Communiqué commun de l'UDF et du RPR du 14 mai 1998 sur L'Alliance, interviews de M. Philippe Séguin, président du RPR, dans "La Lettre de la nation magazine" du 22 mai, "Le Figaro" du 25, et "Paris Match" du 28, sur le rapprochement entre le RPR et l'UDF, la stratégie de la droite en vue des prochaines élections, notamment les européennes et les rapports entre le RPR et le Président de la République.

Intervenant(s) :

Circonstance : Signature entre le RPR et l'UDF d'un protocole d'accord de l'Alliance le 14 mai 1998. Réunion de l'Alliance le 25 mai

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Texte intégral

Communiqué sur l’Alliance du 14 mai 1998

Le président de l’UDF et le président du RPR sont convenus de soumettre à la réflexion, à la délibération et au vote de leurs instances respectives le texte d’intentions ci-après :

L’opposition a besoin d’union et de pluralité.
C’est sur cette double base qu’elle doit donc s’organiser pour constituer l’alternative crédible qu’attendent les Français.

Il existe en France, face la gauche, plusieurs courants de pensée fidèles aux valeurs de la République.
C’est en reconnaissant cette diversité, en l’assumant, en en tirant le meilleur parti possible que l’opposition sera forte.
Il convient donc que chacun de ces courants de pensée puisse s’organiser, conduire sa réflexion et mener sa propre action de conviction en direction des Français, en refusant toute compromission avec l’extrémisme.

Pour autant, la conquête, puis l’exercice du gouvernement exigent une action commune de ces courants de pensée.

L’Alliance qu’ils doivent ainsi constituer doit se donner pour objectif :
– d’établir un programme de gouvernement commun, actualisable en permanence ;
– de prendre toutes les initiatives utiles pour associer les Français à la définition ou l’actualisation de ce programme et le populariser ;
– de déterminer, élection par élection, la meilleure stratégie concertée possible et de choisir, quand il y a lieu, les candidats communs ;
– d’harmoniser l’action de leurs groupes parlementaires, à la faveur de la constitution d’un intergroupe à réunir, en formation plénière ou restreinte ;
– de définir et coordonner celles des actions locales qui doivent être menées en commun.

Pour être efficace, cette Alliance devrait se doter, dans des conditions à définir :
– d’une présidence tournante ;
– d’un secrétariat permanent ;
– d’une assemblée constituée pour partie :
– de représentants en nombre égal de chaque formation membre ;
– de représentants de chaque formation au prorata de ses effectifs.

Il devrait être possible d’adhérer directement à l’Alliance. Ses ressources seraient composées du produit des cotisations de ses adhérents directs et d’une contribution de chacun des partis membres, dont une part forfaitaire.

L’adhésion d’une formation politique à l’Alliance supposerait l’acceptation de ses choix politiques et de ses règles de fonctionnement. Elle ne pourrait être décidée qu’à l’unanimité des formations fondatrices.

Les présidents de l’UDF et du RPR souhaitent que soit retenu le principe du lancement du processus de création de l’Alliance dès que prendront fin les discussions en cours ou encore à venir sur leur propre organisation interne – discussions qui détermineront de facto les composantes de la nouvelle organisation.

Ils émettent le vœu que l’Alliance puisse commencer à fonctionner dès la rentrée de septembre.

La lettre de la Nation magazine le 22 mai 1998

Si j’ai proposé avec le président de l’UDF, à nos deux formations d’entreprendre un processus de rapprochement se traduisant par une organisation commune et tenant compte de l’identité de chacune des familles de l’opposition républicaine, c’est parce qu’il y avait urgence à sortir de la spirale négative et autodestructrice dans laquelle nous risquions d’être emportés.

L’étalement au grand jour des contradictions, la multiplication des aventures individuelles, la contestation des états-majors avaient atteint leur paroxysme, menaçant la crédibilité de toute l’opposition.

Il était temps de reprendre l’initiative en travaillant, comme nous y a invités le président de la République, à affermir notre unité sans gommer notre diversité. C’est l’objet du processus que nous soumettons à l’examen et à l’approbation de nos élus et de nos adhérents. Car on aura bien compris qu’il ne s’agit pas d’imposer un édifice compliqué et lointain à ceux qui partagent nos convictions, mais de les associer étroitement à la reconstitution d’une force d’opposition crédible, capable demain de gouverner.

L’Alliance que nous pourrions créer ensemble sera, si vous le souhaitez, l’instrument de la renaissance de l’opposition. Elle devra établir un programme de gouvernement, déterminer élection par élection la meilleure stratégie concertée possible, harmoniser l’action des groupes parlementaires ou encore définir et coordonner celles des actions locales qui doivent être menées en commun.

Qu’il soit bien clair en effet qu’il n’est pas question de renier notre identité, de nous interdire de développer une réflexion autonome, de nous imposer un discours unique, réducteur et peu attirant.

Ce que nous voulons au contraire, c’est combiner la recherche d’une plus grande union et d’une plus grande cohérence dans l’expression de nos positions et la garantie d’un épanouissement de la diversité des courants de pensée qui forment l’opposition et en font sa richesse, et en tout premier lieu le nôtre.

Rien n’est décidé à votre insu. Tout est à débattre et à examiner dans les semaines qui viennent. Il importe que l’initiative qui vient d’être prise soit discutée avec le sérieux nécessaire, de la même manière qu’ont été adoptés depuis onze mois un nouveau projet et une nouvelle organisation pour notre mouvement.

Dans le droit-fil des orientations que nous avons définies lors de nos assises, il faut maintenant avancer. Après la phase de réconciliation et celle de la rénovation vient celle de l’ouverture par l’union de l’opposition. C’est parce que nous sommes fiers de notre identité et de nos valeurs que nous pouvons désormais nous y engager sans états d’âme.

À vous d’en décider en faisant le choix de l’Alliance !

Le Figaro le 25 mai 1998

Le Figaro : Vous avez eu sur le dos les régionales et les relations avec le Front national, puis la dislocation de votre partenaire UDF et la naissance précipitée de l’Alliance, une crise à l’Hôtel de Ville de Paris, à la fois politique et judiciaire, avec en prime un accroc public de cohabitation. Comment caractérisez-vous ce printemps ?

Philippe Séguin : Encore ne s’agit-il pas de phases successives, mais d’un processus cumulatif : chacun des problèmes se surajoute aux autres. Cela dit, même si la crise de l’opposition paraît à chaque nouvel épisode atteindre un niveau de paroxysme imprévu, il n’était pas anormal qu’au lendemain des événements d’avril-juin 1997 l’opposition entre dans une phase où le désarroi et la frustration le disputeraient au bouillonnement des idées. Tout justiciable a vingt-quatre heures pour maudire ses juges. Les électeurs et les élus de l’opposition ont eu un an pour maudire les circonstances, maudire leurs chefs et se maudire eux-mêmes. Le moment est venu de passer à autre chose.

Le Figaro : Pour faire écho aux alarmes du RPR, y a-t-il eu, la semaine dernière, une menace de déstabilisation du chef de l’État, et d’où est-elle venue ?

Philippe Séguin : Lorsqu’on entend, en l’espace de vingt-quatre heures un ministre de la justice disserter très sérieusement sur le mode d’emploi de la mise en accusation du chef de l’État, un autre ministre évoquer avec gourmandise la perspective d’élections présidentielles anticipées, un vice-président socialiste de l’Assemblée nationale crier à l’envi que nul n’est au-dessus des lois et surtout pas le président de la République, quand on assiste le même jour à un déchaînement médiatique sur une garde à vue pour le moins inattendue de l’épouse du successeur du chef de l’État à la mairie de Paris, et enfin au déclenchement par un quotidien d’une autre affaire, ou prétendue telle, audit Hôtel de ville, il est difficile , sauf à être totalement naïf, de n’y voir que des coïncidences.

Le Figaro : La riposte de vos députés a été rude. Pourquoi par deux fois ?

Philippe Séguin : Ce n’est pas parce que le microcosme s’estime éclairé que le pays l’est lui-même : la répétition est à la base de la pédagogie. Si nous respectons la justice, nous n’admettons pas certains types d’exploitation médiatique, puis politique, qui sont faits de ses initiatives.

Le Figaro : Est-il légitime, à votre avis, qu’un fonctionnaire sans affectation puisse travailler dans un parti, une association, un syndicat ?

Philippe Séguin : Si ces événements n’étaient pas survenus, nul n’aurait jamais mis en cause le Premier ministre, bien que sa situation à l’époque, en particulier entre 1994 et 1997, fût connue. Mais dans la mesure où on employait à tort et à travers la notion d’emploi fictif, il a été souhaité, par un exemple clair et compréhensible par tous, que soit soulignée sa complexité.

Le Figaro : À propos des emplois fictifs, pensez-vous que le gouvernement pousse au crime, ou n’intervient-il rigoureusement pas dans le déroulement de la justice ?

Philippe Séguin : Tout gouvernement qui ne crée pas les conditions juridiques d’un passage serein d’une situation de fait à une situation enfin organisée en matière de financement de la vie publique prend le risque de concourir à la dislocation de l’État.

Le Figaro : Cet État garde-t-il les moyens de résister à la justice médiatique ?

Philippe Séguin : La différence entre la France et l’Italie, c’est que l’État italien, qui était inexistant, a trouvé des raisons d’exister dans la réponse à « Mani pulite », alors que, dans le cas de la France, l’État, qui existe, peut être emporté par défaut d’organisation de la transition.

Le Figaro : En êtes-vous sincèrement inquiet ?

Philippe Séguin : Tout à fait. Et plus qu’à aucune autre époque. C’est ainsi que j’interprète l’appel commun et spontané du président de la République et du Premier ministre à la trêve. Je pense qu’ils ont pris conscience l’un et l’autre du danger que cela représente. On ne peut pas passer d’un consensus de l’hypocrisie à un autre. Le premier n’est d’ailleurs pas encore tout à fait terminé, l’affaire Jospin le démontre, tandis que l’organisation du financement de la vie politique n’en est qu’à son tout début.

Le Figaro : Après les lois existantes ?

Philippe Séguin : Oui. Mais nous ne sommes pas encore au terme de la mutation à accomplir. Aussi longtemps que le maire d’une grande ville en France sera payé vingt à trente fois moins que le président d’une grande entreprise, alors qu’il a des responsabilités analogues, des devoirs aussi lourds, et qu’il se fait de surcroît contester et critiquer en permanence, nous perpétuons des risques qu’on ne peut conjurer qu’avec la définition d’un véritable statut de l’élu. Passer d’une situation à l’autre, cela réclame forcément des mesures transitoires, qui n’ont pas été prises. Je souhaite qu’on ne juge pas aujourd’hui des faits d’hier en ignorant ce qu’étaient les critères d’hier ou d’avant-hier. Remettons une fois pour toutes les choses à plat et ne retenons du passé que les véritables dérapages, c’est-à-dire les cas où ce n’était pas le système qui était en cause, mais l’utilisation abusive du système par ceux qui ne songeaient qu’à remplir leurs poches.

Le Figaro : Si le RPR s’était appelé le RPF, comme vous l’aviez souhaité, cela changerait-il quelque chose ?

Philippe Séguin : Sûrement. En termes d’exploitation médiatique et politique, l’impact sur ce que nous sommes et sur ce que nous voulons être serait notoirement atténué. Et l’intérêt des exploiteurs beaucoup plus limité…

Le Figaro : Dans la crise politique de l’Hôtel de Ville de Paris, Claude Goasguen, opposant à M. Tibéri, dit de vous : « C’est un médiateur qui n’a pas joué la médiation. » Et Jacques Toubon parle de « diktat ». Que répondez-vous pour défendre votre action médiatrice ?

Philippe Séguin : Je ne réponds ni ne défends rien. J’explique ce que j’ai fait. Il a été estimé, à un certain moment, qu’on ne pouvait laisser plus longtemps se développer un affrontement fratricide, brutal et incompréhensible au plus grand nombre, qui déconsidérait non seulement le conseil de Paris mais l’opposition tout entière – et particulièrement le RPR. Il fallait donc, puisque les principaux protagonistes étaient des membres du RPR, rechercher avec eux d’abord les raisons de cet affrontement, et ensuite les moyens d’en sortir. Je rappelle que si les conseillers de Paris ont été élus, ce n’est pas seulement sur leur bonne mine, leurs compétences ou leurs qualités éminentes, c’est aussi parce que des mouvements politiques leur ont apporté leur caution en leur accordant leur investiture. Pour essayer de régler les choses, nous avons longuement entendu les divers protagonistes…

Le Figaro : Que vous a dit M. Toubon ?

Philippe Séguin : Il nous a dit qu’il ne voulait en aucun cas, avec ceux qui l’avaient accompagné, contester la vocation de M. Tibéri à conduire la municipalité jusqu’au terme de son mandat. Il contestait en revanche le circuit de la décision au conseil de Paris et l’insuffisante ouverture de la ville sur les Parisiens, et souhaitait un infléchissement de la politique municipale. Sur les objectifs de cette politique, on est arrivé à un accord sans grande difficulté entre M. Tibéri et lui. Sur le circuit de la décision, on est parvenu à des arrangements qui paraissaient donner satisfaction à l’un et à l’autre. J’ai donc émis un arbitrage dans ce sens, avec la conséquence suivante : dès lors, il n’y avait plus de raison particulière à l’initiative de M. Toubon, le groupe Paris n’avait plus de raison d’être et ses membres étaient invités à réintégrer leurs groupes respectifs. Pour qu’il n’y ait ni vainqueur, ni vaincu, nous avions admis le maintien d’une amicale regroupant les intéressés ainsi que l’existence de l’association qu’ils avaient mise en place dans les arrondissements. Ce compromis équilibré a été refusé par M. Toubon.

Le Figaro : Qu’en avez-vous conclu ?

Philippe Séguin : On en a pris acte. Et comme il fallait bien en sortir, on a commencé à mettre en œuvre le compromis en demandant à ceux qui souhaiteraient réintégrer le groupe RPR de le faire sous une semaine, faute de quoi nous considérerions qu’ils ne souhaitaient plus à l’avenir l’investiture du RPR. Nous ne sommes pas allés au-delà, sauf à faire savoir, mais cela allait de soi, que celui qui perturberait le fonctionnement du conseil de Paris et remettrait en cause l’engagement pris devant les électeurs verrait le problème de son appartenance au RPR posé.

Le Figaro : N’êtes-vous pas sensible au cas particulier du conseiller RPR Bernard Pons, qui peut se prévaloir de la présidence des Amis de Jacques Chirac ?

Philippe Séguin : Je vous répondrai que chaque fois que je prends une décision, je me pose la question : qu’en dirait, qu’en dira le président de la République ?

Le Figaro : Quel est votre pronostic sur l’issue de la crise de l’Hôtel de Ville ?

Philippe Séguin : Tous ceux qui se réclament du RPR et qui ont vocation à recevoir à nouveau son investiture travailleront, dans les trois ans qui viennent, à l’achèvement de la mandature et à la préparation des élections futures. Mais que les choses soient claires : le problème n’est pas seulement de préparer les élections de 2001, il est de continuer à honorer la confiance qu’ont fait à nos listes, en 1995, les Parisiens. Trop souvent, dans la vie politique française, on se préoccupe de briguer des responsabilités plutôt que de les assumer.

Le Figaro : Pourquoi faire surgir l’Alliance tout d’un coup, sur le plan national ?

Philippe Séguin : La création de l’Alliance aurait sans doute pu se faire quelques semaines ou quelques mois plus tard. Les événements ont précipité le mouvement. Nous étions dans un cercle vicieux. Il fallait entrer dans un cycle vertueux. Pour ce qui nous concerne, nous étions prêts. La réconciliation a été faite, ce qui ne veut pas dire qu’on s’adore forcément les uns les autres, mais nous sommes tous ensemble. La rénovation est en route, et nous avons su affirmer avec force notre identité. Les conditions étaient donc remplies pour passer, sans risque de dilution et sans complexe, dans la troisième phase annoncée : l’ouverture vers nos amis de l’opposition.

Le Figaro : Cette Alliance conduit-elle à la fusion, et cette fusion est-elle souhaitable ?

Philippe Séguin : Le texte qui lance le processus commence par cette phrase : « L’opposition a besoin d’union et de pluralité. » L’union sans la pluralité, cela sera le désordre et très rapidement l’éclatement ; la pluralité sans l’union, cela sera la déception de nos électeurs et l’inefficacité. Ne nous y trompons pas : ce qu’il s’agit de préparer pour l’opposition, ce sont les élections législatives. Je prends mon exemple : je suis majoritaire en termes d’élection présidentielle, puisque c’est le candidat que j’ai soutenu aux premier et deuxième tours qui est à l’Élysée ; je suis majoritaire sur le plan municipal, parce qu’à Épinay c’est la liste que j’ai conduite qui l’a remporté ; je suis majoritaire au conseil général de mon département, parce que c’est Christian Poncelet qui en est le président ; je suis majoritaire au conseil régional de Lorraine, parce que c’est Gérard Longuet qui en est le président. Et pourtant, j’appartiens à l’opposition ! Pourquoi ? Parce que j’ai perdu les législatives. Cela marque bien que pour nous, partis politiques nationaux, l’enjeu numéro un, c’est l’enjeu législatif. C’est sur le critère législatif qu’on juge de ce qui est la majorité et l’opposition. Eh bien, nous voulons devenir la majorité ! Tout le reste, si j’ose dire, est pour nous hors sujet.

Le Figaro : Hors sujet, la présidentielle ?

Philippe Séguin : Oui, hors de sujet pour les partis. Nous pouvons apporter un soutien à un candidat : cela est d’autant plus évident pour nous qu’un homme issu de nos rangs à l’Élysée. Mais nous n’oublions pas, parce que nous sommes gaullistes, que l’élection présidentielle est une affaire entre un homme (ou une femme) et le peuple, dans laquelle les partis n’ont pas à interférer. En tant que mouvement politique, nous ne sommes pas premiers acteurs de l’élection présidentielle.

Le Figaro : La fusion ne serait pas un atout pour gagner les législatives…

Philippe Séguin : Nous n’avons pas la vocation ni la force de gagner tout seuls, ni d’exercer le pouvoir tout seuls. Il faut que nous nous entendions avec d’autres. À l’inverse, il ne sert à rien de nier la diversité, dont les événements survenus à l’UDF ont montré qu’il était probablement vain de la contraindre. Il faut seulement organiser cette diversité, afin d’établir un programme commun, préparer des équipes communes. Je crois que c’est en gardant leur identité que les centristes auront le plus de chance d’aller pêcher aux marges de la gauche. Que c’est en renouant fortement avec notre identité que nous récupèrerons un certain nombre d’électeurs perdus. Je pourrais en dire autant pour les libéraux. Ce n’est en aucun cas en recherchant un plus petit commun dénominateur. Voilà pourquoi la fusion me semblerait réductrice : réductrice de notre diversité, donc de notre efficacité électorale. En revanche, il faut organiser : c’est tout l’objet de l’Alliance.

Le Figaro : Mais pourquoi pas un groupe unique à l’Assemblée, comme certains députés, de base ou illustres, le réclament ?

Philippe Séguin : À une récente réunion des bureaux de l’intergroupe, nous avons constaté que l’essentiel du groupe RPR voulait voter contre le projet d’exclusion, et que l’essentiel du groupe UDF préférait s’abstenir. Dans une structure d’intergroupe, cela porte la marque d’une diversité assumée et reconnue. Dans un groupe unique, ce serait la marque du plus grand désordre…

Le Figaro : La finalité de l’Alliance sur le plan parlementaire reste donc l’intergroupe ?

Philippe Séguin : L’intergroupe, mais un intergroupe fort. À mon avis, et pour bien marquer la différence par rapport à des situations antérieures, sa présidence ne devrait pas être collégiale, ni même tournante. On pourrait imaginer la présidence annuelle d’une personnalité qui serait élue par les députés.

Le Figaro : Si des hommes comme Charles Millon ou Jacques Blanc, qui ont été exclus de l’UDF, se présentent à la porte de l’Alliance comme adhérents directs, qu’est-ce que vous faites ?

Philippe Séguin : Il en sera des adhérents directs comme des formations politiques. Dans les critères de l’adhésion figure le refus de toute compromission avec les extrémistes. Je rappelle que chaque formation fondatrice dispose, en fait, d’un droit de veto, puisque les décisions sur les adhésions doivent être prises à l’unanimité. Mais déjà l’annonce de l’Alliance nous a fait parcourir un très grand chemin. Il y a une dizaine de jours encore, les observateurs se demandaient combien de nos propres adhérents allaient rejoindre Charles Millon ; aujourd’hui, on s’interroge sur l’opportunité de laisser Charles Millon nous rejoindre…

Le Figaro : À quelle condition, à votre avis, empêcher cette Alliance de se transformer en champ de bataille des appareils existants ?

Philippe Séguin : Je ressens fort mal ces attaques contre les appareils. Puis-je rappeler à l’opinion que la différence entre un pays démocratique et un pays qui ne l’est pas, c’est l’existence des partis politiques ? Puis-je rappeler que dans tous les pays démocratiques, et en particulier dans le nôtre, les partis ont une fonction constitutionnelle qui est de concourir à l’expression du suffrage ? Faute de partis, ce sont des coteries, des individualités, des mafias qui intercepteront et détourneront le suffrage. Rappellerais-je enfin qu’il faut bien des états-majors, généralement regroupés à Paris, pour organiser la démocratie interne et faire prendre les décisions démocratiquement ? Voilà pour l’antienne sur les états-majors parisiens.

Le Figaro : Êtes-vous toujours opposé au changement du mode de scrutin aux élections européennes ?

Philippe Séguin : Le président de la République a envisagé l’hypothèse d’un changement de mode de scrutin. Il semblerait que le Premier ministre le prépare. J’attends de connaître les raisons de ce changement avant de me prononcer. Pour l’instant, je n’en ai entendu aucune qui fût décisive.

Le Figaro : Seriez-vous tête de liste, comme MM. Fabius, Rocard ou Baudis l’ont été en leur temps ?

Philippe Séguin : Sans vouloir désobliger qui que ce soit, vous conviendrez que ce n’est pas pour bâtir une carrière politique que je choisirai, le cas échéant, de conduire une liste autonome aux élections européennes ! Ça n’a jamais porté bonheur à personne…

Le Figaro : Vous avez pourtant envisagé la constitution d’une liste RPR par souci d’identité ?

Philippe Séguin : Le critère de choix entre liste autonome ou liste unique de l’opposition sera celui de la plus grande efficacité dans la perspective des législatives. Ceux qui feront valoir qu’au moment où se constitue l’Alliance il serait bon de manifester l’union de façon éclatante auront un argument fort. Ceux qui diront que la meilleure façon de contenir le FN repose sur un discours RPR autonome auront un argument qui ne le sera pas moins. On arbitrera. Mais je doute, même s’il y a une liste d’union, qu’elle soit la seule…

Le Figaro : Voterez-vous la ratification du traité d’Amsterdam ?

Philippe Séguin : Ce traité est un fouillis qu’il nous faut analyser et expliquer. Pour l’instant, on en est à l’expression de souhaits individuels ou collectifs sur les modalités de la ratification : il est normal que certains donnent leur avis. S’agissant du RPR, il m’étonnerait qu’il ait, à l’arrivée, une position différente de celle du président de la République.

Le Figaro : Au moment de la création de l’Alliance, interprétée comme l’esquisse d’un parti du président, on a dit : Chirac a fait manger son chapeau à Séguin. Le ressentez-vous ainsi ?

Philippe Séguin : Je ne porte pas de couvre-chef. Cela dit, je me réjouis beaucoup de ce que le président en ait marqué sa satisfaction. Et je le répète : l’Alliance devait venir à son heure.

Le Figaro : Entre l’héritage de de Gaulle et les choix de Chirac à l’Élysée, cela vous pose-t-il parfois problème ?

Philippe Séguin : J’ai tellement de problèmes politiques à vivre quotidiennement que je n’en recherche pas toujours les origines. J’essaie de les assumer et de les résoudre du mieux que je peux, en fidélité à la fois à Jacques Chirac et aux principes auxquels je suis tenu.

Le Figaro : Avez-vous l’impression d’avoir clarifié vos relations avec le président de la République sur la dualité des deux fonctions, celle de cohabitant pour lui et d’opposant pour vous ?

Philippe Séguin : J’ai dit ce que j’avais à dire à ce sujet. Je pense avoir été ouï de chacun.

Le Figaro : Est-ce par souci d’opposition systématique que le RPR a voté contre le projet du gouvernement sur l’exclusion ?

Philippe Séguin : Si demain on nous change le code de la route dans un sens qui ne nous paraît pas le meilleur pour la prévention des accidents, voter contre signifierait-il que nous sommes pour la multiplication des accidents ? Et que signifie « opposition systématique » ? Dans ma conception, c’est une opposition de système à système. Je vous livre cette réflexion définitive de Châteaubriand : « L’opposition systématique me semble la seule propre au gouvernement représentatif. L’opposition surnommée de conscience est impuissante. La conscience peut arbitrer un fait moral, elle ne juge point d’un fait intellectuel. L’opposition dite de conscience consiste à flotter entre les partis, à ronger son frein, à voter même, selon l’occurrence, pour le ministère, à se faire magnanime en enrageant… » Considérant l’exemple de l’Angleterre, il ajoutait : « Les hommes ne représentent que des principes, l’opposition systématique ne voulait emporter que les principes lorsqu’elle livrait l’assaut aux hommes. »

Paris-Match le 28 mai 1998

Paris Match : La création de l’Alliance dont vous venez d’annoncer la naissance est-elle un premier pas vers la fusion, le parti unique ?

Philippe Séguin : Non. Ce que nous avons dit avec François Léotard, c’est que l’opposition a besoin à la fois d’union et de pluralité. Chacun doit donc garder son identité. On fera des choses en commun, elles seront d’autant plus efficaces qu’elles auront été nourries par notre diversité. Nous proposons une organisation confédérale. En quelque sorte l’Europe des nations, plutôt que I’Europe fédérale.

Paris Match : On vous prête l’intention de conduire une liste RPR distincte de celle des autres formolions de l’opposition lors des prochaines européennes. À vous écouter, il n’y aurait donc pas là de contradiction avec le lancement de l’Alliance.

Philippe Séguin : Aucune contradiction. La priorité des priorités pour une alliance de ce type, ce sont les élections législatives. L’union, je le répète, ce n’est pas uniformité. Quand on se marie, il arrive que les conjoints aient deux métiers différents, que l’un regarde les matchs de football à la télé et l’autre non ! Bref, on se donne un peu d’air… C’est ce qui fait, paraît-il, les meilleurs couples !

Paris Match : Certains craignent tout de même que l’identité gaulliste se dissolve peu à peu dans cette confédération…

Philippe Séguin : C’est absurde. Dans une fusion, je ne dis pas, mais là… Non, le gaullisme n’est pas mort, croyez-moi. Et puis, on ne peut pas me faire un reproche et son contraire. Il y a quelques jours, j’étais trop identitaire, un cacique replié sur lui-même, qui ne songeait qu’aux avantages et prébendes des états-majors parisiens, et là, tout à coup, je serais celui qui dilue tout, qui ferait partir le bébé avec l’eau du bain. Ce n’est pas très sérieux.

Paris Match : Existe-t-il en Europe un autre exemple d’organisation comme l’Alliance ?

Philippe Séguin : Oui, cela pourrait ressembler à la CDU-CSU allemande. On travaille ensemble, mais on ne se renie pas.

Paris Match : Y a-t-il eu des événements, ces derniers mois, qui vous ont fait accélérer le mouvement ?

Philippe Séguin : Oui et non. Non, aucun événement en particulier. Oui, car ce sont les événements qui créent une situation : la dissolution, la défaite électorale, le désarroi dans les rangs l’opposition, le trouble postérieur aux régionales, les difficultés internes à nos formations, les problèmes parisiens, l’image de la politique en général, l’attente de l’opinion publique. Ça fait beaucoup de raisons.

Inter : Spécial reconstruction de la droite

Paris Match : L’Alliance sera-t-elle le parti du président ?

Philippe Séguin : C’est le RPR qui est le parti du président. Le RPR Jacques Chirac l’a fondé dans sa forme actuelle et il en est issu.

Paris Match : On dit qu’entre Jacques Chirac et vous les relations ne sont pas au beau fixe…

Philippe Séguin : Il y a vingt-cinq ans, un mois et quelques jours qu’on dit ça.

Paris Match : Vous vous êtes dit récemment humilié. Avez-vous toujours envie de quitter la présidence du RPR ?

Philippe Séguin : J’ai simplement expliqué à propos d’un événement récent concernant l’Europe que, entre une humiliation personnelle et l’union de notre mouvement, je choisirais toujours l’union de notre mouvement. Pour le reste, on verra… Mon mandat courait jusqu’en l’an 2000. J’ai proposé moi-même de l’abréger pour qu’on puisse élire le président du RPR au suffrage universel direct, comme nous l’avons décidé.

Inter : « À la mairie de Paris, si la guerre ne cesse pas, ce ne sera pas le problème du RPR »

Paris Match : Pensez-vous que votre initiative sera bien accueillie par la base ? Lorsque vous aviez voulu changer le nom du RPR on a vu que les militants ne vous avaient pas suivi.

Philippe Séguin : Ceux-là comprennent aujourd’hui mes raisons. Et ils voient qu’ils ont eu tort.

Paris Match : Vous voulez parler des affaires judiciaires qui risquent de secouer le RPR ?

Philippe Séguin : Certains ont raconté qu’il s’agissait de marquer notre hostilité vis-à-vis de Jacques Chirac. En réalité, nous voulions simplement, comme l’avaient fait avant nous Force démocrate (ex-CDS) et Démocratie libérale (ex-PR), que notre mouvement ne soit pas, dans son action politique présente, mis en cause ou gêné pour des faits qui appartiennent au passé. J’insiste, ceux qui étaient contre le changement de nom n’ont pas rendu alors un grand service à leur mouvement.

Paris Match : Il y a visiblement un problème d’appellation pour l’Alliance. Un syndical de police qui porte le même nom menace de vous attaquer en justice.

Philippe Séguin : Pour l’instant, c’est un simple substantif. Faut-il changer les cérémonies de mariage, revoir le vocabulaire stratégique, voire réécrire la Bible parce que je ne sais qui s’est déclaré propriétaire d’un mot ?

Paris Match : À propos du conflit Tibéri-Toubon pour la mairie de Paris, on sait que vous recevez fréquemment les protagonistes, un accord est-il envisageable à court terme ?

Philippe Séguin : Quelles que soient les raisons de son origine, cette affaire est dévastatrice en termes d’image. Il faut donc en sortir.

Paris Match : Si la guerre ne cesse pas, irez-vous jusqu’à exclure les deux hommes ?

Philippe Séguin : La guerre cessera. En tout cas, le RPR n’y sera plus impliqué.