appel aux jeunes et à tous ceux qui ont longtemps désespéré de la droite. Elle est de retour, mais sur des bases solides. C’est le moment de mettre un terme à toutes ces pratiques qui ont déçu et repoussé de nous tant de Français. Cela tangue, c’est certain. Pour faire de la politique, il faut avoir le pied marin. Je comprends que ceux qui ne l’ont pas se posent des questions…

Valérie Trierweiler : Si vous êtes favorable au grand ménage, en profiterez-vous pour vous débarrasser de tous ceux qui traînent des casseroles ?

Nicolas Sarkozy : Ce n’est que le début des conséquences que nous entendons tirer de l’échec du mois de juin. Je reconnais donc bien volontiers que le problème se pose et que nous y réfléchissons.

Valérie Trierweiler : Des responsables UDF n’ont pas caché qu’ils étaient favorables à une alliance avec le Front national pour faire barrage à la gauche. Resteront-ils dans ces conditions vos partenaires ?

Nicolas Sarkozy : Nous devons réfléchir à un vrai programme de gouvernement avec nos amis de l’opposition, mais, évidemment, nous n’envisageons de travailler qu’avec ceux qui ont les mêmes convictions que nous. Nous ne pouvons pas dire aux membres du RPR que certaines alliances sont prohibées et les accepter ailleurs. Quant aux messages de félicitations qui se sont égarés ici et là, je veux croire qu’il s’agit d’une erreur de secrétariat…

Valérie Trierweiler : Comment voyez-vous l’avenir de la droite ? Peut-elle se recomposer sur la base du gaullisme ?

Nicolas Sarkozy : Le référence au gaullisme sera bien utile s’agissant des valeurs sur lesquelles nous entendons ne pas transiger. Je vous rappelle que c’est le général de Gaulle qui a été l’auteur de cette magnifique maxime : « la querelle de l’homme est la seule qui vaille », alors que Jean-Marie Le Pen prône, lui, l’inégalité des races. La référence au gaullisme est un précieux viatique dans cette période de confusion. L’un des problèmes majeurs de la droite est celui de son identité. Ce problème, nous allons commencer à le régler, nous n’en sommes qu’au début. Pour le reste, méfions-nous des pronostics et sachons rester modeste. Je ne crois pas plus à la pérennité du succès de la gauche qu’au côté prétendument définitif de notre échec.