Interview de MM. Philippe Séguin, président du RPR et François Léotard, président de l'UDF, dans "Le Journal du dimanche" du 17 mai 1998, sur le rapprochement de l'UDF et du RPR au sein de l'Alliance et la stratégie électorale de la droite en vue des élections européennes de 1999.

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Intervenant(s) : 

Circonstance : Signature entre le RPR et l'UDF d'un protocole d'accord de l'Alliance le 14 mai 1998

Média : Le Journal du Dimanche

Texte intégral

JDD : À quand remonte une telle bonne nouvelle pour l’opposition ?

François Léotard : Nous n’en avons pas eu beaucoup depuis les élections régionales du 15 mars 1998. Je tempère toutefois celte réflexion sur les deux mois de troubles qui ont suivi. Le 17 mars, « Le Monde » titrait : « La gauche perd 5,77 points. » C’est très curieux que nous ayons fait d’un tel résultat le symbole du désarroi. Il faudra aussi s’interroger sur le manque de sang-froid d’un certain nombre d’élus de la droite qui, à travers les alliances qu’ils ont faites avec le FN, ont profondément contribué au désordre. Cela fait deux mois que la droite joue les derviches tourneurs, se cherche et cherche le regard de ses électeurs.

Philippe Séguin : Depuis le 1er juin 1997, je ne vois pas de précédent ! Ou plutôt depuis le 31 mai, à la veille du second tour des dernières élections législatives.
Pour être plus sérieux, je voudrais dire qu’on a été injuste avec l’opposition, comme on l’a été avec le PS après les législatives de 1993. Dans un système comme le nôtre, après une défaite telle que celle que nous avons subie, telle que celle que le PS a subie en 1993, on passe forcément par une phase de bouillonnement, d’incertitudes, d’interrogations qui donne l’impression du désordre ou du désarroi. Nous arrivons au terme de cette période. Si nous avions voulu créer notre Alliance plus tôt, aurions-nous été crédibles ? Je n’en suis pas sûr.

JDD : L’Alliance est-elle née d’une décision longuement préparée ou d’une réaction face au « bordel » ambiant ?

François Léotard : Il y a eu une lente maturation dans nos esprits. Philippe Séguin et moi-même nous sommes vus plusieurs fois pour chercher un coup d’arrêt au désordre. Au début, nous pensions à un texte de fond. Notre réflexion s’est affinée. Devant la multiplication des initiatives désordonnées, nous avons passé toute une soirée, une partie de la nuit et une matinée à élaborer ce projet qui a plusieurs vertus, dont celle de stabiliser l’opposition. Toutes les difficultés ne sont pas résolues, mais elles peuvent l’être plus facilement à l’intérieur de ce cadre que s’il n’existait pas.

Philippe Séguin : Les deux, mon général ! C’était préparé, discuté depuis longtemps : le choix du moment a été fait brutalement, compte tenu d’une conjonction d’événements. L’impression de désordre en particulier a atteint son paroxysme ces derniers jours. Le désarroi général, lié à la défaite de 1997, les suites des élections des présidents de région que je qualifierai de « fractionnistes » (Millon est un exemple parmi d’autres), l’affaire de Paris et le débat interne aux deux formations de l’opposition rendaient nécessaire de lancer une grande initiative.

JDD : Pourquoi n’êtes-vous pas allés directement à la fusion de l’opposition ?

François Léotard : Ce sera peut-être une étape ultérieure. Aujourd’hui, cela n’aurait pas abouti. Certains se seraient mis de côté. Mais il y a une autre raison : figure dans le protocole que nous avons signé un élément extrêmement positif, c’est la procédure d’adhésion directe à l’Alliance. Nos concitoyens pourront aller vers l’Alliance sans passer par le filtre des partis. C’est essentiel. Il y a aujourd’hui beaucoup de déçus des partis, y compris au FN, alors l’idée que l’on peut adhérer directement à quelque chose de plus vaste que les partis actuels est une idée vraiment neuve. Nous y tenions beaucoup.

Philippe Séguin : Je ne crois pas que la fusion soit une bonne solution. Historiquement, nous avons plusieurs courants de pensée dans la droite républicaine. Il faut à la fois les réunir et reconnaître leurs spécificités. La gauche, en devenant plurielle, a démontré que c’était possible alors qu’il y a davantage de différences chez elle que chez nous. Nous devons à notre tour apprendre à organiser notre pluralité.
Cette phase de l’union ne pouvait arriver qu’au terme d’un parcours en plusieurs étapes. Pour le RPR, la première étape c’était la réconciliation. Cela ne veut pas dire que tout le monde s’adore mais du moins tout le monde accepte de vivre dans le même mouvement. La deuxième étape, celle de la rénovation, impliquait d’autres méthodes, une autre organisation, un projet : c’était aussi relégitimer notre identité.
C’est largement fait. À partir de là, on pouvait déboucher sur la troisième étape, l’ouverture sur l’union. Il s’agit bien de fédérer ou de confédérer des organisations qui gardent leurs spécificités et qui correspondent à des courants de pensée qu’il serait vain – et peut-être dangereux électoralement – de passer au rouleau compresseur.

JDD : L’Alliance est-elle le « parti du président » ?

François Léotard : Il est très important de protéger le président dans son éminente fonction, qui n’est pas celle d’un chef de parti. L’y réduire, c’est lui faire perdre toutes les chances d’incarner la France tout entière. Ceux qui souhaitent son succès, et j’en suis, doivent à tout prix éviter de transformer le président de la République en chef de parti. Qu’il y ait un dialogue fécond constant entre lui et l’Alliance me paraît une évidence. Mais l’Alliance a, parmi ses objectifs, de combattre les socialistes ; le président a, parmi ses contraintes, de travailler avec le gouvernement socialiste. Ce n’est pas la même chose.

Philippe Séguin : Oui, dans la mesure où le président de la République reste notre référence et où elle s’inscrit dans la majorité présidentielle. Mais ce qui doit être nuancé dans la mesure où un parti politique et a fortiori une confédération de partis n’ont pas à désigner un candidat à la présidence de la République. Dès l’origine, l’élection présidentielle a été extraite du jeu des partis. Nous avons, nous, pour tâche essentielle de concourir à l’expression du suffrage aux élections législatives. Aucune des composantes de l’Alliance n’a les moyens d’emporter à elle seule la victoire électorale, donc d’assumer à elle seule la responsabilité du gouvernement. Le président est à la fois la référence pour nous, particulièrement au RPR, et il est le président de tous les Français. Il ne saurait lui-même se restreindre à une fraction de l’échiquier parlementaire.

JDD : Avez-vous, cette fois, trouvé la bonne stratégie contre le FN ?

François Léotard : Nous avons la même volonté : que l’Alliance ait une frontière clairement définie. Donc seront à l’extérieur du périmètre ceux qui sont tentés par l’extrémisme. C’est une des conditions de la clarté nécessaire au succès de l’Alliance. Nous aurons des débats là-dessus mais je ne doute pas du résultat. Tous les dirigeants potentiels de l’Alliance ont la même analyse.

Philippe Séguin : Cette organisation doit nous permettre de trouver à partir de nos projets respectifs, de nos sensibilités, de nos discours, un programme crédible de gouvernement dont nous espérons qu’il convaincra de nombreux électeurs du FN ainsi que les abstentionnistes de retrouver les rangs de l’opposition.
Dans l’Alliance, il y a à la fois l’union et les identités et les deux sont nécessaires face au FN. L’union parce qu’il faut pouvoir peser face à lui, et l’identité si l’on veut que les discours des uns et des autres puissent convaincre les électeurs du FN.
Nous refusons une stratégie d’union avec les dirigeants ou les élus du FN mais nous ne nous interdisons pas de nous adresser à leurs électeurs.

JDD : Ferez-vous liste commune aux élections européennes ?

François Léotard : Attendons de voir quel sera le mode de scrutin retenu. Une des premières tâches de l’Alliance, c’est le travail sur le fond pour aboutir à des positions communes. Je pense que nous devrions y parvenir sur l’Europe, compte tenu des positions prises par le gouvernement et le président. La seule question importante, c’est : quel est l’intérêt de notre pays ? Notre intérêt, c’est que les Français siègent fortement au Parlement de Strasbourg et siègent ensemble.

Philippe Séguin : Notre texte est clair : nous déciderons ensemble de la stratégie à retenir. Pour les européennes, nous en discuterons quand on connaîtra le mode de scrutin. S’il y a plusieurs circonscriptions, rien ne dit que la réponse sera la même dans toutes les circonscriptions. L’essentiel est que le total des voix de l’opposition soit le plus élevé possible.

JDD : Comment transformer l’Alliance en mouvement populaire ?

François Léotard : C’est la question la plus importante et c’est notre premier objectif. La parole est maintenant à la base. Il y a un gros travail d’été pour cela. Travail d’ingénierie partisane : identifier les courants, les faire exister, respecter la démocratie, trouver les structures régionales. Travail de fond : retrouver les thèmes qui correspondent aux attentes de nos concitoyens. Voyez le thème trop longtemps écarté de la sécurité, qui explique en partie le vote FN. Il faut que nous ayons le courage de proposer une réforme profonde des systèmes de protection de nos concitoyens, de la police nationale et de la police de proximité, du droit pénal, de la protection des mineurs, etc.
Ne mettons pas la question des structures devant les Français car ce n’est pas la plus importante, mettons la question des projets en essayant d’imaginer ce que sera la France dans vingt ou trente ans, en réfléchissant sur des sujets qui sont en profond bouleversement (santé, culture, environnement, institutions, etc.). Des sujets qui ne sont pas solubles par la seule loi du marché et qui touchent les jeunes. Neuf Français sur dix de moins de 25 ans n’ont pas participé au deuxième tour des dernières cantonales ! Si nous ne sommes pas capables de comprendre le caractère terriblement inquiétant de ce chiffre, c’est que nous ne mesurons pas nos responsabilités.

Philippe Séguin : En mettant un terme au désespoir des sympathisants de l’opposition, en montrant qu’elle est capable de se reconstruire. Et en proposant à ceux qui souhaitent soutenir cette démarche de devenir membre de l’Alliance sans être adhérent d’une des formations.

JDD : Quel programme ? Quand ? Sous quelle forme ?

François Léotard : Parlons d’abord de projet car un programme, c’est la traduction en termes gouvernementaux d’un projet. Cela doit se faire dès cet été, avec un maximum de décentralisation de la réflexion, d’échange de motions, de colloques, d’appels à la société intellectuelle, que nous avons trop écartée de la réflexion politique. Il faut que ce projet soit prêt avant la fin de l’année pour passer ensuite – il y a peu d’hypothèses pour des élections législatives avant la fin de l’année – au programme. Les gaullistes peuvent apporter leur réflexion sur l’État, la Nation ; les libéraux sur la mondialisation, l’entreprise ; les centristes sur la dignité de la personne humaine. Je ne prends que ces exemples, mais il y en a bien d’autres. Si tous ces affluents amènent au même fleuve, nous aurons constitué le fleuve français le plus puissant.

Philippe Séguin : Nos amis de l’UDF et nous-mêmes avons des projets, c’est-à-dire des visions de la France, de la France en Europe, etc. Le programme proprement dit doit être prêt à la veille et dans la perspective des élections législatives. Cela dit, rien ne nous interdit de faire une synthèse de propositions en les actualisant au fur et à mesure. Un programme ne saurait rester figé.

JDD : François Léotard, l’Alliance suffira-t-elle à faire cesser le jeu de forces centrifuges au sein de l’UDF ?

François Léotard : Cela inscrit en tout cas la problématique de l’UDF dans un cadre qui rend les choses plus faciles à résoudre. Mon devoir, en simplifiant la carte de l’UDF, c’est que le message soit quand même commun.

JDD : Philippe Séguin, ne changez-vous pas de stratégie, abandonnant l’affirmation de l’identité gaulliste pour celle de l’Alliance ?

Philippe Séguin : Pas du tout. L’opposition a besoin d’union et de pluralité. Il faut trouver la bonne place sur le curseur entre les deux termes. Nous avons commencé par l’identité, nous continuerons à le faire en lien avec nos partenaires.

JDD : Qui présidera en premier l’Alliance puisque cette présidence doit être tournante ?

François Léotard : Il faut faire preuve du maximum de désintéressement et d’efficacité. Je ne suis pas inquiet car ce qu’on sait faire à quinze en Europe, pourquoi n’y parviendrons-nous pas dans les familles politiques aujourd’hui ? On pourrait citer beaucoup de noms, mais cela n’a strictement aucune importance. La seule chose qui compte, c’est la volonté d’incarner cette union. Dans cette affaire, ce ne sont pas les généraux qui sont importants, mais les soldats.

Philippe Séguin : Pardonnez la comparaison. Lorsque le problème a été posé à Bonaparte pour l’installation du consulat, il a eu l’idée géniale de proposer que ce soit par ordre alphabétique. Moi, je ne pourrais pas reprendre cette idée !